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Siegfried Nacht – Un point d’Histoire syndicaliste en Espagne : La Mano negra et le Syndicalisme révolutionnaire en Andalousie (1907)

Un point d’Histoire syndicaliste en Espagne : La Mano negra et le Syndicalisme révolutionnaire en Andalousie

Un hasard heureux m’a mis en mains une brochure de format minuscule et tout à fait introuvable — imprimée sans indication d’imprimeur — que Nettlau ne mentionne pas dans sa bibliographie. Elle me semble d’un assez grand intérêt pour ne pas la soustraire à la connaissance des camarades. C’est le compte rendu du congrès de l’ « Union de los Trabajadores del Campo » de la région espagnole, congrès qui a eu lieu à Séville fin de septembre 1882 — après la clôture du célèbre congrès de la « Fédéracion de Trabajadores de la region Espanola » tenu quelques jours avant dans la même ville.
La Fédéracion de Trabajadores, fidèle continuatrice de la vieille Internationale, dont elle acceptait les fameux « considérants » préliminaires, était une vaste organisation syndicale de tendance anarchiste-syndicaliste et sa forme d’organisation ressemblait extrêmement à l’organisation actuelle de la C. G. T. en France.
Les « sections de métier » c’est-à-dire les syndicats étaient unis dans chaque localité, dans leur « fédération locale » — ce qui correspondait donc à la « Bourse du travail » ou plus proprement à « l’Union des syndicats ». Les syndicats du même métier ou des métiers similaires d’une industrie, étaient unis dans l’union d’industrie.
Une de ces unions d’industrie était précisément cette « Union de travailleurs des champs » qui n’était pas une union de métier, mais bien une union d’industrie parce qu’elle contenait dans son sein des ouvriers de divers métiers. On nous en énumère dans le compte rendu: agriculteurs, viticulteurs, jardiniers, horticulteurs, etc. etc. Au congrès de cette union se firent représenter 105 sections, qui ensemble comptaient 20.916 membres, presque tous en Andalousie. Ce chiffre indique seulement les syndicats représentés et non pas le total de membres.
Pour bien démontrer l’esprit et les tendances de cette union, nous reproduisons (en traduction textuelle) quelques passages de ces statuts :

« Le but de l’union est :
« 1° Déterminer d’après l’expérience acquise la forme que dans la société d’avenir devra avoir l’organisation du travail, la production et sa répartition équitable.
…………………………………………………………………….
« 3° Cette union dirigera la lutte, qu’elle soutient contre le capital exploiteur dans ce sens pour mettre aussitôt que possible l’ouvrier dans la possibilité d’atteindre l’émancipation sociale, pour laquelle il faut avant tout obtenir la réduction des heures de travail et autant qu’il soit possible un salaire équitable.
« 4° A faire la plus active propagande pour le développement de l’organisation sociale des travailleurs avec le but de convaincre le plus grand nombre possible à faire de grandes grèves générales, à l’aide desquelles, avec de l’énergie on pourrait parvenir à triompher dans la lutte contre les monopolisateurs du capital et les détenteurs de la propriété. »

A la fin de cette brochure de 192 pages il y a encore une annexe dont le chapitre VI, porte comme titre :

« Nécessité pour l’organisation ouvrière de se réaliser par syndicats (secciones de oficio). — Sociétés de résistance fédérés par localités, par provinces et par régions ; constitution des unions des métiers similaires. »

Ce chapitre débute ainsi :
« En écrivant ce dernier chapitre, nous ne nous laissons pas échapper l’occasion pour démontrer les raisons pour lesquelles l’organisation ouvrière doit être fédérative et exclusivement de résistance (syndicale). Nous sommes d’avis que la grève ne doit pas être son but unique ; nous reconnaissons bien ce moyen transitoire et occasionnel, mais non pas comme unique et définitif du prolétariat. Notre but est plus élevé et l’ouvrier doit s’efforcer à réaliser dans la société une tâche plus grande que celle qui consiste à obtenir une réduction des heures de travail et l’augmentation du salaire.
« L’organisation ouvrière a pour but la disparition même du prolétariat et la constitution d’une société de producteurs libres dans laquelle chacun recevra le produit intégral de son travail. Mais comme cette évolution de tous les organismes sociaux ne sera pas un fait, avant que l’ouvrier la réalise lui-même en parfaite connaissance de la cause, il est nécessaire que les ouvriers s’organisent par syndicats où les besoins des membres sont identiques et où par conséquent devra régner la plus grande unité de vues, puisque tous ont le même but. C’est dans la section de métier (syndicat) où il y a le moins de différences intellectuelles entre les hommes et par conséquent, il y a là la plus grande facilité pour qu’ils s’entendent et le moins de chances pour que des personnages ambitieux puissent exercer l’influence néfaste qu’ils ont sur les masses.
Pour la résistance, pour la grève, pour la solidarité et pour la fraternité des hommes il n’y a pas de milieu plus naturel que le syndicat de métier, l’identité du travail et du salaire étant le lien le plus réel, qui pourrait nous unir. »

Viennent ensuite quelques conseils tendant à démontrer l’utilité qu’il y a à fédérer toutes les sections d’une localité, ce qui donne « à la masse ouvrière une grande force morale et matérielle » et « quoique le principe fédératif soit fécond en résultats il n’entrave en rien ni l’autonomie de l’individu, ni celle du syndicat » mais augmente la force de la masse ouvrière d’autant plus qu’elle est encore fédérée pour toute une province ou toute une région.
Tout cela démontre bien l’esprit de ce mouvement syndical et syndicaliste avant l’existence de ce mot. Tous les aspects caractéristiques de cette conception de lutte et de la réalisation de l’émancipation sociale s’y trouvent, qu’on appelle aujourd’hui avec raison « syndicalisme », pour le distinguer du mouvement syndical légalitaire et rien que réformiste, sans idéal d’avenir et qu’on ne peut pas appeler syndicaliste si on veut éviter les malentendus ; pour le distinguer aussi bien du mouvement socialiste parlementaire, que des différentes écoles anarchistes individualistes, anti-organisateurs, humanitaires, métaphysiques, géométriques, amour libriques et superhommesques, qui traitent le syndiqué, même syndicaliste, avec le même mépris que l’électeur.
Il y dans les passages cités, la grève générale, l’émancipation par la grève générale, la conception que ce seront les syndicats qui sont appelés à réorganiser dans l’avenir la société et la production, que le syndicat est le meilleur milieu d’éducation du prolétariat à la solidarité et à la lutte.
On ne parle pas dans cette brochure de l’action directe — le mot n’existant pas encore — mais il est connu qu’on pratiquait alors, l’action directe et le sabotage dans les champs. La « Fédération de Travailleurs de la Région Espagnole » avait dans son sein une seconde organisation secrète des « hommes d’action » pour aider à la victoire des mouvements grévistes. En Andalousie on sabota pas mal les champs des exploiteurs plus féroces ; les journaux de cette époque parlaient assez souvent des champs saccagés, du bétail disparu. C’était du sabotage agricole.
Il est compréhensible que la rage des bourgeois et propriétaires agricoles ne connût pas de borne. Ces actes matériels les touchaient bien plus douloureusement que toute propagande idéologique, et nous voyons le même spectacle aujourd’hui. Ce ne sont pas les apôtres du grand idéal de l’anarchie « pure » qui sont poursuivis et emprisonnés, mais ces « corrupteurs de l’idéal » que sont les syndicalistes-révolutionnaires, qui préconisent la grève générale, l’action directe, le sabotage.
Les saboteurs de l’Andalousie ne se laissèrent pas prendre. Alors le gouverneur « libéral » de Cadix — Clemenceau le raconte avec indignation — publia une ordonnance, dans laquelle il annonça que, pour les dégradations et incendies, qui ne seront pas prouvés être accidentels, seront considérés comme auteurs présumés ceux qui composent le comité local de la « Fédération de Travailleurs. »
Le congrès de Séville qui démontra combien était grand le nombre d’adhérents effraya encore bien plus les grands seigneurs.
— Il fallait donc à tout prix supprimer cette dangereuse Fédération syndicale des travailleurs des champs. Les propriétaires crurent pouvoir le faire en la frappant à la tête — et ils forgèrent des procès retentissants dans lesquels ils impliquaient tous les militants de ce syndicat dont entre autres le délégué au congrès de Séville, le secrétaire de l’Union de Trabajadores del Campo, Juan Ruiz et son président Francisco Corbacho, qui nje furent condamnés à mort et garrottés, que grâce à des aveux arrachés par des tortures innommables.
Voici ce qu’à été la fameuse Association « criminelle » la « Mano negra » inventée avec ses statuts atroces pour les besoins de la « Justice ». C’est de ce nom terrible qu’on appela l’« Union de Travailleurs de Champ » pour la supprimer plus facilement et dont je viens de citer quelques passages de ses statuts véritables.
Les victimes de la Mano negra furent donc, très probablement, les premières victimes du Syndicalisme révolutionnaire. -
Il y a de cela 25 ans que les ouvriers espagnols montraient les premiers, aux prolétaires comment se libérer. — Mais c’est aussi d’Espagne probablement que les gouvernants de tous les pays apprennent les méthodes de répression. Les condamnations de militants syndicalistes en France sur des mensonges policiers d’une stupidité et d’un ridicule invraisemblable, sous le règne, du « libéral » Clemenceau, connaisseur de la « mano negra », le procès Haywood, Mayer Petibone avec leur Orchard et leur Mac Portland en Amérique, éveillent bien le souvenir de procès et de procédés de la « Mano negra. »

S. NACHT.

L’ACTION DIRECTE
Qui s’est le premier servi dans la lutte ouvrière de la formule si expressive et si bien appropriée : « Action Directe » ?
La question a été souvent posée : Dans l’Ouvrier des Deux Mondes que rédigeait notre regretté camarade Fernand Pelloutier, nous avons relevé à la page 14, n° du 1er février 1897 à la rubrique Mouvement social la note ci-après :
« L’Action Ouvrière. — Le syndicat des Employés du Département de la Seine, convaincu que le moyen d’opérer des modifications dans les conditions du travail dépend beaucoup plus de l’Action Directe exercée par les syndicats contre les patrons, que des inutiles appels à l’intervention législative ou administrative, vient de décider une campagne de propagande qui se bornera momentanément à la réduction de la journée de travail et à l’emploi forcé d’ouvriers syndiqués. »
Et un peu plus loin, Pelloutier définit cette Action directe, qui aujourd’hui fait frémir Messieurs les bourgeois.
« De telles décisions méritent d’être encouragées, car en même temps qu’elles développent en l’homme l’esprit d’initiative, la tendance à l’action, à l’effort personnel, leurs résultats feront de plus en plus comprendre au prolétariat que la transformation de son sort dépend exclusivement de lui-même. »
Pelloutier jusqu’à preuve du contraire semble bien être le premier qui ait employé si à propos dans la lutte ouvrière le vocable « Action Directe ». En est-il le père ?

Paul Delesalle, Almanach illustré de la Révolution pour l’année 1908, Paris, La Publication sociale, 1907, pp. 57-60.

Joseph Vivien – Le bréviaire du soldat allemand (Soldaten-Brevier)

« Il ne faut pas se réjouir de voir le choléra dans la maison du voisin. » Ces paroles sont de l’empereur Guillaume II, devant qui quelqu’un relatait avec une complaisance joyeuse des écarts disciplinaires auxquels ont donné lieu dans l’armée française les troubles du midi.
C’est de cette pensée toute philosophique que nous voulons nous inspirer au sujet d’un petit fascicule d’une quarantaine de pages, publié récemment en Allemagne. Le « choléra » n’est bon à voir nulle part, et les furieux appels anarchistes sont inquiétants pour tout le monde.
Tout allemand patriote et « bien pensant » ne pourra qu’être de cet avis, en lisant la prose au vitriol, ou les vers volcaniques de cette singulière brochure.
Le Bréviaire du soldat, qui porte, en exergue, la devise marquée en relief sur tous les casques à pointe d’Outre-Rhin : « mit Gott fur König und Vaterland » (avec Dieu pour le roi et la patrie) est traîtreusement dissimulé sous une couverture aux trois couleurs germaniques, noir, blanc et rouge, tout comme le fut, il y a quelques années, le livre anecdotique du lieutenant Bilse, Petite Garnison, auquel il serait d’ailleurs ridicule de le comparer. Sur la partie blanche, s’éploient, avec le titre (Soldaten Brevier) les aigles noires des armes impériales. Puis, au-dessous, sur le rouge du drapeau allemand, et comme pour colorer dignement l’énergie qu’elles expriment, sont reproduites ces rudes paroles de l’empereur :

« Or vous m’appartenez de corps et d’âme. Désormais, vous n’avez plus qu’un ennemi, et cet ennemi c’est le mien. II peut arriver, avec les menées socialistes actuelles, que je vous commande un jour de faire feu sur vos propres frères, bien plus, même, sur vos père et mère. Même alors, il vous faudra m’obéir, sans hésiter. »
Empereur Guillaume II. (Discours aux jeunes soldats en 1892.)

Il est assez peu probable que l’aspect extérieur de cette brochurette puisse créer quelque illusion sur son véritable esprit. On devine aisément de quelle manière le publicateur vous invite à commenter les paroles impériales, et l’indication de « librairie patriotique », imprimée au bas de la page, apparaît autant comme une dérision que comme un moyen de dissimuler la source véritable du factum. L’illusion en tout cas, serait vite dissipée dès la première page, où l’on découvre les pièces de vers que voici :

AVANT LE SERMENT AU DRAPEAU.

La Révision

C’est la révision. Là, côte à côte,
En rangs, les jeunes gens s’avancent.
Un affreux colonel, un médecin-major, un caporal,
Les attendent pour l’examen dans la froide salle.
Un ordre a retenti : il faut se dévêtir à nu.
Volontiers, ou non volontiers, cela, l’empereur ne
Le demande jamais.
A la balance, dépouille ici l’homme libre !
Du bétail, du bétail !

Toutes les petites misères de la révision sont soigneusement relevées et utilisées pour servir à la comparaison que se propose l’auteur. Dans la deuxième strophe, c’est le passage à la toise, la mensuration. Debout et grelottants contre la muraille nue, on empoigne, comme des quartiers de viande, leurs pectoraux, on tâte chacun de leurs muscles « comme s’il s’agissait de les débiter à la livre. » La peau elle-même est mise en marché {verhandelt wird der Balg), et le jeune homme est là, l’œil fixe, sans une parole et le cœur oppressé, déjà à mi-chemin de la bête. « Une merveille », déclare l’auteur, pour finir dans l’ordre voulu sa deuxième tirade, « que déjà ne mugisse et ne crie, le bétail, le bétail ! »
Non, nous n’avons pas connaissance que l’on ait encore élaboré chez nous quelque chose de semblable à ce petit morceau. L’analogie voulue avec le « bétail » et la viande de boucherie est mise savamment en relief, consciencieusement si l’on peut dire, car aucun trait, aucun détail pouvant former prétexte à comparaison et contribuer au tableau d’ensemble, n’a été omis.

Si la viande est jugée bonne, si les os sont bons,
Utilisation est promise au morceau.
Dans une grande caserne malpropre (schmutzig),
Un sous-officier l’emmène pour le dresser,
Coups et horions il lui faudra recevoir,
Puis, servilement discipliné par compagnies,
On poussera çà et là comme une meute
Le bétail, le bétail.

Ces vers, d’ailleurs, sont beaux, d’une coupe vigoureuse et nette et de belle allure. La strophe suivante saisit sur le vif la promiscuité grossière des casernes ; elle éveille ce sentiment de préservation du moi, cette répugnance qu’inspire la chambrée et le joug pénible imposé par des êtres souvent inférieurs; sentiment et répugnance qui doivent cependant s’immoler devant une conception inéluctable des choses.

La pudeur de l’âme jeune,
La fraîche pureté du coeur s’émoussent.
Ici, la brutale rudesse marche au commande
[-ment.
Et l’aveugle servitude fait loi.
Le fier esprit, forcé de s’incliner devant l’esprit
[vulgaire,
Devant ce qui est grossier et sale, et fleurit dans
[l’immondice,
C’est ce dont, en fait et en vérité, témoigne
Le bétail, le bétail!
C’est là que le pillage et le meurtre
Avec délices sont enseignés, outrages à l’œuvre de
[Dieu,
Là, tu apprends à ne plus appeler la -violence une
[ignominie,
Là, tu apprends à dévaster, à ensanglanter terres
[et peuples
A mettre à mort tes frères, et ta mère, et ton père,
Lorsque le commandement t’en donne plein pou-
[voir
Au roulement du tambour, il apprend tout ce qui
[est crime,
Le bétail, le bétail.

L’auteur, Ludwig Palaggi, parle ensuite de ces temps sombres où l’homme primitif sortant, armé d’une massue meurtrière, du fond de ses cavernes, s’en allait dépouiller ses semblables, tuait l’homme pour pouvoir vivre, ou devait être tué par lui. Et il conclut : « en vain, toute âme noble s’est révoltée, s’est cabrée, ivre de dégoût jusqu’à la mort, tout ce que la sauvagerie a craché jusqu’à nous, tout cela, légalement l’apprend, le bétail… »

O bétail, bétail, animaux à forme humaine.
Cible de l’ennemi, cible aveugle et vouée à la
[mort.
Avec la lâche promesse de ton serment au dra-
[peau,
Chair à canon, pâtée d’autrui,
Ignorante, stupide, âme vile
Obéissante au commandement despotique.
Resteras-tu donc toujours, de toute l’humanité.
[veule.
Un bétail, un bétail ?

M. Ludwig Palaggi, s’il habite Berlin, ce qui est douteux, se garde bien sans doute de déambuler paisiblement Unter den Linden. Il n’y éprouverait pas longtemps les rigueurs du froid…

A ces dithyrambes poétiques, qui ouvrent rigoureusement la voie aux revendications et aux appels antimilitaristes, fait suite immédiatement un article en prose, sans nom d’auteur, qui a pour titre « l’Impôt du sang ». En voici le commencement :

« La révision est faite.
« Les enrôlés, les ‘pris’, ornent leurs chapeaux d’images et de rubans multicolores. Avec des chansons et des cris joyeux, ils s’en vont, de cabaret en cabaret, et toutes les rues retentissent du mugissement alcoolique des conscrits en liesse. Ils se réjouissent ! car ils ne savent pas encore ce qui les attend.
« On réclame de nous l’impôt du sang, le plus injuste et le plus barbare de tous les impôts, et vous célébrez ce jour comme un jour de fête !
« Prolétaires, dénués de tout avoir, la tâche nous est donnée de protéger la propriété d’autrui, au risque même d’y sacrifier notre propre vie !
«Oui, tu vas devenir une machine à tuer! etc… »

Ici, les tirades socialistes, les mêmes dans tous les pays, coulent à flots pressés, les lieux communs du genre abondent et s’entassent. Inutile de citer. La note qui résonne dans les trois pages de ce deuxième article — et il ne faut pas oublier qu’il s’agit toujours uniquement de détourner le conscrit du devoir militaire — est de toutes la plus banale : « Toi, prolétaire, tu vas être mis à la disposition de l’état capitaliste, pour défendre tes exploiteurs ». Mais il y a quelque chose, que l’écrivain anarchiste n’aurait peut-être pas imaginé : « Il te faudra encore, si cela t’est commandé, tirer sur ton père et ta mère, sur tes frères et tes sœurs ». C’est là, en effet, une éventualité rigoureuse qui n’est pourtant que la conséquence logique d’un ordre de choses nécessaire et admis, faute d’un plus agréable, quoi qu’en disent les socialistes. Mais il faut, pour admettre une éventualité pareille et s’y soumettre à l’avance pleinement, une conception abstraite du devoir dont tous ne sont pas capables, et à laquelle ceux-là même qui en sont menacés seront, moins que tous les autres, susceptibles d’adhérer. Elevés dans un milieu propice aux théories révolutionnaires, ceux qui, dans une grève, seraient exposés à tirer sur leurs parents, sont mal préparés à se l’entendre dire. Ce passage de l’allocution aux recrues de 1892 est peut-être d’un absolutisme un peu imprudent, ou au moins inutile, car il fournit aux socialistes une arme qu’ils n’auraient pas eue.

« …On voudra, avec des mots ronflants, te faire croire que c’est pour la défense de la justice et du droit que l’on te fait soldat; pour la sauvegarde de ton « foyer domestique. »

On montre aux conscrits que l’armée n’est pas faite pour défendre la patrie, mais seulement pour piller, « seulement et uniquement, pour piller. » Exemples : les Anglais au Transvaal, les Américains aux Philippines, les Français à Madagascar, etc.

« Est-ce que les Allemands assassinent les nègres dans leurs colonies d’Afrique parce que la patrie allemande est menacée ? »

Si le soldat défend les lois, ces lois justement sont faites pour l’opprimer. Il a pour mission de défendre la patrie contre l’ennemi du dehors, mais il la doit protéger aussi et surtout contre l’ennemi du dedans qui n’est pas, comme on pourrait croire, la faction anarchique, mais bien le peuple, le pauvre peuple qu’il s’agit d’accabler, d’opprimer sans merci. Nous avions pu croire qu’en Allemagne le parti socialiste était assez fortement représenté au Reichstag, et avait obtenu déjà quelques honnêtes réformes. Mais voilà que, là-bas aussi, on voudrait supprimer l’armée ; des énergumènes passionnés endoctrinent les jeunes gens, leur font, avec force raisonnements, un devoir de se refuser au service militaire :

« Ne dis pas : Je ne suis pas responsable… je dois obéir. »
« N’as-tu pas un cerveau, pour penser, et agir en conséquence ?
« Tu es responsable de tes actions. C’est faiblesse et lâcheté si tu te caches derrière la volonté ou les ordres d’un autre.
« Ecoute : Dans la cruauté humaine, une brèche a été faite par l’idée de Fraternité qui, aujourd’hui, commence à unir les opprimes de tous les pays. Mais tes maîtres excitent les peuples les uns contre les autres, afin de te détourner plus facilement de tes ennemis réels, qui t’asservissent et t’exploitent.
« S’il s’agit de marcher contre le peuple, les gouvernements fraternisent et s’entendent ; là, ils ne connaissent plus les différends entre nations. »

Dans l’été de 1905, comme les ouvriers de Longwy étaient en grève, des soldats français, allemands et luxembourgeois « ont marché d’accord pour protéger les fabriques du sieur von Wendel, dont l’un des fils est capitaine des uhlans, et dont un autre sert comme officier dans l’armée française. »

Cette étrange assertion est du moins imprimée en toutes lettres dans la publication antimilitariste allemande, dont nous essayons de donner ici un aperçu. Nous ne la reproduisons que pour ce qu’elle vaut, et sous toutes réserves.

« Votre ennemi n’est pas en deçà de vos frontières! Votre ennemi, c’est votre Maître! Votre ennemi est celui qui, comme maître, s’empare de vous, vous humilie et vous exploite…»

En France, les jeunes gens du peuple hurlent parfois dans la rue l’Internationale, peu par conviction et beaucoup par bravade, car le Français est né frondeur, autant que tapageur, et il aime fort le fruit défendu. Mais il est aussi ouvert aux impulsions généreuses, et saurait au besoin se faire tuer, par bravade encore, et non sous la contrainte redoutée d’une main de fer.
En Allemagne, on ne chante pas dans les rues l’Internationale ; chacun y est plus docile et s’incline, avec un respect visible autant que par crainte, devant les décrets et les lois. Mais qu’une pareille littérature s’insinue peu à peu clans le peuple, et « l’admirable instrument » qu’est l’armée allemande pourrait bien un beau jour trouver plus d’un grain de sable dans ses rouages.
Après une page éloquente de Guy de Maupassant sur la guerre et ses horreurs, et qui offre, en la relisant sous son enveloppe germanique, je ne sais quel attrait de curiosité inattendue, nouveau plaidoyer en faveur du désarmement, commençant par ce titre suggestif : « Qu’est-ce que la patrie ? » Les arguments n’en sont pas nouveaux et il serait fastidieux d’en faire l’analyse.

« Ainsi, tout ce que vous offre la patrie nous est étranger et inaccessible, et lorsque vous nous appelez des sans-patrie, vous avez tout à fait raison: nous n’en avons aucune, car vous l’avez tout entière fourrée dans votre poche sans nous en rien laisser. La patrie est pour vous un Moloch, une idole assoiffée de sang, que nous voulons anéantir ! »

La page suivante, de pure statistique, n’a pas besoin de commentaire. Elle a pour titre La boucherie de la patrie. Le mathématicien et astronome Flammarion a calculé que, depuis le commencement de la civilisation indo-européenne, par conséquent pendant trente siècles, 1200 millions d’hommes environ sont morts dans les batailles. Comme chaque siècle compte 36 525 jours, et puisque 40 millions d’hommes par siècle ont dû périr, on peut estimer que, sans interruption, 1100 hommes chaque jour ont été tués, ce qui fait un homme par minute.

« Alexandre le Grand a fait anéantir 2 millions d’hommes.
« César à fait extirper plus de 3 millions de Gaulois, habitants primitifs de la France actuelle.
« Napoléon Ier a causé la mort de 8 millions d’hommes, 3 millions de Français et 5 millions d’étrangers.
« Les guerres les plus connues, depuis l’année 1799 jusqu’à la guerre russo-japonaise — sans la compter — ont entraîné 15 millions de victimes, lesquelles se répartissent de la manière suivante:
Les guerres de Napoléon (1799-1815) 8000000
Les guerres de Crimée (1854) 800000
Les guerres d’Italie 300000
Les guerres civiles de l’Amérique du Nord (1861-65) 1000000
Les guerres prussiennes (1861-66) 300000.
La guerre franco-allemande (1870-71) 700 000
La guerre russo-turque 400 000
Les guerres civiles de l’Amérique du sud 500 000
Les guerres coloniales (Indes, Mexique, Algérie, Transvaal, Abyssinie, Madagascar, Chine) 3000000
total 15 000 000


« Les peuples fécondent de leur sang les champs où croissent les lauriers des princes et des capitaines avides de gloire, ainsi que l’arbre d’or (sic) des capitalistes insatiables. »

Ici, la comparaison n’est pas moins risquée que la métaphore, car il est avéré qu’en général les guerres n’apportent rien de bon aux capitalistes, attendu qu’elles entraînent toujours avec elles une baisse considérable des valeurs de Bourse.

« Quand donc un temps viendra-t-il, conclut l’auteur, où les peuples auront peine à comprendre que des centaines de milliers de jeunes hommes en armes se soient, sur un signe, dociles comme des moutons à l’abattoir, précipités vers une mort certaine, pour d’autres, et sans même savoir pourquoi, au lieu d’employer leurs armes à anéantir ceux mêmes qui osaient vouloir mettre à exécution des desseins aussi meurtriers ?… »

Nous voici maintenant à l’appel direct à la désertion, aux « voies et moyens ». Nous nous contenterons encore de citer :

« L’antipatriotisme. »
« On entend souvent des gens d’idées assez avancées, et même certains socialistes, déclarer qu’eux aussi prendraient les armes pour défendre la patrie, si, par une agression de la part d’une puissance réactionnaire, les libertés existantes pouvaient être menacées. Sans doute, ils n’ont pas le courage d’ex- primer la suite logique de cette pensée, à savoir qu’ils ne défendraient, par exemple, en aucun cas, la patrie allemande contre une invasion des Français, parce que, par une victoire de la France, avec l’importation des libertés françaises, de plus grandes libertés dans la patrie allemande vaincue pourraient alors fleurir, comme cela arriva après les guerres napoléoniennes.
« En envisageant ainsi les libertés politiques, un Allemand ami de la liberté ne devrait donc en aucun cas prendre les armes contre la France, soit pour une guerre offensive, soit pour une guerre défensive. »

Considérant alors le patriotisme absolu pour la défense du trône et de l’autel comme virtuellement aboli, l’auteur se demande si les libertés qu’offre l’Allemagne au parti socialiste mériteraient le sacrifice de milliers de vies pour assurer leur préservation dans le cas d’une lutte avec une puissance étrangère encore réactionnaire.

« Or, poursuit-il, laissant de côté la question d’établir s’il y a au monde une terre moins libre que l’Allemagne… oubliant un moment quelle inexorable justice de caste règne dans l’Allemagne prussienne, combien de milliers de citoyens sont enterrés pendant des années au fond d’un cachot pour une parole libre, pour un écrit fugitif, pour un délit de grève ou une accusation de lèse-majesté, en admettant que l’Allemagne ait quelques libertés, ces libertés vaudraient-elles l’holocauste de la vie de milliers de prolétaires ? »

Il montre ensuite, avec une clarté toute mathématique, que c’est dans les défaites que le prolétariat peut tenter de se montrer et de secouer le joug ; que la monarchie victorieuse et le capitalisme fortifiés contre l’ennemi du dehors le sont également contre l’ennemi du dedans, « par l’enthousiasme, d’une part, et par la perte de sang du peuple, d’autre part ». Le contraire se produit après une défaite, comme on a pu le voir pour l’Allemagne après Iéna, en 1806, pour la France, en 1871, pour la Russie lors de son échec en Mandchourie…
D’où, conclusion : « Dans l’intérêt du prolétariat, il importe donc beaucoup plus que la patrie soit vaincue. »
Il serait difficile de pousser plus avant la logique antipatriotique. Ce serait folie de la part des prolétaires de risquer leur vie pour des libertés ridicules, dont la défense ne représente que d’insignifiantes contraventions desquelles se parent quelques journalistes ou orateurs ambitieux :

« Non! Si le prolétariat doit mettre en jeu son sang et sa vie, que ce ne soit pas pour des libertés politiques négligeables, mais seulement pour sa liberté entière, pour son bien-être intégral.
« Si un pays dans lequel fleuriraient une telle liberté et un tel bien-être se trouvait attaqué, alors oui, dans notre intérêt propre, nous nous lèverions pour le défendre ; quant à la patrie actuelle, que ceux-là la défendent qui s’y sentent heureux et à leur aise. »

Sous le titre « Le sort du soldat. Ce qui t’attend à la caserne », des pages, animées apparemment d’un souffle de rancune amère, étalent longuement toutes les duretés, toutes les misères passées ou actuelles de la caserne allemande.
Le « bréviaire du soldat » renferme encore de bonnes pages, mais il n’est pas possible, et c’est fort dommage, de les citer ou même de les analyser toutes.
La page suivante, « Sur le champ de bataille », offre un tableau d’un réalisme saisissant et exact, sans aucun doute. Jeunes hommes hier encore florissants de santé et de vie, gisent pêle-mêle sur le champ immense du carnage. Des têtes brisées, fendues, d’où la cervelle s’échappe, tombe à terre. Ici, un bras arraché, une jambe perdue et broyée. Là, un visage informe, dont le menton a été entièrement emporté par une balle. Plusieurs, entassés, respirent et gémissent encore. Caissons et pièces, sans dévier de leur course à la mort, écrasent, fauchent encore les douloureux blessés qui demandent du secours…

Les pages les plus longues et où, à vrai dire, les répétitions abondent, sont les appels directs et pressants à la désertion sous toutes les formes et dans tous les cas prévus ou possibles.

Quelques lignes encore, bien détachées, bien marquées, pour réveiller davantage si possible, la dignité du soldat par force. Mais celles-ci sont vraiment burlesques. Exemples :

« Pour deux Groschen!
« Pour deux Groschen, tu gardes la maison et le gros ventre de ton propriétaire (sic).
« Pour deux Groschen, tu remplis, vis-à-vis de tes supérieurs, le plus humiliant office de valet et de laquais!
« Pour deux Groschen, tu protèges les capitalistes…
« Pour deux Groschen, tu dois être ton propre chien de garde. »

Ce n’est pas tout. Pour deux Groschen, il lui faut, le malheureux, casque à pointe ou bonnet de fourrure, faire bien d’autres choses encore dont l’énumération serait décidément trop longue… « Tirer sur le peuple », notamment, « toutes les fois qu’il demande du pain ou réclame trop fort des libertés ! »
Nous ne nous attarderons pas sur les « devoirs du soldat », encore plus soigneusement élaborés et énumérés. Le problème est considéré comme résolu ; le soldat pétri de cette idée qu’il ne faut plus désormais de Kaiser, ni de Feldherren, ni de casernes, va désormais agir en conséquence.
S’il ne le fait pas absolument, ce ne sera pas, en tout cas, faute de recommandations pressantes. « Vous pouvez faire beaucoup, vraiment beaucoup ! » Plus de soumission aveugle, plus de lâcheté meurtrière. « Crachez au visage de ceux qui vous diront que c’est une honte de déserter son drapeau. C’en est une bien plus grande de subir les mauvais traitements et les humiliations et de devenir parricide. A l’étranger, vous trouverez des camarades qui vous aideront de tous leurs moyens… »
« Pendant une grève, si ta compagnie ou ton bataillon est envoyé pour rétablir ‘l’ordre’, exerce toute ton influence, afin qu’autant que possible ta compagnie entière, ou ton bataillon entier, se refuse à avancer sur le lieu de la grève… »
« …Et lorsque le jour de la guerre, le jour de la grande mobilisation sera venu, en ce jour où l’on nous donnera des cartouches chargées à balles, alors vous saurez mieux faire, si vous avez lu ces pages, que de marcher vers la frontière avec ces armes, pour aller servir de pâture aux corbeaux ».
« Vous ferez la même chose que les antipatriotes français ont promis de faire. Comme eux, vous tournerez vos armes contre vos oppresseurs, afin de ravir avec eux, pour vous et vos frères, la liberté et le bien-être. »

Guerre pour guerre, il reste à savoir encore laquelle serait la plus désagréable à subir, de la guerre régulière, d’un pays à l’autre, ou de la trombe armée, aux appétits sans fin, des anarchistes internationaux, se ruant à la curée partout où il y aurait quelque chose à prendre. J’incline à croire que la dernière serait la plus désastreuse.

CHANT DU SOLDAT

Je suis soldat, mais ce n’est point volontiers.
Lorsque je le devins, nul ne m’interrogea,
On m’a traîné jusque dans la caserne.
Prisonnier je fus fait, traqué comme un gibier.
Oui, de mon foyer, du cœur de la bien-aimée,
J’ai dû m’enfuir et quitter mes amis
En y songeant, je sens une douloureuse tristesse,
Je sens dans mon cœur le courroux s’allumer, si
[ardent!
Je suis soldat, mais seulement par contrainte,
Je ne l’aime pas, le royal habit bleu,
Je n’aime pas la vie sanglante des armes.
Pour me défendre, moi, un bâton suffirait.
Ô, dites-moi donc, qu’avez-vous besoin de soldats ?
Chaque peuple aime le repos et la paix seulement,
C’est par domination, c’est pour le mal des peu-
[ples.
Que vous nous faites fouler aux pieds la plaine
[dorée.
Je suis soldat, il me faut nuit et jour marcher.
Au lieu de travailler, je dois monter la garde,
Au lieu d’aller en liberté, il me faut saluer,
Et voir l’arrogance d’insolents gamins.
Une fois en campagne, je devrai tuer des frères.
Desquels aucun ne m’a fait quelque mal.
Pour cela, estropié, je porterai rubans et médailles
Et, affamé, m’écrierai : « Je fus soldat ! »
Vous tous, frères, soit Allemands, soit Français,
Soit Hongrois, soit Danois, ou fils de la Hollande,
Soit verts, soit rouges, soit bleus, soit blancs.
Au lieu de plomb, donnez-nous une main fra-
[ternelle.
Debout! retournons ensemble à nos foyers,
Allons délivrer nos peuples des tyrans,
Car aux tyrans seuls, il convient de faire la
[guerre.
Soldat de la liberté, je voudrais l’être volontiers.

Max Kegel.

Un bâton lui suffit ! La garde au bord du Rhin avec des houlettes, cependant que de gros garçons aux cheveux blond paille, massifs et ventrus comme feu leurs propriétaires dont ils n’auront plus à protéger « pour deux Groschen » la digestion copieuse, de corpulents Burschen ravis d’être délivrés des terreurs du pas gymnastique, entre un tonneau de bière et leur ronde bien-aimée aux yeux de myosotis, roucouleront sur le chalumeau la Wacht am Rhein, légèrement modifiée par M. Ludwig Palaggi et Max Kegel, la Wacht am Rhein du prolétaire germain, infiniment moins exclusive que celle de Becker.

Joseph Vivien.

Le Monde Nouveau 1908, vol. 1, pp. 400-407.

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NB. Le Bréviaire du Soldat est une brochure antimilitariste allemande, de couleur anarchiste, rédigée par Siegfried Nacht, sur le modèle du Manuel du soldat de la CGT. Publiée à Londres en 1907, elle est introduite en contrebande en Allemagne, via la Belgique et les Pays Bas. Dès février 1907, la première édition – tirée à 1250 exemplaires – tombe presque intégralement entre les mains de la police à Berlin. Plusieurs éditions en seront faites par la suite, avec des couvertures et des titres différents.

Voici ce qu’écrivait Augustin Hamon – un bon connaisseur de l’antimilitarisme – à propos de ladite brochure en 1909 :

« Soldaten Brevier (Berlin, 1907, broch, in-18 de 36 pages). — La couverture de cette brochure est tricolore; le drapeau allemand porte en tête : « Avec Dieu pour l’Empereur et la Patrie », puis en exergue un fragment du discours de Guillaume II aux recrues en 1892, leur disant qu’au besoin ils doivent frapper frère, père, mère, si on le leur commande. Comme adresse : Imprimerie patriotique. L’aspect est donc tout à fait patriotique. Mais le contenu ne répond pas aux apparences, car c’est une brochure de propagande antimilitariste et antipatriotique. Elle contient des articles anonymes ou signés de Ludwig Palagyi, Guy de Maupassant, Ch. Naines, Anatole France, G. Herwegh, etc. Distribuée par milliers dans les casernes allemandes, cette brochure a été saisie et interdite par le gouvernement ; mais elle continue encore à circuler et il est à souhaiter qu’elle circule encore longtemps, car bonne est la propagande qu’elle fait. » (La Société Nouvelle, 1909, vol. 1, p. 210).

Ludwig Palagyi, « Hungarische Musterung », in: Karl Henckel (éd.), Buch der Freiheit, Berlin, Expedition des Vorwärts Th. Glocke, 1893, pp. 558-559. Reproduit in : Karl Henckell (éd.), Weltlyrik. Ein Lebenskreis in Nachdichtungen, Munich, Die Lese, 1910, pp. 128-130.

Arnold Roller [Siegfried Nacht] – Die direkte Aktion. Revolutionäre Gewerkschafts-Taktik (1907)

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Was heisst „direkte Aktion“?
Die Worte direkte Aktion kamen erst vor wenigen Jahren auf. Zuerst von Frankreich aus propagirt, verbreitete sich dieses Losungswort rasch unter den Arbeitern der anderen romanischen Länder und zuletzt auch in der Schweiz. Als die Arbeiter dieser Länder am eigenen Leibe zu erkennen begannen, wie der immer mächtiger werdende Kapitalismus ihrer alten Waffen spottet, als sie an Beispielen merkten, dass es weder auf dem bisherigen friedlichen Wege, noch mit den indirekten Mitteln der Vermittler und Parlamente fernerhin ginge, als sie sahen, dass auf diese Weise alle ihre Hoffnungen betrogen wurden, wandten sie sich von denjenigen ab, die sie in dem alten Geleise festhalten wollten und griffen mit Erfolg zu einer neuen ökonomischen Kampfmettiode, die allgemein direkte Aktion genannt wird.
Was ist nun diese „direkte Aktion“? Wörtlich bedeuten diese Worte den unmittelbaren Kampf der Arbeiter gegen die Unternehmer, den unmittelbaren Kampf der Arbeiterklasse gegen die Unternehmerklasse. Nicht auf Umwegen durch Schiedsgerichte und Parlamente, sondern durch direkten Druck auf die Unternehmer sollen die gewünschten Reformen von den Arbeitern selbst eingeführt werden, wobei vor allem der allerrascheste, beste und energischste Weg eingeschlagen wird, ohne sich besonders zaghaft an das zu halten, was das Gesetz derjenigen, denen man ja die Forderungen entreissen will, verbietet oder erlaubt. Die direkte Aktion kann die mannigfaltigsten Formen annehmen. Sie kann in ihrer einfachsten Form sogar friedlich verlaufen, indem die Arbeiter gewisse Wünsche, wie z. B. Verkürzung der Arbeitszeit, ohne lange zu bitten, selbst einführen.
Unter die Gesammtbezeichnung „direkte Aktion“ gehört der revolutionäre terroristische Streik, der ökonomische Terror, der persönliche Terrorismus gegen verhasste Ausbeuter und Antreiber; kurz gegen kapitalistische Despoten; der Sabot (sabottage) Gocanny, Obstruktionismus, Boykott, kurz alle energischen revolutionären und direkten Mittel, die ohne Vermittlung und Umwege geeignet sind, die Forderungen des Proletariats durchzusetzen.

[…]

Die direkte Aktion als unmittelbare Befreiung, als vollständige Emanzipation des Proletariats.

Der soziale Generalstreik, Vernichtung der bestehenden und Neuorganisation der zukünftigen Gesellschaft.

Die direkte Aktion als Bethätigung des Proletariats beschränkt sich aber nicht nur auf die Erzielung von Verbesserungen in der Gegenwart, sondern ihr weiteres Ziel ist die Beseitigung der kapitalistischen Gesellschaft überhaupt und die Neuorganisation einer freien Gesellschaft. Denn alle Verbesserungen der Lebenslage in der bestehenden Gesellschaft sind nur illusorisch, können niemals von langer Dauer sein. Die Kosten eines jeden siegreichen Streiks, durch den die Arbeiter höhere Löhne erringen, zahlen nicht die Unternehmer, sondern das konsumirende Publikum. Mit den höheren Löhnen steigen sofort auch die Preise der Waaren, und da dies gleichmässig in allen Berufen der Fall ist, bleibt die Lage des Arbeiters dieselbe. Ja, sie sinkt sogar noch relativ im Vergleiche mit dem steigenden Wohlstand der Bourgeoisie, mit den fortwährend neuen Kulturbedürfnissen, die in dem Arbeiter durch seine wachsende Bildung und die Entstehung immer neuer Industrien erweckt werden, die er aber trotz seines höheren Lohnes nicht befriedigen kann.
Der einzige positive und wirkliche Erfolg des Proletariats ist die Verkürzung der Arbeitszeit; dies allein ist ein Gewinn an wirklich positiver Freiheit. Die Stunden, die er früher hinter den vergitterten Fenstern der Fabrik verbringen musste, kann er dann zu seinem Vergnügen, zu seiner Bildung, zur Vorbereitung für die soziale Revolution benützen.
Das revolutionäre Proletariat weiss, dass das endliche Resultat seiner direkten Aktion die Aufhebung des Lohnsystems überhaupt sein muss, und sind seine Kämpfe in der Gegenwart eine Schulung, eine Vorbereitung zur sozialen Revolution — eine Vorbereitung, die ihm aber schon in der Gegenwart Nutzen bringt, weil er sich durch diese Kämpfe schon heute stückweise immer mehr Freiheit erringt.
Gegenüber der indirekten parlamentarischen Aktion, die dem Proletariat verspricht, den Kapitalismus durch den Parlamentarismus, durch die Eroberung der politischen Macht zu beseitigen, lehrt die revolutionäre ökonomische Taktik, den Kapitalismus durch die direkte Aktion des revolutionären, ökonomischen sozialen Generalstreiks zu vernichten und an deren Stelle die freie Gesellschaft zu errichten. So ist der sociale Generalstreik mit Expropriation der höchste Ausdruck, die Krönung der direkten Aktion des Proletariats.
Ueberhaupt ist auch in der Theorie des Anarchismus durch das Betonen der ökonomischen Aktion und des revolutionären Streiks eine bedeutsame Wendung eingetreten. Das blosse „In-den-Grund-und-Boden-Philosophiren“ der bestehenden Gesellschaft durch den Anarchismus hat dem Staate nicht wehegethan. Auch das Ausmalen herrlicher Paradiese in der Zukunft konnte grosse Proletariermassen weder gewinnen noch satt machen.
Alle Redereien von der „zukünftigen Gesellschaft“ klingen an’s Ohr der Proletarier wie alle anderen religiösen Himmelsvertröstungen, wenn sie ihm — wie alle Religionen — ein Glück in ferner Zukunft — nach seinem Tode oder für spätere Generationen versprechen.
Das Proletariat will heute schon Erfolge sehen, will heute schon mehr Brod und mehr Freiheit, und diese geben ihm leider bis heute alle anarchistischen Philosophen und Zukunftsträume ebenso wenig, wie der religiöse Mystizismus der Pfaffen und der sozialdemokratische Parlamentarschwindel. Deshalb konnte auch jener philosophische Anarchismus niemals eine Massenbewegung werden — er war und ist verurtheilt, eine kleine Sekte für Literatur und Schönheit begeisterter Schwärmer und Idealisten zu bleiben, die sich an dem Mystizismus des Ideals berauschen.
Ganz etwas Anderes wird es aber, sobald der Anarchismus wirklich zur revolutionären Arbeiterbewegung wird und sich mit den praktischen Fragen der Gegenwart befasst — sobald er schon positive Erfolge für das Proletariat in der Gegenwart erringt.
Durch diese revolutionäre ökonomische Taktik in der Gegenwart gewinnt man also erstens die Massen; zweitens, giebt sie den Kämpfenden schon heute mehr Glück und Freiheit, und drittens — und hauptsächlich für diesen Abschnitt — wird das Proletariat durch die fortwährend und wiederholten revolutionären Streiks mit ökonomischem Terror dazu erzogen und angelernt, wie Streiks siegreich durchzuführen sind. Durch die positiven Erfolge ermuntert, lernt es sich Muth und Kampfesfreudigkeit und immer grössere „Begehrlichkeit“ an.
Die Streiks werden dann immer grösser und immer revolutionärer; das durch antimilitaristische Propaganda stark unterwühlte Heer wird für die Herrschenden immer weniger zuverlässig, und so wird eines Tages ein grösser revolutionärer Riesenstreik, an dem das an ökonomischen Terror und revolutionäre Streiks schon gewöhnte Proletariat die weiteste Forderung — die Aufhebung des Lohnsystems überhaupt fordern wird, — zum sozialen Generalstreik werden, den es siegreich und nicht mit gekreuzten Armen durchzuführen wissen wird. So steuert nun die Entwicklung der revolutionären ökonomischen Kämpfe der Gegenwart, gleichzeitig mit den fortwährenden Gegenwarts-Erfolgen, mit fortwährendem Gewinn immer grösserer Freiheit für das Proletariat — geradezu von selbst endlich zum siegreichen ökonomischen Generalstreik als Entwicklungsresultat der vielen kleineren revolutionären Streiks zum Ziele hin. Gerade diese Auffassung des fortwährenden Anwachsens der ökonomischen revolutioären Aktion des Proletariats bis zu seiner Spitze, dem sozialen Generalstreik, entspricht unendlich mehr der logischen Auffassung der Evolution, des Entwicklungsprinzips — wie alle dialektischen Kladderadatsch-Theorien „evolutionistischer“ und wissenschaftlicher Sozialdemokraten.

Auch die Neuorganisation nach dem siegreichen ökonomischen Generalstreik erfolgt im Gegensatz zur Auffassung der Verkünder der indirekten parlamentarischen Aktion, die die Vergesellschaftung der Produktionsmittel durch den Staat dekretiren und organisiren wollen — auf direktemWege, nach Sturz des kapitalistischen Systems, durch die direkte Besitzergreifung der Produktionsmittel durch das Proletariat, — nicht lurch die Vermittlung des Staates oder der „Nation“. Die direkte Besitzergreifung erfolgt durch die direkte Expropriation der Kapitalisten während des Kampfes und die Uebernahme der Produktionsmittel durch die Gewerkschaften eines jeden Ortes, die dann die Produktion weiter führen und anderseits durch die Rücknahme der Erde durch die Bauern, die sie dann gemeinsam bearbeiten. Wir halten es für überflüssig, hier noch mehr über diese Form der direkten Aktion, den sozialen Generalstreik und die direkte Besitzergreifung der Produktionsmittel zu sagen, weil dieses Thema in der Broschüre „Der soziale Generalstreik“ von demselben Verfasser ausführlich behandelt wurde, und begnügen wir uns damit, auf diese zu verweisen.
Auch für diese Erscheinung der direkten Aktion sehen wir gegenwärtig zahlreiche Beispiele in Russland, wo die Bauern schon in hundert Fällen in allen Provinzen des Reiches die grossen Grundherren vertrieben und sich die Erde zurücknahmen — obwohl doch die Sozialdemokraten seit Jahrzehnten predigten, dass nur der sozialistische Staat dies thun dürfe, dass der Boden verstaatlicht werden muss — was natürlich die Bauern niemals verstehen werden. Ohne auf Staatsdekrete zu warten, führen sie durch direkte Aktion die Expropriation durch.
Was nun die Bauern in Russland schon heute thun. wird also in Westeuropa und Amerika auch das Industrieproletariat gegen den Kapitalismus durchzuführen wissen.

So sehen wir die direkte Aktion in ihren mannigfaltigsten Formen, in den verschiedensten
Erscheinungen. Eigentlich ist ja die direkte Aktion allein eine Aktion, denn alles Andere ist nur direkter Schwindel, Aktionslosigkeit, Unthätigkeit, Beauftragung Anderer, das durchzuführen, was zu thun man selbst zu feige, zu faul oder zu unfähig ist. Wenn das Proletariat etwas erreichen will, muss es seine Angelegenheiten selbst in die Hand nehmen.
Gewiss birgt die direkte Aktion Gefahren in sich, weil jeder Einzelne selbst handeln, seinen Muth, seine Fähigkeit bethätigen muss. Sie ist nicht so bequem wie die parlamentarische Aktion, wo die Arbeiter ihr Schicksal Anderen anvertrauen. Aber wir sehen ja, wohin das führte. Die Lebenslage des Proletariats sinkt absolut und relativ in allen diesen Ländern, in denen es sich feige und gesetzlich verhält. Will es nicht herabgedrückt werden zu chinesischen Kulis, mit dem schönen Glauben an eine mystische Zukunft, die ihm seine blassrothen Mandarinen schon zu verschaffen versprechen, so muss es bald selbst in den Kampf treten, auf die eigene Kraft vertrauen, um auf direktem Wege, durch seine direkte Aktion seine Forderungen der Gegenwart erkämpfen und so seine Zukunft vorzubereiten.
Durch das Beispiel der That, der Aktion, würden immer rascher und immer mehr Proletarier gewonnen, die, den Versprechungen Anderer nicht mehr vertrauend, sich endlich kräftig genug fühlen werden, durch ihre direkte Aktion den ganzen Bau der gegenwärtigen Knechtschaft niederzureissen und selbst direkt eine Gesellschaft zu organisiren, in der die Erde den Bauern, die Gruben den Bergleuten und die Maschinen den Arbeitern gehören — eine Gesellschaft ohne Arme und Reiche — ohne Herren und Knechte.

Siehe auch: Arnold Roller – Der sociale Generalstreik

Ex Libris Siegfried Nacht

Dieses Ex Libris S. Nachts ist in ein Buch von G. Steklow (Bakunin. Ein Lebensbild, 1913) eingedruckt, das sich in der Labadie-Collection der University of Michigan befindet.

„[…] Du magst vielleicht darüber lachen, aber da mir das Leben echt gleichgültig geworden ist, mache ich mir meine hauptsächliche Sorge über meine schöne anarchistische, revolutionäre, historische Büchersammlung. Es sind ungefähr 300 Dinge, manche recht wertvolle und seltene Sachen. Meinem Bruder Max liegt an den wenigsten Sachen dran. Er hält es – mit Recht – für Wahnsinn sich mit einer so großen Bibliothek zu belasten, wenn man keine Sicherheit für die Zukunft und kein dauerndes Heim hat. Er hat viele Bücher in letzer Zeit, als er nach Europa ging, zerstört, ausgeschnitten, oder verschenkt. […] Du hast Deine Bibliothek verloren. So denke ich, dass sie in Deinen Händen wohl am besten aufbewahrt ist und ich hoffe, dass Du auch im Falle Deiner Abreise oder Verschwindens es so einrichten wissen wirst, dass die Sachen nicht als Makulatur herausgeschnitten werden oder an ein Second hand Bookshop geht, dass sie in alle Winde zerstreut werden“.

Brief von Stephen Naft [Siegfried Nacht] an Rudolf Rocker, New York City, 1.01.1934 [Nachlass Rocker am IISG], zitiert nach: W. Portmann, Die wilden Schafe, Münster, 2008, S. 125-126.

Ludwig Rubiner an Siegfried Nacht, 16.08.1908 (Auszüge)

Aus deinem Brief weht ein guter Wind! Ich brenne darauf Dich bald persönlich zu sehen und mit Dir zu reden. Es wird sich bald zeigen, dass sich der Gegensatz in unseren Charakteren in den Jahren noch verschärft hat. […] Bei Dir setzt sich jede Vorstellung sofort in Action um, bei mir verwandelt sich jede Action sofort in Vision. […] Als wir uns s.Z. kennen lernten, fandest Du bei mir den Grund gelegt zu einem pour dire ainsi „Indifferentismus der Tat“, so also dass Stirner sofort mein innerstes Buch werden mußte. Als wir uns verließen, war ich auch in einem Stirnertaumel, der meine Freunde mitriss und später Studiengenossen anfeuerte. […] Was aber immer dieses Buch für mich zu dem bedeutendsten Manifest des Jahrhunderts machen wird, das ist: Hier wird in der stahlharten Form durchaus ungefühlsmäßiger Rede das Urempfindensleben des Einzelnen enthüllt, gezeigt wie eingeschlossen auf einer beweglich treibenden Insel. Brücken gibt es nicht. Wo man eine Brücke baut, verliert die Insel Land. Das alles finde ich noch heute wichtig, über viele Jahrhunderte hinaus! Gegen das kleine Hohnbuch Stirners (Hohn nicht als Tendenz des Autors, sondern als Empfindung, die sich im Leser bildet) ist doch das fälschlich meistens mitgenannte Werk Nietzsches nur farbige Sentimentalität. Auf uns alle, in denen er einen ähnlichen Untergrund fand, wirkte Stirner wohl verschieden. Auf dich nach der Richtung der Tat. Auf mich ganz anders. Was ich heute weiß und Dir sagen kann, das war mir damals noch unklar. Stirner ist das Buch, das in einer scheinbar unpsychologischen Form, in Wahrheit die Psychologie des Anarchismus gibt. Dieses Buch kann also nur auf den Gleichgestimmten wirken. Es ist esoterisch!

Werner Portmann, Die wilden Schafe, Münster, Unrast, 2008, S. 45.