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Jean-Pierre Garnier – Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes. Introductions aux analyses de Makhaïski

CE QUI SURPREND LE PLUS dans les thèses de Makhaïski, c’est, outre la perspicacité de leur auteur, la date à laquelle elles furent écrites et leur extraordinaire actualité. Et il faut savoir gré à Alexandre Skirda, dans la passionnante présentation qu’il en propose, de les avoir situées dans leur contexte historique et théorique avant d’en retracer la postérité. Dès le début du siècle, en effet, Makhaïski décèle dans le socialisme « l’idéologie d’intellectuels qui tirent avantage de la position charnière qu’ils occupent au sein de la société capitaliste – par le contrôle de la production et la gestion de l’économie – ainsi que de leur monopole des connaissances pour tenter de s’ériger en nouvelle classe dominante. Cette classe ascendante de capitalistes du savoir serait limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir ses propres intérêts » (1). Les décennies qui suivirent allaient confirmer le bien-fondé de cette thèse.
De la social-démocratie allemande de Kautsky au socialisme « autogestionnaire » de Rocard en passant par le marxisme russe de Lénine et l’« eurocommunisme » de Carillo et Berlinguer, l’expérience n’a effectivement cessé de montrer sur quelle base douteuse se fondait l’essentiel de l’« anticapitalisme » de l’intelligentsia : l’« incapacité » et l’« impuissance » de la bourgeoisie à diriger correctement les affaires du pays. « N’est-il pas évident, demande Makhaïski, que les socialistes s’élèvent seulement contre les formes archaïques de domination, et non contre le pillage séculaire ? Ils n’attendent que le renouvellement de ces formes dépassées. Ils ne se soulèvent pas contre les maîtres en général mais seulement contre ceux qui ont dégénéré, qui ne sont plus capables de diriger et qui conduisent l’économie à la ruine par leur insouciance, leur inactivité et leur ignorance. » (2) En d’autres termes, ce que les intellectuels de gauche reprochent à la bourgeoisie, ce n’est pas tant d’être une classe exploiteuse que son incompétence. Eux-mêmes, en revanche, se montrent tout disposés à pallier cette défaillance, quitte à bouter les capitalistes privés hors de la scène historique et à assurer la relève pour parachever, à coups de nationalisation et de planification, la « rationalisation » de l’exploitation.
Aux yeux de Makhaïski, en effet, le socialisme professé par la caste des « mains blanches » imbues de leur compétence ne va pas dans le sens de l’émancipation des travailleurs : « Ce n’est pas la révolte des esclaves contre la société qui les dépouille, ce sont les plaintes et les plans du petit rapace, de l’intellectuel humilié mais commençant à avoir de l’assise, et qui dispute au patron le bénéfice de l’exploitation des ouvriers. » (3) Dispute qui peut tourner fort mal, au point de déboucher sur la liquidation du second par le premier. On parlera, dans ce cas, de « révolution ». Mais, pour Makhaïski, « révolutionnaires » ou « réformistes », les intellectuels socialistes, toutes tendances confondues, sont à mettre dans le même panier : celui des crabes qui luttent pour améliorer leur position de privilégiés sur le dos des ouvriers.
La révolution d’octobre allait fournir à Makhaïski l’occasion de voir prendre corps « sur le terrain » ses pires appréhensions. À la différence des « marxistes » en tous genres et de leurs frères ennemis, les « goulaguistes », ex-« marxistes » reconvertis dans la défense de l’« Occident », il ne se laisse pas abuser par les étiquettes « populaires », « ouvrières » ou « prolétariennes » accolées aux institutions du nouveau régime mis en place par les bolcheviks. Pour lui, ce ne sont évidemment pas les masses qui sont allées gouverner l’État mais les élites petites-bourgeoises qui, sitôt les anciens dirigeants évincés, se sont empressées d’user du pouvoir gouvernemental contre ceux qui les avaient aidées, les armes à la main, à le conquérir, pour instaurer la « discipline révolutionnaire de travail » dans les fabriques, « réprimer les révoltes des crève-la-faim et écraser impitoyablement les troubles suscités par les ouvriers et les chômeurs » (4). C’est dire si ces « dictatures du prolétariat » qui se muent en dictatures sur le prolétariat, métamorphoses dans lesquelles les experts ès luttes de classes aiment à discerner des « ruses de l’histoire », apparaissent au contraire à Makhaïski comme le fruit logique de leur nature de classe, à condition de s’entendre sur le sens des mots. « Faire la révolution », c’est la diriger, et non servir seulement de chair à canon lors de la prise du pouvoir par la violence. « Construire le socialisme », c’est orienter, organiser et contrôler le développement de la nouvelle société, et non servir seulement de « chair à usine ». Or, à chaque fois que les intellectuels en lutte contre le capitalisme ont, selon l’expression consacrée, « rejoint les rangs du prolétariat », ce fut à une condition : marcher en tête. Ce qui les place naturellement en bonne position lorsque le « parti d’avant-garde » devient État.
À tous ceux qui s’étaient longuement demandé s’il fallait ou non « désespérer Billancourt » avant de changer de discours pour rassurer Passy, Makhaïski répondit par avance en des termes qui n’ont rien perdu de leur pertinence. « Partout les socialistes s’efforcent de suggérer aux ouvriers que leurs seuls exploiteurs, leurs seuls oppresseurs, ne sont que les détenteurs du capital, les propriétaires des moyens de production. Pourtant, dans tous les pays et États, il existe une immense classe de gens qui ne possèdent ni capital marchand ni capital industriel et, malgré tout, vivent comme de vrais maîtres. C’est la classe des gens instruits, la classe de l’intelligentsia. » (5) Ce dont le « travailleur intellectuel » dispose, en effet, et qu’il cherche à faire fructifier au mieux de ses intérêts, c’est ce que Pierre Bourdieu appelle le « capital culturel » (6), capital de connaissances qu’il a acquises grâce au travail des ouvriers, comme le capitaliste son usine. Car « pendant qu’il étudiait à l’université, et voyageait pour la “pratique” à l’étranger, les ouvriers, eux, se démenaient à l’usine, produisant les moyens de son enseignement, de sa formation. […] Il vend aux capitalistes son savoir-faire pour extraire le mieux possible la sueur et le sang des ouvriers. Il vend le diplôme qu’il a acquis de leur exploitation » (7) ; à moins qu’il ne préfère prendre place dans la cohorte des « agents mercenarisés par l’État » (8).
Et quand des « travailleurs intellectuels » se rallient à la « cause du prolétariat » parce qu’ils jugent insuffisamment rétribuée ou reconnue la qualité des services rendus à la classe dirigeante du moment, c’est encore leur intellect qu’ils mobilisent pour masquer leurs plans et leurs calculs de « classe dirigeante potentielle, de futur propriétaire des biens pillés au cours des siècles. Ce n’est pas pour rien que l’intelligentsia a en main toutes les connaissances et sciences » (9). Parmi les sciences « socialistes » élaborées pour tromper le prolétariat, il en est une qui s’attire tout particulièrement les foudres de Makhaïski : le marxisme.
Selon Makhaïski, la « première tâche du marxisme est de masquer l’intérêt de classe de la société cultivée, lors du développement de la grande industrie ; l’intérêt des mercenaires privilégiés, des travailleurs intellectuels dans l’État capitaliste » (10). Kautsky, Plékhanov et Lénine ont parfaitement su traduire les aspirations de l’élite du savoir à prendre la succession des capitalistes au nom d’une « raison historique » incarnée dans un développement industriel inéluctable, car régi par des lois se situant « au-dessus de la volonté des hommes » et identifié au progrès scientifique, technique, et donc social. Mais il serait vain de ne voir dans cette conversion du socialisme scientifique en religion d’une nouvelle classe ascendante la trahison de la pensée du père fondateur par des héritiers plus ou moins légitimes. Marx lui-même, en effet, aurait contribué à établir cette mystification, en particulier en occultant – pour la légitimer – l’origine de la rémunération des « travailleurs intellectuels » : le produit non payé du labeur des prolétaires. C’est pour obtenir une plus grande part de la plus-value qui leur est extorquée que « l’armée des “mercenaires” privilégiés du capital et de l’État capitaliste se trouve en opposition avec ces derniers à l’occasion de la vente de ses connaissances, et agit, pour cette raison, à certains moments de la lutte, comme détachement socialiste de l’armée prolétarienne anticapitaliste » (11).
Plus clairvoyant que les idéologues, dont les diverses interprétations du « phénomène stalinien » devaient fleurir par la suite dans le champ de la théorie marxiste, Makhaïski a vite découvert ce qui demeure encore opaque aux yeux de ces derniers : « L’absence de propriété privée des moyens de production ne résout en rien la question de l’exploitation, même si on appelle cet état de fait, dans un contexte différent, une “production socialisée”. » Et ce n’est pas pour rien qu’il appelle la masse ouvrière à se soulever de nouveau pour ses « exigences précises de classe » contre la « bourgeoisie démocratique d’État ». Qu’il utilise l’expression de « socialisme d’État » au lieu de celle de « capitalisme d’État » pour caractériser cette « ère nouvelle de la domination de classe des travailleurs intellectuels » n’a, sous cet angle, qu’une importance secondaire, sauf pour ceux qui aiment à ne considérer que les mots pour ne pas avoir à envisager les choses.
Il va de soi que, pour l’intelligentsia, l’État « socialiste », ce ne peut être qu’elle. Mais il fallait aussi convaincre les masses que c’était le leur. La « science marxiste » va servir à poser un signe d’égalité entre le rôle dirigeant de la classe ouvrière et celui de ses dirigeants. Ainsi les prétentions de l’intelligentsia révolutionnaire seront-elles sublimées en « mission historique » du prolétariat dont elle aura épousé la cause, non sans avoir introduit « de l’extérieur », au cas où il en aurait douté, la « conscience politique » qui lui manquait. Cet accouplement tératologique va accoucher d’un monstre : le Parti-État qui, pour aider la classe ouvrière à accomplir sa fameuse « mission », « s’appuiera » sur elle au point de l’écraser.
Ainsi s’explique la réceptivité des intellectuels à l’égard du marxisme : exaltés à l’idée de faire enfin plein usage de leurs compétences, une fois délivrés de l’humiliant contrôle des propriétaires, des industriels et des banquiers « privés », ils saluent dans l’avènement du « socialisme » l’avènement de leur propre transcendance. Quant au prolétariat, réduit par les soins des théoriciens à une abstraction historico-philosophique, il ne lui restera plus qu’à développer, contre ses « représentants », son mouvement spontané pour l’autodétermination. Mais pour que son auto-activité ne soit pas que défensive, il lui faut préserver une autonomie de pensée sans cesse remise en cause par une intelligentsia qui, non contente de le priver des produits de son travail, le prive aussi de son identité sociale, beaucoup plus efficacement que peut le faire la bourgeoisie. Car le fait que, pour la première fois dans l’histoire, l’intelligentsia soit en train de devenir une classe dominante est lourd de conséquences. En empêchant la formation d’intellectuels organiques des classes opprimées et le développement d’une vision du monde qui leur serait propre, le règne de l’intelligentsia ne rend-t-il pas problématique la saisie de la réalité sociale autrement que dans les termes de l’idéologie dominante ? La question est autant d’ordre épistémologique que politique. Et elle ne concerne pas seulement les pays du « socialisme » irréel, si l’on en juge par le néo-obscurantisme qui s’est abattu sur la France depuis que l’intelligentsia, après avoir vainement tenté de chevaucher le prolétariat pour caracoler vers les rendez-vous qu’elle s’était fixés avec l’histoire, s’est peu à peu convaincue qu’il valait mieux pour elle rentrer triomphalement au bercail où la bourgeoisie saurait la consoler en lui confiant une nouvelle mission historique : penser un « au-delà du socialisme » compatible avec le maintien du capitalisme.
Aussi n’est-il pas exagéré de craindre que l’autoconnaissance de la société soit menacée de crise dès lors que le groupe social qui, normalement, assure la production, le maintien et la transmission de la culture et des finalités sociales, s’organise en une classe dont l’activité cognitive est subordonnée à ses propres intérêts de classe. Tant que l’économie de marché ne lui offrait pas assez de débouchés, l’intelligentsia, acculée à engager la lutte pour une société qui lui permettait de conquérir la direction de l’économie, était susceptible d’élaborer une pensée qui, bien que conforme à ses intérêts, n’en était pas moins critique. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’elle parvient au pouvoir ou se rallie massivement à celui déjà en place ? La réponse ne se trouve évidemment pas dans Marx, « resté prisonnier de son couple antagoniste capitalistes-ouvriers, sans arriver à une tierce force sociale qui utiliserait son idéologie pour son propre compte » (12). Mais on peut déjà entrevoir, à la lecture de la production intellectuelle de ces dix dernières années, où risque de mener l’irruption imprévue de ce « troisième larron de l’histoire » : à l’impossibilité de penser un au-delà du capitalisme et à l’invalidation comme « utopique » de toute critique radicale de l’ordre qu’il a établi. Quitte à présenter cette régression idéologique comme une « révolution théorique ».

Jean-Pierre Garnier

Notes

1  Alexandre Skirda, « Présentation. Le contempteur des “capitalistes du savoir” », in Jan Waclav Makhaïski, Le Socialisme des intellectuels, Seuil, « Points-Politique », 1979, p. 8.
2  Ibid., p. 179. « Les grands drames de la mauvaise gestion dans notre pays, c’est le secteur privé », affirmait, par exemple, Michel Rocard lors du lancement de sa candidature à la présidence de la République (Le Monde, 27 février 1980).
3  Ibid., p. 92.
4  Ibid., p. 243.
5  Ibid., p. 177.
6  Pierre Bourdieu, La Distinction, Minuit, 1979. Sur la manière dont les avant-gardes artistiques les plus radicales usent de leur capital-savoir à des fins de réussite personnelle, lire Louis Janover, Surréalisme, art et politique, Galilée, 1980.
7  Jan Waclav Makhaïski, Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 190. Sur l’entretien de la bourgeoisie, grande et petite, par les travailleurs non intellectuels dans la France d’aujourd’hui [de 1981, ndlr], lire Christian Baudelot, Roger Establet et Jacques Toisier, Qui travaille pour qui ?, Maspero, 1979, p. 253.
8  « Des sections entières des sciences sociales instituées par l’État s’occupent à élaborer des formules de domination », notait déjà Makhaïski en 1900. Grâce à un tel « travail intellectuel », les classes dominantes et le régime des classes « continuent à bien se porter » (Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 126). Que dirait-il face aux centaines de chercheurs « de gauche » affairés aujourd’hui, « marxistes » en tête, à étudier les « mouvements sociaux » pour le compte de l’État ! Lire notre ouvrage, Le Marxisme lénifiant Le Sycomore, 1979.
9  Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 171.
10  Ibid., p. 111.
11  Alexandre Skirda, « Présentation », art. cit., p. 16.
12  Ibid., p. 47.

Extrait de : Jean-Pierre Garnier, « L’État, la cuisinière… et les intellectuels », Études de marxologie, n° 21/22, juin-juillet 1981. Cet article rendait compte également des livres de Rudolf Bahro L’Alternative (Stock, 1979) et de Gyorgy Konrad et Ivan Szelényi La Marche au pouvoir des intellectuels (Seuil, 1979).

(Agone, 41-42, 2009 : Les intellectuels, la critique & le pouvoir)

Jan Waclav Makhaïski – La science socialiste, nouvelle religion des intellectuels (1905)


Le socialisme du XIXe siècle n’est pas, comme l’affirment ses croyants, une attaque contre les fondements du régime despotique qui existe depuis des siècles sous l’aspect de toute société civilisée, de l’État. Ce n’est que l’attaque d’une seule forme de ce régime : la domination des capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne supprimerait pas le pillage séculaire, il n’éliminerait que la propriété privée des moyens matériels de production, de la terre et des fabriques. Il ne supprimerait que l’exploitation capitaliste.
La suppression de la propriété capitaliste, c’est-à-dire de la possession privée des moyens de production, ne signifie pas encore la disparition de la propriété privée familiale en général. C’est justement l’institution de cette dernière qui garantit le pillage séculaire, qui assure à la minorité possédante et à sa descendance toutes les richesses et tout l’héritage culturel de l’humanité. C’est précisément cette institution qui condamne la majorité de l’humanité à naître esclave, à une vie de travail manuel. L’expropriation de la classe des capitalistes ne signifie nullement encore l’expropriation de toute la société bourgeoise.
Par la seule suppression des capitalistes privés, la classe ouvrière moderne, les esclaves contemporains, ne cessent pas d’être esclaves, condamnés à un travail manuel durant toute leur vie ; par conséquent, la plus-value nationale créée par eux ne disparaît pas, mais passe entre les mains de l’État démocratique, en tant que fonds d’entretien pour l’existence parasitaire de tous les pillards, de toute la société bourgeoise. Cette dernière, après la suppression des capitalistes, continue à être une société dominante, tout comme auparavant celle des dirigeants et gouvernants cultivés, monde des «mains blanches» ; elle reste en possession du profit national, qui se répartit sous la même forme que maintenant : «honoraires» des «travailleurs intellectuels», puis grâce à la propriété et au mode de vie familiaux, ce système se conserve et se reproduit de génération en génération.
La socialisation des moyens de production ne signifie que l’abolition du droit de propriété privée et de la gestion privée des fabriques et de la terre. Dans ses attaques contre l’industriel, le socialiste ne touche en rien aux «honoraires» du directeur et de l’ingénieur.
Le socialisme du siècle passé laisse inviolables tous les revenus des «mains blanches», en tant que «salaires des travailleurs intellectuels» ; et il déclare l’intelligentsia «non intéressée, et ne prenant pas part à l’exploitation capitaliste» (Kautsky).
Le socialiste contemporain ne peut et ne veut pas supprimer le pillage et la servitude séculaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le socialisme s’est proclamé partout science sociale. A la suite de l’économie politique «prolétarienne», il se crée maintenant une sociologie «prolétarienne» et une historiosophie «socialiste».
La science sociale ne peut être l’ennemie du régime de servitude qui existe depuis le développement historique de la civilisation. Elle ne souhaite être que l’analyste impartiale de ce développement historique ; par conséquent, elle n’est pas son ennemie mais plutôt sa tutrice.
Entre-temps, le socialisme a éprouvé une tendance irrésistible à devenir une véritable science sociale. Les savants socialistes — s’éloignant sans cesse davantage de la pensée que toute l’histoire écoulée des sociétés civilisées n’est que l’histoire de la servitude de la majorité de l’humanité, que les lois historiques des siècles passés, jusqu’à notre époque comprise, sont des lois fondées sur le pillage, l’expression de la volonté de la minorité dirigeante — se mettent à analyser ces lois comme des lois objectives du développement de la communauté humaine, s’occupent de «les révéler et de les formuler, afin de s’y soumettre».
Grâce à la propagation de la foi, les savants socialistes parviennent à convaincre les masses ouvrières qu’en se soumettant à la marche historique objective, ils se soumettent en même temps, indubitablement, aux lois de la nature du XIXe siècle qui nous ont préparé le paradis socialiste.
Sur ce plan, la science socialiste s’avère être immédiatement un simple moyen d’assoupissement de l’esprit de révolte des ouvriers ; elle devient, malgré son athéisme, une simple méditation religieuse et une prière pour la venue du paradis socialiste. Elle devient une religion qui obscurcit l’esprit et la volonté des esclaves du régime bourgeois.
La science socialiste marxiste a créé une véritable providence socialiste, grâce à l’action de laquelle la «production capitaliste creuse elle-même sa tombe», se détruit elle-même par son propre développement ; et les lois économiques irréversibles, indépendantes même de la volonté des hommes, les mènent directement au «royaume de l’égalité et de la liberté».
Les années passent, et les prévisions marxistes des savants socialistes révèlent leur identité avec les prévisions de tous les autres prédicateurs et curés. Elles promettent aux esclaves de la société bourgeoise le bonheur après leur mort, elles garantissent le paradis socialiste à leurs descendants.
La certitude inébranlable de la religion scientifique marxiste en l’avènement inévitable du royaume socialiste de la liberté bénit tout en même temps le progrès bourgeois, le «progressisme», la «légitimité», la «conformité au but» du régime contemporain fondé sur le pillage. La croyance marxiste dans le passage inévitable du capitalisme au socialisme ; la croyance dans le capitalisme, en tant que prémisse indispensable au socialisme, devient finalement l’équivalent d’un… haut degré d’amour du progrès bourgeois, du développement de la domination totale de la bourgeoisie, du pillage bourgeois total. Les croyants, les véritables socialistes prolétaires, pénétrés de religion marxiste, deviennent les meilleurs combattants du progrès bourgeois, les apôtres les plus chaleureux, et les plus enthousiastes participants de la révolution bourgeoise.
La «pureté» originelle de l’évangile socialiste, malgré toutes les déformations amenées par les mauvais bergers de la social-démocratie, ne peut être ni perdue ni oubliée. L’enseignement contemporain de l’anarchisme se fixe pour tâche de revenir aux principes inébranlables du socialisme du siècle passé, dans toute leur pureté. A l’opposé de l’opportunisme de la social-démocratie qui a scandalisé et débauché les masses par son aspiration à la réforme et au développement du régime contemporain, l’enseignement anarchiste appelle les masses à l’aspiration pure à l’idéal, à un mouvement direct, sans étapes, vers le «but final».
Les anarchistes doivent, premièrement, ne pas oublier que sur ce plan ils n’inventent rien de nouveau et qu’ils ne sortent pas du cercle des idées des marxistes orthodoxes, lesquels n’ont jamais oublié, dans tous les aspects de l’orthodoxie, le «but final», tout en s’inclinant sans cesse devant les pratiques des révisionnistes ; jusqu’à ce qu’ils leur démontrent enfin, en résolvant la «bernsteiniade», que leur aspiration au «but final» devait constituer un tout unique avec le réformisme bernsteinien, pour qui le «but final», c’était le mouvement — c’est-à-dire rien.
Les anarchistes eux-mêmes ne peuvent nier la sentence de Bernstein, selon laquelle dans la «vie», dans la lutte pratique et «réelle», chaque pas du socialiste ne peut éviter d’être un compromis et un écart vis-à-vis de la doctrine ; d’autant plus que chez eux, les anarchistes, est apparue dernièrement une «pratique» spécifique (l’anarcho-syndicalisme français). L’anarchiste-syndicaliste, par sa seule participation à n’importe quelle grève, trahit les principes, car alors il ne lutte plus pour le «but final» mais pour des «concessions», des «réformes».
Apparemment, le socialisme du siècle dernier ne peut trouver une voie sans accommodements avec l’ordre bourgeois existant.
Une telle voie se retrouve, entièrement et exclusivement inscrite en filigrane dans le régime bourgeois contemporain. Le socialisme du XIXe siècle, même sous son aspect le plus effrayant, l’anarchisme, devient un fait tout à fait légal dans une république démocratique, sous la forme du syndicalisme et de la «propagande de l’idéal anarchiste».
Les anarchistes les plus irréductibles deviennent des citoyens bien intentionnés — tout comme les sociaux-démocrates de la société contemporaine — et ne peuvent déjà plus conspirer contre les «libertés» démocratiques d’expression, de «presse» et «d’association», qui fournissent la possibilité, selon leurs convictions (qui sont sur cette question les mêmes que celles des sociaux-démocrates), d’une préparation légale à la révolution sociale.
L’activité clandestine conspiratrice devient pour les anarchistes, dans un État démocratique, aussi utopique, aussi blanquiste que pour n’importe quel social-démocrate.
En fait, la seule voie directe de renversement de l’ordre de servitude existant, la seule voie libre de tous compromis avec la légalité bourgeoise, c’est la conspiration clandestine de transformation des grèves ouvrières fréquentes et violentes en une insurrection, en une révolution ouvrière mondiale. Cette voie se trouve entièrement en dehors des limites de l’enseignement socialiste contemporain.

Les socialistes du XIXe siècle se déclarent les ennemis révolutionnaires irréductibles, non pas du régime contemporain de classes, non pas du régime bourgeois en général, mais seulement de la forme de la société civilisée qui naît au début du développement de la production capitaliste, lorsque celle-ci, expliquent les marxistes, n’a pu encore révéler son rôle progressiste, et ne manifeste que son aspect le plus sombre.
C’est justement dans la mesure où le socialisme se développe comme science que se renforce et s’élabore la conscience des socialistes de leur hostilité irréductible à l’égard uniquement de la forme monstrueuse de la société contemporaine, forme acquise par l’exploitation capitaliste.
Ainsi qu’il le sera montré plus loin, le socialisme en tant que science ne peut exprimer rien d’autre que la révolte contre les «anormalités morbides» de la société contemporaine, non pas contre la société civilisée en général.
En effet, quels sont les motifs, les raisons d’attaquer le régime bourgeois actuel, selon l’enseignement socialiste ? Tout d’abord l’aggravation de la situation de la population, en comparaison de son état dans les formes sociales antérieures, conséquence de l’offensive de la production capitaliste. Ensuite, le comportement désordonné de l’économie, l’«anarchie» de la production, l’incapacité de la société actuelle à garantir une juste et constante évolution de la vie économique du pays.
L’enseignement marxiste prédit la chute du capitalisme, indépendamment de la volonté des hommes, et avance la nécessité objective du socialisme pour la société existante. L’objectivisme marxiste est un système reposant entièrement sur des postulats de ce genre.
Le régime socialiste devient une nécessité pour tous, car les crises ne permettent pas à la société d’exister sous sa forme antérieure. Ce n’est pas pour le renversement de la société actuelle que les socialistes se révoltent contre le régime capitaliste, mais c’est pour le guérir de ces crises, ce qui ne signifie donc nullement le renversement du régime séculaire de servitude, mais au contraire son raffermissement.
Les socialistes scientifiques déclarent le régime capitaliste incapable de durer, parce qu’il n’est même pas en mesure d’accomplir ce que réalisaient encore les régimes des époques antérieures, c’est-à-dire d’occuper toute la force de travail qu’au contraire il dilapide par le chômage.
Le capitalisme, en tant que pire stade de la société civilisée, concentre, contrairement au passé, toutes les richesses dans les mains d’une poignée de magnats. Non seulement il ne permet pas aux éléments les plus forts des classes inférieures d’espérer améliorer leur situation, mais il menace même leur existence. Il exproprie les capitalistes eux-mêmes. Il diminue le nombre des possédants. Vient alors le raisonnement bien connu du socialiste scientifique : vers la fin du XIXe siècle, il y avait une paysannerie et un artisanat florissants ; les compagnons les plus zélés avaient la possibilité d’accéder à la situation de maîtres, les individualités les plus capables gardaient également la possibilité de s’élever à des positions privilégiées. Les formes anciennes de la société entretenaient chez les exploités l’espoir que les plus habiles d’entre eux, un sur cent par exemple, ou un sur mille, puissent devenir des maîtres. Le capitalisme a presque anéanti cette possibilité, et par cela même il s’est condamné à disparaître. Il est incapable de multiplier le nombre des maîtres.
Les socialistes sont les ennemis de l’ordre existant, parce qu’il ne sait pas mener rationnellement l’économie, qu’il est incapable de progresser, que les gouvernants sont trop ignorants et incapables de résoudre les problèmes de la vie, qui de plus en plus naissent et se développent.
Le Manifeste communiste s’efforce de présenter tout cela le plus clairement possible :
«De toute évidence, la bourgeoisie est incapable de demeurer la classe dirigeante et d’imposer à la société, comme loi suprême, les conditions de vie de sa classe. Elle ne peut régner, car elle ne peut plus assurer l’existence de l’esclave à l’intérieur même de son esclavage : elle est forcée de le laisser déchoir si bas qu’elle doit le nourrir au lieu d’être nourrie par lui. La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c’est dire que l’existence de la bourgeoisie et l’existence de la société sont devenues incompatibles.»
Il suffit de se remettre en mémoire la nature de la polémique entre les «orthodoxes» et Bernstein pour confirmer tout ce que nous avons dit plus haut.
Pour prouver qu’il n’y a pas de sens à être révolutionnaire en Europe occidentale, que la social-démocratie, en tant que défenseur de la classe ouvrière, doit devenir réformatrice, Bernstein devait démontrer que le capitalisme contemporain ne représentait pas une aggravation du régime social en comparaison avec ce qui l’avait précédé. Tous les orthodoxes reconnurent que l’existence du socialisme scientifique était liée de la manière la plus étroite avec la résolution de ce problème, dans un sens ou dans un autre.
Le renversement de l’ordre actuel ne peut être possible et sensé que lorsqu’il dégénère ou devient impuissant.
Kautsky le reconnaît très naïvement. S’il était vrai, dit-il, comme le dit Bernstein, que la crise qui menace sans cesse le monde industriel arrivât à disparaître, si le capitalisme n’anéantissait pas les classes moyennes, si le nombre des possédants ne diminuait pas, alors il n’y aurait pas de sens à renverser l’ordre existant et d’être en général socialiste. (Voir ses articles contre Bernstein dans Vorwärts.)
La dégénérescence des classes dirigeantes, pour un marxiste ou pour n’importe quel autre socialiste contemporain, représente la prémisse indispensable à la suppression de l’esclavage. Si la société bourgeoise est capable de se développer, son renversement devient impensable. On ne peut aspirer à une révolution violente, si l’on ne croit pas soi-même et si l’on ne peut convaincre les autres que la bourgeoisie est faible, que le régime bourgeois se «décomposera» bientôt inévitablement de lui-même.
Les orthodoxes qui ressentent le besoin de calmer l’intransigeance de leur armée, dirigée uniquement contre les lois et les autorités qui empêchent le progrès bourgeois (c’est dans une telle position que se trouve la social-démocratie russe du fait de l’existence du tsarisme), sont amenés à créer la croyance en une «banqueroute de la bourgeoisie» inévitable et immédiate. Ils le font en dépit de tous les tours de passe-passe que cela les oblige à accomplir. Ainsi pour Parvus, celui-là même qui considère la révolution socialiste si éloignée, ainsi que pour tout bernsteinien, seule une révolution bourgeoise est possible en Russie pour l’instant ; le même Parvus démontrera immédiatement, chiffres à l’appui, que la «catastrophe industrielle et la banqueroute définitive de la bourgeoisie se produiront obligatoirement très bientôt».
Le marxisme espère attester de son révolutionnarisme et de son intransigeance autrement qu’en luttant réellement d’une manière intransigeante contre le régime du pillage. Il se contente de démontrer que le moment historique lui-même, les lois mêmes de la société humaine, indépendantes et au-dessus des hommes — c’est une véritable prédiction socialiste — ne font que condamner la société bourgeoise à la faiblesse et à la ruine, et lui donnent en même temps la possibilité de libérer le monde de la servitude.
Mais il n’y a pas d’extra-voyance socialiste, il n’y a aucune loi de développement de la société indépendante de la volonté des hommes. Il n’y a pas de forces de la nature qui puissent récompenser les «bons» opprimés en raison de leurs malheurs, et qui puniraient les oppresseurs injustes pour leurs mauvaises actions. Les socialistes s’indignent et luttent contre l’aggravation du régime de classes ; leur lutte, mais elle seulement, peut supprimer cette aggravation, et non pas le régime de classes lui-même.
C’est pour cela qu’en dépit des attentes et espérances des naïfs croyants, le socialisme scientifique ne peut que collaborer activement au développement du progrès bourgeois. Cela devient chez lui une conscience spécifique très profonde. La social-démocratie attire à elle, par ses professions de foi, tous les éléments capables et compétents de la société bourgeoise contemporaine. Dans les Intérêts de classe, Kautsky déclare :
«… Si la social-démocratie est devenue le seul parti qui lutte pour le progrès social, elle doit en même temps devenir le parti de tous ceux qui aspirent au développement ultérieur de la société.»
«[…] Actuellement, il n’y a que le prolétariat et son parti qui représentent les intérêts du progrès social, et en même temps les intérêts vitaux de toute la société. […] Les intérêts prolétariens coïncident actuellement avec ceux de la nation.»
De la même façon que la religion chrétienne, après avoir condamné le monde du mal, l’a incarné elle-même au mieux par la suite, les partis socialistes, qui ont condamné à la ruine l’ordre existant, deviennent, au grand dam des orthodoxes, les partis du progrès bourgeois.
La foi socialiste a poussé tous ses fidèles à lutter pour le progrès bourgeois, pour le renforcement et le développement des États bourgeois constitutionnels. La démocratie industrielle et politique, l’œuvre culturelle dans les municipalités, la coopération et les syndicats, tout cela doit préparer les ouvriers à la vie socialiste.
Les anarchistes irréductibles vont se mettre évidemment à affirmer que le monde du mal bourgeois a corrompu uniquement les sociaux-démocrates, que la chute et l’opportunisme de ces derniers se présentent comme la suite de leur participation aux organes législatifs actuels. Quant à eux, les anarchistes, prônant la non-participation à la politique, ils sont à l’abri d’une telle dégénérescence.
Ce que nous avons dit, plus haut, sur la nature de tout l’enseignement socialiste du XIXe siècle prouve toute la vanité des espoirs et des assurances des anarchistes. Le fondement de l’enseignement socialiste — la formule de la socialisation comme panacée — sous quelque pure forme qu’il soit considéré, n’est par lui-même qu’une offensive contre l’une des formes du pillage, et non contre le pillage séculaire tout entier. Il n’y a rien à attendre d’autre de la doctrine anarchiste, car elle tente de conserver, de la même façon que les autres, le seul évangile socialiste révélé depuis longtemps, et elle se cantonne à cela.
En effet, le principal théoricien de l’anarchisme contemporain, Kropotkine, appelle tout le monde à la révolution, en avançant les mêmes motifs que les socialistes scientifiques. Nous pouvons lire dans Paroles d’un révolté ce qui suit:
«Nous constaterons que deux faits prédominants se dégagent : le réveil des peuples, à côté de la faillite morale, intellectuelle et économique des classes régnantes ; et les efforts impuissants, agonisants des classes aisées, pour empêcher ce réveil (p. 2). […] [ces classes régnantes] toujours peureuses, toujours le regard tourné vers le passé, toujours de plus en plus incapables de réaliser quoi que ce soit de durable (p. 4). […] Une maladie incurable les ronge tous : c’est la sénilité (p. 10). […] Si les classes dirigeantes pouvaient avoir le sentiment de leur position, certes, elles s’empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles des peuples]. Mais, vieillies dans les traditions, sans autre culte que celui de la grosse bourse, elles s’opposent de toutes leurs forces à ce nouveau courant d’idées (p. 10).»
«[…] Le travailleur s’aperçoit de l’incapacité des classes gouvernantes : incapacité de comprendre ses aspirations nouvelles ; incapacité de gérer l’industrie ; incapacité d’organiser la production et l’échange (p. 7).»
Que ce soit sous la bannière du socialisme scientifique ou de l’anarchisme, les travailleurs mènent l’offensive contre les «classes gouvernantes», uniquement parce qu’elles sont «incapables de gérer l’industrie, d’organiser la production et l’échange», uniquement parce qu’elles sont devenues irréversiblement «séniles». L’attitude de l’anarchisme envers le régime séculaire de pillage, ainsi que peut le constater le lecteur, n’est pas plus hostile que celle des «socialistes parlementaristes» corrompus. Tout au contraire, Kropotkine, bien qu’il soit l’ennemi de tout gouvernement, révèle à l’égard des «classes dirigeantes» une naïveté d’enfant, telle qu’on aurait du mal à en trouver l’équivalent chez les sociaux-démocrates «corrompus». Il pense que si «les classes régnantes» n’étaient pas devenues «séniles» et si elles «pouvaient avoir le sentiment de leur position, certes, elles s’empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles]», qu’elles seraient «capables de réaliser quoi que ce soit de durable». Tout cela rend assez perplexe ; sur quelle base Kropotkine se déclare-t-il, lui et son enseignement, hostile à tout gouvernement, alors qu’en même temps il ne s’indigne que contre les classes gouvernantes séniles ? Tous les gouvernements progressistes apparus plus d’une fois dans le développement historique, gouvernements qui «comprenaient» les aspirations nouvelles, comprenaient également à son avis, les besoins du peuple et garantissaient le bien-être aux masses populaires.
Mais que se passerait-il si les classes dirigeantes «séniles» étaient remplacées par d’autres, nouvelles, jeunes, non impuissantes et non ignorantes ? Alors toute raison de réaliser la révolution, de renverser le gouvernement, d’être anarchiste disparaîtrait d’elle-même. Cette issue fatale se profile devant l’anarchisme avec autant de force que devant le socialisme scientifique, comme en général devant tous les socialistes du siècle passé. Souvent dans l’Histoire, des révolutions ont éliminé les classes dirigeantes «séniles» pour les remplacer par de nouvelles. Où se trouve la garantie que les classes dirigeantes pourraient cesser d’exister en général et pour de bon ?
La seule garantie qu’il puisse y avoir, c’est l’aspiration consciente des masses exploitées au renversement de toutes les classes dirigeantes, qu’elles soient rétrogrades ou progressistes.
Selon le raisonnement des socialistes, la révolte des esclaves modernes est née non pas de l’existence des classes dirigeantes en général, mais à cause de leur dégénérescence. Cela signifie donc qu’il n’y a pour l’instant qu’une force véritable d’indignation et de lutte, uniquement dirigée contre la stagnation et la dégénérescence de la société dominante. Où se trouve la force qui renverserait en totalité la société dominante ? qui supprimerait l’existence même des classes dirigeantes ? C’est une force au-dessus des hommes, c’est une fin historique prédestinée, qui promet de transformer la protestation contre la dégénérescence et la faiblesse de l’ordre actuel, du siècle présent, en une lutte contre la domination en général. Les marxistes s’efforcent de développer cette croyance au moyen de considérations et promesses «scientifiques» et «économiques» ; quant aux anarchistes ils le font par une simple propagande religieuse de l’idéal anarchiste.
D’une manière semblable à la foi chrétienne qui ne crée pas un iota du royaume céleste sur terre et ne fait que contribuer et sanctifier le régime de pillage, la religion socialiste ne crée pas le paradis socialiste, et ne fait que contribuer au progrès bourgeois, à la naissance de nouvelles et jeunes classes dirigeantes, dont l’absence a motivé sa lutte.
Le socialisme du XIXe siècle s’efforce de ne comprendre que la faiblesse et le processus de décomposition de la forme contemporaine de domination. Il est compréhensible, par conséquent, que le mystère de la domination en général ne soit ni perçu, ni révélé. Le socialisme ne démontre que l’«incompétence» et l’inadéquation de la société dominante contemporaine, ce qui ne prouve en rien encore l’«inadéquation», le parasitisme et le pillage de toutes les dominations dans l’histoire. Bien au contraire, le marxiste considère comme sa tâche principale de prouver la nécessité, pour la communauté humaine, des classes dirigeantes qui sont déjà apparues dans l’histoire.
Par suite, le socialisme du XIXe siècle ne met pas à nu, et n’a aucune envie de le faire, le fondement de toute domination, faible ou forte. Il ne veut ni reconnaître, ni prendre conscience et voir en vérité le pillage constant qu’a représenté et représente l’existence même de maîtres au cours de toute l’évolution historique.
Il n’a ni la force ni la volonté de créer les véritables prémisses humaines qui engendreraient la chute du régime séculaire de pillage et de violence. Par contre, sa tâche essentielle consiste à acquérir la confiance des masses et à leur insuffler la foi inébranlable qu’il constitue précisément la seule voie vers le renversement du régime d’oppression. Voici sa tâche spécifique : convaincre de l’avènement inévitable du paradis socialiste, «indépendamment de la volonté des hommes», simplement provoqué par la marche historique, l’action de lois historiques et objectives.
C’est la tâche classique de toute religion, et la religion socialiste s’en acquitte très brillamment. La science positiviste et athée du XIXe siècle n’a pas préservé les socialistes d’inventer une substance surnaturelle et une nouvelle forme de providence. Bien au contraire, au moment même où le socialisme a ressenti le besoin irrépressible de devenir la science qui révèle et explique les lois du développement social, il s’est mis à élaborer des fictions religieuses. La science socialiste a porté les mêmes fruits que la science des prêtres païens ou que celle des théologiens chrétiens.
Les anarchistes s’efforcent de démontrer que si la science des marxistes s’est avérée aussi fatale pour le socialisme révolutionnaire c’est qu’ils n’ont pas utilisé les fondements et les méthodes authentiques de la science moderne, mais ceux et celles de la métaphysique surannée, et principalement de l’enseignement éculé des hégéliens. Les anarchistes ont eux, à l’opposé, posé comme fondement de leur doctrine un strict positivisme, la «véritable» méthode scientifique des sciences naturelles, la méthode inductive et déductive, qui préserve de toute métaphysique et garantit l’infaillibilité de l’enseignement socialiste.
Les anarchistes, avec leur aspiration à la «scientificité» tout comme les marxistes, ne font pas sortir le socialisme du domaine des croyances. La science socialiste accomplit ici une fonction commune à toutes les religions, du fait de son aspiration à la «scientificité», à l’objectivité, et de son caractère omniscient et obligatoire partout et pour tous.

(Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2001, pp. 209-221)

Jan Waclav Makhaïski – Le marxisme en Russie (1900)

La force sociale dont la dissimulation constitue la première tâche du marxisme — l’intérêt de classe de la société cultivée au moment du développement de la grande industrie, l’intérêt de classe des serviteurs privilégiés, des travailleurs intellectuels dans un État capitaliste — se manifeste avec une ardeur et une force originales dans la Russie bourgeoise.

Le mouvement révolutionnaire russe est passé au cours des trente dernières années par deux extrémités, à première vue tout à fait opposées : des espérances les plus vives et des plans les plus grands de transformation sociale complète, il est parvenu aux limites extrêmes du possibilisme social-démocrate, qui repose sur la conviction que la transformation sociale complète ne se réalisera que dans «les siècles à venir».

Bien que le socialisme national russe des années 1870 soit parvenu jusqu’à la plus incroyable utopie — qu’il a d’ailleurs laissée en héritage aux rétrogrades déclarés, aux populistes russes ultérieurs — il fut néanmoins la conséquence directe de l’idée socialiste propagée auprès de la classe ouvrière en Occident. S’il se réduisait à la transformation de la commune rurale russe en une organisation socialiste, c’est qu’il avait directement emprunté son entreprise utopique à la propagande de l’Internationale, appelant la population des campagnes à former des associations communistes ; ainsi que des résolutions marxistes qui exigeaient de l’État le transfert des terres communales, du clergé et de la Couronne, aux mains des associations de travailleurs et l’interdiction de leur vente à des particuliers. (Cf. la résolution du congrès des sociaux-démocrates-marxistes de Stuttgart, en 1870 ; voir aussi Meyer, La Lutte émancipatrice du quart-État.)

Enfin le socialisme scientifique, avec Marx, reconnut directement possible et adéquate la tentative du socialisme russe de transformer la commune rurale en une association socialiste ; la tentative «que font les Russes afin de trouver pour leur patrie une voie de développement différente de celle que l’Europe occidentale a suivie et suit».159 Possibilité soulignée également dans la préface de Marx à l’édition russe du Manifeste communiste (1882) : «Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et imminente de la propriété bourgeoise moderne. En Russie cependant, à côté du bluff capitaliste en plein épanouissement, et de la propriété foncière bourgeoise, en voie de développement, nous voyons que plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans.

«Dès lors, la question se pose : l’obchtchina russe, forme de l’archaïque propriété commune du sol, pourra-t-elle, alors qu’elle est déjà fortement ébranlée, passer directement à la forme supérieure, à la forme communiste de la propriété collective ? ou bien devra-t-elle, au contraire, parcourir auparavant le même processus de dissolution qui caractérise le développement historique de l’Occident ?».

Si les socialistes des années 1870 rêvaient d’atteindre le régime socialiste par la voie de la lutte de la société russe d’avant-garde — l’intelligentsia russe — cette utopie s’accordait tout à fait avec la propagande de l’Internationale, appelant à la lutte prolétarienne tous les «travailleurs intellectuels», dont les curés et les officiers ; l’idée d’une république «sociale-démocrate», en tant que «but commun» des ouvriers et de la «société civile», s’accordait également avec la conception des marxistes allemands de l’époque.
Par conséquent, les péchés du socialisme national russe s’avèrent être également ceux du socialisme scientifique. C’est pourquoi le parti ouvrier social-démocrate russe, ne reconnaissant pas ce péché, mais désirant être le fidèle adepte du socialisme scientifique, déclare dans son manifeste de 1898 qu’«en tant que tendance socialiste, il poursuit les traditions de tout le mouvement révolutionnaire précédent en Russie».
[…] L’aspiration de la société cultivée russe à ne pas donner à la «poignée de capitalistes» et à leur défenseur, l’absolutisme, la possibilité de concentrer entre leurs mains le profit sans cesse croissant, a engendré l’utopie populiste et son cortège de «préjugés», qui n’ont pour but que de faire participer le «peuple russe socialiste uni» à la lutte pour les intérêts de la société cultivée. L’utopie consistait en ce que l’intérêt de l’intelligentsia, qui vit sur le compte de l’exploitation de la classe ouvrière et aspire à instituer pleinement ce droit dans une société de classes, fût reconnu comme une force socialiste voulant la disparition de cette dernière.

Le marxisme russe partage encore cette utopie, bien qu’il ait détruit les préjugés populistes. Quoique la social-démocratie soit obligée de reconnaître qu’avec le développement du régime capitaliste, l’intelligentsia tente de se démarquer de la révolution, ou bien, comme le dit Kautsky, que le prolétariat instruit devient «à la suite de sa diversité, incapable de lutter contre le capitalisme», malgré cela et sur la base de la thèse marxiste selon laquelle le savoir est une force de travail, l’intelligentsia ne participerait pas à l’exploitation. De cette façon, le marxisme lui garantit un large horizon pour faire reprendre par la classe ouvrière ses propres aspirations, sous l’aspect des axiomes infaillibles du «socialisme scientifique».

Voilà pourquoi le manifeste du parti ouvrier social-démocrate russe pouvait à bon droit revendiquer le mouvement socialiste russe antérieur. La force qui refrène la révolution sociale continue de dominer le mouvement révolutionnaire russe, tout autant qu’à l’époque du populisme. Elle refrénait alors la force révolutionnaire insurrectionnelle, le mouvement prolétarien, sous prétexte de la non-viabilité du capitalisme en Russie ; maintenant elle continue de le freiner sous prétexte du sous-développement du régime bourgeois russe.

[…] Après la reconnaissance de la force révolutionnaire effective, c’est-à-dire des intérêts prolétariens, les intérêts de la société cultivée et leur promotion ne peuvent être atteints que par l’instauration d’«étapes» dans la lutte prolétarienne. Il faut convaincre l’ouvrier de l’infaillibilité de la vérité du socialisme scientifique, ainsi que de la nécessité pour son émancipation d’un degré de développement social tel qu’il signifierait pour la société cultivée l’avènement de sa domination.

[…] Dans la même mesure qu’elle rencontrait des difficultés insurmontables avec «l’ignorance des ouvriers russes», la social-démocratie ressentait, et de plus en plus, sa victoire dans la pensée de l’intelligentsia russe. Les seuls obstacles étaient les néfastes préjugés populistes, qu’il était si difficile d’écarter des têtes de la société d’avant-garde. Cependant, la social-démocratie était persuadée qu’une fois cela accompli, sa domination sur la pensée de la société libérale serait garantie et qu’alors des masses entières de l’intelligentsia russe deviendraient complètement marxistes, et du même coup complètement «prolétariennes». La destruction des préjugés populistes apparaissait comme la première obligation, il fallait donc œuvrer dans ce sens de toutes ses forces, sans condition, avec qui que ce soit et de toutes les manières possibles. C’est pourquoi lorsque les Remarques critiques de Struve donnèrent le signal de l’offensive contre les populistes, les marxistes orthodoxes ne supposèrent même pas qu’il leur fallait se soucier de la différence entre les «intérêts prolétariens» et ceux de M. Struve. De cette façon, le publiciste qui devait bientôt sans aucune cérémonie piétiner tout le «matérialisme dialectique», la théorie de la valeur du travail, ainsi que tous les autres «enseignements doctrinaires de l’orthodoxie», fut considéré, après son passage à «un point de vue strict de classe», comme le père du marxisme russe contemporain.
Le marxisme russe, ayant évité avec bonheur toutes les formes erronées du marxisme, du genre blanquisme marxiste du parti polonais «le Prolétariat», a atteint, heureusement, son expression présente. Il s’avéra que cette expression infaillible n’était pas une doctrine révolutionnaire clandestine, mais la tendance officielle des publicistes et scientifiques russes, susceptibles de développer toutes leurs thèses fondamentales sous les yeux des censeurs tsaristes.

Selon l’analyse de Struve, le marxisme est avant tout une vérité objective, à la lumière de laquelle peuvent et doivent, comme l’a dit ensuite Novus (le même Struve) dans Novoïé Slovo, s’éclairer les différents intérêts sociaux.

«On peut être marxiste, sans être socialiste […] les prévisions de Marx ne sont pas obligatoires pour un savant marxiste […]», au contraire «le marxisme coupe les ailes aux rêves enflammés du socialisme» (Remarques critiques, de Struve).

Voilà avec quelles motivations Struve est devenu le père du marxisme russe.

[…] Il découle du marxisme strictement scientifique de Struve que tous les malheurs de la Russie viennent de son capitalisme sous-développé, de la pauvreté du pays. Les famines épidémiques sont le résultat de ce que le «paysan russe produit très peu de blé», en utilisant des instruments primitifs. Le développement de la culture agricole est indispensable, il aura des conséquences bénéfiques pour toute la paysannerie russe. En comparaison des ressources du pays, de la «capacité de son territoire», insuffisamment utilisé à cause de l’existence d’une économie naturelle, la croissance de la population est trop forte, elle ne peut mener qu’à la surpopulation ; ce serait différent avec le capitalisme. (Selon l’analyse de Struve, Marx ne contredit en rien la loi fondamentale de Malthus.)

Du fait que le progrès «social» suit inévitablement le progrès «économique», les indications fondamentales d’une «politique raisonnable» seraient les suivantes : «La Russie doit devenir un pays capitaliste riche», et l’auteur du livre oppose aux plans politiques des populistes conformes aux bases spécifiques du pays sa politique pro occidentale d’européanisation inconditionnelle de la Russie.
Le marxiste orthodoxe Touline s’est mis à démontrer dans ses Matériaux, que tous les malentendus suscités par les Remarques critiques, proviennent de ce que leur auteur n’expose pas complètement ses thèses, fondamentalement marxistes sans aucun doute possible. On peut parvenir aux conclusions essentielles de Struve sur l’avènement souhaitable et la pleine légalité du capitalisme, sans quitter un point de vue de classe conséquent. Voilà que Touline se met à «exposer jusqu’au bout», à «compléter» les pensées de Struve, afin qu’elles aboutissent à une «idéologie sûre de producteur libre». Par exemple, il convient de démontrer qu’il faut sans faute aspirer au progrès de la culture agraire. On ne peut affirmer qu’elle soit bénéfique au «paysan», car la paysannerie se divise en deux classes : la bourgeoisie rurale et les prolétaires, les exploités qui ne possèdent qu’un cheval. Ce n’est pas la peine de démontrer à la première les bienfaits du progrès capitaliste ; en ce qui concerne les seconds, il convient de dire d’un point de vue de classe ce qui suit : ce progrès leur est souhaitable, car il les rend «prolétaires libres comme un oiseau», il éveille leur intelligence (le même argument que «l’idéologue populiste»), et leur découvre les relations sociales réelles. Il serait bon que Touline examinât de plus près la situation de ceux qui sont transformés en «prolétaires libres comme un oiseau» ; d’autant plus qu’ils ne le deviennent qu’en tant que vagabonds et lumpenprolétaires, ce que Touline, en tant que marxiste, ne doit pas tellement apprécier. En ce qui concerne les «idéologues populistes», Touline n’a pas encore discerné, dans leur obstination populiste, leurs intérêts et il suppose que l’esprit noble des professeurs et publicistes russes n’est, malheureusement, assombri par les préjugés populistes que parce qu’en effet il y a, en Russie, trop peu de «prolétaires libres comme des oiseaux» ; si peu que beaucoup d’idéologues russes ne peuvent même pas remarquer leur existence.
D’une façon générale, la venue souhaitable et la pleine légalité du capitalisme doivent se démontrer non pas par elles-mêmes, continue Touline, mais uniquement parce que le capitalisme crée lui-même ses fossoyeurs et constitue les prémisses d’un régime social plus parfait.
[…] Struve a adopté un point de vue de classe, et tous les marxistes en Russie se sont mis d’accord sur les causes des famines endémiques en Russie : le régime capitaliste de classes n’y est absolument pour rien. Même dans le rapport des sociaux-démocrates russes au congrès de Londres, il a été dit, entre autres, qu’il était tout à fait réactionnaire de voir comme cause des famines russes le développement du régime capitaliste. Nous trouvons des explications circonstanciées d’un «point de vue de classe» des famines dans le numéro de septembre de la revue Novoïé Slovo.

«Les uns, comme Nicolas-On, voient la cause de la chute de l’économie paysanne dans le développement de la forme capitaliste de la production en général et dans le domaine de l’agriculture en particulier. Comme si le capitalisme avait créé les méthodes arriérées de production, comme la charrue antédiluvienne qui a été héritée du servage. Comme si le capitalisme avait été la cause de l’expropriation de la paysannerie, contenue dans l’acte d’émancipation. Comme si le capitalisme avait créé le surpeuplement, relevé dans nos études, sous un terme assez euphémique d’insuffisance de terre, qui pousse la population rurale à fuir ses foyers pour aller où elle peut, c’est-à-dire à l’usine, à la ville, en Sibérie. Nous sommes ici en présence, en partie de causes naturelles (croissance de la population), en partie de causes historiques (l’héritage du servage), tout ce qui doit être vaincu par le développement du capitalisme rural […]. Lorsque la Russie sera devenue un pays au capitalisme réellement développé et qu’elle se sera débarrassée de son image et de sa caractéristique “d’économie naturelle”, alors les famines cesseront en Russie» (p. 268-269).
[…] Pour un «véritable» marxiste, le «capitalisme», ce n’est pas le régime capitaliste contemporain, mais quelque chose d’idéal : «une grande industrie capitaliste» en soi ; toute la vie sociale qui se réalise en dehors d’elle est caractérisée en tant que relations non capitalistes. Apparemment, les populistes qui distinguaient la production capitaliste de la production populaire ont créé, par leur voie originale, une prémisse au «véritable marxiste», et leurs travaux scientifiques ont trouvé une utilisation insoupçonnée.
Cependant, les véritables marxistes ne sont pas toujours aussi naïfs lorsqu’il faut répondre à la question délicate de savoir qui est responsable des famines russes endémiques.

Il semblerait que toutes les raisons avancées par l’article de Novoïé Slovo, comme causes des famines russes : «l’insuffisance de terre, le surpeuplement, la fuite vers la ville, à l’usine ou en Sibérie», constituent des nécessités pour le capitalisme russe, non pas celui qui n’est pas encore parvenu à maturité, mais celui, idéal, que préconise Novoië Slovo. En l’absence de marchés extérieurs, ces conditions sous-développées sont pour ainsi dire le salut du progrès capitaliste. Ces conditions sont aussi une chance pour M. Struve en ce sens que sans elles, il se serait mis d’accord avec Rattner sur la nécessité d’un marché extérieur, puis reconnaissant l’insuffisance de main-d’œuvre dans l’industrie russe, il aurait alors indiqué, avec l’accord de toute la société patriotique russe, à quel endroit il faut trouver de nombreux et laborieux coolies pour l’industrie russe. Ainsi, les calamités populaires qui conduisent aux famines endémiques forment un phénomène indissociable du progrès capitaliste en Russie. «On ne peut attendre la délivrance de ces famines — écrit toujours Novoïé Slovo — uniquement du développement ultérieur du capitalisme, qui détermine à son tour le développement des forces productives, c’est-à-dire la croissance de la productivité du travail agraire, lequel ne parvient pas actuellement à nourrir l’agriculteur lui-même» (p. 270).
Les marxistes «véritables» produisent un tel brouillard à l’aide des formules du socialisme scientifique, que des phénomènes dont le sens serait évident pour un enfant se retournent en faveur du progrès capitaliste salvateur.

S’il faut considérer la question de savoir si le travail de l’«agriculteur» russe actuel peut le nourrir lui-même, il faut alors, avant tout, voir que la Russie est un pays exportateur de blé, ce qui est un fait. La Russie exporte du blé même durant les famines endémiques, c’est-à-dire que la «Russie» déclare que si des centaines de milliers d’agriculteurs russes, n’ayant pas de pain, meurent de faim, cela ne signifie nullement qu’elle produit moins de blé qu’il ne lui en faut. Tout au contraire, pendant que des centaines de milliers d’«agriculteurs» russes périssent, faute de pain, le pays possède des excédents de blé qu’il doit échanger contre d’autres biens, dont il a réellement besoin. Quels sont donc ces biens et quels en sont les consommateurs ? Voilà pourquoi le «véritable marxiste» crée la fameuse formule apaisant la conscience de l’«individualité pensante», afin que celle-ci ne se préoccupe pas trop de l’examen du sens des «catastrophes populaires» : le but de la production capitaliste n’est pas la consommation, mais la production, le développement des forces productives, qui seul peut créer pour l’avenir la possibilité d’un régime social plus juste.

Le «véritable marxiste» oublie avant tout que le régime capitaliste est un régime de classes, et qu’il ne peut y avoir que la science, appelée à justifier ce régime, qui puisse parler d’une consommation sociale nationale. Même des horreurs telles que les famines russes ne peuvent lui rappeler que la loi de la domination de classe a toujours instauré deux aspects de la «consommation sociale» : celle des exploiteurs et celle des exploités. Cette loi se résume ainsi : sous n’importe quelle forme de régime de classes, la production a pour but la consommation des classes dominantes. La forme capitaliste, amenant le régime de classes à son apogée, applique cette loi à la perfection. Là où les «contradictions capitalistes» parviennent elles-mêmes à leur apogée, c’est-à-dire en Russie, cette loi se révèle sous l’aspect des famines russes endémiques.

Conformément à cette loi, avant de sauver la vie des masses d’esclaves, la force ouvrière, il convient de satisfaire tous les caprices de ceux qui sont appelés à dominer, c’est-à-dire de toute la société bien née et bien éduquée.

Lorsqu’on compare la Russie à l’Europe, il n’est évidemment pas difficile de constater le sous-développement de la première. Cependant, le «véritable marxiste» s’est imaginé que la conscience de ce sous-développement n’est pas accessible à l’intelligence du commun des mortels ; qu’elle ne peut être que l’apanage des «idéologues prolétariens» : les marxistes. En se représentant toutes les classes dirigeantes prises dans l’étau des préjugés populistes, il s’imagine quelquefois que son slogan d’«européanisation de la Russie» est quelque chose à quoi personne n’a jamais pensé, que c’est de cela que découleraient donc toutes les catastrophes de sa «patrie». Il est sûr, pour cette raison que ce slogan est en lui-même la «résolution de la question sociale» en Russie, alors qu’il a, en fait, complètement oublié en quoi consistait cette question.

Il ne lui vient absolument pas à l’esprit que la «question sociale» russe consiste justement en ce qu’une chose aussi belle que l’«européanisation de la Russie», souhaitée évidemment par tous les patriotes russes, ne peut se réaliser que parce que des milliers de gens périssent chaque année.

«On ne pourra se délivrer des famines endémiques en Russie que par le développement de la culture occidentale», enseigne le marxisme. Regardons le «développement de la culture capitaliste» du côté où les poncifs marxistes ne nous conduisent pas. Le développement de la culture capitaliste en Russie y suppose le développement d’une science nationale, l’inventaire par cette science de toutes les richesses naturelles du pays, puis l’application de toutes les inventions techniques les plus récentes à l’exploitation de ces richesses ; par conséquent, l’acquisition par la nation russe des connaissances correspondantes.

Toutefois, la diffusion et l’acquisition des connaissances dans un régime de classes ne revient pas à les répartir entre les gens en général. La culture reste la propriété exclusive de la société dominante, ce grâce à quoi d’ailleurs elle domine. L’acquisition et la diffusion des connaissances de la science capitaliste mènent toujours, pour cette raison, à un résultat diamétralement opposé au sens que pourraient prendre la découverte et l’utilisation par l’homme des mystères de la nature. Bien au contraire, elles ne tendent qu’à développer au maximum le démembrement en classes de la nation contemporaine, laquelle se répartit en société «cultivée» et dominante, d’une part, et en une majorité condamnée à l’esclavage du travail physique, d’autre part. On peut observer que plus un pays capitaliste est développé, plus ce clivage devient évident.

Avec le développement de la production de la grande industrie capitaliste, celle-ci devient aussi mystérieuse à l’ouvrier — ramené à la fonction d’appendice de la machine — qu’ont toujours été pour lui les sciences philosophiques abstraites et tous les méandres de la politique et de l’administration. Ces mystères ne sont accessibles qu’à la minorité instruite et à sa descendance.

Le développement de la culture capitaliste détermine la croissance de l’armée des travailleurs intellectuels, mercenaires privilégiés de l’État ; puis celle de la société cultivée, laquelle dans une société de classes est impensable sous une autre forme que celle d’une classe privilégiée, dominante, et utilisant tous les fruits du développement de la productivité du travail national.

La culture capitaliste ou bien son porteur, la société cultivée dirigeante, même si elle atteint un haut degré d’évolution, ne peut mieux faire, en ce qui concerne la suppression des famines russes endémiques que trouver pour une partie de ses esclaves, périssant actuellement de faim, en masse, un emploi juste suffisant pour conserver en vie leur force de travail. L’autre partie, selon le modèle de l’Europe occidentale, sera laissée dans la situation actuelle, pour créer une «armée industrielle de réserve permanente, nécessaire au progrès capitaliste». Mais avant même de jouer ce rôle si modeste, la culture capitaliste crée au préalable le parasite : la société cultivée n’est rien d’autre qu’une couche privilégiée, et son seul «service» social consiste à consommer le profit national. Ses privilèges se retrouvent à tous les degrés de la vie nationale, à tous les rangs de son organisation hiérarchique, et doivent être inconditionnellement satisfaits à chaque instant, indépendamment du nombre de morts de faim que cela peut coûter.
La garantie de ce parasitisme de la société cultivée relève de la responsabilité fondamentale de l’État contemporain, représente sa tâche essentielle. Selon toute apparence, l’absolutisme russe a réussi à mettre au point un système assez satisfaisant de garantie des privilèges de la société cultivée et, ce qui est plus important, il promet pour l’avenir une satisfaction encore plus grande, car en tant que puissant État, il espère avec juste raison une énorme croissance du revenu national. C’est pour cela que la tendance la plus avancée et la plus radicale de l’intelligentsia russe, le marxisme contemporain, qui souhaite un perfectionnement ultérieur de ce système de garantie, recommande à tous de considérer les catastrophes populaires, les famines endémiques russes, comme des phénomènes dont personne n’est responsable et qui découlent des lois immuables du développement naturel ; de les considérer comme des phénomènes qu’aucun effort humain et par conséquent qu’aucune révolte des masses exploitées, ne pourrait supprimer.

La joyeuse sensation éprouvée par la société cultivée au vu de la croissance du revenu national, c’est-à-dire de ses moyens d’existence parasitaire, se reflète dans la tête de ses représentants d’avant-garde, les «véritables marxistes», comme le développement ultérieur si souhaité du capitalisme en Russie, malgré ces terribles famines.

De manière semblable à celle des marxistes subjectivistes, les populistes relèvent le plus soigneusement possible la plus petite phrase écrite jadis par Marx en faveur de la conception selon laquelle la société cultivée est en état de détruire les «contradictions du régime capitaliste», et que la société russe peut les conjurer. De la même façon, les «véritables marxistes» n’ont laissé passer aucune ligne du «maître», qui puisse servir à prouver la légitimité du capitalisme.

Tougan-Baranovsky apparut à côté de Struve comme un autre père fondateur des «véritables marxistes», avant d’être également accusé de «trahison du marxisme», en 1899. Lorsqu’il déclara publiquement au monde marxiste l’existence d’une plus-value qui ne provenait pas de l’exploitation des ouvriers, mais de la simple estimation, indispensable dans toute économie humaine, de la «productivité des instruments de travail», de la «productivité des forces de la nature», de l’estimation de la «rareté des biens», on aurait pu croire que les orthodoxes mèneraient une lutte acharnée contre l’hérétique. Or, malgré le nombre infini d’articles critiques sur sa «trahison», pas un orthodoxe n’indiqua, même en passant, l’atout maître de l’hérétique. Cet atout, exposé dans son fameux article de Naucnoié Obosrénié (mai 1899), provoqua la panique chez tous les marxistes. Il consistait en ce que l’enseignement de Marx sur la répartition du produit social induit tout à fait «automatiquement» une conception de la valeur qui ne serait pas créée par une dépense de travail, mais s’avérerait «utile par son emploi», «ne coûtant rien à personne» Marx). Cette valeur n’attendait que la naissance des bernsteiniens, qui affirment qu’elle est créée par les machines, par la nature ou bien par la «rareté des biens». Cet atout reste entre les mains de Tougan-Baranovsky ; l’hérétique sait bien que même les orthodoxes, ses ennemis, feront leur possible pour qu’il ne soit pas découvert et qu’il puisse continuer d’agir avec autant de succès que jusqu’à présent.
Soupçonner Marx ? Pour rien au monde ! Il vaut mieux que se réalisent tous les rêves des bernsteiniens, plutôt que d’élever un doute sur la pureté et l’infaillibilité prolétariennes de Marx. Sinon — n’est-ce pas messieurs les orthodoxes ? — qu’adviendrait-il de notre propre pureté prolétarienne, si elle était mise en doute chez Marx lui-même ?

[…] Les marxistes populistes demandent où va se fourrer la plus-value nationale sans cesse croissante. Voilà des gens peu perspicaces, s’exclame Illine avec mépris. Il a, comme tout néo-marxiste orthodoxe, une réponse déjà prête — pour chaque classe, pour tous les pays. Ce qui lui vaut, apparemment, une plus grande gratitude qu’au disciple populiste, de la part du consommateur de la plus-value nationale — la société bourgeoise cultivée russe — dont l’existence reste enveloppée d’un voile impénétrable par l’enseignement marxiste. Le néo-marxisme enseigne que le profit national en Russie se transforme en capital constant national, qu’il est consacré à l’acquisition de nouveaux moyens de production, au développement des prémisses d’un régime futur plus juste. La réponse du néo-marxiste réunit de cette manière, en soi tout à fait correcte, comme toujours, une haute impartialité et l’autorité d’une science objective, jointes à l’impétuosité débridée du «prolétaire». Le néo-marxiste répète inlassablement que, dans la production capitaliste, la contradiction entre la production croissante et la consommation, peu ou pas du tout croissante, augmente sans cesse. Cette contradiction, qui augmente donc, sert de preuve et de garant du caractère transitoire du mode de production capitaliste, et cautionne son passage inéluctable vers une forme sociale supérieure Ainsi, grâce à l’orthodoxie d’Illine, l’enseignement de Tougan-Baranovsky se trouve embelli et encouragé. Sous cet aspect, il se réduit finalement à ce qui suit : les terribles famines russes sont inévitables, parce qu’étant donné le caractère sous-développé de la Russie, et dans l’intérêt du futur régime socialiste, il est indispensable de construire le plus possible de fabriques et d’usines.

Le but de la production capitaliste consiste à développer les forces productives jusqu’à ce qu’elles atteignent une importance incompatible avec les rapports sociaux contemporains. La production capitaliste tend irrésistiblement vers ce but, vers le passage à une forme sociale supérieure. Cependant, il faut reconnaître que, parfois, elle s’éloigne capricieusement du droit chemin.

Dans sa dernière étude polémique contre Bernstein, Kautsky nous informe que le pays capitaliste le plus avancé, l’Angleterre, qui était auparavant l’atelier de la grande industrie capitaliste, et poursuivait partout dans le monde la conquête de marchés afin de réaliser sa plus-value, propageant ainsi en tout lieu la culture capitaliste, cette prémisse du régime socialiste, que l’Angleterre donc, s’est soudainement transformée en une simple maison de commerce, en un dépôt d’argent. Puis, et c’est le plus important, l’Angleterre, d’atelier qui ne trouvait pas chez elle de consommateur du profit national, s’est soudainement transformée en une sorte de Tiergartenviertel à l’égard de ses colonies, soit en consommateur de la plus-value, prélevée non pas seulement dans ses propres îles, mais aussi dans toutes ses colonies. Cette tentative de caractériser le rôle historique du capitalisme se limite bien sûr chez Kautsky,exclusivement à l’Angleterre, car son attitude lui est dictée par le patriotisme, lequel exige pour l’Allemagne une légitime participation à l’hégémonie industrielle sur le marché mondial, à égalité avec l’Angleterre.

L’Allemagne est éloignée de la situation de l’Angleterre actuelle, elle ne fait encore qu’y aspirer. Kautsky ne peut évidemment pas le reconnaître. Toutefois, un marxiste russe quelconque, disons Plékhanov, soupçonnant que le «prolétariat allemand a cessé d’être révolutionnaire» (cf. son article contre Bernstein dans Neue Zeit) reconnaît, lui, qu’il n’y a pas que l’Angleterre pour s’éloigner du droit chemin ; mais que l’Allemagne le quitte en partie elle aussi.

Tout cela sans que l’orthodoxie puisse périr : ébranlée par le développement de l’Angleterre, elle se sauve en Russie ; sinon qui oserait douter que les innombrables marxistes russes souhaitent le développement du capitalisme pour des motifs autres que socialistes, à des fins non socialistes ?
Le capitalisme est un phénomène légitime, dans la mesure où il développe les forces productives de l’humanité.

Mais précisément, comme il ne tient compte d’aucune consommation et qu’il n’a, comme but unique, que la production en tant que telle, il apparaît être la machine par excellence du développement des forces productives de l’humanité.

Les marxistes parviennent indubitablement à un état d’esprit quelque peu religieux à l’égard du mystère du progrès capitaliste, lequel même s’il se trouve dans une contradiction antinomique, doit quand même être garant d’un avenir meilleur.

Cette religion, créée par la «science nouvelle», ferait bien de prendre en considération quelques vérités que la science s’efforce de dissimuler.

La productivité du travail croit avec la découverte par l’humanité des mystères de la nature. L’humanité doit sa domination croissante sur la nature à l’activité intellectuelle, propre à l’organisme humain.
Comment se comporte à l’égard de cette activité de l’homme la «machine du développement de la productivité du travail» ?

Le régime capitaliste, bien qu’il soit une machine si mystérieuse, ne cesse pas pour autant d’être un régime de classes et n’exprime les lois de ce dernier que sous l’aspect le plus évident et accompli.
Seule une minorité héréditaire élue est appelée à utiliser son intellect. Les autres millions de personnes doivent être privées de la possibilité d’employer leur cerveau ; elles sont condamnées à servir la société par le seul mouvement de leurs organes animaux, la force physique de leurs muscles et l’aspect le plus élémentaire de leur système nerveux exigé pour le travail musculaire ; elles font un travail d’esclaves. C’est pour cette raison que toute la descendance de la minorité privilégiée, que tous ses membres, possèdent des «talents et capacités spéciales». L’intelligence humaine a, dans ce cas, non seulement pour tâche de connaître la nature mais aussi de dominer les esclaves. La domination crée la sphère d’application de l’activité intellectuelle pour toute la descendance de la société cultivée.

Si ses membres sont quelquefois peu gâtés par la nature pour ce qui concerne les «talents et capacités spéciales», on leur trouvera néanmoins un type d’activité leur permettant d’exercer leur suprématie : le soutien à l’organisation sociale «d’ordre et de paix», ou bien la «défense de la patrie», ou bien encore la création et la greffe des principes religieux et moraux nécessaires à leurs esclaves. «L’éducation de la jeunesse» doit être assumée par des personnes privilégiées devant apparaître aux yeux des esclaves comme des êtres supérieurs, doués de talents particuliers innés.

Des sections entières des sciences sociales instituées par l’État s’occupent à élaborer des formules de domination. Grâce à un tel «travail intellectuel», les classes dominantes et le régime de classes continuent à bien se porter.

[…] Tant que la pensée sociale-démocrate continue de dominer la Russie clandestine, le pouvoir d’État peut être tranquille. Il n’est pas naïf au point de voir dans les révolutionnaires russes actuels ceux pour qui ils essaient de se faire passer, c’est-à-dire les représentants de tous les prolétaires russes. Le pouvoir s’est convaincu que les socialistes russes ont abandonné l’idée de la nécessité d’une transformation radicale de la société, du renversement du pouvoir d’État ; puis dans la mesure où les catastrophes nationales ont diminué, le «profit national», qui croît toujours, devient de plus en plus important et raffiné. Le pouvoir connaît la formule sociale-démocrate selon laquelle est considéré comme prolétaire, non pas celui qui n’a pas de moyens pour vivre, mais celui qui ne possède pas les moyens de production et qui est capable de le comprendre (Kautsky dans la Question agraire). Le pouvoir voit que les révolutionnaires, conformément à cette formule, ne mettent en avant que les prétentions minimales des pauvres, dont la «justesse est évidente pour tout honnête homme», qui ne sont donc pas difficiles à satisfaire. Le pouvoir voit que, selon cette formule, le degré d’indigence que nous connaissons avec les famines endémiques n’est pas lié à la situation du prolétariat, que toutes les horreurs de ces famines ne sont pas liées à l’exploitation capitaliste et ne peuvent, par conséquent, influencer les revendications des prolétaires russes, ainsi que la marche et le caractère de la vie révolutionnaire clandestine. Avant que ces affamés n’apparaissent à l’horizon des mouvements grévistes sous l’aspect de «vagabonds», la formule sociale-démocrate les écarte — après les avoir surnommés, et cela depuis longtemps, lumpenprolétaires — afin qu’ils ne gênent pas les perspectives respectables du trade-unionisme russe. Cette formule matérialise le souci que le révolutionnaire russe ne puisse même pas penser à l’explosion du volcan sur lequel repose le régime de classes de la Russie.
Entre-temps, les ouvriers russes se mettent à lutter plus ardemment et font l’apprentissage des mouvements de grèves. La social-démocratie ne veut pas et n’est pas capable de créer consciemment une expression organisée de cette aspiration des masses en lutte. Ses formules, qui représentent l’expression des intérêts du «travailleur intellectuel», freinent cette lutte. Elles lui fixent par force des limites, en expliquant qu’avec les conditions politiques présentes, il ne peut être question que de concessions insignifiantes : les véritables conquêtes ne pourront être réalisées qu’après l’obtention de la liberté politique, au moyen des syndicats et de la lutte parlementaire. La social-démocratie met en avant, comme but de la lutte, la liberté politique, à la suite de quoi la lutte pour les intérêts réels des ouvriers devient secondaire, ne témoignant pas encore de la «conscience de classe» de la masse combattante.

Les ouvriers polonais, qui ont répondu tant de fois à l’appel du 1er Mai, défendent obstinément leurs revendications, et ont toujours clairement déclaré qu’ils veulent faire de ce jour une journée de lutte pour leurs besoins réels. Les ouvriers russes en arrivent au même point. Ce qui n’empêche pas la social-démocratie de transformer ce jour en «fête», en «manifestation», en «défilé de fête» utilisé en Pologne en faveur d’un «État indépendant», et en Russie en faveur d’une Constitution.

Par ses explosions, la masse ouvrière réclame de ses éléments conscients la création d’une organisation de combat qui unirait les différents mouvements, qui pourrait créer un mouvement de masse concerté entre les grands centres, réunis pour défendre toutes les exigences réelles des travailleurs concernant les conditions de leur travail. Une telle organisation de combat est urgente pour les ouvriers ; elle servirait leurs intérêts réels.

Des forces conscientes sortent de la masse ouvrière, entrent dans les organisations sociales-démocrates puis poussent les ouvriers vers les formules des «travailleurs intellectuels», en leur dépeignant, en Pologne, tous les délices d’une «république indépendante», et en Russie, les bienfaits d’un futur parlement.
Une organisation de combat qui servirait les intérêts réels des ouvriers ne pourra être créée que lorsque sera exclue du mouvement la force qui le freine — l’intérêt du travailleur intellectuel — lorsque le mouvement prolétarien sera proclamé non pas lutte des sociaux-démocrates contre «une poignée de capitalistes», mais lutte contre le régime bourgeois, contre la société cultivée dirigeante.

(Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2001, pp. 191-208)

Kafka et le « socialisme des intellectuels »

Nous rencontrâmes un cortège d’ouvriers se rendant à un meeting, drapeaux et bannières au vent. Kafka me dit alors :
« Ces gens sont si fiers, si confiants, si joyeux. Parce qu’ils sont maîtres de la rue, ils s’imaginent qu’ils sont maîtres du monde. En réalité, ils se trompent bel et bien. Il y a déjà derrière eux les secrétaires, les permanents, les politiciens, tous ces sultans des temps modernes, auxquels ils fraient la voie qui mène au pouvoir.
- Vous ne croyez pas à la puissance des masses ?
- Je la vois, cette puissance des masses : elle est informe et paraît indomptable, et elle n’a de cesse qu’elle ne soit domptée et formée. Au terme de toute évolution vraiment révolutionnaire, il surgit un Napoléon Bonaparte.
- Vous ne croyez pas que la révolution russe s’étende encore ? »
Après un long silence, Kafka répondit :
« Plus une inondation s’étend, moins son eau est profonde, et plus elle est trouble. La révolution s’évapore et il ne reste que la vase d’une nouvelle bureaucratie. Les chaînes de l’humanité torturée sont faites de paperasse ».

Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Paris, M. Nadeau, 1978, p.158.
(Selon Karl Heinz Roth, il est fort possible que Kafka ait lu Makhaïski dans des traductions tchèques.)