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Walter Fähnders – Vagabunden und Vagabondage in Kunst und Literatur (2020)

Walter Fähnders – Vagabunden by EspaceContreCiment

Walter Fähnders, „Vagabunden und Vagabondage in Kunst und Literatur“, in: Hanneliese Palm, Christoph Steker (Hrsg.), Künstler, Kunden, Vagabunden. Texte, Bilder und Dokumente einer Alternativkultur der zwanziger Jahre, Düsseldorf, C. W. Leske, 2020, S. 7-18. [= Bibliothek der Archive, Band 1: Fritz-Hüser-Institut für Literatur und Kultur der Arbeitswelt, Dortmund]

Manfred Hausmann – Lampioon küsst Mädchen und kleine Birken (1928)

Etrangement, il en existe deux traductions françaises, assez rapprochées dans le temps :

Le nommé Lampioon, chemineau. Trad. par Jeanne Stern et Louise Lacoley, Paris, Editions Rieder, 1934, 254 p.

Le vagabond et la destinée
. Trad. par Marguerite Desgenêts [pseudo ?], Paris, Editions de France, 1943, 267 p.

Le moment venu, il faudra voir cela de plus près.

Gabriel Gobron – Vagabonds allemands (1931)

Hans Tombrock, Vagabunden (Vagabundenmappe), 1928

Vagabonds allemands

Dans Kulturwille (organe mensuel d’éducation du prolétariat à Leipzig), Georg Schwarz écrivait récemment:

« Il peut y avoir quelques centaines de milliers d’errants sur les routes d’Europe. Ils ont été vomis par le processus de la production et sont devenus par nécessité des chemineaux. Ou bien ils portent au cœur l’éternelle nostalgie des lointains et ont la bougeotte dans le sang. Il est certain que le vrai vagabond est seulement celui qui voyage par mépris de la vie bourgeoise et qui cherche par lui-même la solution des problèmes qui hantent le monde. La route est la seule Patrie qu’il reconnaisse et le ciel est le seul toit auquel il demande protection. »

Car « le sédentaire ne peut rien savoir de la sagesse qui remplit l’homme quand il est solitaire sur la route. Et les vagabonds sont les hommes les plus seuls, toujours en route, jamais attachés à quelque chose, jamais liés à quoi que ce soit. Une telle sagesse ne s’exprime pas en paroles, elle se tait devant l’homme du troupeau. Mais que des frères se rencontrent, et elle s’épanche. »

La dernière partie de la citation de Georg Schwarz est empruntée au périodique : Le Vagabond. En France, nous avons bien le journal des forains. Mais un organe pour les chemineaux ?! Ce fait en dit long déjà sur l’humeur casanière et bourgeoise des Français.

L’humeur vagabonde vit dans les œuvres de grands écrivains qui ont été eux-mêmes des vagabonds : François Villon, Walt Whitman, Jack London, Knut Hamsun, Maxime Gorki (que je connais par la version allemande de ses œuvres, dans les superbes volumes du Malik-Verlag à Berlin), Peter Hille, Sinclair Lewis, Alfons Paquet, Heinrich Lersch, etc. Mais ces errants d’un jour se sont souvent laissés embourgeoiser par la médiocrité du confort et la tentation de la « maison et couche molle » (Regrets, Villon) : Richepin reste l’exemple le plus écœurant de ce reniement de soi-même.

Georg Schwarz ne s’intéresse pas dans le Kulturwille à ces chemineaux repentis, mais aux anonymes qui marchent sur les routes avec des semelles trouées. Certains d’entre eux écrivent : Ils se sont créé un périodique et une maison d’éditions : Verlag der Vagabunden à Sonnenberg, par Stuttgart-Degerloch, en Wurtemberg. Der Kunde et le Verlag der Vagabunden appartiennent à la « fraternité » des errants, lesquels ont tenu en 1929, à la Pentecôte, leur premier et solennel Congrès.

Le panorama du Vagabond est varié : Discussions philosophiques, poésies lyriques, renseignements sur la Route, questions nègres, envols exotiques, aphorismes sarcastiques de cette trempe :

« Aussi longtemps que les clochers feront signe aux gens de venir, il y aura des ratichons, et nous aurons l’occasion d’éprouver leur christianisme. »

Des caricatures illustrent le périodique : Hans Tombrock est l’un des meilleurs dessinateurs de la « fraternité » (Il vend même une pochette de 15 dessins pour 2,50 R. M.).

L’écrivain qui, parmi les vagabonds allemands, semble avoir le plus de talent, est Gregor Gog, surnommé le Père des Vagabonds. Son œuvre la plus célèbre est une « Introduction à la Philosophie de la Route », un recueil de pensées subversives enrobées dans les petits étuis de l’aphorisme corrosif. En voici quelques exemples :

« Les hommes politiques de mon pays sont vraiment réalistes quand ils dorment. »

« La plupart des prolétaires sont des bourgeois qui ont manqué leur naissance et sont en retard d’une génération. »

« L’homme nouveau ? Rassurez-vous : il a changé de chemise. »

Gregor Gog maltraite ses amis — il les connaît, le diable ! — comme ses ennemis : Ses regards sont pareils aux rayons Rontgen et ses sarcasmes sont clairs, coupants et cruels comme des scalpels.

Il a publié un journal « d’un fils dévoyé » : En Chemin, pour lequel Alfons Paquet a écrit une préface. Cette œuvre est présentement épuisée. L’un des plus remarquables chapitres en est l’Epitre pour les Antisémites et les Sémites, où comme dans tout le livre d’ailleurs les opinions contradictoires se heurtent avec un cliquetis d’épées.

Hans Trausil a chanté dans son livre : La Route des Etoiles (actuellement épuisé) les aventures personnelles qu’il a vécues, et ses mots et ses vers sont crus, saignants. De la viande saignante.

Otto Ziese a publié, avec une introduction de Max Barthel, son Route, route sans fin, où il s’affirme à la fois un Voyant et un Prophète de la Route, avec la Révolte aux yeux clairs contre les casernes crasseuses où grouillent les multitudes sédentaires dans les villes. J. Mihàly dans sa Ballade de la Misère peint l’existence douloureuse des anonymes qui gémissent dans les prisons et dans le dénuement pour n’avoir pas su admirer et aimer comme tout le monde les délices de la vie bourgeoise.

Manfred Hausmann continue l’histoire des tribulations de son célèbre Lampioon dans un second volume : Salut au Ciel ! (Fischer, Berlin) qui est une suite heureuse de Lampioon embrasse les petites filles et les petits bouleaux.

Et ce ne sont là que les plus connus de la « fraternité » !

Ecoutons Hans Tombrock, lorsqu’il chemine avec un frère sur la route de Berlin, tristes, affamés, accablés. D’où ces : A quoi bon ? qu’ils murmurent, l’âme en détresse. Oui, répondent-ils, désespérés, « Faim, soif, le cachot, les arches des ponts, les poux et la gratte. Rencontrer des copains et échanger des services, demander d’où ils viennent et où ils vont, et si cela ou l’asile de nuit sont bons. Et le soir quand on a une place à la Herberge (auberge destinée spécialement à la jeunesse naturiste) et un lit pour 40 pfennigs, — qu’est-ce qu’on en a de plus ? »

Et Hans Tombrock évoque l’Herberge de Leipzig où les chemineaux ont trouvé une paillasse pour la nuit :

« Ces gaillards se trouvent bien dans n’importe quelle situation, ou du moins ils prennent les choses comme elles viennent : Du soleil, un orage — ils rient aujourd’hui, ils pleureront demain, et après-demain ils auront une fringale à bouffer de la terre, ils coucheront sous les ponts et rêveront de chambres bien chauffées avec une table pour manger dedans, et dessus, — dessus : des cales de pain sur lesquelles on aura tartiné de la margarine de bonne marque, et tout contre, un morceau de boudin noir long comme ça ! Qu’est-ce qu’on veut de plus de la vie ? Se remplir à la table de la Providence ? Quoi encore ? Une femelle ? Certes, tous ces drôles ont la fringale d’une femelle ! Une femme ! Qui n’en voudrait pas avoir, quand il vous reste encore une goutte de sang dans les veines ? Et les vagabonds en ont toujours à revendre, de cette viande liquide ! Cela vient de la vie qu’ils mènent : Ils ont ça dans le sang, quoi ! Un vagabond, c’est pour ainsi dire rien que du sang ! C’est ça qui le fait marcher, qui le fouaille à travers la vie ! C’est par son sang qu’il se distingue des autres, des sédentaires assis à la périphérie de la vie ! Son sang brûlant, bouillonnant, en révolte, lui fait tout sentir profondément, puissamment, rageusement, jusqu’à la plus petite fibre nerveuse. Une femme, c’est pour le chemineau ce qu’est un million de marks-or pour un bourgeois. Mais, c’est faux ! On ne peut pas comparer la femme — car enfin c’est tout de même de l’amour ! — avec de l’argent ! Mais, comment expliquer ça ? Tiens ! N’expliquons rien, ça sera encore mieux !…
Représentez-vous comment qu’ ça vit, un vagabond ! Bon an, mal an, la faim au ventre, la soif à l’âme, et la nostalgie, la grande nostalgie pour… pour ça…
Voyez un peu : Vlà ma langue qui tombe en paralysie, mon sang qui ne fait qu’un tour, toutes les lois qui s’effondrent, tous les mots, voilà tout qui tourbillonne en un unique complexus embrasé et monstrueux. Et ça hurle à l’action, à la délivrance de la misère profonde, d’un incompréhensible chaos de pensées et de sentiments, et ça vous pousse à vivre… à… à je ne sais quoi ! J’explique rien ! Ça sera encore mieux !… »

Puis Hans Tombrock passe en revue les frères :

« L’un découpe des fleurs pour coller sur des cartes postales qu’il offrira de porte en porte. À côté de lui, le peintre. Il imite assez mal les têtes de Hindenbourg, Goethe, Bismarck, Frédéric, et cela à cause du patriotisme de sa clientèle. On l’appelle : le peintre, et à cause de son talent artistique il est bien considéré par les camarades. Avec cela, il s’occupe encore, à ce qu’il dit, de psychanalyse. En voici un là, qui ramasse les mégots de cigarettes et de cigares, c’est le Kippensucher (celui qui happe au vol tout ce qui tombe). Il transforme tout en tabac et tire de là sa nouvelle marchandise. Un tout jeune gars, avec un visage de lait et de sang, va aux chemises. Il n’a qu’une culotte et une veste. Il fait ses six chemises par jour et touche des camarades de 20 à 30 pfennigs pour ça.
Il y a beaucoup à faire : Quémander des souliers, mendier des habits, ramasser des chapeaux, des cravates, des cols. D’autres passent devant les boucheries et les boulangeries, — et le butin est vendu sur le grabat. Trouver de l’argent, c’est (même chez ces pauvres errants) naturellement la grande affaire. Ils ne veulent pas entasser trésor sur trésor, mais vivre au jour le jour. Ils veulent tâter un peu au repas de midi à 50 pfennigs, avoir l’argent du lit à 40 pfennigs. Et pouvoir fumer. Boire du schnaps aussi ? Non ! Pas un ne pense à ça. Ceux qui disent le contraire de mes collègues, en ont menti. Ou ne les connaissent pas. Ils n’ont jamais su ce que c’était que d’avoir faim. Il se peut que quelques ramasseurs de couennes troquent leurs groschen pour de l’alcool. Mais les autres que leur sang a poussé vers les grands chemins, que le destin ou la misère ont chassés, tous ces camarades qui ont été refoulés par la crise économique, et ceux qui d’eux-mêmes se sont enfuis du mouvement bourgeois et capitaliste, ils ne boivent pas ! Ils ne peuvent pas boire ! Ils ont assez à faire avec leur misère qu’ils doivent surmonter le jour comme la nuit ! Ils doivent lutter, heure après heure, pour ne pas succomber et crever n’importe où et n’importe quand ! Ceux-là, il faut qu’ils cheminent, qu’ils mendigotent : une chemise, un mors de pain, une paire de groschen, monter les escaliers, les descendre, quatre, six, huit heures durant. Et se voir claquer les portes au nez, et se laisser humilier avec des regards réfrigérants et des mots durs, dans leur détresse intérieure et leur misère physique. Ah ! Ils n’ont pas le temps de boire du schnaps ou de la vinasse ! Ils n’ont d’ailleurs pas le sou, et pas l’âme à ça !… »

Et maintenant la haute-volée :

« La plupart sont gens qui ont le caractère des mangeurs de lard ou la nostalgie du bourgeois. Les ramasselard vivent ainsi : Ils rayonnent dans leur district qui a un diamètre d’environ 100 kilomètres. Ils s’en vont, connus des paysans et des ouvriers, reçoivent leur tribut sous forme d’aliments (avant tout : du lard ! ), ou même d’argent. Ils boivent l’argent. Ils traînent la boustifaille (presque toujours un plein havresac) avec eux, mais ne partagent jamais avec un collègue, même si la faim tord les tripes du pauvre diable. Ils aiment mieux laisser pourrir ce qu’ils ne peuvent pas manger. Le chasse-lard est un sale individu, égoïste, ladre, bête. C’est malheureusement comme ça. Mais dans l’organisation de la société capitaliste, on en voit des pareils qui ne donneraient rien de leur superflu à celui qui n’a rien du tout, mais qui iraient même encore jusqu’à leur enlever ce qui peut leur rester ! et si celui-là se fâche, veut se défendre, on lui met la main au collet et on l’enferme…
Rien à en tirer !… Pourtant les affamés, les prolétaires, ceux qui ont encore du travail, ceux qui attendent dehors, ceux qu’on a f… à la porte, ils devraient tous se mettre ensemble et f… sur la gueule au mangeur de lard capitaliste, lui f… un coup de pied dans le ventre, que le vieil ustensile pète… Alors peut-être que la route serait déblayée pour une vie où il y aurait place pour tous les hommes, et que chacun aurait autant de soleil et de bonheur qu’il en veut !… »

Et la tirade s’achève ainsi : « Nous, les vagabonds, nous luttons pour la révolution sociale dans le monde ! » Il y a naturellement un argot allemand qui corse la conversation des frères : Kippensucher (ramasse-débris), Touren (tournées faites pour mendier une chose déterminée), Geschnorrte (le butin de la mendicité), Speckjaeger (mangeur de lard,), tippeln (aller sur les grands chemins), Kumpels (les collègues de la « fraternité » ), etc.

Voici la traduction de la Romance des Chemineaux de Hans W. Smolik :

« Les pas de trois vagabonds sonnent sur la route d’Augsbourg. La route est recouverte de neige et de glace. Transis, déguenillés, harassés, les trois vagabonds ont été maltraités et meurtris par le destin.
C’est la veille de Noël. Le soleil vient de se cacher, Bon D.., c’que le vent est glacé ! L’un jure, les autres présagent du malheur ! Oui, le pote, tu te fais vieux un peu tous les jours !
Ils se taisent de nouveau. Ils se replongent dans la nuit d’autrefois. Il était une fois… Mais ça n’est plus, si ça a été ! Le cœur en a assez et l’âme n’a plus un poil sur le caillou !…
Le vieux marmonne ci, et puis encore ça, le regard éteint, la bouche de travers. Le plus jeune se fredonne des cantiques de Noël. Sur un arbre de noirceur, une agasse jacasse….
Est-ce que tu la perds ? En voilà assez, avec ton fredon ! Laisse ta musique, enfant que tu es ! Ils s’en vont, leurs pas sonnent, ils se taisent… La neige et le vent auront-ils pitié d’eux ? »

Est-il besoin de dire que la « littérature syndicaliste » (celle d’un Tureck : Un prolétaire raconte, d’un Knoll : Histoire de la route et de ses travailleurs, d’un Walter Bauer : Une voix du Leunawerk, etc.) contient des pages nombreuses, et des meilleures ! sur les voluptés du chemineau, que les auteurs ont souvent connues autrement que par le truchement du Kunde ou des éditions du Verlag der Vagabunden ?(*)

Gabriel GOBRON.

Les Primaires, décembre 1931, p. 182-189.

(*) Prière au lecteur de se reporter aux deux articles de Gabriel Gobron déjà publiés sur La littérature prolétarienne en Allemagne et l’enfance d’un prolétaire allemand, Les Primaires n° du 1er octobre 1930 et du 1er juillet 1931.

Gabriel Gobron – La Brière allemande (Une journée à Worpswede)

La Brière allemande

A Scharrelmann et à Hausmann, en témoignage d’amitié.

Georg von der Vring, l’auteur de Soldat Suhren, d’Adrian Dehls, de Camp Lafayette, m’avait dit avant mon départ : « Vous ne pouvez pas aller à Brême, sans visiter Worpswede… Augustiny vous donnera tous les renseignements… »

Pour l’amour de Georg von der Vring, j’étais décidé à aller à Worpswerde. Je savais que l’auteur avait vu le jour à Brake, dans la région ; que la famille Dehls avait réellement vécu à Blumenthal ; que Vring avait été maître d’école à Jever et que le Soldat Suhren avait été encaserné à Oldenbourg. Enfin, je comptais trouver à Worpswede, Martha Vogeler parmi la colonie d’écrivains et d’artistes qui y vivent dans le Moorland et des amis de Vring comme Regler. Je n’avais pensé ni à Scharrelmann, ni à Manfred Hausmann, ni à Sarnetzki, directeur littéraire de la Koelnische Zeitung, auprès desquels je trouvai les écrivains les plus exquis qu’un Français puisse souhaiter en Allemagne.

Et, renseigné par Augustiny, le lecteur des éditions Carl Schünemann à Brême, je m’acheminai un beau matin vers le Moorland, vers la Brière allemande. Pour moi, c’était une façon d’obéir à l’amitié que j’ai pour Georg von der Vring. Il me semblait que j’allais vivre un peu dans l’ambiance du Soldat Suhren, et, plus encore, me trouver happé par le drame psychologique intense qui mâche lentement l’enfance de gamin de pêcheurs d’Adrian Dehls, sous un ciel gris comme le mystère. En somme, kurz und gut (puisque nous voilà en Allemagne), j’accomplissais une dévotion littéraire, tout comme celle que j’avais faite, trois ans auparavant, en descendant dans la crypte de Weimar toucher les cercueils où sont raidis dans la mort Goethe et Schiller.

Je fus bien récompensé, car la Brière allemande m’apparut dans sa désolation splendide. Jamais terre plus pauvre ne fut plus belle, ne fut plus pittoresque. Je retrouvais là un peu des rièzes de l’Ardenne, de ces marécages peuplés de légendes et de fluides qui susurrent sur les flûtes du mystère. C’est le Moorland, au nord de Brème, avec ses canaux, ses terrains « dansants », ses sentiers perfides, ses vases traîtresses où l’on s’enlise, mais un Moorland noir comme la suie par suite de la décomposition des plantes aquatiques, et sur lequel est posé un mince suaire de sable fin comme de la poudre. Ajoutez de-ci, de-là des blocs erratiques, dont quelques-uns servent de monuments funéraires, quelques arbres rabougris et tourmentés qui tordent leurs branches comme des noyés tordent leurs bras, et vous aurez une idée de cette contrée grise où les frontières entre les éléments sont si indécises…

Le cimetière de Worpswede au milieu du Moorland ajoute au tragique de la région. Surtout avec ses vieilles tombes, ses morts dont les yeux doivent être remplis de sable, et le monument de Paula Becker élevé à la mémoire de son enfant mort à douze ans. Sarnetzki m’avait dit : « Il faudra, dès que nous aurons déjeuné, aller voir ça… J’ai rarement vu un monument aussi poignant… Ma femme en a été littéralement bouleversée la première fois qu’elle le vit… Pour moi, il m’émeut toujours…

Imaginez, patiné par le temps, un corps de femme nu et allongé, la tête relevée pour contempler tristement un enfant assis sur ses cuisses, et ces mots qui résument le drame : « Et pourtant, ce fut ainsi… » Autour, tout autour, de petites tombes de poudre de sable, des blocs erratiques, des marais, des tourbières, des arbres trop en bois, des grisailles, des brumes, des fumées, des légendes, des rêves, des mystères. « Et pourtant, ce fut ainsi… »

De la colline — oh ! 40 mètres — on aperçoit le Teufelsmoor, la Brière du Diable, l’une des régions où la confusion des éléments a fait palpiter et frémir un monde incroyable et fantastique, avec sa flore et sa faune toutes particulières. Quelques pauvres cahutes aux toits – de chaume, quelques moulins aux ailes noires et sinistres des arbres atroces, ce sont les seuls profils que l’on aperçoit dans ce monde où tout glisse, où tout coule, où tout rampe vers les bas-fonds, là où fermente le gaz des marais, là où des formes molles, flasques et décolorées, remuent dans des rêves froids. Ici la matière se charge de vie dans les eaux stagnantes et nauséeuses, et commence à bouger en des songes de têtards et de salamandres. On a froid aux os, rien que d’y penser.

La colonie littéraire et artistique de Worpswede a son histoire. Une histoire dramatique. Car les amants passionnés du Moorland n’ont pas l’âme d’un marchand de bouchons. Que d’existences tourmentées se sont passées dans ces paysages de poudre et d’eau ! Pauvre Paula Becker, dont la vie fut tranchée brutalement sans avoir pu cueillir un seul fruit de tout un printemps et de tout un été d’art ! Pauvre Martha Vogeler ! Pauvres écrivains et pauvres artistes de Worpswede dont Maria Rilke a chanté le chant funèbre, c’est à peine si la nature permet ici que quelques fleurettes scrofuleuses poussent un instant dans la poudre des tombes. Il faut que tout ici devienne sable, vase, eau, rien. Mais ce rien, sous une houppelande de soleil ou sous un manteau de brume, devient splendeur et mystère, un infini ou s’enfonce et se perd la pensée, la rêverie….

La Brière allemande avec son Teufelsmoor m’a fait vivre en un seul jour des mois entiers. Je ne pourrai jamais arriver à croire que je n’ai passé là qu’un seul jour.

Et le souvenir même me fait mal à l’âme. Il y a des choses morbides par là. Comment Paula Becker a t-elle pu se peindre toute nue, alors que sa grossesse était avancée et que son ventre pointait douloureusement et atrocement ? Comment a-t-elle pu se peindre ainsi ? Quelle monstruosité dans un monde où tout n’est que fluides, que cette animalité exorbitante ! Mais la terre, à présent, digère l’enfant, digère la mère, digère tout. L’horrible chose ! Sur tant d’amour, plus rien que le gaz des marais qui vient roter sur l’eau glauque…

Gabriel GOBRON.

Les Primaires, avril 1930, p. 181-184.

En mémoire de Simone Debout

En hommage à la résistante disparue le 10 décembre, qui a passé une partie de sa vie à révéler l’œuvre de Charles Fourier, nous republions ce dialogue avec Laurence Bouchet.
Entretien réalisé le 22 avril 2003, complété par Simone Debout en septembre de la même année et publié dans les Cahiers Charles Fourier et sur le site de l’Association d’études fouriéristes.

Laurence Bouchet : La philosophie de Fourier forme un ensemble où tout se tient, si bien qu’en tirant sur un fil on finit par dévider toute la bobine. J’aimerais aborder avec vous le thème de l’amour et entrer dans la pensée de cet utopiste par ce chemin. L’aspect passionnel a été longtemps oublié par les disciples successeurs de Fourier au profit des analyses économiques et sociales. C’est en 1967, lorsque vous avez découvert puis publié les manuscrits jusqu’alors inédits du Nouveau Monde amoureux, que cet aspect du fouriérisme a été mis au jour et a permis de relire avec un nouvel œil l’œuvre déjà connue.

Simone Debout : Bien sûr, cet aspect est tout à fait central, tout est commandé par sa notion de l’amour très généreux en relation avec le sentiment de l’altérité. Cependant, il ne faut pas pour autant oublier le côté économique parce que finalement tout est lié et c’est ce que je voudrais tout de même souligner au début : son indignation face à la pauvreté et au malheur qui réduisent les gens en deçà de ce qu’ils peuvent être.

Alors que Saint-Just écrivait « Le bonheur est une idée neuve en Europe », pour Fourier le bonheur doit être mondial, l’idée neuve est celle d’une interdépendance du bonheur : « L’humanité sera tout entière heureuse ou nul peuple ne jouira du bonheur » et sa notion de l’amour est liée à cette exigence du bonheur pour tous.

L.B. : Un bonheur lié à des conditions matérielles, mais pas seulement.

S.D. : Oui, un bonheur qui exige que les besoins naturels soient satisfaits, faute de quoi l’homme se trouve abaissé. Les castors en servitude domestique, dit-il, ne sont plus des castors et si l’on juge l’homme à partir de l’exemple du paysan russe qui n’a jamais eu aucune liberté d’être, on ne connaît pas l’homme. On connaît une sorte de réduction animale de l’homme.

L.B. : Il faut des exigences économiques satisfaites mais il s’agit de moyens, conditions nécessaires mais pas suffisantes au bonheur.

J’aimerais, si vous en êtes d’accord, axer notre réflexion sur quatre pistes : tout d’abord sur les conditions dans lesquelles vous avez découvert et publié Le Nouveau Monde amoureux, ensuite sur le rôle de l’amour dans l’utopie de Fourier, sur la fonction des femmes puisqu’elles semblent essentielles pour accéder à l’utopie, et enfin sur l’actualité de ces questions notamment avec le phénomène de la révolution sexuelle.

Comment avez-vous pris connaissance de l’existence des cahiers inédits du Nouveau Monde amoureux ?

S.D. : En allant aux archives qui étaient alors beaucoup plus accessibles que maintenant. On m’a laissé fouiller dans la cantine où se trouvaient les papiers de Fourier. Ils avaient déjà été regardés par Émile Poulat qui les avait répertoriés. Je tombe sur cinq cahiers manuscrits, un peu illisibles et absolument inédits, je cherche à les lire et découvre que c’est passionnant. Fourier a été plus libre là que dans aucun autre de ses livres parce qu’il l’écrivait sans savoir s’il le publierait, il ne l’a d’ailleurs pas publié, il était donc livré à sa seule fantaisie et à ses observations. La vie qu’il menait alors avec ses jeunes nièces, le plongeait dans un vif émoi amoureux, même s’il restait, dit-il, fidèle à l’esprit de famille.

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