Archiv der Kategorie 'Kuriositäten-Kabinett'

Mon droit, Barka !

Mon droit, Barka ! Barka est un mot d’origine arabe, rapporté par les bataillonnaires et qui, employé assez couramment maintenant en argot, signifie C’est tout ! d’une facon assez vigoureusement péremptoire. (Delarue/Giraud, Les tatouages du « milieu », 1950, p. 33.)

(À la base du cou, le classique « Pointillé à Deibler », formé de petites étoiles…)

(Lucien-Hector Jonas : Un joyeux tatoué, 16 juillet 1915 – Source)

Mêmes inscriptions (Barka, M.A.V.), même poignard traversant le nez…

L’Humanité du 5 novembre 1915 relate les tribulations alcoolisées de [Auguste-] Ferdinand Lamotte, soldat de deuxième classe au 23e colonial, qui portait, tatouée sur le front, cette devise évoquant l’acte individuel, la vengeance justifiée, accomplie ou à accomplir (serait-ce, là encore, le même homme ?).

On rapporte également que, dans les prisons tunisiennes, Gustave Champale (1898-1951), mutin de la Mer Noire, s’était fait tatouer sur le front ces deux lignes : « Mon droit, pas plus », « Mon droit barca » (Maitron) ; et que, emprisonnés à Clairvaux, certains de ses camarades se firent tatouer (« dans leurs instants de désœuvrement » !), au même endroit du visage, l’inscription : « Marin de la Mer Noire » et au-dessous : « Mon droit » – « Barca » (L’Humanité du 6.01.1922).

Un libertaire ardennais : Gabriel Gobron (1895-1941)

Notice du Maitron

Gabriel Gobron [Mairie de Bayonville sur Mad]


(Notre Temps, 11 mai 1934)

« Frère Gago »

Gabriel Gobron – La Brière allemande (Une journée à Worpswede)

La Brière allemande

A Scharrelmann et à Hausmann, en témoignage d’amitié.

Georg von der Vring, l’auteur de Soldat Suhren, d’Adrian Dehls, de Camp Lafayette, m’avait dit avant mon départ : « Vous ne pouvez pas aller à Brême, sans visiter Worpswede… Augustiny vous donnera tous les renseignements… »

Pour l’amour de Georg von der Vring, j’étais décidé à aller à Worpswerde. Je savais que l’auteur avait vu le jour à Brake, dans la région ; que la famille Dehls avait réellement vécu à Blumenthal ; que Vring avait été maître d’école à Jever et que le Soldat Suhren avait été encaserné à Oldenbourg. Enfin, je comptais trouver à Worpswede, Martha Vogeler parmi la colonie d’écrivains et d’artistes qui y vivent dans le Moorland et des amis de Vring comme Regler. Je n’avais pensé ni à Scharrelmann, ni à Manfred Hausmann, ni à Sarnetzki, directeur littéraire de la Koelnische Zeitung, auprès desquels je trouvai les écrivains les plus exquis qu’un Français puisse souhaiter en Allemagne.

Et, renseigné par Augustiny, le lecteur des éditions Carl Schünemann à Brême, je m’acheminai un beau matin vers le Moorland, vers la Brière allemande. Pour moi, c’était une façon d’obéir à l’amitié que j’ai pour Georg von der Vring. Il me semblait que j’allais vivre un peu dans l’ambiance du Soldat Suhren, et, plus encore, me trouver happé par le drame psychologique intense qui mâche lentement l’enfance de gamin de pêcheurs d’Adrian Dehls, sous un ciel gris comme le mystère. En somme, kurz und gut (puisque nous voilà en Allemagne), j’accomplissais une dévotion littéraire, tout comme celle que j’avais faite, trois ans auparavant, en descendant dans la crypte de Weimar toucher les cercueils où sont raidis dans la mort Goethe et Schiller.

Je fus bien récompensé, car la Brière allemande m’apparut dans sa désolation splendide. Jamais terre plus pauvre ne fut plus belle, ne fut plus pittoresque. Je retrouvais là un peu des rièzes de l’Ardenne, de ces marécages peuplés de légendes et de fluides qui susurrent sur les flûtes du mystère. C’est le Moorland, au nord de Brème, avec ses canaux, ses terrains « dansants », ses sentiers perfides, ses vases traîtresses où l’on s’enlise, mais un Moorland noir comme la suie par suite de la décomposition des plantes aquatiques, et sur lequel est posé un mince suaire de sable fin comme de la poudre. Ajoutez de-ci, de-là des blocs erratiques, dont quelques-uns servent de monuments funéraires, quelques arbres rabougris et tourmentés qui tordent leurs branches comme des noyés tordent leurs bras, et vous aurez une idée de cette contrée grise où les frontières entre les éléments sont si indécises…

Le cimetière de Worpswede au milieu du Moorland ajoute au tragique de la région. Surtout avec ses vieilles tombes, ses morts dont les yeux doivent être remplis de sable, et le monument de Paula Becker élevé à la mémoire de son enfant mort à douze ans. Sarnetzki m’avait dit : « Il faudra, dès que nous aurons déjeuné, aller voir ça… J’ai rarement vu un monument aussi poignant… Ma femme en a été littéralement bouleversée la première fois qu’elle le vit… Pour moi, il m’émeut toujours…

Imaginez, patiné par le temps, un corps de femme nu et allongé, la tête relevée pour contempler tristement un enfant assis sur ses cuisses, et ces mots qui résument le drame : « Et pourtant, ce fut ainsi… » Autour, tout autour, de petites tombes de poudre de sable, des blocs erratiques, des marais, des tourbières, des arbres trop en bois, des grisailles, des brumes, des fumées, des légendes, des rêves, des mystères. « Et pourtant, ce fut ainsi… »

De la colline — oh ! 40 mètres — on aperçoit le Teufelsmoor, la Brière du Diable, l’une des régions où la confusion des éléments a fait palpiter et frémir un monde incroyable et fantastique, avec sa flore et sa faune toutes particulières. Quelques pauvres cahutes aux toits – de chaume, quelques moulins aux ailes noires et sinistres des arbres atroces, ce sont les seuls profils que l’on aperçoit dans ce monde où tout glisse, où tout coule, où tout rampe vers les bas-fonds, là où fermente le gaz des marais, là où des formes molles, flasques et décolorées, remuent dans des rêves froids. Ici la matière se charge de vie dans les eaux stagnantes et nauséeuses, et commence à bouger en des songes de têtards et de salamandres. On a froid aux os, rien que d’y penser.

La colonie littéraire et artistique de Worpswede a son histoire. Une histoire dramatique. Car les amants passionnés du Moorland n’ont pas l’âme d’un marchand de bouchons. Que d’existences tourmentées se sont passées dans ces paysages de poudre et d’eau ! Pauvre Paula Becker, dont la vie fut tranchée brutalement sans avoir pu cueillir un seul fruit de tout un printemps et de tout un été d’art ! Pauvre Martha Vogeler ! Pauvres écrivains et pauvres artistes de Worpswede dont Maria Rilke a chanté le chant funèbre, c’est à peine si la nature permet ici que quelques fleurettes scrofuleuses poussent un instant dans la poudre des tombes. Il faut que tout ici devienne sable, vase, eau, rien. Mais ce rien, sous une houppelande de soleil ou sous un manteau de brume, devient splendeur et mystère, un infini ou s’enfonce et se perd la pensée, la rêverie….

La Brière allemande avec son Teufelsmoor m’a fait vivre en un seul jour des mois entiers. Je ne pourrai jamais arriver à croire que je n’ai passé là qu’un seul jour.

Et le souvenir même me fait mal à l’âme. Il y a des choses morbides par là. Comment Paula Becker a t-elle pu se peindre toute nue, alors que sa grossesse était avancée et que son ventre pointait douloureusement et atrocement ? Comment a-t-elle pu se peindre ainsi ? Quelle monstruosité dans un monde où tout n’est que fluides, que cette animalité exorbitante ! Mais la terre, à présent, digère l’enfant, digère la mère, digère tout. L’horrible chose ! Sur tant d’amour, plus rien que le gaz des marais qui vient roter sur l’eau glauque…

Gabriel GOBRON.

Les Primaires, avril 1930, p. 181-184.

Duel au soleil

Un duel à l’épieu

On a apposé, ces jours derniers, une plaque commémorative sur la maison de la rue Saint-Louis-en-l’Ile, où vécut durant de longues années et où mourut Henry Bauër.

A cette occasion, on a rappelé le grand journaliste et le vigoureux critique dramatique qu’il fut et qui, contre Sarcey, défendit avec courage les droits du théâtre contemporain ; on a également évoqué ses luttes politiques, sa participation à la Commune, sa condamnation par un conseil de guerre de Versailles et son envoi au bagne.

Mais nul n’a rappelé le singulier duel qu’il eut à la Nouvelle-Calédonie et qui — oh ! les tragédies de la proscription ! — le mit aux prises avec l’un de ses coreligionnaires. Voici cette curieuse histoire :

A la presqu’île Ducos, où avait été fixée sa résidence, Bauër avait pour voisin un blanquiste fervent nommé Charbonnaud, et ouvrier menuisier de son métier. Les deux condamnés de l’insurrection parisienne fraternisèrent aussitôt. Après s’être construit un petit atelier, Charbonnaud entreprit de monter la cabane de Bauër : ce fut l’affaire de quelques jours et bientôt, au sommet de la case achevée, flotta le petit drapeau traditionnel. Puis, conformément à la coutume, on arrosa l’édifice.

En buvant, on discuta ; on évoqua naturellement les événements de Paris, on s’échauffa de part et d’autre et on en vint à discuter le degré de révolutionnarisme de chacun. Bauër ayant émis la prétention qu’il était peut-être plus révolutionnaire que Charbonnaud, celui-ci n’y tint plus et s’exprima en termes sévères, violents, injustes, sur les fils de la bourgeoisie qui s’étaient mêlés à la Commune et risquaient par la suite de trahir la classe ouvrière. La réponse de Bauër fut une gifle, et comme le blanquiste Charbonnaud n’était point de ceux qui, en matière de soufflets, pratiquent la théorie du Christ, il se jeta sur son contradicteur.

Au bruit de leur querelle, intervint le déporté Rousseau. C’était un ferme républicain, plus jacobin au fond que socialiste, mais surtout formaliste. « On ne se bat pas, prononça-t-il, à coups de poing, et puisque le règlement de votre discussion exige un duel et qu’ici vous n’avez à votre disposition ni épée ni pistolet, je ne vois de possible qu’un duel à la hache. »

Et les deux antagonistes de constituer leurs témoins ; Amilcar Cipriani et Caulet de Tayac pour Bauër ; Jules Renard (père de M. Edouard Renard, ancien préfet de la Seine) et Mair pour Charbonnaud. C’est Assi, l’ancien mécanicien du Creusot, membre, de la Commune pour le 11e arrondissement, qui, dans son modeste établi de forgeron, fabriqua les piques avec lesquelles s’affrontèrent les deux combattants.

Comment se déroula le duel ? Je suis probablement le seul aujourd’hui à en posséder le procès-verbal ; je le reproduis :

Presqu’île Ducos, Numbo.

Aujourd’hui, 24 décembre 1872, à cinq heures du soir, conformément aux termes du procès-verbal signé par nous dans la matinée, nous avons conduit sur le terrain désigné d’avance MM. Charbonnaud et Bauër auxquels nous avions laissé ignorer jusqu’au dernier moment l’heure et le lieu du combat.

M. Charbonnaud était arrivé le premier sur le terrain avec ses témoins, et quand M. Bauër y est arrivé un instant après avec les siens, un incident imprévu s’est produit. M. Charbonnaud, auquel ses témoins venaient de donner lecture du procès-verbal, a demandé qu’une modification fût apportée au premier paragraphe et que les paroles blessantes échangées entre M. Bauër et lui y fussent relatées in extenso. Cette demande, transmise par les témoins de M. Charbonnaud, a été discutée par les signataires des présentes, et d’accord tous quatre, ils ont décidé qu’il n’y avait aucune modification à apporter au procès-verbal.

L’incident clos, les deux adversaires ont été placés en face l’un de l’autre, et au signal donné par les témoins, le combat a commencé.

Après trois passes échangées, M. Charbonnaud a été atteint à la gorge d’un coup de pointe qui a porté de bas en haut. Au même instant, M. Charbonnaud a saisi le poignet droit de son adversaire, lequel, en faisant effort pour se dégager, tomba à la renverse en même temps que son arme lui échappait de la main. M. Charbonnaud, animé par le combat et ignorant les règles du duel, allait se précipiter sur M. Bauër, quand il fut retenu par ses témoins.

M. Bauër s’étant relevé et ayant ressaisi son arme, le combat recommença sur un second signal des témoins, et après quelques passes, M. Charbonnaud a été une seconde fois atteint d’un coup de pointe qui a porté dans l’articulation placée entre le pouce et l’index de la main droite.

Les témoins ont alors fait cesser le combat et ont déclaré l’honneur satisfait.

Nous, témoins du combat, attestons sur l’honneur la vérité de ce qui précède et déclarons que sur le terrain la conduite de MM. Charbonnaud et Bauër a été celle d’hommes d’honneur.

En foi de quoi, nous avons signé sur double copie le présent procès-verbal.

A. Cipriani,Jules Renard, Caulet de Tayac, Maib

Quelle émotion à l’idée de cette rencontre sauvage entre deux hommes, deux vaincus de la même bataille sociale, deux déportés, essayant de s’entre-tuer à deux mille lieues de la France, sur la terre ingrate du bagne !

Quoi de plus douloureux que ce duel à l’épieu ! ..

Alexandre Zévaès

L’Œuvre, 16 juillet 1934, p. 5.

Illustration : Le monde illustré, 8 février 1873, p. 88. (Nouvelle-Calédonie – L’arrivée de la « Danaé » – Les déportés au moment de leur débarquement)

Biblio.
Georges Pisier, « Les déportés de la Commune à l‘île des Pins, Nouvelle-Calédonie, 1872-1880 », Journal de la Société des Océanistes, 1971, n°31, p. 103-140.

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