Les cendres des légendes – Pour en finir avec l’apologie illégaliste

Il était une fois le temps des héros. Un temps passé, dépassé, dans lequel la fantaisie populaire s’emparait des petits et des grands gestes de quelques individus rebelles pour inventer des fables et des légendes. Des histoires qui étaient l’exemple d’une vie faite d’abus de pouvoir et d’exploitation, dans lesquelles le petit David s’insurgeait solitaire contre le géant Goliath en le défiant avec une «humble» fronde.

Presque partout dans le monde, les aventures de bandits «seuls contre tout et tous» ont animé le cœur et les rêves de générations de déshérités : plus qu’un modèle, ils étaient le rêve secret – et un peu embarrassant – de ce que l’on est pas, l’affirmation – à travers l’image déformée et spectacularisée du héros – de sa propre lâcheté, de sa propre résignation.
Mais ce temps que nous narrons est un temps désormais lointain, un temps où le héros, peut-être pas si pur et immaculé que la fantaisie populaire ne le décrivait, était encore quelque chose de «compréhensible», un exemple de révolte qui, même s’il ne restait qu’un simple objet de contemplation pour beaucoup, deviendrait pour quelques uns un choix à imiter.
Ce qui liait l’imagination, la création du mythe à l’acte rebelle en soi n’était pas tant la transgression de la règle sociale ou de la loi de l’Etat, mais plutôt la compréhension d’un code de comportement basé sur des modèles partagés. La question de l’honneur et de la morale – imprégnés d’une bonne dose de christianisme – était l’anneau reliant jusqu’il y a quelques décennies à peine, le choix déterminé de l’illégalité au mythe chevaleresque.
Dans l’imaginaire commun, en particulier dans les classes pauvres, le bandit et l’acte de sang – soit la réalité – étaient souvent épurés par l’image romantique : la lance qui transperce et le sang qui gicle disparaissaient pour laisser place au cheval blanc et à l’armure dorée.
Dans cette vision, et même si cela tord les tripes à certains, il existe historiquement une complémentarité entre ce qu’a été le banditisme du passé, la relativement plus récente malavita [«mauvaise vie» : la délinquance sociale d’un haut niveau des quartiers populaires] et ce que sont les mafias. Bien que ces formes d’illégalismes aient connues des destins bien différents liés à leur histoire et aux événements qui les ont traversées, ce qui les rapprochait était justement l’image de chevalier qu’elles suscitaient chez leurs spectateurs.
Ce n’est pas un hasard si les mafias historiques (mafia sicilienne, ‘ndrangheta calabraise et camorra napolitaine) conservent dans leur serment d’affiliation l’image des trois cavaliers qui, débarqués dans le sud de l’Italie, iront former les trois organisations. Du mythe à la réalité, il y a un lien : bien que les trois cavaliers n’aient jamais existé, les associations mafieuses naissent de la noblesse catholique du sud. Ce que les nobles antiques tentèrent de créer en fondant ces sociétés secrètes n’est pas bien différent des pratiques des différentes loges maçonniques d’obédience catholique à travers l’Europe : l’idée était simplement de s’entraider et de s’agréger autour de valeurs communes basées sur la tradition – familiale et sociale –, et sur des concepts socialement diffus comme l’honneur, le serment et le «respect» des hiérarchies patriarcales. C’est en particulier lors de l’unification italienne, qui a voulu dire pour le sud une aggravation nette et dramatique des conditions de subsistance des paysans et une perte de pouvoir des nobles et des possédants locaux, que l’œuvre moralisatrice et régulatrice de «familles mafieuses» qui venaient en aide aux paysans en matière de charité et de règlement des conflits (liés à la propriété, aux limites territoriales, aux dettes, aux mariages) a déterminé la fondation du mythe chevaleresque, soit que de riches mafieux accouraient au secours des pauvres gens, et de tout ce qui a suivi.
Pour donner quelques exemples, les conceptions mêmes de l’omertà et de la faida, si en vogue dans les faits divers, avaient à l’époque un sens bien différent. La faida ne signifiait pas un «règlement de comptes» à coups de fusil entre familles mafieuses mais était une loi non écrite qui, sous l’auspice d’un ancien important, en général un notable de la communauté, aplanissait les conflits entre les membres d’un village : la grande partie des faida ne se finissait pas par un massacre mais en mariage ou en dédommagements contractuels. Le même discours vaut pour l’omertà, qui n’avait rien à voir avec la soumission ou la non-collaboration mais indiquait plutôt un modèle de comportement conforme aux principes moraux partagés : l’humilité et le respect. A partir de là, il est évident que ce qui a déterminé la consolidation des mafias en Italie n’a pas été un banal rapport de force mais un mélange continu de valeurs chrétiennes et des règles claniques qui se perdent dans la nuit des temps. Une tragique union dans laquelle, le temps passant et le sang coulant, le «respect» a fait place à la révérence pour triompher ensuite, aujourd’hui, avant tout dans la terreur.
En synthèse, la mafia n’a jamais été uniquement la détermination du pouvoir de quelques uns sur beaucoup, mais plutôt un rapport social étendu (construit sur des bases politiques, économiques, morales) au sein duquel les communautés elles-mêmes, dans toutes leurs strates, étaient partie prenante. Ce que nous avons sous les yeux aujourd’hui en terme de complicité diffuse et de collaboration de larges franges de la population avec les «institutions» mafieuses est alors quelque chose de bien plus profond et terrible que l’idée du seul chantage auquel les médias voudraient nous faire croire.
Indubitablement, ce qui unissait les individus à travers ces «valeurs partagées» a changé au siècle dernier, ou pour mieux dire, les valeurs du passé ont été substituées par d’autres, plus conformes à la modernité économique et aux rapports de pouvoir actuels : le mythe antique du chevalier, de l’honneur, du «parrain» a évolué dans un mythe de la force, de l’idée du contrôle capillaire du territoire, dans le culte de l’accumulation des armes et de l’argent. Un nouveau modèle, non pas parce que les anciens mafieux en auraient été exempts, mais plutôt parce que prépondérant et totalement privé de justifications à caractère catholique. On pourrait dire de façon provocatrice, un modèle décidément plus américain. En somme, une jeune mafia qui substitue, en créant son propre mythe, l’exhibition de son omnipotence à l’armure dorée et au cheval blanc, à la «respectabilité» de la famille et à l’honneur : le jeune d’une paranza (1) n’aspire pas à être un «preux chevalier» ou un «propriétaire terrien puissant», il ne tient pas à être respecté, mais rêve plutôt d’être un chef de gang craint, couvert de dollars et armé, à bord d’une voiture clinquante en compagnie de jeunes filles dénudées. Tragiquement, les mythes du «jeune affilié» ne sont pas très différents de ceux de beaucoup de jeunes enragés des périphéries des grandes métropoles : les uns comme les autres sont les fils de l’ère moderne. Cette conception culturelle a développé en peu de temps un « nihilisme diffus » dans lequel, aussi bien pour le mafieux que pour ses émules et admirateurs, la vie n’a plus aucune valeur : ni la sienne ni celle des autres. Ce qui compte est être craint, voir les autres baisser le regard à son passage, sentir leur envie pour la marchandise (humaine et matérielle) accumulée. Et peu importe quel en fut le prix.

Pour comprendre la situation actuelle – et contribuer dans la mesure du possible à démonter certains mythes passés et présents –, il convient de faire un pas en arrière. C’est dans leur naissance et surtout dans l’évolution des mafias qu’apparaît clairement un parallèle avec ce qu’a été le banditisme. Ce qui ne veut pas dire qu’ils aient été la même chose, c’est évident rien qu’au niveau de la condition de classe (de départ) des mafieux par rapport à celle des bandits, ce qui fait qu’ils ne peuvent être que profondément différents dans leur stratégie et leur pratique. Ce qui les rapproche – ou les rapprochait – est justement la «complicité morale» diffuse des populations.
Pour le bandit, la fuite, le maquis, l’illégalisme était quasi toujours des choix obligés : il y a des centaines d’histoires d’hommes fuyant les soldats ou la police pour des délits d’honneur. Le bandit n’était pas protégé et admiré parce qu’il attaquait la propriété en soi mais pour sa valeur, pour l’acte partagé qui l’a contraint à la clandestinité. Avoir tué l’amant de la femme, avoir réparé un abus de pouvoir subit par un membre de sa famille, avoir réglé par le sang une offense ou une calomnie… n’en sont que quelques exemples.
Comme pour le vieux mafieux, ce fut le partage général, notamment parmi les paysans, de l’acte initial qui a réussi à transformer le bandit en héros, et ceci beaucoup plus que ce qu’il aurait pu faire par la suite.
Pour se rendre compte de ce qu’est une légende basée sur l’honneur et sur le courage, il suffit de voir combien encore aujourd’hui, soixante ans après, la figure du bandit sicilien Salvatore Giuliano reste forte en termes positifs. C’était un homme d’honneur, un chrétien, un individu courageux qui affrontait l’arme au poing l’Etat italien (vu comme usurpateur). Peu importe, dans la création et la transmission du mythe, si Giuliano a été compromis d’abord avec les services américains, puis avec la mafia, pour devenir enfin le bras armé de la réaction anti-socialiste, manœuvré de manière orchestrée et interchangeable par les familles latifundistes et par le ministère de l’Intérieur italien de Scelba.
Aujourd’hui encore, ce bandit est une légende dans l’imaginaire populaire. Au point que même certains compagnons – avec une emphase de politiciens – réussissent à le citer en faisant mine d’oublier le fond : Giuliano était un homme de la réaction, un homme asservi aux pouvoirs, un homme qui n’a pas hésité à tirer – peut-être avec l’aide de Valerio Junio Borghese (2) – à coups de mitraillette et de lance-grenades sur des paysans en lutte pour récupérer la terre lors d’une fête du Premier Mai.

C’est justement la légende qui a toujours accompagné le bandit comme le mafieux et qui détermine beaucoup des rapports sociaux en vigueur qu’il urge, finalement, de remettre en question. Parce qu’aujourd’hui encore, même si le temps des bandits et des paysans a passé, nous payons le prix de cette mentalité, de cette histoire et, pourquoi pas aussi, de cette politique. Il suffit de voir, sans chercher trop loin, comment pointe la même mentalité acritique et moraliste que celle des paysans du passé dans le monde de l’édition soi-disant antagoniste, dans les débats à l’intérieur de vastes courants plus ou moins subversifs, dans la perspective de nombreux compagnons.
Certes sur des bases différentes, certes avec des modèles différents.
Ce n’est plus l’honneur, la culture patriarcale, la valeur chrétienne qui font que l’impuissance et la frustration éparses trouvent refuge dans le mythe de l’illégalisme, mais quelque chose qui est bien sûr plus récent et, on le verra, conforme au temps présent.
Les nouveaux modèles, les nouveaux mythes sur lesquels se déchaîne le fantasme un peu voyeuriste des rebelles modernes sont les bandes armées de braqueurs des années 70, le banditisme sarde construit sur des meurtres et des séquestrations à cheval entre indépendantisme et rebellisme, c’est le «criminel solitaire» et le contrebandier endurci. En somme, on jette dans un même chaudron les Mesrine, Vallanzasca (3) et Mesina (4) et tout le monde souterrain de la malavita organisée d’il y a quelques décennies.
Non pas qu’une telle mixture doive scandaliser plus que cela. Il est plutôt normal que dans une époque comme la nôtre où toute perspective révolutionnaire semble défunte en même temps que la capacité à rêver d’une société différente, on exhume de toute part les vieux fantasmes des héros solitaires, des rebelles sociaux. Rien d’étrange, c’est simplement le triomphe de la résignation : on ne peut plus faire la révolution, ou on n’y croit plus, à quoi servent donc les idées, les perspectives révolutionnaires ou les expériences des compagnons du passé ? A rien, mieux vaut donc – pour ceux qui font l’apologie de la malavita – se fier, admirer, contempler le rebellisme social : ça ne sert peut-être à rien non plus, mais ça donne au moins le soulagement de vivre par procuration une autre vie, un peu comme le faisaient les paysans du passé, de manière déformée.
Avec le triomphe de la résignation déguisée en révolte, toute expérience réelle est niée et, dans le meilleur des cas, plus banalement oubliée. L’image mentale des balles qui sifflent, des flics qui tombent et des banques dévalisées font oublier que les héros en question n’avaient pas d’aspirations révolutionnaires ni de désir de changement. Les héros attaquaient la propriété, mais par désir d’accumulation et dans certains cas par pure adrénaline. Beaucoup de ces «modèles» séquestraient les personnes, vivaient dans le culte de la virilité et de la force, croyaient dans les médias et adoraient la marchandise, dans certains cas trafiquaient de la drogue et ne dédaignaient pas les prostituées. Certes, à regarder autour de soi, on pourrait presque les regretter : une étique était présente, le sens de l’honneur (pour autant qu’on l’accepte) était au moins compréhensible, le sens de l’inimitié envers l’autorité (la plus évidente du moins) était clair, et le refus du travail industriel et sa condamnation à une «vie de prolétaire» était pour certains une base de partance.
Malgré les changements rapides qui ont bouleversé le siècle dernier, modifiant petit à petit les rapports et les choix des individus jusque dans le milieu de l’ «extra-légalité», on retrouve à nouveau au cours des dernières décennies les mêmes valeurs partagées que par le passé, les mêmes raisons morales qui rapprochaient le malavitoso de sa communauté de provenance, cette base prolétaire qui admirait et comprenait ce type particulier de langage et cette rage. Une compréhension peut-être pas toujours très lucide, avec des appréciations variées et liées à des positions singulières, mais fondamentalement unifiées par un sentiment de provenance à une même condition de classe, à une même «insupportabilité».
Avec la disparition des vieux modèles productifs, le démantèlement de la grande industrie, en somme avec le dépassement du modèle fordiste, on peut dire que disparaît également la classe ouvrière européenne. Ce que le capitalisme avait créé en termes de communauté (bien que fictive) avec la révolution industrielle est, entre les années 70 et 80, liquidé. Entre le 18e et le 19e siècle, des millions de personnes avaient été arrachées aux communautés rurales pour être concentrées dans les périphéries des grands centres urbains, ce furent de nouveaux esclaves à exploiter pour le fonctionnement de la grande industrie naissante. Ces hommes et ces femmes, orphelins du vieux monde de l’agriculture, s’étaient tout d’un coup trouvés entassés parmi des milliers d’inconnus, fruits d’histoires et de lieux différents. Un nouvel «agglomérat humain» créé par les exigences de l’économie avec des caractéristiques communautaires nouvelles et précises. Chacun vivait à côté de l’autre : dans le même quartier dortoir, dans la même usine, dans les mêmes rues. En deux mots, tous vivaient la même misère, subissaient la même exploitation, avaient les mêmes patrons : l’ennemi était clair, commun et bien identifiable.
C’est de cette condition, obligatoirement bien que paradoxalement créée par les patrons, que naissent les luttes prolétaires qui ont enflammé de nombreux pays européens il y a 30-40 ans.
La rencontre des différences dans une même condition de classe avait déchaîné la guerre sociale, et cette guerre devait être arrêtée. La même raison économique et productive, minée par des années de grèves, de blocages et de sabotages devait trouver de quelque manière une solution, d’autant plus que le «boom économique» laissait entrevoir le spectre de ce qui nous apparaît clair aujourd’hui : l’invasion de la marchandise et la saturation du marché.
La technologie est venue en aide aux capitalistes. A travers le développement de nouveaux et innovants moyens, et en particulier l’informatique, l’industrie s’est développée et a évolué à des rythmes étonnants. La possibilité d’augmenter la vitesse des transports, des communications et de la production ont rendu possible l’éparpillement des usines aux quatre coins de la planète. On est plus face à la «grande industrie» avec son puissant patron, mais à des centaines d’usines coordonnées entre elles et gérées par des lobbies affairistes apparemment nébuleux.

Avec la restructuration industrielle disparaît inévitablement la possibilité de la «rencontre prolétaire», la communauté née de la concentration dans les grandes usines. Avec le prolétariat disparaît tout ce qui avait déterminé le sentiment diffus d’appartenance qui rendait compréhensible à tous l’illégalisme : qu’il ait eu des aspirations révolutionnaires ou qu’il soit lié au plus simple rebellisme social.
Ce qui a dominé les dernières décennies et qui a rendu possible la consolidation de la résignation est l’aliénation. Un sentiment diffus de solitude dans lequel chacun «cherche à joindre les deux bouts», sans rêves, sans entrevoir la possibilité d’un quelconque changement réel. Un monde où les hommes subissent chaque jour mais sont désormais hors de la réalité sociale parce qu’incapables de construire un nouveau langage, commun.
On ne peut affirmer avec certitude que le progrès capitaliste soit arrivé à son propre accomplissement, mais que la dialectique entre les classes est morte même si l’antagonisme reste bien vivant. Ce qu’on voit s’agiter, avec sa violence démesurée, est un «navire au timon brisé» qui avance droit contre les rochers. L’équipage observe et s’agite mais ne comprend pas, ne sait pas réparer la barre, ne tente pas de modifier la route, n’a pas d’expectative. Autour du navire, sur le navire règne le vide. Le vide des esprits et celui des cœurs, le vide «des hypothèses et des espoirs».
C’est ce vide que nous devons prendre en compte. Et c’est de lui qu’il faudrait partir pour tenter de reconstruire une hypothèse révolutionnaire. Nous devrons avoir la capacité d’admettre que nous – eh oui, nous aussi – sommes orphelins de tout. Et ce n’est certes pas en repêchant les légendes du passé que nous réussirons à inventer une possibilité nouvelle : l’impérieuse nécessité est celle de nous débarrasser de toute sorte d’obstacle qui tente de remplir ce qui n’est pas, non pas par amour de l’histoire mais plutôt pour construire une critique réelle contre et dans le présent. Parce que si le mythe est nocif dans la représentation de la résignation moderne et devient le paravent pour ranger les armes révolutionnaires, il le devient encore plus lorsqu’on tente de l’appliquer à la condition sociale actuelle, à l’aliénation dévorante.
Tenter de combler les lacunes présentes dans la critique, dans la pratique et dans la détermination révolutionnaire en empruntant les expériences de la malavita (ou pire de la maffia) du passé pour les appliquer au présent ne réussira pas à donner un aspect présentable à la condition répandue de rebellisme social et à ses caractéristiques. Ni ne pourra être utile pour avoir un instant l’illusion de n’être pas si seuls dans notre inimitié ouverte, de voir comme des complices tous les rétifs qui vivent en transgressant les lois.

Désolé, mais la question n’est pas combien on est enragé, combien on est pauvre et malheureux, quels et combien de délits on accomplit, mais plutôt la qualité des actes et leur pourquoi. L’illégalisme, aussi bien comme mythe que comme pratique, n’a absolument rien de différent du légalisme. La rage d’un aliéné ne changera pas plus la société qu’un résigné. Cela semblera banal, mais ce qui détermine l’acte à accomplir devrait être une perspective, un choix, une évaluation, une contiguïté entre les moyens et les fins, qui devraient échapper – au moins pour ceux qui aspirent encore à la liberté – aux évaluations morales et juridiques.
La question est le pourquoi on se révolte, pas la révolte en soi. La barbarie qui nous entoure n’a rien à voir avec l’hypothèse de la «descente des Cosaques» où le nouveau monde pourra naître d’une prise de conscience du conflit ou de la création déterministe d’une harmonie et d’une réciprocité nées du désordre. Ce qui nous entoure est la guerre civile, avec sa charge de haine, de violence, d’irrationalité. Le fantasme que la rage moderne nous laisse entrevoir est le massacre entre pauvres, l’abattoir ethnique et/ou idéologique (religieux et politique) : c’est la vieille merde réactionnaire revêtue et renforcée par le progrès, la modernité, l’aliénation rampante, le vide.
Il ne sert à rien de rééxhumer Mesrine ou les «batterie» (5) des années 70 pour vouloir donner notre sens à l’affrontement social actuel. Il n’y avait rien de révolutionnaire dans le rebellisme d’alors, il n’y a rien dans celui d’aujourd’hui, ni consciemment et encore moins (comme cela plairait à beaucoup de compagnons) inconsciemment.
Bien plus intéressant serait en revanche de voir comment cette tentative de rapprochement est porteuse d’une pratique politique qui tente de mettre dans les bouches et les mains d’autrui ce qui ne lui appartient pas et qu’il n’a jamais demandé à se voir attribuer. Parce que les jeunes lascars qui lancent des pierres contre la police ou qui brûlent voitures et écoles n’ont jamais demandé à personne de leur construire sur mesure une conscience critique qui les rende présentables. Pas plus que les bandes de jeunes braqueurs ou de dealers de rue n’en ont fait la demande. Du reste, malgré la floraison éditoriale, il ne me résulte pas que les vieux bandits aient jamais demandé à quelque gauchiste besogneux ou à quelque révolutionnaire déçu de devenir leur avocat ou biographe. Tout cela est, encore une fois, le fruit du cancer de la politique et du ver de l’impuissance.
Dans un système où un tiers de l’économie est informelle et déterminée par les mafias, dans lequel un choix ou une condition extralégale peut difficilement se détacher du contrôle (plus ou moins fort) des grandes organisations criminelles, il serait décidément plus intéressant d’évaluer les aspects, la portée immense et la violence de l’exploitation liées à cette superstructure. Le pouvoir qu’ont les mafias dans les choix politiques, sociaux et économiques n’est pas un petit morceau de l’enfer de la société mais une colonne portante du capitalisme moderne. Attaquer la très grande majorité des mécanismes extra-légaux actuels (évidemment il y a des exceptions) devient aussi fondamental qu’attaquer les mécanismes productifs, politiques et répressifs, pour ainsi dire, légaux. Tous deux sont le produit du même monstre. Mieux, ils sont le monstre.
Et c’est ce monstre qui fomente la guerre civile, c’est lui qui règne sur les rapports de classe actuels. Se rappeler, toujours se rappeler qu’il existe une différence importante entre être rebelle, enragé, «délinquant» et être subversif, révolutionnaire. Les prémices du changement, de la conservation d’une étique comportementale, du rêve d’une société différente doivent revenir et émerger des actes et des paroles. Bien sûr qu’il faut alimenter la conflictualité sociale, mais en la remplissant de la nôtre. De nos hypothèses, de nos expérimentations, de nos désirs. La rage est contagieuse et les conditions sociales actuelles ne font que souffler sur le feu, dommage que l’aspiration à la liberté et le sens d’une étique individuelle ne soient pas aussi contagieuses. Il est alors fondamental que chaque acte et parole redeviennent indissolublement liés aux fins, que l’action (légale ou illégale) réussisse à transmettre son pourquoi, le rêve qu’elle porte en elle, son hypothèse. Parce que l’ennemi de mon ennemi ne sera jamais -a priori- mon ami, parce qu’aucune fin ne justifiera jamais les moyens. Parce qu’il est temps que les responsables de tant de violences et d’abus paient ; parce qu’il est temps de redécouvrir le sens de paroles comme liberté et violence révolutionnaire.

Il Mugnaio Menocchio

Notes
1. Paranza : groupe (souvent armé) d’affiliés à la mafia
2. Junio Valerio Borghese : responsable important du fascisme commandant de la Division X Mas. Après-guerre, il a tenté de reconstruire le parti fasciste, et inspirera plusieurs mouvements clandestins d’extrême droite tout en étant lié aux services italiens et amricains. Il a tenté un coup d’Etat dans les années 70.
3. Renato Vallanzasca (1950-) : fameux bandit milanais et «mythe» de la malavita des années 70. Il a été jugé pour différents braquages, homicides, séquestrations, évasions. Réputé pour son aspect et des capacités de séduction (il a ainsi entrepris une relation avec une jeune fille séquestrée et plus tard avec son avocate… qui l’a aidé à s’évader). Il était connu dans les journaux comme le «Bel René». Il est toujours incarcéré (sa demande de grâce a été rejetée en 2007).
4. Graziano Mesina (1942-) : Fameux et imprenable bandit sarde, auteur de diverses séquestrations de personnes (commerçants, propriétaires terriens, industriels) et accusé de plusieurs assassinats. Il est libre depuis 2004 sur grâce présidentielle après de très nombreuses années d’incarcération ponctuées d’évasions.
5. Batterie : surnom donné par la malavita aux bandes.

A corps perdu, n°1 (décembre 2008).