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Gabriel Gobron – La littérature populaire en Allemagne (1930)

La littérature populaire en Allemagne
Parmi les récents ouvrages allemands jaillis du peuple, je n’en sais pas de plus curieux que celui de Tureck, ouvrier typographe à Leipzig : Un prolétaire raconte (Malik, édit. Berlin, 1930) et celui de Manfred Hausmann : Lampioon embrasse les filles et les petits bouleaux (Schunemann, Brème).
Tureck, dans une langue drue, joviale, truffée de mots et d’expressions de plattdeutsch, raconte sa basse extrace, ses trente-six métiers et ses quarante misères, sa vie de déserteur durant la stupide tuerie de 1914-1918, ses prisons, etc. Et tout cela fourmille d’aventures impayables, d’anecdotes savoureuses, de mots au sel, au poivre et à la haute graisse. Un livre plein de verve populaire, dur aux pâles et aux efféminés qui en ce monde administrent la peine des « gueules sales ». Si vraiment il y avait un service de traductions jaugeant des œuvres non à la publicité faite autour d’elles, mais au mérite, Ein Prolet erzählt devrait sortir des presses françaises demain…
Lampioon küsst Mädchen und kleine Birken s’apparente à Un prolétaire raconte par son esprit populaire. Mais il a pour nous un intérêt plus grand ce me semble, du fait qu’il n’est pas internationaliste, mais plus spécifiquement allemand. Il nous aide ainsi à la compréhension de l’âme germanique dans l’un de ses pittoresques aspects actuels, je veux dire dans son romantisme de la route.
Sans doute nous avons bien nos chemineaux, nos errants, nos réfractaires, nos en-dehors, nos naturistes. Mais je ne crois pas que nous ayons jamais eu une analyse psychologique aussi profonde du Wandervogel (oiseau migrateur), du Landstreichler (vagabond), du rote Falke (faucon rouge) et des autres amis de la nature en Allemagne.
Le chômage a déversé sur les routes allemandes un contingent énorme de sans-travail qui viennent grossir les flots déjà pressés des amis de l’aventure. On a pu compter, dans une seule ville de Hesse, 2.158 chemineaux de passage en 1926, 2.072 en 1927, 2.576 en 1928 et dans les 9 premiers mois de 1929: 2 796 !
La plupart de ces errants sont fournis par les manœuvres ; les spécialistes n’apportent que très peu d’éléments au vagabondage romantique. A peine note-t-on quelques serruriers, quelques forgerons, quelques couvreurs. Les manœuvres salariés qui se livrent aux plaisirs de la route viennent généralement de la métallurgie, de l’agriculture, ou bien encore sont des tailleurs, des cordonniers, des bourreliers. L’âge moyen de ces romantiques de la route est de 20 à 25 ans, à l’exception des relieurs, ouvriers du livre, imprimeurs, qui ont en général moins de 20 ans. Lampioon, lui, a 29 ans. On ne voit guère de vagabonds dépassant la trentaine.
Quelle que soit la condition modeste du Wanderer (voyageur), il est véritablement étonnant toujours de voir jusqu’à quelle intimité compréhensive va son intelligence de la nature. Tous ceux qui ont dépassé l’étude scolaire de la langue de Goethe et de Schiller, savent sa richesse merveilleuse en vocabulaire naturiste. On trouverait des dizaines, des centaines de mots, pour traduire les bruits de la nature, et particulièrement ceux des forêts et des eaux, les effets de lumière, etc. Comme l’a dit Cherbuliez avec raison, ce n’est que dans la poésie allemande qu’on entend pousser l’herbe et circuler dans l’espace les sphères célestes….
« Oh I voyager… Je n’ai pas besoin, moi, de pain quotidien, mais j’ai besoin d’aller le long des fleuves, à travers les herbes saxillaires, à travers les fleurs de la lande, par les nuits sombres me perdre dans les forêts et dans les vastes prairies, et dans les prairies aussi quand à midi la chaleur est douce comme le miel. Oh ! m’en aller à travers les genêts hauts comme les hommes, lentement marcher, flâner, toujours être en route… »

Et Lampioon s’en va, attentif aux mille drames qui s’accomplissent dans la nature : le chevreuil qui traverse ce champ de céréales ; ces hirondelles qui se poursuivent et s’apparient ; ou bien encore…
« …Une tige frêle pousse avec une fleur pâle sur le sol de la forêt ; je vais à elle pour voir comme elle vit là si solitaire, si humble, sous les hêtres sombres. Ou bien je trouve dans un champ de trèfle un coin foulé. La rosée du matin est tombée, mais hier, dans la nuit, deux êtres se sont étendus là et se sont aimés… Un œillet écrasé… Du papier d’argent : ils se sont aimés, ils ont mangé du chocolat ! Grand Dieu ! Comme il me tarde aussi de coucher bientôt avec une jolie fille, dans les blés, dans un carré de petits pois, dans un étable, n’importe où, n’importe où !… » Ce qui arrive, effectivement, peu après, dans une grange de village.
Mais si Lampioon brûle pour Bettina, sa tendre amie fleurie de seize printemps seulement, sa passion pour les petits bouleaux n’est pas moins dévorante :
« Je chemine le long d’un sentier sablonneux qui traverse un sombre fourré de pins. Une petite clairière s’ouvre tout à coup, avec, au milieu, un jeune bouleau qui étincelle, le tronc blanc vêtu d’un si mince voile d’or.
Un chant, un joyeux cri. Il m’est permis de rassasier mes yeux, personne dans le voisinage, rien que moi. Seul le ciel peut savoir si je n’ai pas une pleine tendresse pour les bouleaux, quoique j’aie des culottes trop larges et des bottes crottées. Seul il peut savoir si je ne les aime pas avec mes mains brunes, si je ne m’abandonne pas, des heures entières, parfois toute une chaude journée… zon, zon…. dom, dom… O petit, ô innocent bouleau ! »
L’hiver, Lampioon continue sa cour ardente à la nature, comme il lui arrive aussi d’être surpris l’été, en quelque bois profond, par un violent orage qui, la nuit, déverse sur lui un déluge glacial. Malgré le rhume de cerveau et le ventre qui crie famine, le passionné chante les joies de la solitude et de la nature, tout en songeant au lit bien chaud où il aimerait pourtant sentir frémir la chair ferme et douce de Bettina, de Bettina, de Bettina. Ah ! Bettina… Il l’aime tant et tant qu’il la trompera sans le faire exprès, et s’en confessera héroïquement et piteusement… Ah ! Bettina… sa Bettina !… Seize ans !… « On s’en va joyeux, tout joyeux, sur le doux moutonnement de la lande couverte de neige. Dans le lointain se dresse un petit bois noir de pins. A part cela, on ne voit que de la neige, rien que de la neige. Parfois je reste debout longtemps et j’écoute. Le vent fait sonner le cristal dans les touffes d’herbes ; derrière, là, un chien aboie ; et c’est tout. Je continue de marcher. »
Et c’est ainsi l’analyse émerveillée des moindres sensations, des plus légères impressions, dans cette union extatique avec l’âme cosmique qui frémit dans la nature, dans le mystère :
« Les bouleaux près de la route… Chaque tronc qui sort de la neige, s’élance vers le ciel. Et plus il est haut, et plus il est émerveillé. Mais qu’est ceci ? Ceci, qui est autour de moi ? Ici, là-haut ? L’air, la lumière du matin, le chatoiement des cristaux ? Laissez-moi voir un peu ! Peut-être que le bouleau pense ainsi. Ah ! c’est extraordinairement nouveau, se dit-il, comme ça bruisse, comme ça ruisselle I II secoue sa chevelure et la laisse tomber et pendre afin que la lumière seule puisse la caresser. Ne voudrait-il pas monter encore dans le ciel ? Non, silence, mais qu’est-ce que le ciel ?
Et la respiration du bon Dieu l’a touché. Sa chevelure est toute semée de colliers de perles. Un couple de loriots sautille dessus, et chaque fois qu’ils quittent une branche, un petit nuage de poussière en tombe sans bruit. Je vais dessous. Oh ! merci ! merci !
La neige crisse sous mes pas, la glace craque sur les flaques asséchées. Pas une créature dans la région. On devrait dans un voyage comme celui-là entonner une chanson dans la solitude.
Non, il faut se taire. Un pareil silence matinal, il n’y en aura plus. Silence !
Il faut de temps en temps s’arrêter et écouter le craquement presque imperceptible dans les arbres et les buissons. Oh I ces minutes d’immobilité et de silence dans le froid, dans la lumière glacée ! »
Tout ce chapitre (La neige et les étoiles) est un amoncellement de notations de détail, un de ces palais de givre si féerique qu’on pardonne presque à l’hiver d’être cruel… Voici que la nuit tombe. Lampioon s’apprête à camper sous les étoiles, dans la neige et la glace. Pourtant, encore un effort.
« C’est maintenant quelque chose de puissant, cette marche à travers la plaine blanche. Mes souliers glissent sur la neige, mes yeux voient un champ de neige sans limites, mes oreilles entendent la rumeur sourde du lointain, ma peau s’imbibe de la lumière tamisée du soleil, ma bouche goûte le froid. Un sentiment de simplicité m’envahit. L’homme primitif qui parcourt la toundra glacée doit, comme moi qui voyage ici, avoir les yeux demi-fermés, le regard s’enfonçant dans le lointain, accablé par l’infinité tout autour de lui. Ce voyage est comme une légende : Je me sens un homme, un point, un rien dans la neige et le ciel… »
Bientôt le printemps va flûter ses chansons. Comme Lampioon n’a pas un mark vaillant en poche, il va essayer de s’occuper — oh ! rien qu’en passant -— à jardiner chez un docteur. La Fraulein le reçoit en l’absence des maîtres de la maison :
« La Fraulein est grande et brune. Quand elle sourit, ses dents brillent dans sa bouche, blanches et humides. Ses lèvres sont humides aussi. Malheureusement elle n’a pas peigné ses cheveux, ou du moins il y a ces deux tresses noires qui dansent autour de son nez. Un bouton manque à son corsage. Jeune fille ? Oh ! oui, elle a une certaine distinction, mais ses mouvements sont si malhabiles. Février… Mars… Mars ! Mais, cela ne me regarde pas du tout. Mais qu’est-ce que cela peut me faire qu’elle n’ait pas de bas, qu’elle ait de si grands yeux inquiets, avec, au fond, des scintillements d’or. Ainsi, ainsi, sa mère est partie en voyage, et en ce moment la voilà devant la maison du docteur les jambes nues. C’est une chance que je me sois rasé ce matin ! »
La Fraulein lui apporte un verre de vin au jardin : « Elle paraît avoir 17 ans. Oui, bien 17, mais pas plus ! Regarde donc sa figure ! Le vin me monte à la tête, je m’enhardis, je regarde effrontément sa poitrine. L’a-t-elle remarqué ? »
Un joueur d’orgue de Barbarie tourne sa manivelle dans une rue voisine, et sa musique vieillotte réveille dans l’âme de Lampioon des nostalgies. Sans terminer la taille des arbres qu’il a commencée avec plus de bonne volonté que de science, il s’enfuit du jardin comme un voleur, repris par la passion de la route. Et à travers la nuit, il s’enfonce dans la poésie sauvage de la lande, dans le déroulement des aventures…
Puis Brème, Hambourg, Berlin. Lampioon erre. A Berlin, il redevient jardinier. Après avoir eu, sans un pfennig en poche, une aventure assez triste avec une jeune postière désabusée, dont il fit la connaissance dans des circonstances comiques : Le téléphone automatique ?
Trop compliqué pour lui l La petite postière vint à lui…
Puis c’est un voyage en quatrième classe de chemin de fer, avec d’hilarantes péripéties. Un séjour sur les bords du Rhin. La confession d’un meurtrier. La découverte de la jeune suicidée en montagne. La fête à Passau, au cours de laquelle Lampioon se retrouve, vers deux heures du matin, à la tête de sept petites jeunes filles dont il devient le protecteur, et qu’il embrasse comme du bon pain frais :

« Rôder dans les rues la nuit avec d’aussi jeunes filles, à la pâle lumière de la lune, dans le silence, quand les bourgeois ronflent dans leurs lits! Les réverbères brillent faiblement. Ici et là un petit balcon au-dessus d’une porte, avec des fleurs grimpantes. Il bruine, la rosée tombe, et les jeunes filles sont si jeunes, leurs jupes sont si courtes. Tantôt elles vont dans les ténèbres, tantôt un peu de lumière flotte autour d’elles. Je trouve ça tout à tait réjouissant, moi. Eh ! Eh! Entendez-vous, comme ce Eh ! Eh ! résonne contre les murs des maisons ? Je trouve ça amusant, voire même un peu dangereux. Et vous, mesdemoiselles ? »
Pour désennuyer les petites voyageuses qui ont manqué leur train de retour, Lampioon leur raconte des histoires :
« Mes enfants, mes petites demoiselles, allons un peu dans la petite ruelle à côté, le bec de gaz ne nous éclairera pas comme ici. Autrement j’aurai encore la déveine d’être apostrophé par un agent de police et arrêté comme faisant la traite des blanches. Par ici I
Nous nous poussons dans l’obscurité. Je suis naturellement plein de désirs coupables. Maintenant il faut que je les exprime, pensé-je. Mais si au moins je savais comment m’y prendre pour les leur communiquer ! »
La scène d’embrassades successives s’accomplit dans l’ombre mystérieuse : Lampioon s’analyse au contact des sept jeunes filles dont pas une n’embrasse comme l’autre. La pâle Elise n’appuie pas seulement ses lèvres sur les siennes, mais c’est tout son corps qui s’alanguit et défaille. Eh ! Eh ! Lampion. Et Bettina, fripon ?
« Je ne pense plus qu’à la blanche Elise qui ouvrit sa bouche si doucement et si tristement sous mes lèvres, à mes genoux qui vacillèrent. Je demeure là ainsi, ne songeant plus qu’à une fillette d’environ quinze ans… »
Mais la passion pour les bouleaux reprenant le dessus, la vie aventureuse de Lampioon se termine sur cet amour chaste :
« Je me place tout près du bouleau, je caresse son tronc élancé. Petit bouleau, lui murmuré-je, nous deux, mon petit bouleau… Si tu savais, vois-tu, comme je suis encore triste aujourd’hui. Et nous nous tenons un moment l’un à côté de l’autre avec nos têtes penchées, sans nous toucher… Et nous sommes bientôt si éloignés qu’il me faut me remettre à marcher… Je continue de marcher lentement… »
Ces quelques notes ne font que donner un aperçu de cette vie où la communion religieuse avec la nature, les méditations philosophiques les plus profondes succèdent et alternent avec les passades les plus imprévues comme avec les aventures les plus drolatiques. Mais ce qui domine incontestablement dans la vie de Lampioon comme dans celle de tous les Wanderer en Allemagne, c’est une espèce de fraternisation avec la nature, si profonde, si délicate qu’on songe à l’amour du bouddhiste pour la vie universelle. Tant il est vrai — comme le rappelait dernièrement le Dr Strunckmann dans Der Friedensreichbote — que la pensée hindoue est sous-jacente à la conception germanique de l’univers…
Présentement, le retour à la nature, le culte de la nudité, la simplification de la vie, l’école en plein air, la pratique des sports, l’hébergement dans les campagnes et les forêts de dizaine de milliers de jeunes amis de la nature (des deux sexes), l’émigration urbaine vers les campagnes les dimanches et les jours fériés, la camaraderie des hommes avec les bêtes (200.000 chiens à Berlin !), le développement de la littérature animalière, etc. sont de plus en plus à l’honneur outre-Rhin.

Le chemineau reste en France un « phénomène ». En Allemagne, au contraire, tout le monde est (ou a été) un type dans le genre de Lampioon, roulant sur les routes, couchant à la belle étoile ou dans les étables, embrassant les petits bouleaux dans les clairières et les jolies filles dans les champs de trèfle, dans les carrés de petits pois, dans les écuries, n’importe où !… n’importe où !…
Et ceux qui n’ont pas eu cette bonne fortune de vivre cette vie du Wanderer, se consolent en lisant Manfred Hausmann. S’ils avaient su, s’ils avaient compris alors ! Mais il y a trop longtemps qu’ils ont passé l’âge de Lampioon pour se décider maintenant…

Gabriel GOBRON.

Les primaires, 1er janvier 1930, p. 507-516.

Vagabundenkongreß 1929

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Auf Initiative des Schriftstellers Gregor Gog trafen sich vom 21. bis 23. Mai 1929 ca. 300 Nichtseßhafte im Freidenker-Jugendgarten. Ziel des Treffens war der Versuch Intellektueller, zu denen u.a. der Maler Hans Tombrock, der Lebensreformer Dr. Willi Hammelrath, der Rechtsanwalt Dr. Philipp Heinz [Hainz] und der Pfarrer Jakob [Jakobus] Weidemann [Weidenmann] gehörten, die Obdachlosen politisch zu organisieren.

👀 Unter den Teilnehmern befand sich diese Familie eines Wiener Bäckers, die freiwillig ein Wanderleben aufnahm, um ihre Tochter nicht dem Impfzwang zu unterwerfen. 👀

(Aufnahme: A. & E. Frankl)

Vagabundenkongreß mit Redner Heinrich Lersch 1929.

(Eugen Heilig, Arbeiterfotograf 1911-1936. Berlin, 1996. S. 42.)

„Servus Kumpel“

[Tim Gidal] „Servus Kumpel – Die Bruderschaft der Vagabunden trifft sich in Stuttgart“. In: Münchner Illustrierte Presse 1929/Nr. 23, S. 747.

Gustav M. Pazaurek – Die Bruderschaft der Vagabunden (1929)

DIE BRUDERSCHAFT DER VAGABUNDEN
Ein buntes Gewimmel von Kunden aller Schattierungen, aller deutschen Länder, aller Altersklassen, der verschiedensten Bildungsschichten. Die Kunden haben sich ein Stelldichein in Stuttgart gegeben. Der Ruf ging an alle, doch es kamen bei weitem nicht die Tausende, die man erwartete. In einem ideal schön gelegenen Waldheim haben sie einander getroffen. Neben den alten verwitterten Gesellen der Landstraße überwiegt das rein geistige Element, dessen markanteste Vertreter die Redner stellen. Der Kunde von heute ist auf den ersten Blick als solcher gar nicht zu erkennen: Tippelbrüder und die Mädchen sehen größtenteils wie Mitglieder der Jugendbewegung aus, frische, gesunde, sonngebräunte Gestalten, mit der Geige oder der Gitarre auf dem Rücken, in farben-frohen Anzügen, die Mädchen in Reformkleidern. Der eigentliche Typ der Tippelschickse ist im Aussterben. Die vagabundierenden Mädels sind meist Arbeiterkinder, die durch eine Begegnung mit einem Kunden eine Sehnsucht nach der Landstraße überkam, die aber im gegebenen Moment wieder den Weg zurück zu den Ihren finden. Die wenigen echten Mädels der Landstraße, denen das lebenslange Tippeln zum Schicksal wurde, haben ihr Aeußeres dem Wandervogel angepaßt, damit sie mit der Polizei nicht in Konflikte kommen. Wenn sie auch alle in der Bruderschaft zusammengeschlossen sind, so lebt doch jeder nach seinem Kopf. Malerisch wirken die Waldmenschen in ihren Phantasiekostümen, rein äußerlich die auffallendsten Vertreter unter den Kunden.Jeder hat sein eigenes System, um die Welt oder wenigstens seine nächsten Mitmenschen zu bekehren. Der Hamburger Sophus Ackermann verkündet auf großen Plakaten, daß seine „Wendepunkt-Gemeinschaft“ allen arbeitslosen Tippelbrüdern Verdienst ermöglicht. Gusto Gräser, der vor dem Kriege lange in Stuttgart war, wandelt verklärt in seiner selbstgebastelten Kleidung. In einera nderen Ecke sitzt ein langhaariger Naturapostel mit seiner ganzen Familie. Wie das Tippeln zum Erlebnis wird, das den ganzen Menschen umkehrt, zeigt das Beispiel eines Studienrates a. D. Karl Roltsch. Jawohl, ein richtiger Studienrat, den plötzlich ein so starker Wandertrieb überkam, daß er seine bürgerliche Stellung aufgab und noch im Alter ein Kunde wurde. Im letzten Jahr ist er 6ooo Kilometer getippelt, dann hat er in Frankfurt Winterquartier gemacht und dem Soziologen an der Frankfurter Universität seine Bücherei geordnet. Jetzt will er von Stuttgart die berüchtigte „Heerstraße“ von Wanderarbeitsstätte zu Wanderarbeitsstätte, von Nord nach Süd durch Württemberg ziehen. Am meisten freut er sich aber auf das Hopfenzupfen im Herbst im Frankenland, das die Kunden aus allen Gauen anzieht. Wie er versichert, möchte er die als Kunde erworbene Freiheit um nichts in der Welt wieder hergeben, er schlägt sich zur Not durch mit Artikeln, die er in großen deutschen Zeitungen veröffentlicht. Er führt sein ganzes „Belegmaterial“ und ihm auf Umwegen nachgesandte Bürstenabzüge mit sich, und die Kunden drängen um ihn, die Artikel zu lesen. Er meint, mit dem Fechten bringe er es nicht weit. Nur einmal in Bonn hat er die „Klinken geputzt“, und als er nach 2 Stunden 31 Pfennig beisammen hatte, ging er verschütt. Nein, da ist das Artikelschreiben doch einträglicher und gefahrloser! Unter all den Kunden ragt aber hervor der ungekrönte König der Vagabunden Gregor Gog. Obwohl in Sonnenberg bei Stuttgart seßhaft geworden, ist er doch durch und durch Kunde. Er leitet die Bruderschaft, er ist ihr geistiger Führer und der Herausgeber der Zeitschrift „Der Kunde“. Schon darindrückt sich aus, daß er als reiner Idealist der Bewegung von der literarisch-geistigen Seite aus zu Leibe geht. Er hielt auf dem Treffen die Programmrede. Nicht nur zu den Kunden sprach er, deren insgesamt vielleicht 250 erschienen waren, vielmehr übte er auf die vielen „Schlachtenbummler“ — neben den Pressevertretern aller großen deutschen Zeitungen interessierte sich auch die Polizei für die Tagung — den Eindruck eines Menschen aus, der der Märtyrer seiner Idee ist. Gog ist kein guter Redner, und doch hat er etwas Faszinierendes. Die Bruderschaft ist angeblich unpolitisch. Eine Tendenz zum Kommunismus ist unverkennbar, doch liegt diesen weltentrückten Ekstatikern jede Gewalt fern. Sie haben gar kein Verhältnis zu ihrer Umwelt. Mit stoischer Gelassenheit blicken sie auf ihre bürgerlichen Brüder, die sie anstaunen, vielmehr sie blicken durch sie hindurch, als wären sie Luft und gar nicht vorhanden. Unbeschwert von Zukunftssorgen, nur dem Augenblick lebend, sind sie stets heiter, immer unbekümmert. Und dann flackert plötzlich in ihren Augen etwas auf, etwas Unstetes, Ruheloses. Man sieht ihnen den Hunger an, nicht nur den physischen, nein, einen Hunger nach dem Erlebnis. Gog verglich diese intellektuellen Kunden mit den religiösen Eiferern des Mittelalters, und er hat recht damit. Er vergaß aber, die Parallele weiter zu ziehen. Genau so wie über jene die Zeit hinwegging, weil sie zu der Wirklichkeit kein Verhältnis finden konnten, ebenso sind diese Kunden Märtyrer einer unerfüllbaren, da unsozialen Idee. Gog proklamiert den „lebenslänglichen Generalstreik“ der Kunden gegen die bürgerliche Gesellschaft. Der Kunde weigere sich, seine Arbeitskraft herzugeben, um den Staat aufbauen zu helfen, der ihm nichts bedeutet. Dabei ist der Kunde auf die Vertreter dieses Staates angewiesen, will er nicht ganz verhungern! Allerdings nach Gog holt der Kunde beim Seßhaften nur seinen „Zins“. Nach Gog sprachen der ebenfalls in Stuttgart beheimatete Maler-Kunde Tombrock, Alfons Paquet, und der rheinische Arbeiterdichter Heinrich Lersch. Seine überaus drastische und humoristische Sprechweise fand eine begeisterte Zuhörerschaar. Natürlich versuchten die Kommunisten bei dieser Tagung zu fischen, doch waren ihre Bemühungen vergebens. Mit diesen Edel-Kommunisten, die jede Bindung, auch die Parteibindung verabscheuen, ist nichts anzufangen. Dabei sind sie in ihrer tiefen Verachtung des Besitzes viel konsequenter als die Kommunisten. Jeder von den Tippelbrüdern ist ein Diogenes. Gleichzeitig mit dem Vagabunden-Treffen fand die erste Vagabunden-Kunstausstellung in Stuttgart statt. Arbeiten von Tombrock, Hans Bönnighausen, Gerhart Bettermann, Alfred Matusche, Artur Streiter, J. Mihaly und J. Voß gaben Zeugnis von dem künstlerischen Erleben des Kunden. Die Zeichnungen von Tombrock, die in ihrer Art an den Sternheim-Illustrator Starke erinnern, hinterlassen einen nachhaltigen Eindruck. Der Zweck, den die Kunden mit diesem ersten Treffen in Stuttgart erreichen wollten, ist die Manifestation ihres Zusammenschlusses. Was Walt Whitman 1840 geträumt und prophezeit hat, ist Wirklichkeit geworden: die Bruderschaft der Vagabunden besteht. Im Grunde hat sie, wenn auch unausgesprochen, immer bestanden: eine große Familie der Heimatlosen.

Gustav M. Pazaurek

Der Querschnitt, Band 9, Heft Nr. 7, 1929, S. 477-479.

„Vagabunden, die beim Kongreß in Stuttgart zusammenkamen“ (Photos von G. M. Pazaurek, in: Querschnitt, Band 9, Heft Nr. 7, 1929)

Nico Rost – Le congrès des vagabonds (1929)

Le congrès des vagabonds

Par Nico Rost

Stuttgart, mai 1929.

L’idée de réunir en un congrès les vagabonds et les trimardeurs était certes aussi importante qu’originale. Ce n’est pas sans intérêt que de divers côtés l’on espérait apprendre là, peut-être pour la première fois, de quelle façon s’exprimeraient à propos de leurs peines et de leurs revendications, ces femmes et hommes de l’extrême zone de la société. Cet intérêt était d’autant plus vif, que le comité organisateur de ce congrès, s’étant réclamé dans son appel et ses manifestes de l’esprit de Walt Whitman et de Jack London, avait, par ailleurs, adressé des convocations à Maxime Gorki, Knut Hamsun, Norbert Jacques, Alphonse Paquet, Max Hölz, Sinclair Lewis et d’autres écrivains. Gorki, pas plus que Hamsun, n’ont répondu à cet appel dans lequel, cependant, ils étaient cités par le titre d’honneur : les vieux patrons de la grand’route. Mais Heinrich Lersch, le professeur Theodor Lessing, Alphonse Paquet et quelques autres étaient présents, tandis que Sinclair Lewis envoya un télégramme de sympathie. Sait-on qu’il y a en Amérique une université pour vagabonds ? L’on dit que c’est Jack London qui procura l’argent pour la fondation de cet institut, auquel par surcroît il aurait légué des fonds importants. Il a connu mieux que quiconque la vie de ces gens et en a révélé les secrets et les particularités dans maints de ses livres. Lui-même fut tour à tour écumeur de bancs d’huîtres dans la baie de San Francisco, libre vagabond le long des routes de Californie , « tramp » , c’est-à-dire voyageur clandestin ayant la spécialité de rouler pendant des jours et des nuits accroché sous les grands express américains, et il fit partie du célèbre régiment des trimardeurs du « général Kelly ». Le même désir de vagabonder avait hanté cet autre américain, Walt Whitman , qui, pas plus que London, ne parvenait à rester en place. Whitman, l’auteur du célèbre Chant de la Grand’Route, était un vagabond-né, abandonnant les situations tranquilles aussitôt acquises, prenant son bâton de marche et s’engageant sans but dans une existence errante vers n’importe où et toujours plus loin. « Celui qui connaît la grand’route, ne peut plus se détacher d’elle », ainsi déclara au cours du congrès un vieux vagabond, fixant en une terrible vérité l’attirance qu’exerce la grand’route sur les hommes de son espèce. Combien de poètes ont emprunté à cette vie errante l’essence même de leurs œuvres ! Beaucoup d’entre eux appartenaient à la race des enfants prodigues, mais sans doute méritaient-ils bien plus notre sympathie que tant d’autres dont l’existence réglée n’a rien laissé de son passage . Nous pensons à Verlaine et Rimbaud . Nous pensons à Jaroslav Haschek, l’auteur génial et pas suffisamment connu des Aventures du soldat Schvéïk. Haschek fut le poète errant de l’Europe Centrale, l’hôte des tavernes et des bordels, qui laissa sa vie à force d’errer et de boire. Peter Hille, qui est le père spirituel de Else Lasker-Schüler, coucha dans tous les asiles de nuit de l’Est. Il fut pendant quelque temps cocher de fiacre et stationna sur la place Rembrandt à Amsterdam. Ludwig Kassak, le chef des jeunes hongrois, erra pendant dix ans, accompagné d’Emil Szittya, en travaillant occasionnellement, juste assez pour manger et coucher. Je pense au jeune poète Jacob Haringer qui venait de mourir de faim, au moment où Alfred Döblin et quelques autres écrivains révélaient la valeur de son œuvre. Le plus connu parmi les poètes vagabonds allemands est certes Hans Boetticher, qui, sous le nom de Joachim Ringelnatz, a chanté la vie des vagabonds et des marins. L’écrivain roumain Panait Istrati, l’ami des contrebandiers, des romanichels, des pirates, ne nourrit-il pas l’idéal de déposer la plume et de s’en aller à nouveau vers ses vieux compagnons de la route ? Et enfin il y a la formidable existence de Maxime Gorki, tour à tour porteur à Odessa, manœuvre aux chemins de fer, débardeur, garçon boulanger, batelier, colporteur et vagabond. Sans doute, le fait d’inviter à leur congrès des poètes et des écrivains, fut de la part des vagabonds organisés autre chose qu’un geste vain. Au fond, il existe là une expression de sympathie, un peu obscure et qui se fait jour pour la première fois, de la part de ces exclus de la société à l’égard des chanteurs qui sont sortis de leur milieu. Peut-être, devons-nous y voir également une manifestation spontanée et nouvelle de cette fraternité mystérieuse qui, depuis François Villon, lie les poètes et les errants dans un sentiment de liberté. Depuis toujours, la ville de Stuttgart est pour ainsi dire le centre culturel des vagabonds allemands et internationaux. C’est ici que se trouve le secrétariat de la « Fraternelle des Vagabonds » et que le « Verlag der Vagabunden » édite depuis l’année dernière la revue « Der Kunde », mot particulariste qui désigne à la fois le fait de trimer et d’errer sans havre. Quel est le but de cet organe « professionnel » qui s’imprime sur des petits cahiers de trente-deux pages, typographiquement soignés et agréablement illustrés ? La rédaction déclare dans son premier numéro qu’elle se propose « d’apprendre aux pauvres hères à penser; de rendre conscient aux vagabonds le danger de la sphère bourgeoise, à laquelle ils tiennent encore trop ; de préparer les hommes de la route à la lutte révolutionnaire ; d’aider le trimardeur à vaincre les bourgeois… » Considérés du point de vue de la politique de parti, il est impossible toutefois d’attribuer une tendance politique quelconque aux articles de cette revue. Par des écrits qu’y publient les vagabonds authentiques, à côté de collaborations que lui donnent certains journalistes ou écrivains, nous apprenons avant tout que l’existence errante dont il s’agit est généralement envisagée par eux, les vagabonds, comme parfaitement romantique. Le ton est dur, cynique et âpre. Néanmoins, au congrès, le romantisme du vagabondage fut exalté par plus d’un orateur. Mais, il convient de tenir compte du fait que des 70000 vagabonds connus d’Allemagne, 350 seulement avaient paru au congrès et que ceux-ci appartenaient visiblement à l’élite ou l’aristocratie de la route. Les lecteurs réguliers de « Der Kunde » se composent de chemineaux, de mendiants professionnels, de sans-travail, de marchands ambulants, de romanichels et de quelques curieux. Mais les rédacteurs estiment que leur organe n’est pas assez répandu encore et que le groupement autour de « Der Kunde » est insuffisant. Ainsi nous pouvons lire dans un des derniers numéros parus : « Pourquoi les radeuses et les prostituées ne nous font-elles pas signe ? » Tandis qu’un autre rédacteur vagabond écrit : « Vagabonder n’est en fin de compte pas une profession que l’on puisse exercer sans conviction ». Sans aucun doute, cette revue est capable d’enseigner beaucoup de choses aux gens qui croient posséder une certaine connaissance sociale !
Les vagabonds de l’Europe Centrale se reconnaissent entre eux par la pratique d’un salut qui pourrait être international et qui se résume dans le mot « Servus ». Ils vont de l’ouest à l’est, le long du Danube vers la Turquie. Deux chemineaux arrivés à Alger, écrivent à la rédaction : « Nous sommes venus par des routes nombreuses et longues, mais nous n’en voyons toujours pas la fin ».
Chaque numéro est rempli de plaintes contre les aubergistes et des tenanciers d’asiles. Ces gens désirent trouver des auberges à eux, où personne ne les ennuiera avec des questions indiscrètes, où l’accueil sera compréhensif et où toute explication, toute confession paraitre superflue. Cela témoigne de traditions et d’habitudes qui font penser à celles des compagnons et des bohémiens du Moyen Âge. Quand ils arrivent dans une auberge où ils se trouvent plusieurs, personne ne prendra place avant que le doyen d’entre eux ait donné le signal. Un jeune vagabond rencontrant à cette occasion pour la première fois des camarades plus âgés, se présentera en frappant deux fois sur une table et en proférant ces paroles : « Kenn Kunde ». Le plus vieux collègue s’informera ensuite si personne n’a des griefs contre le « green horn » et en l’adoptant dans la confrérie, frappera à son tour trois coups sur la table.
Le « roi des vagabonds » s’appelle Gregor Gog. Il habite Stuttgart. Avant d’être promu à la dignité qu’il occupe, il exerça des professions multiples. Il fut charpentier, matelot, réfractaire et camelot. Il séjourna dans une maison d’aliénés et dans plusieurs prisons. Mais cela ne l’empêche pas d’être philosophe et d’avoir écrit un recueil d’aphorismes remarquables par la pensée autant que par la force d’expression, intitulé « Prologue à une philosophie de la grand’route ». Un de ses amis intimes essaya de m’expliquer, lors de mon séjour à Stuttgart, en quoi réside la grande signification et la puissance de l’exercice des pouvoirs du roi Gregor : « Il faut l’avoir entendu parler de la misère des errants et des « heimatlosen », qui est sa propre misère, il faut avoir vu ses yeux, après quoi on comprendra la nécessité de l’union des vagabonds du monde entier ».
Le congrès des vagabonds à Stuttgart a duré les trois jours de la Pentecôte. La police ayant interdit la tenue du congrès dans une salle, celui-ci eut lieu en plein air, aux portes de cette ville moderne, où l’architecture dominante est due au génie de Gropius, Le Corbusier, Lurçat, Oud et d’autres constructeurs contemporains. Jack London même n’aurait pu rêver que pareille toile de fond servirait un jour à une assemblée à laquelle seraient venus de partout ces hères fantasques, représentants de l’éternelle inquiétude. De tels personnages devant un tel décor ne pouvaient que nous faire penser à cette étrange atmosphère psychologique, où l’avenir parait être lié au trouble d’aujourd’hui.
Poussés par un sentiment de justice élémentaire, quelques poètes et quelques peintres étaient venus parmi ces figures bizarres, femmes et hommes, dont certains auraient pu paraitre avec éclat dans cette société tant détestée et honnie. Une figure intéressante était certes ce vagabond-peintre Hans Tombrock, qui n’a que du talent et qui ne l’exerce sans doute que pour prouver à ses concitoyens que les vagabonds sont des êtres humains comme les autres. Comme la vie de tous les congressistes, la sienne n’est à son tour qu’une longue suite d’aventures et de privations. Il débuta comme mousse au service du Norddeutscher Lloyd, jusqu’à ce que la guerre en fît un marin à la base navale allemande en Flandre et que la débâcle le poussât vers l’agitation communiste. Un langage naïvement fleuri lui sert à déclarer : « Ma mère c’est la grand’route, mère et amie à la fois – mon ami c’est le hasard, mon père la misère – le soleil c’est ma sœur, mon frère chaque homme – la faim c’est le danger permanent, le souci quotidien – j’ai une maitresse qui s’appelle l’art ». C’est le fanatique à qui l’on pardonne l’accent forcé. La figure la plus curieuse du congrès était Willi Hammelrath qu’accompagna sa femme, qui accoucha huit mois auparavant d’un fils, sur la grand’route. Hammelrath parla d’une façon claire et précise du problème : « La société capitaliste et le vagabondage » et je crois que l’on ferait bien de retenir le nom de cet homme.
Le roi Gregor menaça… d’une grève générale des vagabonds, si la société ne se décide pas à mieux les accueillir. Les vagabonds veulent que la police, les gendarmes et autres autorités, les traitent comme des êtres humains. Il est profondément injuste que « le premier venu revêtu d’uniforme » puisse les arrêter et les enfermer. « Est-ce juste et humain ?“ voilà la question qui fut posée mille fois au cours du congrès. Un vieux trimardeur, Graeser, salué par tous avec respect, exigea des pratiques humaines avant de crever. Un chemineau barbu comme un patriarche, portant sur le dos quelques boites en carton renfermant ses hardes et son pain, réclama de la justice. Il salua le congrès d’un grave : « Servus, mes frères », accompagnant ses paroles de gestes larges et rythmés qu’un acteur professionnel lui aurait enviés. Un professeur parla, un philologue, qui, certain jour, en eut assez de l’enseignement, des élèves et des confrères et tourna le dos à tout cela pour courir le grand chemin. Il est heureux maintenant et croit qu’en vivant comme un vagabond parmi les vagabonds, il a redressé un peu du tort et de l’injustice que le monde fait à ces relégués. La cruelle vérité de cette vie de misère et de famine n’a pas encore pu éteindre en ses yeux la flamme de l’idéalisme.
Les seuls réalistes de ce congrès étaient les sans-travail qui sont inébranlablement attachés à cette conviction: D’abord il faut bâfrer, la morale vient ensuite. Cela permit au poète Heinrich Lersch, qui, à son tour, prit la parole de déclarer que : « La grand’route est l’université de la révolution ».
La plupart des jeunes, présents, n’hésitaient pas à proclamer : Plus un coup de main, plus un coup de marteau dans pareille société. Il est néanmoins curieux à observer qu’aucun parmi ces hommes qui attendent une révolution et, partout sur leurs routes multiples et infinies, en prêchent l’avènement proche, n’appartient à quelque groupement politique.
Bien que les autorités de Stuttgart eussent défendu que le congrès tint ses assises en ses murs, tous ces éléments disparates et pittoresques furent bien reçus par la population du pays. Les vagabonds avaient organisé quelques jours auparavant une collecte monstre parmi les habitants. Les femmes et les jeunes filles avaient battu la ville et les environs et étaient rentrées, leurs paniers et sacs remplis de vivres, habits, pain, cigares, saucissons. Somme toute, il régna dans la contrée une sympathie tranquille. Nombreux étaient les vagabonds congressistes qui se rencontraient ici pour la première fois. Quand ils se séparèrent, d’aucuns s’en allaient vers la France, vers le Midi, droit devant eux, ne possédant nulle part au monde un foyer à eux. D’aucuns, beaucoup d’autres, se dirigeaient vers l’Orient. Quelques-uns parmi eux ne désirent sentir au-dessus de leur tête que le ciel libre. Mais la plupart voudraient bien autre chose. Les vagabonds de Stuttgart étaient en général des idéalistes affamés que l’on ne peut pas laisser mourir de faim.
Le salut des poètes leur fut apporté par Alphonse Paquet. L’écrivain Heinrich Lersch, qui vécut parmi eux comme chaudronnier, leur adressa des paroles fraternelles.
« Vagabonder n’est en fin de compte pas une profession que l’on puisse exercer sans conviction… » Somme toute, certains aventuriers riches, ayant de l’argent, ou plus d’argents encore, possédant une Ford, ou même une Rolls-Royce, n’auraient pas dû avoir honte de leurs collègues pauvres qui se sont assemblés ici.

A propos de la Fraternelle des vagabonds

Ainsi que nos lecteurs ont pu l’apprendre par l’article consacré par notre collaborateur Nico Rost, au Congrès des Vagabonds, l’Allemagne, qui se prête admirablement aux tentatives de ce genre, voit se grouper et s’organiser la grande armée des vagabonds, terreur des fermières et des fermes isolées. Ces coureurs de routes se sont unis en une grande fraternelle, dont une revue, Der Kunde ( « Le Chemineau » ), éditée depuis bientôt deux ans par le « Roi des Vagabonds » , Gregor Gog, soutient les intérêts et dont le fameux congrès de Stuttgart affirma les droits. Comme toute association solide et consciente de sa force, la fraternelle des vagabonds se munit d’un passé et organisa le présent. Les précédents illustres ne manquent pas : on se réclame de Villon, Rimbaud et Whitman. Quant à la vaste foule contemporaine des sans-feu ni lieu, Gregor Gog la classe en quatre catégories : les hors-la-loi, les amateurs d’aventures, les sans-travail et enfin les artistes. Ces derniers, mis dans une catégorie à part, sont la meilleure preuve de la sagesse qui régit cette organisation qui comprend des centres de ralliement à Berlin, Stuttgart et Magdeburg, un office d’éditions et qui travaille à l’union de ses membres dispersés par les routes. Quelques parrains : Gorki, Sinclair Lewis, Jack London et voilà pour le présent. Le but de l’association ? Bâtir un asile, une hostellerie, « le vrai asile » où l’homme de la grand’route se sentira chez lui. Les moyens ? La vente des livres qui sortent des presses de l’Office des Editions des Vagabonds, les expositions, les dons et les collectes. Cet Office publia déjà des livres de Gregor Gog, Hans Trausil, J. Mihaly, Otto Ziese et un album de dessins de Hans Tombrock faits dans un style « revanchard » cher au Simplicissimus et qu’il qualifie lui-même, dans une autobiographie parue dans le Chemineau, de Tombrockionisme.
Max Ackermann, K. H. Bodensiek, Bönninghausen, Streiter et Theodor Walz illustrent également la revue et l’exposition de leurs œuvres eut lieu le jour du congrès dans une galerie d’art de Stuttgart.
Les efforts de Gregor Gog ont réuni à ce congrès les chemineaux et vagabonds de tous pays. Ils lui permettront de trouver les fonds pour la construction de cette « maison du chemineau » qui est l’idéal que cherchent à atteindre ces gens qui prêchent la révolution le long des routes, ne font partie d’aucune organisation politique et qui n’ont qu’un désir : savoir qu’au bout du voyage, qu’une force inconnue leur fait entreprendre, il y aura un chez-soi… d’où il sera doux de repartir à nouveau.

Source : Variétés, Revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain, Bruxelles, n°3, 15 juillet 1929, p. 158-162 et p. 223-224.