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Robert Michels – Le syndicalisme et le socialisme en Allemagne (1908)

Citoyennes et Citoyens

Si je voulais, en ce moment, prendre une fois de plus mon ami Labriola pour modèle, je m’exprimerais devant vous dans ma langue maternelle, comme il s’est exprimé dans la sienne. Mais je suis convaincu que vous préférerez, malgré tout, mon mauvais français à l’allemand le plus pur, et je vous demande par avance toute votre indulgence.

Hier, les journaux ont annoncé qu’une entrevue internationale réunissait M. Tittoni, ministre du roi d’Italie, et M. De Bülow, chancelier de l’empereur d’Allemagne. Demain, les quelques feuilles qui s’occuperont de notre meeting de ce soir constateront qu’il y a eu une autre réunion internationale, plus humble et plus modeste, tenue à Paris avec les citoyens Labriola (d’Italie), Michels (d’Allemagne), Kritchewsky (de Russie), et Griffuelhes et Lagardelle (de France). Et, entre ces deux manifestations, ce n’est peut-être pas celle qui apparaît la plus grande qui est la plus neuve. Nous ne faisons rien ici de comparable à l’œuvre malfaisante des diplomaties, et nous ne venons pas jeter une eau nouvelle dans le vieux tonneau des Danaïdes. Mais nous cherchons quelles jeunes tendances réveillent la pensée du socialisme international et doivent rendre plus efficace la révolte des prolétaires de tous les pays contre l’exploitation capitaliste.

Et vraiment, il n’y a rien dans cet internationalisme révolutionnaire qui ressemble aux diplomatiques rencontres des bourgeois gentilshommes de nos divers pays, car s’ils se réunissent, au nom de leurs bourgeoisies respectives, c’est ou pour s’allier contre d’autres bourgeoisies, ou pour se tromper mutuellement. C’est le rôle, en effet, de la bourgeoisie que d’avoir à faire feu des deux côtés à la fois : d’une part contre les autres bourgeoisies rivales, et d’autre part contre ses ouvriers. La lutte du prolétariat est plus simple. Tous ses coups sont dirigés contre le capitalisme universel, et il dresse son Internationale rouge contre l’Internationale jaune de ses maîtres !

C’est pourquoi je suis heureux de parler ce soir, avec mes camarades des autres pays, devant quelques membres de ce prolétariat français, qui est le vivant exemple de la jeunesse éternelle et dont l’enthousiasme idéaliste et chercheur trace encore la voie au reste du prolétariat international. Et laissez-moi tout de suite vous dire ce qui, pour moi, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire ailleurs, est surtout admirable dans la forme nouvelle du socialisme qu’apporte le syndicalisme français. C’est d’avoir, d’une manière claire et pure, trouvé l’expression du but socialiste pour ainsi dire dernier. Voilà le grand mérite du courant nouveau. il se sépare de la conception traditionnelle du socialisme politique en ce qu’il entend faire du mouvement ouvrier non seulement un mouvement pour tout le monde, comme il est actuellement, mais un mouvement purement prolétaire, en d’autres termes, en ce qu’il veut rendre au mouvement pour l’émancipation de la classe prolétarienne son caractère de classe. Mais il se distingue bien plus nettement du trade-unionisme des Anglais et de la théorie neutraliste des syndicats allemands, en ce qu’il ne pense pas non plus représenter un mouvement pour tout le monde ouvrier pur et simple. Son importance, c’est l’union grandiose de l’idéeavec la classe.Il s’appuie uniquement sur la classe qui, moyennant les forces dynamiques de son égoïsme de classe, le poids de son nombre et la loi suprême de sa nécessité économique, peut être à même de résoudre le thème qui s’impose au socialisme moderne ; mais il conçoit aussi comme son premier devoir d’élever les masses à la conscience de leur mission de classe. Le syndicalisme, enfin, n’est pas seulement prolétaire, il est aussi socialiste révolutionnaire.

Si je suis heureux de saluer la croissance du nouveau socialisme en France, je vois malheureusement peu de symptômes de renaissance pareille dans mon pays, l’Allemagne. Aujourd’hui, être Allemand n’est pas un titre de noblesse. Le fait d’être né en terre germanique ne donne plus le droit de porter la tête haute. Les temps de Gœthe et de Schiller, et ceux des philosophes, ceux de ce Kant surtout qui avait vibré au souffle de votre Révolution démocratique, sont bien passés. Il n’y a plus aujourd’hui chez nous qu’une science vénale et une pensée asservie, qui ne soupçonnent pas ce que c’est que d’être indépendantes et libres. Je n’hésite pas à l’avouer : depuis que la Russie en révolte commence à secouer le joug du despotisme, l’Allemagne est passée à la queue des nations civilisées. Nous ne sommes même pas dominés par la bourgeoisie industrielle et commerciale, la classe-type du système capitaliste, mais par des hordes à demi barbares de hobereaux, expressions survivantes d’un régime pré-capitaliste et féodal : l’Allemagne d’aujourd’hui ressemble encore, mutatis mutandis,à la France de l’ancien régime.

Aussi, malgré ses trois millions et demi de suffrages socialistes, l’Allemagne pèse-t-elle sur l’Europe comme une menace perpétuelle de guerre ou de réaction. Nous y vivons dans un régime policier, qui serait insupportable à des hommes épris de liberté. Même les plus pâles de nos réformistes, même ceux qui, ouvertement, préconisent une résignation tolstoïenne en face des coups portés à la classe ouvrière et au socialisme par notre gouvernement, même ceux-là sont maintenus hors la loi et la société officielle ! Et vous savez comment on traite les Polonais dans la Pologne prussienne ; comment l’accès de nos universités est interdit aux professeurs socialistes ; comment nos étudiants ne peuvent, sous peine d’exclusion des écoles, manifester de sympathie pour nos idées ; comment les pratiques religieuses sont imposées dans l’enseignement, etc., etc.

Contre cette Allemagne oppressive nous nous révoltons, nous autres, au nom de l’Allemagne opprimée, de l’Allemagne ouvrière et socialiste. Et nous, à qui la bourgeoisie de notre pays reproche notre antipatriotisme, nous pouvons répondre qu’après tout notre action socialiste est en un sens «patriotique», puisque nous voulons nettoyer notre pays des vestiges du passé.

Mais c’est ici qu’apparaît la difficulté de notre tâche. Nous n’avons pas, comme vous, un syndicalisme révolutionnairequi propage et nourrit les sentiments incompressibles de liberté. Et nous ne l’avons pas, parce que ce qui l’a créé chez vous nous manque : je veux dire la démocratie. Vous pensez bien que je ne m’illusionne pas sur les vertus de la démocratie bourgeoise. Mais pour que le syndicalisme puisse se développer pleinement chez nous, il faut que toutes les libertés politiques soient conquises, afin que le prolétariat, n’étant plus distrait dans sa marche, puisse s’organiser révolutionnairement sur son terrain de classe.

Il est vrai qu’il ne semble guère que nous nous dirigions dans la voie des libertés politiques. Les échecs récents de la social-démocratie ont prouvé son incapacité à agir dans ce sens sur le terrain restreint du parlementarisme. Et il y a là comme une contradiction intérieure. Ce parti, qui est nombreux et fortement organisé, n’ose pas aborder les tactiques révolutionnaires, comme la grève générale, précisément parce que la grève générale est une idée essentiellement ouvrière et qu’il a peur d’éloigner de lui les classes populaires qui aspirent à la démocratie. C’est cette crainte qui explique sa timidité, son amour du grand nombre d’électeurs, son aversion pour toute action directe qui rappellerait plus ou moins le syndicalisme révolutionnaire. Et plus encore que cette crainte, ce qui paralyse la social-démocratie, ce qui l’éloigne de tout effort mâle, de tout acte héroïque, c’est, comme je l’ai si souvent répété dans mes articles du Mouvement socialiste,cette organisation bureaucratique, hiérarchique et pesante que les prolétaires allemands estiment si haut et que tout socialiste doit apprécier si bas. Certes, cette organisation est forte. dans un pays où l’initiative ne compte pas, où les grandes masses forment de vastes organisations mécaniques et rigides, où tout est militarisé et bureaucratique, les ouvriers ont suivi la même route et pris la même formation que les autres classes. C’est ce qui explique qu’il n’y ait de comparable à la bureaucratie socialiste ou syndicale que la bureaucratie officielle, comme perfectionnement et complexité. L’Allemagne moderne est un moule à l’empreinte duquel se façonnent toutes ses parties composantes : partout, c’est la même régularité accomplie, le même travail acharné pour l’objet auquel on est attaché, la même fidélité, la même discipline. A la vérité, on comprend comment notre organisation ouvrière soit devenue, d’un moyen qu’elle devait être, un but en elle-même, une machine qu’on perfectionne pour son embellissement et non pour les services qu’elle aurait pu rendre. Toucher à cet organisme centralisé et lourd serait, aux yeux des socialistes et des ouvriers allemands, une action criminelle. Les malheureux ! Ils ne voient pas que sur ce terrain l’organisation de l’État sera toujours plus puissante que la leur, quel que soit le temps qu’ils aient mis à l’édifier et quelque soin qu’ils prennent de la fortifier.

Vous sentez que, dans un tel milieu, il n’y a guère de place pour le syndicalisme, l’action directe, la grève générale. Les préoccupations démocratiques d’une part, et de l’autre l’amour de l’organisation pour l’organisation et la tactique purement parlementaire ne sont pas précisément favorables aux divers modes d’action ouvrière révolutionnaire. Sans compter que le caractère «bien élevé» de nos masses, soucieuses de copier les «bonnes façons» de la bourgeoisie pacifique, ne peut guère produire une psychologie de révolte morale et le sens de l’opposition brutale des classes.

Cependant, et quoiqu’il n’y ait pas encore réellement de mouvement syndicaliste révolutionnaire en Allemagne, la social-démocratie, elle aussi, est traversée par une crise difficile et périlleuse. Quelle voie, se demande-t-elle, faut-il prendre ? Ira-t-elle ouvertement vers le réformisme pur et simple ? Mais la vie allemande n’est pas mûre pour une conception aussi nette, qui, si elle a naturellement tous les torts du côté socialiste, n’a aucune raison du côté démocratique : une théorie de politique évolutionniste n’a pas de place dans un milieu d’absolutisme césarien. Ira-t-elle audacieusement vers la voie révolutionnaire ? Mais la social-démocratie est trop esclave des préjugés de sa «tactique glorieuse». Sera-t-elle donc toujours ce qu’elle est aujourd’hui : un socialisme verbal et lâche, aux phrases redondantes et à l’action aplatie ? un socialisme au jour le jour, terre à terre, sans idée et pratiques cohérentes ? Mais s’il en est ainsi, la social-démocratie restera éternellement inférieure à sa tâche historique et ne démocratisera jamais le milieu allemand. Car une œuvre pareille exige d’autres efforts que l’élection de quelques députés plus ou moins socialistes et l’entassement, dans des caisses chaque jour plus gonflées, des gros sous des travailleurs ? La tactique actuelle de la social-démocratie, indécise, prudente, légalitaire et parlementaire, ne peut que prolonger le système régnant et arrêter l’essor des forces jeunes.

Voilà la crise. C’est l’impossibilité d’être à la hauteur de son rôle qui accule la social-démocratie dans l’impasse où elle se débat. Et, tels que les termes sont posés, on ne voit pas d’issue prochaine. Mais, me direz-vous, s’il n’y a pas de syndicalisme, en Allemagne, n’y a-t-il pas au moins des syndicalistes ? Certes, il y en a. Mais ils comptent peu en face des 1.300.000 ouvriers incorporés aux syndicats réformistes. Que peuvent les 15 à 20.000 «localistes» qui suivent plus ou moins l’exemple de votre Confédération Générale du Travail,et les quelques jeunes hommes qui, dans la social-démocratie, ont été touché par les idées nouvelles ? Ce ne sont là que des mouvements embryonnaires, à peine perceptibles encore, sans influence efficace sur les masses organisées, et, lorsqu’ils sont dans le parti socialiste, tout au plus tolérés par lui. Et leur action est d’autant plus limitée qu’en Allemagne, les chefs du mouvement socialiste ou ouvrier, les Bebel et compagnie, jouissent de la confiance illimitée du prolétariat, qui les supporte passivement et leur obéit aveuglément. Certes, je n’entends pas médire d’eux. Un passé comme celui de Bebel ne me le permet pas. Mais, cette réserve faite, je peux bien dire que leur autorité est mauvaise, car elle conduit le socialisme allemand à sa ruine !

Quelle est donc la tâche présente des syndicalistes en Allemagne ? Peut-être l’exemple de nos camarades d’Italie, qui agissent dans le parti socialiste comme dans le milieu le plus propice, se recommande-t-il de préférence à nous. Mais il n’importe. Ce qui s’impose immédiatement à nous, c’est une œuvre de négation et de destruction des erreurs traditionnelles.Nous ne devons pas laisser passer une seule occasion de démontrer au prolétariat allemand l’erreur parlementaire et doctrinaire où il est engagé. il nous faut lui répéter à toute minute que la lutte de classe révolutionnaire, tout en lui assurant les conquêtes pratiques et immédiates plus vite et mieux que les compromissions politiques, lui donnera cet idéalisme révolutionnairequi peut seul le conduire à la victoire. Tel est notre devoir, à nous autres syndicalistes allemands, et c’est en nous inspirant de votre action courageuse, camarades de France, que nous pourrons proclamer assez haut qu’en Allemagne comme partout le socialisme ne renaîtra que par le syndicalisme !

in: Hubert Lagardelle (éd.), Syndicalisme et socialisme, Paris, Marcel Rivière, 1908, pp. 21-28.

Robert Michels – L’ancienne hégémonie du socialisme allemand (1910)

Robert Michels – L’ancienne hégémonie du socialisme allemand (1)

I

« Le témoignage le plus irréfutable de la vitalité inépuisable du parti socialiste allemand a été précisément ce fait qu’il sut prendre, malgré toutes les lois contre les socialistes, la direction du mouvement ouvrier international. » C’est ainsi que s’exprime, non sans raison, Franz Mehring, dans son histoire du parti socialiste allemand. C’est la social-démocratie allemande qui, presque exclusivement, pendant de longues années, a eu la direction du socialisme international.
Déjà, l’ancienne Internationale fut, dans un certain sens, dirigée par les socialistes allemands. Il est vrai qu’à ce moment, le mouvement socialiste en Allemagne n’était pas plus unitaire, plus ordonné, plus clair au point de vue théorique, et n’en imposait pas plus que le mouvement ouvrier de la plupart des autres pays. Il jouait, au contraire, sous tous les rapports, un rôle beaucoup moins important que les sections françaises, italiennes, suisses et belges; mais les grandes personnalités allemandes de Marx et Engels, non seulement par leur science et par leur action, mais aussi par leur énergie et leur autoritarisme, surent s’élever au-dessus de toutes les autres personnalités socialistes allemandes et imposer dans le Conseil Général la prépondérance de l’« influence allemande », dont ils étaient si fiers. Ils doivent être considérés comme les pères du patriotisme social-démocrate allemand, c’est-à-dire de l’amour passionné, même agressif, de la forme allemande du socialisme. Cette prépondérance de l’« influence allemande » — appelée par l’indomptable amour-propre de Karl Marx « science allemande » — devint bientôt l’objet des critiques et des attaques de presque tous les partis socialistes non allemands, qui voyaient dans cette influence un orgueil anti-socialiste, une intolérance et un despotisme dangereux ; et cela d’autant plus que, par la concentration de tous les pouvoirs de l’Internationale dans le Conseil général de Londres, qui n’était que Marx lui-même, l’hégémonie prenait une forme légale. Le socialisme allemand réussit finalement à mettre un terme à toute opposition contre lui. On fit la vie amère aux Jurassiens, à Bakounine et à sa faction italo-espagnole, si bien que les uns durent partir et les autres furent expulsés. Peu de temps après les disputes avec les blanquistes français et les chefs du mouvement ouvrier anglais prirent un caractère tellement violent, que le « socialisme allemand » resta isolé : c’est alors qu’il se réfugia en Amérique. Le Conseil général fut transféré à New York, et ainsi disparut de la scène cette branche de l’Internationale. L’autre branche, qui s’était constituée autour de Bakounine, végéta encore quelque temps, pour mourir elle aussi, quelques années après.
Quatre lustres durant, le socialisme international resta internationalement inorganisé. Ce n’est que vers la fin de 1880, qu’on commença à faire de timides essais pour établir des rapports plus intimes entre les partis socialistes de tous les pays. Mais la Nouvelle Internationale n’imita pas sa devancière dans l’organisation qu’elle se donna. Adoptant le principe d’Engels, que « les masses ne peuvent être mises en branle que dans la voie qui correspond à chaque pays et à des circonstances particulières » — une voie qui est assez souvent un détour —, elle n’était plus une organisation qui ne tient pas compte des frontières, des races et des traditions ; elles ne constituait plus une masse soumise à un statut unique et disciplinée par un programme unitaire. Elle ressuscita sous forme de partis nationaux, complètement autonomes, tant au point de vue de la théorie qu’au point de vue de la tactique, et dont la vie commune se réduisait principalement à l’organisation de congrès internationaux. Bien que, par cette nouvelle forme d’organisation, la dictature d’un Conseil général fut devenue impossible, et qu’au congrès on ne votât plus par tête, mais par nation, — d’où l’impossibilité de la prépondérance d’une nation sur les autres — toutefois, dans la Nouvelle Internationale aussi, le triomphe du socialisme allemand, quoique sous une autre forme, était assuré. Il est hors de doute que le parti socialiste allemand, grâce surtout à sa forme d’organisation et d’esprit, servit de modèle à la plupart des autres partis socialistes. Domela Nieuwenhuis n’hésite pas à considérer, non sans reproche, les autres partis socialistes, dont l’arme de lutte est le parlementarisme, comme les ramifications de la social-démocratie allemande, comme des partis qui prennent pour modèle le parti socialiste allemand, dont ils sont les succursales qu’on ouvre et ferme à volonté. Oui, il est vrai que les partis socialistes étrangers ont imité servilement le parti allemand. Oui, il est vrai que le parti allemand a été considéré et adoré comme une idole, dont la moindre critique constituait un crime de lèse-socialisme. En Autriche, en Italie, en Espagne, en Hongrie, la plante allemande fut souvent greffée sur les arbres indigènes, avec lesquels elle n’avait aucune parenté.
En Hollande, c’est grâce à l’argent allemand que fut implantée la forme allemande du parti (le parti social-démocrate actuel) et cela contre la forme nationale (sociaal-demokratische Bond). Le respect déjà grand pour la social-démocratie allemande s’accrut encore, lorsque les lois d’exception furent abolies. Cette abolition des lois d’exception fut représentée, dans l’exagération diplomatique, comme une victoire éclatante due exclusivement à la puissance extraordinaire du parti, qui avait vaincu la bête sauvage qu’était Bismarck. Au premier congrès qui eut lieu après l’abolition de ces lois, du 12 au 18 octobre 1890, à Halle, les députés socialistes des partis des autres pays avaient l’air de petits écoliers qui présentaient leurs hommages au maître qui venait de créer une œuvre immortelle. Le parti socialiste allemand l’emporta sur les autres partis socialistes de l’Europe. Sa force morale était tellement grande qu’il était sûr de la victoire, dans les Congrès, même quand il s’agissait d’erreurs de tactique. Le social-démocrate allemand joua partout, même dans les pays étrangers, le rôle de professeur né du prolétariat. En Amérique, les Allemands fondèrent un parti propre, dont la tactique, selon un écrivain anarchiste, était une imitation servile et ridicule de la social-démocratie allemande, et dont la décadence, survenue, selon un autre écrivain social-démocrate, à cause de son ridicule confusionnisme théorique, de son arrogance et de son fanatisme pour Lassalle, a été un vrai bonheur. C’étaient des caricatures involontaires, qui prouvaient combien était grande la nécessité de reconnaître le parti socialiste allemand comme maître et de l’égaler par tous les moyens. La social-démocratie allemande a eu le sort de toutes les institutions allemandes après la guerre, de l’organisme militaire comme de la structure étatique, de la législation comme de l’enseignement, c’est-à-dire de servir de modèle aux institutions analogues des autres pays.
Dans le camp des adversaires du socialisme allemand, dans le socialisme international, surtout parmi les anarchistes, ces « bêtes noires » des historiens socialistes et les premières victimes des « procédés » du parti dans les Congrès internationaux, on expliqua cette prépondérance évidente par le fait que la social-démocratie terrorisait les congrès internationaux. Elle a été accusée d’avoir donné des mandats à quelques éléments dociles de petites et très petites nations, et de s’assurer ainsi les votes de ces pseudo-nations, qui, ne disant toujours que oui, aidèrent ainsi la social-démocratie allemande à remporter une victoire facile. On a dit qu’elle s’est emparée, .brutalement et par des intrigues, d’accord avec quelques amis de France et de Russie, qui formaient « la famille Marx », de la présidence et des places de traducteurs, en en tirant profit, d’une manière honteuse, pour leurs buts particuliers. Dans toutes ces accusations, il y a un grain de vérité. Ce n’est pas en vain qu’au Congrès de Londres, des hommes comme Edouard Vaillant et Marcel Sembat, Keir Hardie et Bernard Shaw et E. Vandervelde , qui au fond étaient de leur côté, s’élevèrent énergiquement contre la prépondérance des allemands. Qui lit attentivement les lettres d’Engels adressées à F. Sorge, ne peut pas ne pas remarquer la finesse et la solidité des fils tissés pour maintenir au pouvoir la « famille Marx », et la manière inouïe et arrogante dont ils prétendaient avoir le droit moral à la direction de l’Internationale. Cependant malgré l’unanimité des critiques socialistes sur la manière éhontée de la social-démocratie allemande, et malgré la justesse de ces critiques, on ne peut pas admettre que cela soit une explication suffisante de cette hégémonie même. Au contraire, le fait que la social-démocratie allemande ait réussi, même par des intrigues et des habiletés diplomatiques, à s’emparer de la direction réelle des Congrès internationaux, nous détermine plus que jamais à en rechercher les véritables causes. Par des intrigues seules, on ne peut pas dominer, pendant vingt-cinq ans, un mouvement gigantesque. Donc, encore une fois : Quelles sont les causes de l’hégémonie allemande dans le socialisme international ?
Si nous faisons abstraction de la littérature, inspirée par la haine justifiée des anarchistes, qui, grâce à la social-démocratie, ont été définitivement exclus de l’Internationale — et nous ne parlons pas des individualistes, mais des autres, des socialistes antiparlementaires — nous ne trouvons, dans toute la littérature socialiste non allemande, que des hymnes de louange et d’admiration pour le socialisme allemand. Même des hommes doués d’esprit critique en parlent avec la plus grande considération. Bertrand Russel en admirait son organisation magnifique (« master pièce of ingenuity and efficiency »), Antonio Labriola son enthousiasme conscient, Guglielmo Ferrero sa forte critique des conditions présentes de l’Allemagne, Filippo Turati son énergie et sa fermeté. Il n’y a pas une qualité qui contribue à la gloire d’un parti politique, qui n’ait pas été attribuée à la social-démocratie allemande par les hommes les plus autorisés. Même l’hypercritique Arturo Labriola admirait sa tactique sincère dans la question de la monarchie et déplorait que le parti socialiste italien ne prît pas pour modèle le parti allemand. Presque jamais la moindre critique dans ce chœur dithyrambique d’admirations ! Ainsi, par exemple, un critique italien, parlant du programme agraire, qu’une fameuse commission avait présenté au parti socialiste allemand à Breslau, et le considérant comme dépassé et tout à fait réactionnaire, le justifiait pourtant en disant qu’un grand parti a le droit, en face d’un adversaire résolu, de passer sous silence la moitié de ses vues et de faire du vieux jeu diplomatique. Même ces critiques bénignes ne sont que des exceptions ; en général, l’admiration est sans réserve. Il y a des ouvrages, qui nous charment comme le cantique des cantiques. Le jaurésiste Edgard Milhaud, professeur d’Economie politique à l’Université de Genève, a écrit presque 600 pages de louanges en l’honneur du socialisme allemand, sans qu’il y ait la moindre critique sérieuse. Cet ouvrage, d’ailleurs de talent et de persévérance, conclut par une apothéose, où il exprime la conviction que, quels que soient les obstacles que le socialisme allemand va rencontrer sur sa route, il saura toujours les surmonter facilement !
Toutes ces manifestations font preuve d’une absence absolue d’esprit critique. Mais cela est de grande importance comme témoignage de l’énorme considération que les socialistes étrangers avaient pour la social-démocratie allemande.

II

La vertu du socialisme allemand de l’emporter toujours dans l’Internationale socialiste, qui lui permit de se défendre dans tous les congrès internationaux contre toutes les oscillations de droite ou de gauche, non seulement contre les théoriciens non allemands comme le hollandais Christian Cornelissen et l’italien F. Saverio Merlino, mais aussi, ce qui est plus important, contre des personnalités politiques aussi influentes que F. Domela Nieuwenhuis (Zurich 1893), Enrico Ferri (Paris 1900) et Jean Jaurès (Amsterdam 1904), a ses raisons dans les circonstances suivantes :

La social-démocratie allemande est devenue le modèle de tous les partis socialistes :

1°) Parce que, depuis le commencement de 1880, il fut de plus en plus évident que les autres doctrines et théories étaient de plus en plus éclipsées et remplacées, dans la littérature socialiste, par le marxisme. Des théories, dont les rayons consolants ont pénétré jusqu’aux profondeurs les plus cachées de l’humanité, comme les idées d’un Proudhon, d’un Bakounine, d’un Blanqui, perdaient de plus en plus de leur efficacité. A leur place, beaucoup de groupes marxistes se fondèrent, qui minaient, pour ainsi dire, les autres systèmes socialistes, qui avaient la faveur des masses ouvrières, par une pénétration aussi lente qu’intensive. Cela arriva en Italie, en Autriche et dans les pays Scandinaves, dans une mesure moins grande en Belgique, en Hollande et en Suisse ; souvent même en Angleterre, en France, en Russie et en Espagne, où les autres tendances socialistes ont encore gardé assez de vitalité pour opposer une résistance énergique à « l’infiltration pacifique » des idées marxistes, par la formation de véritables partis marxistes autonomes et conscients. Presque partout, les chefs du mouvement ouvrier international en appelaient à Marx et beaucoup d’anarchistes se déclaraient ouvertement ses disciples. Au fur et à mesure, et dans la même proportion que s’élargissait l’influence du marxisme dans le mouvement ouvrier, grandissait aussi le prestige international de la social-démocratie allemande. Car la social-démocratie était considérée comme le représentant le plus autorisé du marxisme. Les causes en sont palpables. Le hasard a voulu que Marx fût allemand. Son activité littéraire et scientifique, et en grande partie sa culture, étaient presque exclusivement allemandes. L’homme qui, après la mort prématurée de Marx, fut considéré, dans le socialisme international, pendant longtemps comme l’exécuteur testamentaire de ce géant de la pensée, et qui devait jouer le rôle d’un Nestor auprès duquel les travailleurs de toutes les langues et de toutes les races allaient en pèlerinage pour demander des conseils, Frédéric Engels, était, par son origine, par son sang et par son esprit, un allemand authentique.
C’est en Allemagne que vivaient et agissaient les plus grands disciples de Marx et d’Engels : Karl Kautsky et Eduard Bernstein.
La littérature allemande marxiste, longtemps la plus riche en nombre et en importance, traduite dans toutes les langues, devint le trésor classique du socialisme international, la source à laquelle doivent puiser tous ceux qui travaillent dans les domaines des questions .sociales. En outre, le grand débat théorique sur la tactique, qui remuait le socialisme scientifique et qui fut caractérisé par l’orientation de Bernstein vers le révisionnisme et eut son point de départ en Allemagne, contribua plutôt à renforcer le parti allemand qu’à l’affaiblir. Et la croyance, que nulle part qu’en Allemagne la doctrine marxiste n’avait mieux pénétré dans la conscience ouvrière, fut généralement acceptée.

2°) Parce que la social-démocratie allemande exerça sur les partis socialistes des autres pays une influence extraordinaire, par sa tactique, qui, bien qu’aussi loin des tentations folles de révolte anarchiste que de l’opportunisme qui perdait de vue le but final, savait pourtant se tenir dans les limites de la légalité. Ce qui imposait tant d’admiration aux socialistes étrangers, c’était ce parti socialiste, parti d’opposition, lutteur infatigable et logique, comme le voulait Marx, critique inlassable au parlement, parti d’isolement voulu et conscient dans les luttes électorales, bref, vrai combattant de la lutte de classe, et en théorie et en pratique.
Pas de politique d’alliances, pas d’appui à un ministère comme en France, même pas de collaboration politique avec des éléments ouvriers indéterminés comme en Angleterre, mais la logique de fer des déductions marxistes appliquées à l’action du parti. En réalité, cet étrange mélange de bonheur et de malheur pour la social-démocratie allemande s’explique par ce fait qu’elle agissait dans un pays semi-absolutiste, sans parlementarisme, sans responsabilité ministérielle, sans opinion publique, et par dessus le marché comme minorité, en d’autres termes « bon gré mal gré » préservée des dangers du ministérialisme ou d’une participation, sous quelque forme que ce soit, à un gouvernement quelconque : voilà une situation qui lui permettait de faire à son aise des déclarations socialistes au parlement et de se donner ainsi comme la gardienne du trésor marxiste.

3°) Parce que les succès évidents dont la social-démocratie allemande pouvait se vanter, n’étaient pas le moins du monde possibles dans un autre pays. Elle qui a eu la bonne chance d’avoir plus tôt que les partis socialistes des autres pays, un système électoral favorable et d’avoir ainsi devancé tous les autres partis socialistes dans la lutte parlementaire et légale, devait servir à tous de modèle. Les grandes et fréquentes victoires électorales, par conséquent l’augmentation du nombre des députés socialistes au Reichstag, exercèrent une influence magique. Le chiffre des voix recueilli par le parti étant bien supérieur à celui recueilli par les partis socialistes réunis du monde entier, devait enchanter les socialistes étrangers comme une légende d’utopie, en les déterminant ainsi à renoncer peu à peu aux allures révolutionnaires et à l’idéalisme fervent, pour s’adonner à une action pratique qui, à leurs yeux, n’était que l’action électorale. Jusqu’à la fin de 1870, les députés socialistes allemands sont les seuls dans tout le monde qui ont recueilli des voix socialistes, et même en 1878, dans le chiffre total de 438.231 voix socialistes de tous les pays, le parti socialiste allemand figurait pour 437.158.

4°) Parce que l’épaisseur et la solidité, non réalisées ailleurs, d’une organisation unitaire quoique ramifiée dans toute l’Allemagne, avec son brillant décor bureaucratique et sa discipline volontaire, qui semblait avoir donné au parti une grande puissance, complètement inconnue aux autres partis, inspirait partout une admiration mêlée d’un profond respect.

5°) Parce que les qualité admirables que possédait la classe ouvrière allemande, grâce à son organisation exemplaire, la rendaient indispensable en beaucoup de questions, lui assurant ainsi une hégémonie, au point de vue de l’organisation, sur les autres classes ouvrières. Elle possédait avant tout la qualité la plus admirable parmi toutes : l’esprit de sacrifice financier. Certes, la social-démocratie allemande a prêté toujours son concours aux partis socialistes étrangers, et beaucoup plus qu’elle n’en pouvait recevoir d’eux. Combien ridicule apparaît la modique somme de 50 lires votée par le groupe socialiste parlementaire italien, comme subside aux grévistes allemands du bassin minier de la Ruhr, à côté du fort subside accordé par le parti socialiste allemand au journal socialiste français L’Humanité, et à côté des sommes énormes données pour la révolution russe ! La supériorité du parti socialiste allemand se manifestait, non seulement dans les questions d’argent, mais aussi et plus encore dans les congrès internationaux et dans sa manière d’établir des rapports internationaux, en somme partout où il est besoin non seulement de supériorité financière, mais aussi de supériorité bureaucratique, d’exactitude scrupuleuse et de discipline. Tandis que les français ne sont pas capables d’organiser un congrès et les anglais de diriger un secrétariat central, les organisations ouvrières allemandes peuvent servir de modèle dans l’art d’organiser des Congrès et de s’acquitter de leurs devoirs internationaux. Ce sont ces qualités nécessaires, techniques surtout, qui nous donnent la clef du rôle dirigeant des allemands dans le domaine syndical.

6°) Parce que l’histoire même a voulu que la social-démocratie allemande jouât le rôle de directeur dans le mouvement socialiste international. La victoire des allemands en 1870-71, qui a eu une importance décisive sur les destinées de l’Internationale, n’était, au fond, qu’une victoire de l’organisation sur la désorganisation. Quoi d’étonnant, alors, que le socialisme du pays victorieux ait pris cette leçon de l’histoire pour .exemple ? C’est ainsi que l’esprit de l’organisation forte, de la centralisation de l’Empire allemand, qui, pendant 30 ans, aspira à l’unification de ses petits Etats anémiques, fut transplanté dans l’Allemagne ouvrière, qui espérait pouvoir, par la concentration de ses propres forces, vaincre la concentration des forces ennemies, l’Etat. Le parti socialiste allemand devint, comme l’a très bien dit un observateur portugais, un parti de gouvernement, c’est-à-dire un parti qui, organisé comme un gouvernement en miniature, crût pouvoir prendre le gouvernement en bloc. Cette méthode sembla bonne et les autres partis socialistes l’adoptèrent sans hésitation.

(1) Extrait d’un prochain volume qui doit paraître en français sur Le Socialisme Allemand. [qui ne verra pas le jour]

Mouvement socialiste, n°225, novembre 1910, pp. 241-251.

Robert Michels – Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens (1911)