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William Morris – Comment je suis devenu socialiste (1894)

Le Directeur de la revue me demande d’esquisser un historique de cette conversion ; si je devine que l’exercice peut n’être point entièrement futile, dès lors que mes lecteurs voient en moi le représentant d’un certain type de personnes, j’aurai du mal à être tout à fait clair, bref et véridique. Essayons malgré tout. Mais au préalable je dirai ce que j’entends par « Socialiste », puisqu’aussi bien le mot n’a plus, à ce qu’on me dit, la même signification claire et nette qu’il y a dix ans. Eh bien ! par Socialisme j’entends un état de société où il n’y aurait ni riches ni pauvres, ni patrons ni esclaves, ni oisiveté ni surmenage, ni travailleurs intellectuels malades de l’intellect, ni travailleurs manuels atteints d’écœurement, bref une société dont tous les membres jouiraient d’une égalité de condition et éviteraient tout gaspillage dans la conduite de leurs affaires, pleinement conscients qu’en lésant l’un d’entre eux on les lèserait tous – la matérialisation enfin du sens contenu dans le mot COMMUNAUTÉ.

Or cette conception du Socialisme qui est la mienne aujourd’hui et que j’espère conserver jusqu’à mon dernier souffle, est la mienne depuis le début. Je n’ai pas connu de période transitoire, sauf à considérer comme telle une brève période de radicalisme politique au cours de laquelle, si pourtant je voyais clairement mon idéal, je n’avais pas le moindre espoir de le voir se réaliser. Cette phase prit fin plusieurs mois avant que je n’entre à la Fédération Démocrate (à l’époque), et mon adhésion à cette organisation signifiait que j’avais désormais acquis l’espoir de voir mon idéal se réaliser. Si l’on m’interroge sur l’étendue d’un tel espoir, ou que l’on me demande de préciser jusqu’où je croyais que nous autres Socialistes contemporains pourrions parvenir dans cette direction, ou bien encore à partir de quel moment la société changerait de visage, j’avoue que je n’en sais rien. Tout ce que je puis dire, c’est que je laissai libre carrière à mon espoir et à la joie que j’en conçus à l’époque. Pour le reste, quand je décidai d’adhérer, j’ignorais tout de l’économie ; je n’avais même pas mis le nez dans Adam Smith, ni entendu parler de Ricardo ou de Karl Marx. Chose assez curieuse : j’avais effectivement lu quelque chose de Mill, à savoir ses articles posthumes (publiés dans la Westminster Review, ou bien était-ce dans la revue Fortnightly ?) dans lesquels il attaque le Socialisme dans sa version fouriériste. Dans ces écrits, il expose les thèses en présence, qui valent ce qu’elles valent, de façon claire et honnête ; ce qui eut pour effet dans mon cas de me convaincre que le Socialisme était un changement nécessaire et qu’il nous était possible de l’instaurer à notre époque. Ces articles achevèrent de me convertir au Socialisme. Et maintenant que j’appartenais à une organisation Socialiste (car la Fédération ne tarda pas à devenir clairement Socialiste), j’eus à cœur d’essayer de pénétrer les aspects économiques du Socialisme : j’en vins même à me lancer dans Marx, mais là je dois avouer que, si j’ai pris le plus grand plaisir au côté historique du Capital , la lecture des aspects purement économiques de cette grande œuvre me valut les pires souffrances quand tout se mélangeait dans ma cervelle. Quoi qu’il en soit, je lus tout ce dont je fus capable ; et je voudrais sincèrement espérer qu’il m’est resté quelque chose de mes lectures, sans pouvoir m’empêcher de penser qu’il m’est resté davantage de mes entretiens incessants avec mes amis Bax, Hyndman et Scheu par exemple, et des réunions militantes qui se tenaient à l’époque à un rythme soutenu et dont j‘eus ma part. Je dois à certains de mes amis Anarchistes d’avoir par la suite parachevé l’apprentissage du Socialisme pratique dont je suis capable ; il m’enseignèrent, bien malgré eux, que l’Anarchisme était impossible, tout comme j’appris de Mill, bien malgré lui, que le Socialisme était nécessaire.

Je viens de raconter comment je me suis plongé dans le Socialisme pratique , et je m’aperçois que j’ai commencé mon récit par le milieu ; j’ai en effet le sentiment que ma condition d’homme aisé, n’ayant point à subir les handicaps qui accablent à chaque pas le travailleur, m’aurait tenu éloigné de l’aspect pratique de la question, n’eût été qu’un idéal me forçait de chercher dans cette voie. En tout cas, la politique en tant que telle, où l’on voit autre chose qu’un moyen obligé, fût-il aussi peu commode que détestable, en vue d’une fin donnée, ne m’aurait jamais attiré et je n’aurais pas davantage pu imaginer, une fois conscient des injustices propres à la société dans son état présent, que pareilles injustices pussent être partiellement corrigées. En d’autres termes, jamais je n’aurais pu avoir la sottise de croire à des pauvres heureux et « respectables ».

Si c’est donc mon idéal qui m’obligea à embrasser le Socialisme pratique, d’où tirai-je la nécessité de concevoir un idéal ? C’est là qu’intervient ce que j’ai dit au début, à savoir que je représente, à travers ces lignes, une certaine façon de voir les choses.

Avant l’essor du Socialisme moderne , la quasi-totalité des gens intelligents étaient, ou se disaient, très largement satisfaits de la civilisation de notre siècle. Ils étaient satisfaits, je dis bien, dans leur quasi-totalité, et ne voyaient rien d’autre à faire que de perfectionner ladite civilisation en la débarrassant de quelques ridicules survivances des époques barbares. En un mot, c’était l’état d’esprit Libéral, état naturel à nos bourgeois modernes et prospères, qui n’ont de fait plus rien à désirer sur le plan du progrès mécanique, et qui ne souhaitent qu’une chose : que le Socialisme les laisse libres de jouir en paix de leur vie d’abondance.

Mais à côté de ces personnes satisfaits, il s’en trouvait d’autres qui ne l’étaient pas vraiment : des gens à qui le triomphe de la civilisation inspirait un vague sentiment de répugnance, mais que le pouvoir illimité du Libéralisme réduisait au silence. Enfin, on trouvait une poignée d’hommes en état de révolte ouverte contre ledit Libéralisme – une poignée . . . disons deux, Carlyle et Ruskin. C’est Ruskin, avant que je n’en vienne au Socialisme pratique, qui fut mon maître et me mit sur le chemin de l’idéal dont j’ai parlé précédemment. Et je ne puis, rétrospectivement, m’empêcher de dire au passage à quel point le monde d’il y a vingt ans eût été mortellement ennuyeux, sans Ruskin ! C’est grâce à lui que j’ai appris à donner forme à mon mécontentement, qui, je dois le dire, n’était rien moins que vague. Sans parler du désir de produire de belles choses, la passion dominante de ma vie a toujours été la haine de la civilisation moderne. A présent que l’espoir de la voir anéantie me dicte ma pensée, que dirai-je de son effondrement au profit du Socialisme ?

Que dirai-je de sa maîtrise du pouvoir mécanique et du gaspillage qu’elle en fait ? Que dirai-je du dénuement où vit la communauté de son peuple et de la richesse où vivent en son sein les ennemis de cette communauté ? Que dire de la stupéfiante organisation qu’elle a mise sur pied . . . pour une vie de pure misère ! Que dire de son mépris des plaisirs simples que, n’était son absurde folie, tout le monde pourrait goûter ? Et de sa vulgarité qui, n’ayant pas d’yeux pour voir, a causé la ruine de l’art, seul réconfort assuré du travail humain ? Autant de vérités auxquelles je n’étais pas à l’époque moins sensible qu’aujourd’hui, mais dont j’ignorais les causes. L’espoir qui habitait les temps passés s’était évanoui : les combats millénaires de l’humanité n’avaient abouti qu’à ce chaos sordide, absurde et laid ; il me paraissait que dans l’immédiat le futur dût aggraver l’ensemble des maux présents en balayant les derniers vestiges du temps où l’immonde grisaille de la civilisation n’avait pas encore placé l’univers sous sa coupe. Tristes perspectives, assurément ! Et si je puis parler un instant de moi en tant que personne, et non plus comme le représentant d’un groupe donné, combien ne devaient-elles pas particulièrement assombrir un homme de mon tempérament, indifférent à la métaphysique et à la religion autant qu’à l’analyse scientifique, mais dont l’amour pour la terre et la vie qu’elle héberge est aussi vif que sa passion pour l’histoire de l’humanité ! Quoi ! fallait-il que tout finît par un comptoir juché sur un crassier, avec le salon de Podsnap se profilant à l’horizon et un comité libéral distribuant aux riches du champagne et de la margarine aux pauvres en quantités propres à satisfaire tout le monde, même si le plaisir des yeux a disparu de l’univers et que Huxley dût prendre la place d’Homère ? Et pourtant, croyez-moi : quant au plus profond de moi-même je m’évertuais de toutes mes forces à scruter l’avenir, c’était bien là le spectacle qui s’offrait à mes yeux, et, pour autant que je pouvais en juger, l’on ne se bousculait point pour juger bon de se battre et éviter que la civilisation ne connût pareille conclusion. Ainsi donc étais-je promis à une fin de vie joliment pessimiste, si l’idée ne m’était soudain venue qu’au sein de toute cette infection de la civilisation commençaient à germer les graines d’un grand changement, ce que nous autres appelons la Révolution Sociale. Pareille découverte changea pour moi la face du monde : et je n’eus, pour devenir Socialiste, qu’à prendre en marche le train du mouvement pratique, ce que j’ai essayé de faire, comme je l’ai dit précédemment, du mieux que j’ai pu.

Je résume : l’étude de l’histoire, l’amour et la pratique des arts m’ont imposé de prendre en haine une civilisation qui ne manquerait pas, si les choses devaient rester en l’état, de faire de notre histoire un tissu d’absurdités et des arts une collection de curiosités anciennes, sans véritable rapport avec la vie du temps présent.

Mais, plus chanceux que bien d’autres dont la sensibilité n’était pas moins artistique, je dus à la conscience de la révolution en gestation au sein de notre odieuse société moderne, à la fois de ne m’être pas figé en un simple détracteur du « progrès » et de n’avoir englouti ni mon temps ni mon énergie dans l’une de ces innombrables entreprises où les demi-artistes de la bourgeoisie placent leur espoir de voir croître l’art, alors même qu’il n’a plus de racines : et je devins Socialiste pratique.

Un mot ou deux en guise de conclusion. Certains de nos amis diront peut-être : qu’avons nous affaire de ces questions d’histoire et d’art. A travers la Social-Démocratie, ce que nous voulons c’est gagner décemment notre vie ; c’est vivre, en quelque sorte, et tout de suite. Assurément, quiconque professe que la question de l’art et de la culture doit primer celle du couteau et de la fourchette (et il en est dont c’est l’opinion avouée) ne comprend rien à l’art, ni qu’il lui faut plonger ses racines dans le sol d’une vie florissante et sereine. Il faut se souvenir en même temps que la civilisation a réduit le travailleur à une portion de vie si congrue qu’il n’est guère en état de donner corps au désir d’une existence qui soit nettement supérieure à celle qu’il doit actuellement subir. L’art a pour mission de lui rendre présent l’idéal authentique d’une vie pleine et raisonnable, une vie dont l’on sentira que ceux qui la mènent ne peuvent se passer davantage du spectacle de la beauté et de sa création – c’est-à-dire de la jouissance du vrai plaisir – que de leur pain quotidien ; ni que personne, ni qu’aucun groupe d’hommes, ne puisse s’en voir interdire l’accès si ce n’est sous l’effet d’une obstruction patente, à laquelle ne doit répondre qu’une résistance farouche.

Justice, 16 juin 1894.

How I Became a Socialist

William Morris – L’âge de l’ersatz (1894)

De même que l’on nomme certaines périodes de l’histoire l’âge de la connaissance, l’âge de la chevalerie, l’âge de la foi, etc., ainsi pourrais‑je baptiser notre époque “ l’âge de l’ersatz ”. En d’autres temps, lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation.

Je vais maintenant passer en revue un certain nombre d’ersatz, afin d’examiner ce qu’ils contiennent de funeste ou de bon, et quel genre d’espoir ils autorisent. Je suis venu aujourd’hui, je ne vous le cache pas, pour critiquer un état de fait ; mais le dénoncer sans chercher à le redresser serait, à mon sens, une vaine entreprise. Vous allez sans doute penser que la plupart des exemples que j’ai choisis ne sont que des bagatelles mais l’ersatz est si omniprésent, si intimement mêlé à toute la trame de la société actuelle, que je préfère me pencher sur les quelques cas que je connais bien. Je pense pouvoir conclure cet exposé par la description de l’inquiétant tableau que compose l’addition de tous ces ersatz, la vie civilisée n’étant plus qu’un ersatz en comparaison de ce que devrait être la vie sur Terre. Je commencerai par des exemples très terre à terre, par le sujet trivial, prosaïque, du boire et du manger. On y trouve donc des ersatz ? Que trop hélas ! Vous avez tous entendu parler de ce que l’on nomme le pain ; je soupçonne cependant que vous êtes fort peu nombreux à avoir jamais goûté la denrée véritable, quoique l’ersatz qui l’a supplantée depuis longtemps vous soit familier. Dans ma jeunesse, c’est surtout à la campagne qu’on mangeait du pain digne de ce nom et il était rare d’en trouver en ville. Aujourd’hui, le pain préparé par les boulangers des villages est plus mauvais encore que celui des villes. Les gens des campagnes, du moins de celles que je connais, ont cessé de fabriquer leur propre pain. Ils l’achètent à la boulangerie locale, tandis qu’il y a encore trente ans, ils le cuisaient chez eux. Dans presque tous les vieux cottages du voisinage (dans les comtés d’Oxford, de Gloucester, etc.), on peut encore apercevoir au fond de la cheminée le petit four rond, désormais sans emploi. Vous vous dites peut‑être que les gens peuvent toujours faire leur pain s’ils le désirent. Eh bien, non. Car une bonne miche de pain nécessite une bonne farine, et l’on n’en trouve plus. L’idéal du meunier moderne (importé, j’imagine, d’Amérique, patrie de l’ersatz) semble être de réduire les riches grains de blé en une poudre blanche dont la particularité est de ressembler à de la craie, car il recherche avant tout la finesse et la blancheur, au détriment des qualités gustatives.

Vous voyez donc qu’il est désormais pratiquement impossible de trouver du pain. Et cela, vous devez le comprendre, est un trait essentiel du processus d’édification de la société de l’ersatz : on impose à toute une population un ersatz quelconque, et en un laps de temps très court l’authentique, le produit d’origine, disparaît totalement.

Pour prendre un autre exemple d’ersatz, je suppose que le beurre va bientôt disparaître et être remplacé par la margarine. Il est déjà très difficile de se procurer du beurre frais acceptable, aussi bien en ville qu’à la campagne. Sa fabrication délicate est incompatible avec la production que régit le nouveau mot d’ordre ‘Pas de complications, le profit d’abord, et peu importe le reste !’ Je viens d’évoquer deux denrées de base de notre alimentation et je ne m’étendrai pas plus longtemps sur ce sujet ; cependant, avant de poursuivre, je vous recommande la lecture de Cottage Economy, de William Cobbett, à la fois parce que ce petit livre est charmant et amusant, et parce qu’il nous montre bien, par le contraste qu’il offre avec notre époque, la rapide progression de l’ersatz dans notre alimentation.

Il suffit de regarder autour de soi pour constater à quel point nous sommes comblés d’ersatz dans le domaine de l’habillement. Observez n’importe quelle foule moderne : qu’il s’agisse du va‑et‑vient habituel de la rue, des gens allant travailler ou se promenant, ou d’un rassemblement lié à la politique ou aux loisirs, la couleur ordinaire des vêtements est un brun charbonneux d’où surgissent quelques nuances criardes provenant toujours des accoutrements féminins. Allez savoir ce qui nous retient de porter de belles couleurs harmonieuses, si ce n’est la tyrannie de l’ersatz quotidien ! Quant à la forme de nos habits, elle est généralement si hideuse qu’un être arrivant d’une autre planète y verrait à coup sûr un signe de décadence. Même les femmes, qui jouissent d’un peu plus de latitude à ce sujet en raison de leur rôle ornemental actuel, ne nous aident guère. Si jamais elles trouvent une robe bien coupée, celle‑ci est rapidement retirée des rayons alors qu’un détail grossier et mal seyant (comme, par exemple, les horribles “manches gigot” toujours à la mode) est assuré du succès. Ici à nouveau, en matière de vêtement, l’ersatz nous est imposé avec une tyrannie sans réplique. Non seulement il est impossible de se vêtir correctement mais même critiquer cet état de fait, quoique ce soit futile, est une entreprise épineuse. J’ai le sentiment que vous m’en voulez de m’attarder sur ce sujet. Je décocherai tout de même un dernier trait en vous demandant ce que vous pensez des ersatz de chaussures produits aujourd’hui et des déformations des pieds et des jambes qu’ils entraînent ? Quoiqu’il s’agisse d’un autre point de détail, j’aimerais pouvoir acheter de la bonne coutellerie, quitte à la payer au prix fort. C’était possible il y a trente ans, plus maintenant. On ne peut nulle part acheter un couteau dont la lame reste tranchante. J’ai perdu l’autre jour une paire de ciseaux à ongles que j’appréciais depuis longtemps ; je m’apprêtais à en acquérir une nouvelle mais j’ai dû en acheter trois paires avant d’en trouver une quatrième qui ne coupe que médiocrement !

Je ne considère pas les distractions publiques comme un sujet frivole. Au contraire, je constate douloureusement que la qualité des pièces de théâtre est tombée bien bas et que nous sont imposés de déplorables ersatz qui requièrent le travail de gens honnêtes et souvent non dénués d’intelligence. Ce phénomène mérite de retenir notre attention car la majorité des citadins mène une vie si triste, leur travail est si mécanique et monotone, leurs moments de détente si vides de sens et si souvent écourtés par les heures supplémentaires qu’ils se satisfont de n’importe quel divertissement. Je peux d’autant mieux saisir ce que ces ersatz ont de lugubre que je suis un des rares chanceux dont le travail est un plaisir constant ; ainsi ne goûté‑je guère ces prétendues distractions, tout en appréciant les bienfaits d’un profond repos. En toute sincérité, ce qui m’agrée le plus est un moment de calme, sans préoccupation immédiate, après lequel je me remets au travail l’esprit libre. Et je crois que ce délassement, à l’inverse du pitoyable ersatz, satisferait la plupart des gens. II existe cependant un autre ersatz de divertissement consistant à prendre le train pour une destination quelconque et en revenir. Deux raisons poussent les gens à agir de la sorte, selon qu’ils sont riches ou pauvres. Un désir trouble d’être ailleurs entraîne les riches en Suisse, sur les bords du Rhin, en Italie, à Jérusalem, au pôle Nord, que sais‑je encore ? Et comme la plupart de ces voyageurs gardent les yeux dans leur poche, même s’ils satisfont leur besoin maladif de bougeotte perpétuelle, ils n’ont rien vu de plus que s’ils étaient restés chez eux. Pour les habitants pauvres des grandes villes et des régions industrielles, je reconnais que c’est différent : leurs maisons sont si dépourvues d’attrait qu’ils aspirent à retrouver, ne serait‑ce que pour quelques heures, ici ou là, les vertes prairies, le soleil éclatant, et même la pluie ou le vent.

Cependant, se déplacer d’un lieu laid et ennuyeux vers un bel endroit, l’entrevoir et s’en retourner à la laideur et à l’ennui n’est qu’un pauvre ersatz, en définitive. Je ne veux pas admirer les splendeurs terrestres une fois par mois seulement, ni une fois par semaine, mais tous les jours, tout le temps, de même que je n’accepte pas de ne dîner qu’une fois par mois. Cet ersatz de voyage se substitue au plaisir réel que vous éprouveriez à vivre et à travailler dans des endroits beaux et agréables. Alors vous auriez la joie de rester chez vous, d’apprendre à connaître librement la forme et le port de chaque arbre, voire de chaque rameau, la courbure de chaque colline ou de chaque vallon, jusqu’à ce qu’ils soient pour vous des amis, des amis très chers. Ainsi pourrez vous quitter l’aimable foyer pour découvrir de nouvelles merveilles, d’autres beautés, et imprégner votre esprit de leur souvenir pour les futurs jours de repos. Lorsque vous souhaiterez rentrer, vous saurez que vous attend l’inépuisable et familière beauté de vos maisons, bouclant ainsi le cycle du plaisir ininterrompu. Je vous ai décrit ce qui devrait être mais quand vous aurez compris pourquoi cela ne peut exister aujourd’hui, je pense et j’espère que vous ferez en sorte que cette fiction devienne réalité.

Considérons maintenant nos maisons et voyons de quels ersatz il s’agit lorsque leur construction remonte à moins d’un siècle. Il apparaît clairement, même à ceux qui ne font guère usage de leurs yeux, que presque toutes les maisons modernes sont de conception aberrante, d’aspect hideux et sont indignes d’être habitées ; en outre, leur concentration dans les grandes villes transforme à tel point les rues qu’elles en deviennent repoussantes. A la campagne, quand nous les rencontrons sur notre passage, elles font tellement tache que nous cherchons coûte que coûte à les éviter. A en juger par leur prix de revient et par les difficultés de leur mise en oeuvre, elles devraient au moins être utilisables : il n’en est rien, au contraire ! De tous les abris que les individus ont construits pour se protéger des intempéries, ce sont les plus inconfortables, les plus saugrenus : ces constructions sont, en un mot, ineptes ! La majorité d’entre vous ignore sans doute quels absurdes ersatz ont remplacé les vraies maisons bâties à la mesure d’individus droits et sensés ; par la force de l’habitude et parce que vous n’avez jamais connu mieux, vous pensez que ces habitations sont ce qu’elles doivent être et que leur taille est proportionnée aux moyens de leurs occupants, qu’elles aient six petites pièces ou soixante grandes, et que leurs occupants gagnent soixante livres par an ou en volent soixante mille. Mais je vous donne ma parole que les rues où étaient érigées de vraies maisons charmaient le regard et élevaient l’esprit. L’agencement pratique et astucieux de ces demeures était conforme aux exigences humaines ; loin de souiller le paysage de leur laideur, elles en étaient le principal ornement ‑ cela n’est devenu que trop rare. De fait, elles étaient utiles et non utilitaires. A mon sens, ce dernier mot exprime une qualité qui est pratiquement opposée à l’utile : cela désigne une chose qui ne sert qu’à tirer profit des besoins élémentaires des gens.

Quant aux villes et aux cités constituées de ces pseudo-­maisons, que pourraient elles être dans ces conditions, sinon des ersatz ? Prenons les centres industriels typiques de la civilisation moderne ou bien les villes qui ont connu un fort développement du fait qu’y siège le pouvoir local ; leur seule taille les rend déjà impossibles à gérer. Quel contraste entre de telles monstruosités qui prolifèrent anarchiquement, comme votre Manchester‑Salford‑Oldham ou encore la métropole tentaculaire faite de brique et de gâchis qu’est devenue Londres, et mon idéal de ville : au centre, les édifices publics, les théâtres, les places et les jardins ; autour, une zone comprenant les grandes salles des guildes et les maisons d’habitation, avec ses propres parcs et jardins ; puis à la périphérie, de nouveau un quartier de bâtiments publics et de maisons, sans jardins propres, au milieu d’un parc. Enfin viendraient les faubourgs, où poindraient de rares maisonnettes, au milieu de champs et de vergers, jusqu’à ce que vous arriviez à la pleine campagne, avec de‑ci de‑là une ferme. Voilà à quoi ressemblerait une ville digne de ce nom. Je ne prétends pas qu’elle ait déjà existé car dans l’Antiquité ou à l’époque médiévale les villes étaient des forteresses ceintes d’épaisses murailles. Mais qu’est‑ce qui empêche ce type de ville d’être le modèle des futures communautés humaines ? Rien, ce me semble, dès l’instant que les individus seront libres de l’édifier. Ce qui les en empêche, c’est ce à quoi je vais en venir maintenant.

Parallèlement à la production de tous ces ersatz, je dois admettre qu’il existe un type de marchandises qui ne sont pas falsifiées à la façon des ersatz ‑ du moins si l’on s’en tient à leur fabrication, sans considérer leur destination. Je dis un, mais il s’agit plutôt de deux types : d’une part, les engins qui détruisent les biens et massacrent les individus, pour lesquels on déploie une ingéniosité fantastique confinant au génie (ce qui, soit dit en passant, n’est peut‑être pas mauvais car la guerre, en devenant de plus en plus onéreuse, pourrait ainsi disparaître). Voilà un genre de produits élaborés avec soin, prévoyance et succès ; d’autre part, l’ensemble des machines-­outils nécessitées par la production marchande, gloire de notre siècle, et qui semblent aujourd’hui approcher graduellement de la perfection. Cependant, aussi merveilleux soient le talent et l’habileté prodigués pour leur fabrication et leur usage, leur finalité même n’est qu’un ersatz. A quoi ces ingénieuses machines si proches de la perfection sont elles ingénieusement destinées ? A la production d’ersatz, purement et simplement, à la production d’objets que personne n’aurait l’idée d’utiliser s’il n’y était contraint, et qui supplantent les biens authentiques dont nous userions si nous le pouvions.

Abordons un autre exemple d’ersatz qui ne peut, en vérité, être dissocié de la falsification dans le domaine de la construction dont je viens de parler, et qui n’est pas moins affligeant. Il faudrait donc que la douce terre de nos aïeux soit, jusque dans les campagnes les plus reculées, métamorphosée en un ersatz ! Comprenez-moi bien : je ne pense pas seulement aux horreurs indescriptibles des régions industrielles qui ont défiguré notre pays mais aussi à la banalisation du paysage rural. Les causes en sont multiples : la culture intensive, le déboisement massif, la suppression des haies, la misère sordide aux alentours des fermes ; mais aussi le plaisir que semblent éprouver les autorités, en particulier celles qui sont responsables de la construction des écoles, à substituer la laideur à la beauté : les grilles métalliques et les fils de fer barbelés au lieu de murets ou de haies, les ardoises à la place des tuiles ou des lauzes, les plantations de mélèzes et d’épicéas là où devraient croître des chênes et autres arbres dignes de ce nom, et ainsi de suite : autant de manières de démentir notre sotte vantardise quant à notre prospérité et notre bon sens. Voilà donc l’une des faces de cet ersatz. L’autre est si curieuse qu’elle pourrait presque déclencher l’hilarité, plutôt que la colère, car elle est due à des individus si peu conscients de leur vulgarité qu’ils se croient sublimes quand ils sont simplement ridicules. Je pense aux funestes conséquences du goût des gens riches pour la villégiature. Les conditions de vie misérables des paysans sont sans doute le résultat, en grande partie, de leur stupidité mais, dans leur cas, la pauvreté peut être invoquée comme circonstance atténuante. En revanche, les nobles et les gros propriétaires terriens n’ont pas pour avilir la campagne l’excuse d’être sans le sou. Néanmoins, dès que vous pénétrez dans un village pittoresque, certes, mais gâté par les aménagements ineptes et les excroissances architectural, s’offrent à vos yeux l’école prétentieuse, l’église restaurée, le cottage de Lady Bountifuls, les pavillons dans le style de Bayswater ou les parterres proprets du jardin de Monsieur le vicaire. Cherchez ensuite la bâtisse appartenant à monseigneur, à sir Robert, ou au capitaine Matamore, et vous êtes certain de la trouver au plus vite (à moins qu’il ne s’agisse d’une demeure ancienne, ou que vous ayez perdu l’usage réel de vos yeux). Vous regretterez alors sincèrement de ne pas l’avoir ratée tant sont réunies en elle laideur et vulgarité.

Je ne ferai que mentionner les beaux-arts et la littérature car, pour dire l’affreuse vérité, les ersatz y sont monnaie courante et cela excéderait le temps dont je dispose de seulement les citer. Juste un mot pourtant à propos des beaux-arts par lesquels j’entends la peinture, la sculpture et les disciplines assimilées. J’aimerais vous amener à partager mon point de vue sur une question précise : le fonds même des beaux-arts est la physionomie de la nature et celle des demeures ordinaires des individus, dont je viens de déplorer l’état. De fait, elles sont à la fois des œuvres d’art en tant que telles et la matière que l’art élabore ; si elles sont dégradées, il est impossible que l’œuvre de l’artiste soit autre chose qu’un ersatz. Et je ne puis imaginer qu’il en soit autrement si son substrat même est corrompu. Aussi bien, la musique ne peut exister sans la rumeur de la nature, le chant des oiseaux, le mugissement des troupeaux, le murmure des rivières et le remous des océans, le bruit du vent, de la pluie et du tonnerre. Réfléchissez bien à tout cela : tant que la maison d’un ouvrier sera laide, il sera vain de vouloir de beaux tableaux.

J’aimerais vous exprimer le fond de ma pensée à propos de l’ersatz en matière d’instruction : quelle différence entre ce qui se fait de mieux aujourd’hui et une bonne instruction ! Cependant si nous négligeons à présent, pour des raisons d’économie, d’élever autant que faire se peut le niveau de notre éducation nationale, autant abandonner toute prétention à être un peuple pratique et sensé. On pourrait résumer la chose ainsi : vous comptiez dépenser, disons, 50 000 livres, lorsque vous vous rendez compte qu’il faudrait en ajouter 10 000 pour obtenir un résultat satisfaisant et qu’en fait tous vos efforts seraient annihilés si vous n’ajoutiez pas cette somme ; ne serait il pas ainsi beaucoup plus économique de dépenser 60 000 livres à bon escient plutôt que 50 000 pour rien ? Voilà à mon avis le mode sur lequel nous devons envisager l’éducation : qu’elle soit la meilleure possible, quel qu’en soit le prix. Elle ne sera peut-être pas excellente mais au moins elle nous débarrassera de cette idée inepte que la finalité de l’enseignement est de modeler les hommes et les femmes pour en faire des travailleurs aptes à servir les besoins capitalistes. Rendre la vie plus agréable doit devenir le seul but de l’instruction : toute autre ambition se réduira à un lamentable ersatz.

Je viens donc de passer en revue un certain nombre de thèmes qui ne sont que des spécimens du grand ersatz général que l’on nomme civilisation. Et si mes vues sont justes quant à l’universalité actuelle de ce phénomène, l’époque moderne est à coup sûr atteinte d’une cruelle maladie dont ces maux et désagréments sont les symptômes. Je vais alors nommer cette maladie, puis en quelques mots j’en évoquerai le remède, pour autant que vous m’écoutiez jusque-là. Le nom du mal qui empoisonne le monde civilisé, c’est la pauvreté. La raison pour laquelle nous créons tous ces ersatz est que nous sommes trop pauvres pour vivre autrement. Nous sommes trop pauvres pour pouvoir jouir des prairies enchanteresses, des landes battues par les vents, au lieu de quoi nous subissons les déserts effroyables qui nous entourent ; trop pauvres pour habiter des villes rationnelles judicieusement organisées et de belles maisons conçues pour abriter les honnêtes gens ; trop pauvres pour empêcher que nos enfants grandissent dans l’ignorance ; trop pauvres pour démolir les prisons et les hospices et rebâtir à leur place des halles et des édifices publics pour l’agrément des citoyens ; trop pauvres surtout pour donner à chacun la chance d’exercer l’activité pour laquelle il a le plus de capacités et donc à laquelle il prendra le plus de plaisir. Que dis‑je ! Trop pauvres pour que règne la paix entre nous, pour en finir avec la guerre entre riches et pauvres, entre ceux qui possèdent tout et ceux à qui tout manque. J’ai nommé la maladie mais comment la guérir ? A présent, vous êtes nombreux dans cette assemblée à connaître au moins le genre de traitement nécessaire au malade. Mais permettez moi de répéter une fois de plus ce que j’ai si souvent dit, ici, à Manchester : la cause de cette pauvreté, dont souffrent toutes les nations mais aussi l’ensemble de la population de chaque nation, est précisément cette guerre entre ceux qui possèdent tout et ceux à qui tout manque, dont je parlais à l’instant. Ceux-là renforcent perpétuellement leurs positions, n’imaginant pas que l’on puisse vivre dans un monde différent. Ceux-ci luttent perpétuellement pour gagner un tout petit peu plus, dans la mesure où ils en ont la force. Vous remarquerez aussi que cette guerre produit fatalement le gaspillage. J’ai entendu monsieur Balfour dire l’autre jour que le socialisme était irréalisable parce qu’il entraînerait une énorme baisse de la production. A cela je répondrai que nous produirons la moitié ou même le quart des quantités actuelles et que nous serons cependant plus prospères, donc plus heureux que maintenant, en mobilisant toute notre énergie à produire les objets utiles que nous désirons tous, au lieu d’épuiser nos forces à fabriquer les choses inutiles dont personne d’entre nous ne veut, pas même les imbéciles. Quelle étrange aspect aurait un grand musée réunissant des échantillons de toutes les marchandises produites en ce pays. N’importe quel individu sensé les taxerait, pour la plupart, d’aberrations ! Mes amis, un très grand nombre de gens sont employés à produire de pures et simples nuisances, comme le fil de fer barbelé, l’artillerie lourde, les enseignes et les panneaux publicitaires disposés le long des voies ferrées, qui défigurent les champs et les prés, etc. Hormis ce genre de nuisances, combien de travailleurs fabriquent des marchandises dont la seule utilité est de permettre aux gens riches de ‘dépenser leur argent’, comme on dit. Combien d’autres encore produisent les ersatz destinés à la classe ouvrière, si pauvre qu’elle ne peut s’offrir mieux ? Travail d’esclaves pour les esclaves du travail, comme je les ai souvent appelés. En résumé, de quelque manière qu’on la considère, notre industrie n’est que gaspillage car le système qui la gouverne permet tout juste à chacun de subsister, certains honnêtement mais misérablement, d’autres malhonnêtement et médiocrement, un point c’est tout.

En fin de compte, la raison d’être de l’industrie n’est pas de créer des biens mais des profits réservés aux privilégiés qui vivent du travail des autres ‑ quoi qu’il lui arrive incidemment de produire des choses utiles sans lesquelles tout s’arrêterait. Telle est la finalité de notre système commercial et gouvernemental et de sa splendide organisation du travail, si magnifique et si infaillible. Tentez de lui faire mettre sur pied quoi que ce soit d’autre, il s’écroulera immédiatement car il est fait pour cela, exclusivement.

J’affirme que le peuple tout entier ne sera jamais heureux sous un tel régime, qui fait de la vie un lamentable ersatz. Le peuple tout entier ne sera heureux que lorsqu’il œuvrera pour lui-même et reconstruira la société dans ce but. Ce sera alors la fin de l’âge de l’ersatz ; car, pourquoi travailler en dépit du bon sens lorsqu’il s’agira de satisfaire nos propres désirs ? Chacun sera alors solidaire de son voisin, tout en lui témoignant sa confiance. L’artisan seul connaît la complexité de sa tâche et peut juger de sa perfection. Il n’y a que lorsque le charpentier travaille pour le forgeron, le forgeron pour le laboureur, et ainsi de suite, que toute activité humaine alors empreinte d’amitié devient passionnante. Ainsi nous ne vivrons plus dans des camps séparés, armés les uns contre les autres, mais dans différents ateliers dont tous partageront les secrets.

Survient donc la vieille question : ‘Comment s’y prendre ?’ Chers amis, vous en savez long désormais sur le sujet, aussi je ne m’y attarderai pas, sans pour autant éluder le problème. La société de l’ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines ‑ et vous jettera au rebut, comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche. Vous devez donc riposter en exigeant d’être considérés comme des citoyens. Vous avez commencé à le faire. J’estime que l’exigence d’un salaire décent, du règlement des problèmes de chômage, de la diminution légale du temps de travail et autres revendications du même ordre ne sont pas, prises séparément, la panacée qui provoquera un changement immédiat de société. En revanche, l’ensemble de ces exigences, dès aujourd’hui (et leur nombre s’accroîtra sans doute au fil du temps), signifie pour moi le réveil de cette revendication, à savoir le droit pour les travailleur de régler leurs affaires eux-mêmes. Continuons à élargir la brèche dans le système de propriété actuel, qu’il nous faut détruire, avant de pouvoir en finir avec l’âge de l’ersatz.[…]

Toutefois, pour en arriver là, je crains que nous ne devions avoir recours à un ersatz ‑ la politique, pour la nommer ‑, cet odieux ersatz qui nous est imposé en substitut de la discussion sérieuse et avisée de nos propres affaires, que nous rétablirons un jour à sa place légitime. Il serait bon de pouvoir nous passer de cette nuisance, mais je crois qu’au train où vont les choses, c’est le plus court chemin, et peut-­être même l’unique, qui nous mènera au changement. Cependant, je voudrais prévenir tous ceux qui tentent de construire les prémices de la société réelle : l’action politique en soi doit être comprise comme moyen et non comme but de ce combat ; cela semble évident mais je suis convaincu que cet avertissement est indispensable. Car les uns et les autres, dans l’ardeur de la campagne électorale, sont fort enclins à oublier l’objet de la lutte (autrement dit l’égalité pratique) et à penser que tout est joué lorsqu’ils ont un député au parlement ; en cas d’échec, leur découragement est tel qu’ils sont capables de tout laisser tomber. Je donne donc priorité à la propagande, qui consiste à enseigner à tous quel est notre but, en quoi il est rationnel et combien il est nécessaire. Nous avons beaucoup fait en la matière mais certainement pas assez. Non, pas suffisamment, tant que chaque ouvrier, chaque ouvrière, ayant envisagé l’avènement possible d’un autre monde, ne l’aura soit rejeté, soit accepté. Oui, tant que ce monde nous ne l’aurons pas décrit assez souvent, clairement et honnêtement pour qu’il soit voulu par tous ou presque.

Lorsque ce travail sera achevé, que le socialisme sera accepté, je pense que les moyens de le réaliser, en Angleterre du moins, seront à notre portée ; bientôt alors, nous découvrirons pratiquement que nous, les héritiers de toutes les époques passées, nous avions été frappés de pauvreté par une sorte de maléfice et non en raison de conditions immuables et naturelles. En d’autres termes, c’est par notre faute que nous menons cet ersatz de vie dont, sachons le, riches et pauvres pâtissent également ; les pauvres en souffrent au point d’en former comme une autre nation, de vivre dans un autre pays que celui des riches, qui ferait à ces derniers, si on les condamnait à y séjourner, l’effet d’une vaste prison gouvernée par la folie et la rapacité de cruels geôliers.

Encore un mot : je serai bientôt un vieil homme et il y a peu de chances que je connaisse le début du grand bouleversement qui remplacera les privilèges et la concurrence par l’égalité et la solidarité. Mais j’espère que beaucoup d’entre vous le vivront, et il me semble dès à présent l’entrevoir ; quelle différence profonde entre la conscience de la classe ouvrière aujourd’hui et celle qui existait il y a quinze ans ! Dans cette région manufacturière du Nord, j’en ai la certitude, le changement a dû être brutal. Je dois vous avouer que lorsque je vins pour la première fois prôner le socialisme à Manchester, les perspectives n’étaient nullement encourageantes : c’est maintenant l’inverse. Désormais, les ouvriers du sud du Lancashire sont au moins sensibilisés, et je pense et j’espère que leurs progrès en la matière seront rapides. Bien des choses ont contribué à cela, en particulier le fait que, même si l’on ne s’en rendait pas compte ces dernières années, les gens se préparaient au changement, quoique de manière imperceptible.

Désormais les blés sont mûrs, il ne manque plus que les individus pour les récolter. Je connais ici quelques moissonneurs énergiques et je veux distinguer parmi eux le directeur du Clarion et ses compagnonnes de travail. Il est difficile d’apprécier l’étendue des services qu’ils ont rendus à la cause en défendant le socialisme avec intransigeance, ténacité et générosité, et en même temps sans hargne. Je suis donc très heureux de pouvoir leur exprimer ma gratitude, ici, à Manchester et en public, comme je l’ai si souvent fait, chez moi, en privé. Espérons, mes amis, que la nouvelle École de Manchester effacera des mémoires les plus mauvais aspects de l’ancienne qui, tout en défendant les libertés civiles et religieuses, l’égalité des citoyens devant la loi, l’abolition des survivances féodales ou la libre concurrence, fit l’erreur fondamentale de ne tenir pour rien les habitants de ce pays, en dehors de la bourgeoisie dont elle défendait les intérêts.

Tirons en la leçon et faisons en sorte que notre combat actuel supprime toute distinction de classe et apporte l’égalité à tous ; c’est cette égalité sociale qui permettra à chacun de développer pleinement ses propres talents, à l’humanité tout entière de bénéficier des connaissances et du savoir-faire transmis au cours des temps, et qui nous débarrassera ainsi à jamais de l’ersatz.

Conférence donnée le 18 novembre 1894, au New Islington Hall, dans le quartier populaire d‘Ancoats à Manchester.

Makeshift

William Morris – News from nowhere, or, An epoch of rest : being some chapters from a utopian romance (1889)

“How about your relations with foreign nations?”

“I will not affect not to know what you mean,» said he, «but I will tell you at once that the whole system of rival and contending nations which played so great a part in the ‘government’ of the world of civilization has disappeared along with the inequality betwixt man and man in society”.

“Does not that make the world duller?”, said I.

“Why?”, said the old man.

“The obliteration of national variety”, said I.

“Nonsense”, he said, somewhat snappishly. “Cross the water and see. You will find plenty of variety : the landscape, the building, the diet, the amusements, all various. The men and women varying in looks as well as in habits of- thought; the costume far more various than in the commercial period. How should it add to the variety or dispel the dulness, to coerce certain families or tribes, often heterogeneous and jarring with one another, into certain artificial and mechanical groups, and call them nations, and stimulate their patriotism i. e., their foolish and envious prejudices?”.

“Well I don’t know how”, said I.

“That’s right” said Hammond cheerily; “you can easily understand that now we are freed from this folly it is obvious to us that by means of this very diversity the different strains of blood in the world can be serviceable and pleasant to each other, without in the least wanting to rob each other: we are all bent on the same enterprise, making the most of our lives. And I must tell you whatever quarrels or misunderstandings arise, they very seldom take place between people of different race; and consequently since there is less unreason in them, they are the more readily appeased”.

“But the labor-saving machines?”

“Heyday!” quoth he. “What’s that you are saying? the labor-saving machines? Yes, they were made to ‘save labor’ (or, to speak more plainly, the lives of men) on one piece of work in order that it might be expended I will say wasted on another, probably useless, piece of work. Friend, all their devices for cheapening labor simply resulted in increasing the burden of labor. The appetite of the World-Market grew with what it fed on; the countries within the ring of ‘civilization’ (that is, organized misery) were glutted with the abortions of the market, and force and fraud were used unsparingly to ‘open up’ countries outside that pale. This process of ‘opening up’ is a strange one to those who have read the professions of the men of that period and do not understand their practice; and perhaps shows us at its worst the great vice of the nineteenth century, the use of hypocrisy and cant to evade the responsibility of vicarious ferocity. When the civilized World-Market coveted a country not yet in its clutches, some transparent pretext was found the suppression of a slavery, different from and not so cruel as that of commerce ; the pushing of a religion no longer believed in by its promoters ; the ‘rescue’ of some desperado or homicidal madman whose misdeeds had got him into trouble amongst the natives of the ‘barbarous’ country any stick, in short, which would beat the dog at all. Then some bold, unprincipled, ignorant adventurer was found (no difficult task in the days of competition), and he was bribed to ‘create a market’ by breaking up whatever traditional society there might be in the doomed country, and by destroying whatever leisure or pleasure he found there. He forced wares on the natives which they did not want, and took their natural products in ‘exchange,’ as this form of robbery was called, and thereby he ‘created new wants to supply which (that is, to be allowed to live by their new masters) the hapless, helpless people had to sell themselves into the slavery of hopeless toil so that they might have something wherewith to purchase the nullities of ‘civilization’. Ah”, said the old man, pointing to the Museum, “I have read books and papers in there, telling strange stories indeed of the dealings of civilization (or organized misery) with ‘non-civilization’ from the time when the British Government deliberately sent blankets infected with small-pox as choice gifts to inconvenient tribes of Red-skins, to the time when Africa was infested by a man named Stanley, who…”.

News from nowhere, Chicago, Charles H. Kerr (n.d.), p. 106-107 & p. 117-118.