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Jean-Claude Michéa – A propos d’un livre de Jacques Rancière

Le point de départ du texte [La haine de la démocratie de Jacques Rancière] est une mise en question radicale des thèses défendues par Jean-Claude Milner dans son remarquable essai Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (Verdier, 2003). Contre la prétention de Milner à mettre en évidence « la loi d’illimitation propre à la société moderne » (p. 16), Rancière objecte qu’une telle analyse conduirait à transformer la société capitaliste contemporaine en une « configuration anthropologique homogène ». Or, selon lui, il y a lieu, au contraire, de distinguer deux figures de l’illimitation, impossibles à superposer où à déduire l’une de l’autre. Nous aurions ainsi, d’un côté, un mauvais infini – celui de l’accumulation capitaliste au sens étroit du terme – et de l’autre un bon infini – celui de l’évolution des mœurs et des formes contemporaines de la consommation et du divertissement. Derrière la critique radicale du mode de vie capitaliste et de son individualisme narcissique (telle qu’on la rencontre par exemple, note Rancière, dans les analyses de Daniel Bell et de Christopher Lasch), il conviendrait donc d’entendre un tout autre discours : celui de la haine de la démocratie.
Pour étayer cette dialectique à l’allure proudhonienne (le capitalisme aurait ses bons et ses mauvais côtés), Rancière utilise un argument unique mais essentiel. D’après lui, les traits fondamentaux de cette dénonciation prétendument « moderne » de la société de consommation seraient, en réalité, déjà intégralement présents dans la célèbre critique de la démocratie athénienne formulée par Platon au livre VIII de la République : « Rien ne manque – écrit ainsi Rancière – à la recension des maux que nous vaut, à l’aube du troisième millénaire, le triomphe de l’égalité démocratique : règne du bazar et de sa marchandise bigarrée, égalité du maître et de l’élève, démission de l’autorité, culte de la jeunesse, parité hommes-femmes, droits des minorités, des enfants et des animaux. La longue déploration des méfaits de l’individualisme de masse à l’heure des grandes surfaces et de la téléphonie mobile ne fait qu’ajouter quelques accessoires modernes à la fable platonicienne de l’indomptable âne démocratique » (p. 42) (1). La conclusion semble alors s’imposer d’elle même. Si, d’une part, le capitalisme n’existait pas encore à Athènes (on l’accordera sans difficulté), et si Platon était bien un adversaire farouche de la démocratie (on l’accordera également), comment ne pas en déduire, en effet, que la critique « des grandes surfaces et de la téléphonie mobile » procède avant tout, sous couvert d’anticapitalisme, d’une haine de la démocratie ? Cet argument appelle, toutefois, deux remarques.
La première est purement formelle, et concerne les limites de l’usage comparatif des textes anciens. En appliquant la méthode de Rancière, on pourrait démontrer tout aussi bien que la critique écologiste de la civilisation de l’automobile (et de l’urbanisme délirant qui en est la conséquence) n’a strictement rien à voir avec celle du capitalisme moderne puisque Juvénal dénonçait déjà, dans ses Satires, les problèmes insolubles de la circulation à Rome (2). La seconde remarque est philosophique et porte sur l’interprétation de la politique platonicienne proposée par Rancière. Ce dernier omet, en effet, deux points importants. D’une part, la critique de la Cité démocratique opérée par Platon ne reçoit tout son sens que si on la replace dans la théorie de la décadence de la Cité idéale dont elle ne représente qu’une étape (après celles de la timocratie et de l’oligarchie, et avant celle de la tyrannie). D’autre part, et c’est beaucoup plus important, le principe de cette dialectique descendante est précisément le rôle croissant que la logique marchande est progressivement amenée à jouer dans l’histoire cyclique du monde, logique dont Platon avait parfaitement compris l’essence (dans l’échange marchand – écrit-il au livre II de la République – chacun cherche avant tout à « satisfaire son intérêt »). Le fait que le capitalisme – comme projet idéologique de fonder la société sur la généralisation de la logique marchande – soit effectivement inconcevable avant l’apparition, au XVIIIe siècle, de l’économie politique (comme de l’idéal de la science newtonienne) ne signifie évidemment pas que les rapports marchands n’étaient pas présents dès la plus haute antiquité ; ni, par conséquent, qu’il était impossible d’en saisir, dès cette époque, certaines des implications anthropologiques fondamentales. De fait, c’est d’abord dans une telle critique de l’échange marchand, et du désir connexe de richesse, qu’il faut rechercher les sources premières de cette condamnation de la pleonexia (la volonté de posséder toujours plus) qui est au centre de la philosophie politique platonicienne (3). Ce n’est que dans un second temps que l’« homme aux désirs illimités » va pouvoir trouver dans la Cité démocratique une forme particulièrement appropriée à son essence (mais c’est le tyran, rappelons-le – et non le démos – qui représente pour Platon la figure ultime de l’homme « pléonectique »). Autrement dit, et contrairement à Rancière, Platon se gardait bien d’oublier, dans ses analyses politiques, que l’Agora n’était pas seulement le lieu où se tenait l’assemblée du Peuple. Comme chacun sait, c’était tout autant, pour les Athéniens, la place du Marché. Certes, la critique platonicienne de la démocratie marchande est d’abord celle d’un aristocrate hostile aux classes populaires, et qui tient le demos pour le dépositaire privilégié (mais non exclusif) de la pléonexie marchande. Il serait parfaitement absurde, de ce point de vue, d’enrôler Platon sous la bannière d’un quelconque socialisme (on sait que de telles tentatives ont eu lieu, notamment au XIXe siècle). Mais il n’y a rien d’étonnant, non plus, dans le fait que cette critique aristocratique de la logique marchande ait permis à Platon de décrire correctement certaines conséquences humaines déjà perceptibles à l’époque, du désir illimité d’accumuler des richesses et de la poursuite de l’intérêt égoïste (et ceci vaudrait tout autant, bien sûr, pour l’analyse aristotélicienne de la chrématistique, que Marx admirait tout particulièrement).
Faute d’avoir compris (ou voulu comprendre) cette nature complexe de la position platonicienne (indissolublement antipopulaire et antimarchande), Rancière se rend dès lors très difficile la tâche de penser le libéralisme dans son unité dialectique effective. C’est, sans doute, la raison pour laquelle il se trouve inévitablement conduit à reprendre à son compte (sous une forme, il est vrai, beaucoup plus séduisante) la vieille rengaine des libéraux modernes selon laquelle toute critique radicale du mode de vie capitaliste (« des grandes surfaces et de la téléphonie mobile ») serait secrètement animée par une haine profonde de la démocratie, et l’aspiration à un monde élitiste, voire totalitaire. […]

1) Comme Rancière le sait parfaitement, la critique de l’égoïsme libéral et de l’atomisation de la société était au cœur des premières révoltes socialistes. Pour contourner cet obstacle, c’est-à-dire pour rester sur des positions de gauche, il est donc conduit à présenter le socialisme originel comme un simple relais parmi d’autres de la politique contre-révolutionnaire. La critique de l’individualisme libéral – écrit-il ainsi – a été « initiée par les théoriciens de la contre-révolution au lendemain de la Révolution française » et « relayée par les socialistes utopiques dans la première moitié du XIXe siècle » (p. 21). Un peu plus loin, enfourchant le cheval ailé de Nicolas Baverez, Rancière va même jusqu’à reconnaître dans une telle critique « la dénonciation très française de la révolution individualiste déchirant le corps social » (p. 22). Ce qui n’est pas très gentil pour Marx.

2) On trouvera un exemple particulièrement sympathique et distrayant de ce vieux procédé rhétorique dans le dernier ouvrage de Lucien Jerphagnon (Laudator temporis acti : c’était mieux avant, Taillandier, 2007), ouvrage destiné à montrer au grand public que les déplorations à l’endroit du monde tel qu’il devient sont une constante de la psychologie humaine. Il convient de relever ici l’étonnante schizophrénie idéologique des spin doctors du progressisme. D’un côté, en effet, ils exhortent inlassablement les classes populaires à adapter leurs mentalités « archaïques » à un monde supposé en changement perpétuel (où « jamais on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve »). Mais de l’autre, chaque fois qu’ils doivent affronter la moindre critique précise sur tel ou tel point du développement capitaliste (le climat se réchauffe, l’égoïsme progresse, la délinquance augmente, la publicité devient de plus en plus envahissante, etc.), ils reprennent la posture du sage traditionnel et répondent avec un sourire indulgent, qu’il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, que les choses ont toujours été identiques à elles-mêmes et que toutes ces critiques sont infondées puisque aussi vieilles, en somme, que l’humanité elle-même. C’est ce qu’Orwell appelait, dans 1984, la double pensée.

3) Dans l’œuvre de Platon, la figure qui incarne de façon emblématique l’homme de la pléonexie est celle de Gygès, celui que son invisibilité rend précisément capable de satisfaire ses désirs illimités. Le choix de Platon (qui détourne là un mythe d’Hérodote) n’a évidemment rien d’innocent. Gygès, en effet, était l’ancêtre supposé de ce roi légendaire de Lydie que toute la tradition grecque s’accordait à considérer comme l’inventeur de la monnaie. C’est là un détail qui ne cadre pas très bien avec la thèse de Rancière selon laquelle la dénonciation platonicienne de la pléonexie aurait d’abord à voir avec la critique des règles démocratiques. Je persiste, en effet, à penser que l’invention de la monnaie a plus à voir avec l’échange économique qu’avec le pouvoir du demos.

(Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats, 2007, pp. 120-127)

« La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès » (Jean-Claude Michéa)


France Culture, 6 octobre 2011.

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Conférence de Jean-Claude Michéa, prononcée à Montpellier, le 9 décembre 2001.

Michéa : « Jamais les nuisances du système capitaliste n’ont été aussi claires. » Et pourtant le philosophe montpelliérain s’étonne, comme Georges Orwell en 1937, que le socialisme perde « du terrain là où précisément il devrait en gagner ». Pour comprendre comment on en est arrivé là, il est revenu, lors d’une conférence qui a fait salle comble le 9 décembre dernier à Montpellier, aux trois critiques formulées par le socialisme dans la première moitié du XIXe siècle. Et dans son dernier livre, Le complexe d’Orphée il explique comment la gauche a « abandonné l’ambition d’une société décente qui était celle des premiers socialistes ».

Voir la transcription partielle en trois articles sur montpellier-journal.fr :

Michéa : « Jamais les nuisances du système capitaliste n’ont été aussi claires » (1/3)

L’endettement de la France en 1848 vu par Karl Marx (2/3)

Michéa : « Arriver à reconstruire un front commun entre les gens ordinaires » (3/3)

1ère partie

2ème partie

3ème partie

(via)

Jérôme Anciberro – Idéologie : la gauche sur la sellette (Michéa/Le Goff)

Idéologie : la gauche sur la sellette

La campagne des primaires socialistes a redonné des espoirs à une gauche qui se sent revivre. Mais celle-ci continue d’essuyer des critiques de fond, en particulier de la part d’intellectuels engagés qui remettent en cause certains de ses présupposés historiques. C’est le cas du philosophe Jean-Claude Michéa ou du sociologue Jean-Pierre Le Goff.

Un vrai succès. Les commentaires sont quasi unanimes : les débats qui ont ponctué la primaire socialiste ont intéressé les Français. Des arguments et des idées ont été échangés ; les différents candidats ont su marquer, parfois fermement, leurs différences sans pour autant se déchirer. Viril, mais correct, dirait-on au rugby. Une dynamique a été lancée.

En route, donc, vers de nouvelles aventures. En attendant, quelques mauvais coucheurs continuent de maugréer ou de rigoler doucement et cassent un peu l’ambiance. Parmi eux, des intellectuels comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui vient de publier Le Complexe d’Orphée (Climats), ou le sociologue Jean-Pierre Le Goff, avec La Gauche à l’épreuve, 1968-2011 (Tempus).

PARALYSIE

Membre du PCF dans les années 1970, Jean-Claude Michéa se revendique volontiers du socialisme, mais au sens qu’avait ce mot au XIXe siècle sous la plume d’un Proudhon ou d’un Pierre Leroux. Jean-Pierre Le Goff, qui est passé par la militance gauchiste, s’inscrit quant à lui dans une tradition républicaine plus classique.

En dépit de cet ancrage politique et philosophique, une bonne partie, voire l’essentiel, de l’argumentaire critique proposé par ces auteurs semble aujourd’hui remettre en cause des notions généralement considérées comme structurant l’identité de la gauche, tels que le progrès, la modernité, voire l’émancipation individuelle…

Cela peut agacer, voire inquiéter. La tentation est grande de les classer définitivement dans la catégorie des « réacs ». C’est d’ailleurs ce que font sans état d’âme certains de leurs lecteurs de gauche.

Le dernier livre de Jean-Claude Michéa a ainsi eu droit récemment à une exécution en règle dans les colonnes du Monde [1] par le sociologue Luc Boltanski, lequel n’a pas hésité à évoquer le pétainisme pour mieux dénoncer les risques d’une pensée qu’il juge par ailleurs simpliste.

Chacun à sa manière – Michéa manie avec brio l’ironie et le sarcasme, Le Goff a le ton bien plus grave – ces deux auteurs revendiquent le droit de « penser là où ça fait mal ». Contemplant le champ de ruines idéologique dans lequel se meut la gauche et son incapacité à proposer une alternative crédible à la violence libérale dominante, ils s’attachent à analyser les mécanismes qui ont conduit à cette paralysie théorique et politique.

COMMON DECENCY

Pour Jean-Claude Michéa, qui s’inspire entre autres des analyses de l’écrivain George Orwell (1903-1950), une des causes de cette dé­composition tiendrait à ce qu’il appelle la « religion du progrès » :

« Le tabou fondateur de toute pensée de gauche (très différente de l’ancien socialisme ouvrier et populaire, dont les rapports au monde pré­capitaliste – ou même à l’univers familial – étaient autrement plus dialectiques) est donc bien cette interdiction religieuse de regarder en ar­rière ou, a fortiori, d’accorder le moindre intérêt à la recherche du temps perdu et à l’expérience historique des civilisations antérieures. Interdiction qui suffit amplement à expliquer, au passage, que la pente idéologique naturelle des mouvements de gauche et d’extrême gauche […] ne puisse être, partout et toujours, que la surenchère mimétique et la fuite en avant. »

La gauche souffrirait du « complexe d’Orphée ». On connaît l’histoire de ce personnage de la mythologie grecque : ayant perdu sa femme Eurydice, mordue par un serpent, il descend chez les morts pour aller la rechercher, et amadoue grâce à son talent musical Hadès, le dieu des enfers. Celui-ci l’autorise à repartir avec sa femme, mais à une condition : ne pas se retourner vers l’objet de son amour avant de se retrouver sous la lumière du soleil.

Malheureusement, Orphée se retourne trop tôt et Eurydice retourne au pays des ombres. Ne pas se retourner, aller de l’avant de peur de perdre l’essentiel : telle serait donc l’attitude fondamentale de la gauche moderne. Quitte à ne plus trop savoir ce qu’est cet « essentiel » qu’on prétend préserver et à se couper d’un certain sens commun populaire, ce que George Orwell appelait la common decency, c’est-à-dire cette capacité à sentir « ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ».

C’est ainsi que l’on peut désormais, comme Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy, adhérer au parti socialiste tout en prêchant les vertus de la mondialisation libérale. Celle-ci pose encore quelques problèmes ? Soit. Mais le mieux est forcément à venir. Autant, donc, accélérer sa venue en s’inscrivant dans le mouvement, en « rattrapant notre retard », quitte à aménager un peu les choses en les régulant.

CAMP DU BIEN

Petit à petit, l’idée de modernisation se substitue à celle, jugée ringarde ou dangereuse, d’émancipation sociale. Y compris, d’ail­leurs, pour une bonne partie de la gauche dite radicale, prompte à dénoncer les ravages du capitalisme financier, mais en première ligne dans la promotion d’une modernité culturelle dégagée de tout archaïsme moral.

Car libéralisme économique et libéralisme culturel sont pour Michéa les deux faces d’une même médaille : en prônant l’innovation permanente et la libération des anciens « carcans » et « préjugés » familiaux, locaux, culturels ou religieux, la gauche culturelle prépare le terrain aux marchands, qui se retrouvent enfin face à une masse d’individus livrés à des désirs qu’ils ne savent plus maîtriser mais que la grande machine libérale sait parfaitement renouveler et manipuler.

Autre cause de la paralysie théorique et pratique de la gauche, cette fois mise en avant par Jean-Pierre Le Goff : son moralisme paradoxal et la conviction d’incarner le camp du Bien, ce qui ne va pourtant pas de soi, même si la droite sarkozyenne a tout fait ces dernières années pour réussir à incarner le Mal aux yeux du « peuple de gauche ». Or, affirme Jean-Pierre Le Goff, « pas plus que le peuple, la morale n’est la propriété d’un camp. » En témoigne l’affaire DSK et ses suites.

« L’invocation du populisme, le rejet de l’égalitarisme et de la démagogie ne peuvent servir à masquer le fossé existant : pour l’immense majorité des citoyens ordinaires, les sommes étalées et le mode de vie d’une partie des élites concernées sont tout simplement inimaginables. […] « Ils se croient tout permis ». Cette réflexion partagée par de nombreux citoyens témoigne d’un sens commun que le spectacle médiatique avait tendance à faire oublier. »

CONFUSION

Petit à petit, en dépits des slogans et des formules électorales, le clivage droite/gauche a fini par s’estomper. « Dans le même temps où elle opérait un tournant économique libéral non assumé dans les années 1980, le foyer de la critique se déplaçait de la question sociale vers celle des mœurs, de l’éducation, de la culture « bourgeoise » et de leurs oripeaux.

La gauche s’est ainsi propulsée à l’avant-garde d’une révolution sur les plans de la culture et des mœurs avant d’être rejointe plus tardivement par une droite qui s’est voulue à son tour moderne dans tous les domaines. Il en est résulté une fracture sociale et culturelle et un débat public marqué par la confusion, tandis que le chômage de masse continuait de produire ses effets de déstructuration anthropologique et sociale. »

On le voit : s’ils ne partagent pas exactement les mêmes idées ni les mêmes passions, Jean-Claude Michéa et Jean-Pierre Le Goff posent des questions de fond auxquelles la gauche devra forcément finir par répondre un jour ou l’autre. Même si cela ne se fera pas forcément en période électorale et encore moins lors de « débats citoyens » télévisés.

Jérôme Anciberro.

La gauche à l’épreuve (1968-2011), Jean-Pierre Le Goff, Tempus, 288 p., 8,50 €

Le complexe d’Orphée – La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Jean-Claude Michéa, Climats, 368 p., 20 €

Chronique parue dans Témoignage Chrétien du 30 octobre 2011

Notes :

[1] « Michéa, c’est tout bête », Le Monde, 6 octobre 2011

Jérôme Anciberro – Pour une société décente. Le philosophe Jean-Claude Michéa part à nouveau à l’assaut de la forteresse idéologique libérale (2007)

Jean-Claude Michéa est un philosophe impitoyable. Un vrai méchant. Le genre de type énervant qui ne laisse rien passer, et avec lequel il est impossible de se payer de mots et de slogans bien pensants. Il est aujourd’hui l’un des critiques francophones du libéralisme les plus incisifs. Ce n’est pas pour autant qu’il compte parmi les références obligées du militant altermondialiste. Autant prévenir les néophytes : mentionner Michéa dans une réunion militante peut être un acte suicidaire. Il faut dire que ce grand lecteur de George Orwell, à côté de ses analyses au scalpel de l’idéologie contemporaine, s’est aussi fait une spécialité de révéler de manière redoutablement efficace les ridicules de nos petites gloires hexagonales de gauche. Sans exclusive : c’est aussi bien la Gauche social-démocrate que l’Extrême-gauche culturelle – « cette pointe la plus remuante du Spectacle moderne », écrit-il – qui en prend pour son grade. Michéa est en fait un penseur populiste, au sens non-péjoratif que ce terme pouvait encore avoir il y a quelques décennies. Il croit donc encore au peuple et à ses vertus. A sa décence. On n’est plus trop habitués, forcément.

Poursuivant dans la veine de L’impasse Adam Smith, son ouvrage publié en 2002 dans lequel il entendait démontrer « l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche », Michéa ouvre son dernier livre sur le célèbre mot de Churchill, selon lequel la démocratie serait le « le pire des régimes à l’exception de tous les autres. » Difficile, explique l’auteur, de trouver une formulation plus appropriée de l’esprit libéral. Car si ce dernier partage l’enthousiasme scientiste du progrès technique indéfini, il n’en reste pas moins fondamentalement pessimiste quant aux capacités des hommes à édifier volontairement une société ou un monde décents. L’Histoire est évidemment là pour fournir une liste quasi infinie d’exemples tous plus édifiants les uns que les autres de guerres, massacres et autres génocides attribués à la volonté de quelques de faire le bien de tous, que ce soit au nom de Dieu, du droit à la domination de la race supérieure ou de la société sans classes. Le premier de ces traumatismes serait d’ailleurs celui des guerres des religion des XVI° et XVII° siècle. Le modèle-repoussoir, celui de la guerre civile. « Plus jamais ça ! », s’est-on juré. Mais de cette vertueuse et compréhensible aspiration à la paix, on est petit à petit passé à une délégitimation systématique de tout discours faisant référence à des valeurs ou, plus précisément, à la Vertu. Qu’on ne s’y trompe pas, prévient Jean-Claude Michéa : cette délégitimation ne relève pas seulement de la lucidité et de l’expérience. Elle est peu à peu devenue une contrainte théorique forte de la pensée libérale. Plus question de faire appel aux sujets pensants, toujours susceptibles de s’exalter. La seule chose qui importe désormais, ce sont les mécanismes, supposés idéologiquement neutres, objectivables, calculables, réglables du Marché et du Droit. Laisser faire le marché, tant que personne ne nuit à autrui. Ajuster par le droit quand un problème se pose. Voilà l’alpha et l’omega de la pensée libérale. Sage programme, pensera-t-on. Sauf que, dans la mesure où l’Etat libéral doit s’interdire toute référence morale forte particulière sous peine d’être suspect d’idéologie, ces fameux ajustements vont toujours in fine dans le même sens : celui de la régularisation des pratiques litigieuses. On ne voit pas trop où pourrait être la limite. Au nom de quoi interdire la vente de ses propres organes, par exemple ? Au nom de la dignité humaine ? Comme vous y allez ! Cette fameuse dignité relève forcément d’une certaine idée de l’humain. Vous ne voudriez tout de même pas l’imposer à autrui ? D’ajustement en ajustement, on en arrive à un stade où la notion même de limite devient impensable. D’où le succès d’une nouvelle idole, succès paradoxal pour un système de pensée qui est censé les rejeter toutes : la Croissance. On l’aura compris, Jean-Claude Michéa ne croit pas une seconde à cette confortable distinction du libéralisme politico-culturel et du libéralisme économique. Les deux procèdent d’une même logique. Dans un chapitre particulièrement inquiétant, notre auteur analyse aussi les effets symboliques et psychologiques de ce déploiement de l’idéologie libérale, qui légitime sans forcément l’assumer une immaturité généralisée. A cet « empire du moinde mal » qui demande de plus en plus « à être adoré comme le meilleur des mondes » – puisque nous sommes tous sommés de nous y adapter – , Jean-Claude Michéa oppose en bon anarchiste tory ce que George Orwell appelait la common decency, un concept un peu vague, plus anthropologique que moral, qui désigne cet ensemble de vertus humaines de base dont l’absence ou le mépris conduit immanquablement à la barbarie. Les amateurs de certitudes pourront trouver cet ultime rempart un peu modeste. Mais au point où nous en sommes arrivés, cette modestie en deviendrait presque héroïque.

L’empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa, 224 p., 19 euros

(Témoignage chrétien, n°3267 – 20 sept. 2007)

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Mécaniques libérales. A propos du dernier livre de Jean-Claude Michéa

C’est dans son roman 1984 que George Orwell évoque les subtilités de la « double pensée », laquelle consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires, et croire à toutes les deux. » Pour Jean-Claude Michéa, qui publie La double pensée, retour sur la question libérale, cette idée caractérise aussi bien la nature du libéralisme tel que nous le vivons aujourd’hui, que l’état psychologique de la gauche depuis une trentaine d’années. L’idéal libéral affirme la nécessité d’une régulation non-idéologique de la société qui devrait permettre à chacun d’être libre tant qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Mais ce refus de toute référence à une quelconque idéologie ou à des valeurs – toujours susceptibles de susciter les passions publiques, donc la guerre civile – ne suffit évidemment pas à fonder une quelconque vie commune. Le seul point d’appui disponible est celui, mécanique et universel, de l’intérêt bien compris et de l’égoïsme, censés se réguler d’eux-mêmes par le « doux commerce », éventuellement soumis à quelques règles techniques (qu’on évoque volontiers en période de krach financier). Le libéralisme économique est donc la vérité du libéralisme politique et culturel.

Mais l’inverse est également vrai : les marchands ont intérêt pour écouler leur camelote à ce que les individus-consommateurs ne soient limités par aucun tabou et aient envie de tout essayer. La gauche culturelle, qu’elle soit extrême ou non, s’insère parfaitement dans cette mécanique, en « libérant » les femmes et les hommes des « archaïsmes » moraux dont ils sont prisonniers. Mais il serait trop coûteux psychologiquement de se l’avouer. C’est pourquoi cette gauche s’invente « des ennemis à sa mesure » : intégristes religieux, policiers, militaires et autres vilains néoconservateurs, qui lui permettent peu à peu d’oublier ses anciens combats anticapitalistes et le régime d’hégémonie culturelle libérale qu’elle a finalement accepté.

La Double Pensée rassemble plusieurs entretiens donnés par Jean-Claude Michéa à la suite de son essai sur L’Empire du moindre mal (Climats, 2007). On y retrouve les thèses principales de ce dernier livre, très clairement expliquées, ainsi que de nombreuses précisions et réponses à quelques objections reçues, par exemple sur la question des droits de l’homme, dont le respect est naturellement une condition indispensable « mais non-suffisante » d’une réelle émancipation. De quoi laisser pantois nombre de bonnes consciences de gauche. Au-delà du fond théorique passionnant (et exigeant) qui nous est proposé là, il faut aussi rappeler que le style grinçant de Michéa, son ironie et son sens de la formule font de la lecture de chacun de ses livres un moment particulièrement jouissif. Bien sûr, certaines de ses analyses de détail, souvent dans des notes de bas de page ou dans ses désormais fameuses « scolies », pourront paraître un peu courtes, voire injustes. Les militants du RESF présentés comme des participants naïfs à l’idéologie libérale du « nomadisme » risquent, à raison, de l’avoir un peu mauvaise… Mais il serait vraiment dommage de réduire ce livre plus que stimulant à ces (très rares) faiblesses.

Jean-Claude Michéa, La double pensée, retour sur la question libérale, Flammarion (Champs), 288 p., 9 euros.

(Témoignage Chrétien 2008)

Le nomade attalien par Jean-Claude Michéa (2010)