Archiv der Kategorie 'Georges Haupt'

Georges Haupt – Führungspartei? Die Ausstrahlung der deutschen Sozialdemokratie auf den Südosten Europas zur Zeit der Zweiten Internationale (1979)

Nachlass Helmut Hirsch (Leo Baeck Institute)

Biographie

Inventar 1 (Archive.org)

Inventar 2 (Leo Baeck Institute)

u.a.

Briefwechsel mit Georges Haupt (1968, 1976)

Briefwechsel mit Willy Huhn (1950-1955)

Briefwechsel mit Henry Jacoby (1949-1971)

Briefwechsel mit Karl und Hedda Korsch (1943-1947)

Briefwechsel mit Maximilien Rubel (1951-1980)
(Teil. 2)
NB. Siehe in diesem Zusammenhang auch: Maximilien Rubel – Die Marx-Legende oder Engels als Begründer (1970)

Manuskript: Sozialismus: Ideal von Gestern oder Heute? Zum Lebenswerk von Henry Jacoby (Westdeutscher Rundfunk, Sendung vom 9.10.1974, 21.15-22.00 Uhr)

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Lettre de Georges Haupt à Helmut Hirsch, Paris, 28 novembre 1968.

Mon cher collègue,

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre passionnant manuscrit (1) et je pense que vous avez atteint l’objectif recherché : présenter au public allemand une biographie vivante d’un personnage fascinant. Je ne m’étendrai pas sur les éloges. Je voudrais vous communiquer certaines de mes observations critiques. Elles ont de deux natures, concernant d’une part ce qui existe, d’autre part ce qui est absent.

1) ce qui existe :

p. 14 Il me semble que vous interprétez de manière totalement erronée les divergences de Rosa avec le PPS concernant l’indépendance de la Pologne. C’est loin d’être un simple cheval de Troie pour entrer dans les rangs du SPD : nous touchons ici un des points essentiels : la conception de Rosa du problème national. Je pense que ce serait là la place où accorder une page à ce problème crucial qui fait totalement défaut à votre manuscrit (en passant je vous signale que vous pourrez même trouver des éléments pittoresques dans la correspondance d’un des leaders du PPS, Jedrzejowski, avec Labriola que j’ai publiée dans les Annali Istituto Feltrinelli, III, 1960, p. 226-230.

p. 62 Au lieu d’essayer de donner un résumé de la portée théorique de l’ouvrage de Rosa, L’accumulation du Capital, vous présentez un compte-rendu du livre de Nettl, à la fois dans la forme et le contenu. Je pense que les appréciations du livre de Nettl qui sont valables et auxquelles je souscris totalement sont ici inutiles.

p. 100 Votre présentation de Rosa – de son Rutspa, est erronée dans la mesure où hélas vous avez passé sous silence l’aspect le plus important de l’activité de Rosa dans le SPD d’avant 1914 (1911-1914). Les divergences avec le Vorstand y compris Kautsky deviennent d’une importance capitale et concernent cette fois-ci non plus la tactique mais toute une vision stratégique. Rosa devient le chef des Linksradikalen et il suffit de lire la correspondance de Kautsky, Ebert, etc. pour se rendre compte des dimensions de ces divergences et de l’inquiétude que provoquèrent les « Rosa Leute ».

2) Maintenant quelques observations sur ce qui, je pense, manque dans le livre.
D’abord, et cette remarque me semble essentielle, vous avez laissé presque complètement dans l’ombre la pensée théorique et politique de Rosa, bref ce qui fut codifié sous le nom de luxemburgisme (par ex. : sa vision de l’action de masse, de la spontanéité, spontanéité et organisation, etc.) Or, en ce moment précis, à la lumière des préoccupations du SDS en Allemagne, ces problèmes sont d’une grande acuité.
Vous parler [sic] de la participation de Rosa Luxemburg à la vie de l’Internationale mais vous ne mentionnez pas qu’elle est devenue à la veille de 1914 l’un des leaders les plus notoires dans l’Internationale. A ce propos, vous ne pouvez pas passer sous silence ses relations tendues et complexes avec Lénine et les Bolcheviks.

[…]

(1) Il s’agit du livre qui paraîtra l’année suivante chez Rowohlt sous le titre : Rosa Luxemburg in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten.

Georges Haupt – Textes choisis

Histoire de l’Internationale socialiste ou histoire internationale du socialisme ? (1962)

La Commune comme symbole et comme exemple (1972)

Les groupes dirigeants internationaux du mouvement ouvrier (1976)

Le rôle de l’exil dans la diffusion de l’image de l’intelligentsia révolutionnaire (1978)

Socialisme et syndicalisme – Les rapports entre partis et syndicats au plan international : une mutation ? (1981)

Georges Haupt – Émigration et diffusion des idées socialistes : l’exemple d’Anna Kuliscioff (1978)

Anna Kuliscioff (1854-1925) fait partie de cette pléiade de femmes socialistes d’envergure qui, à l’époque de la IIème Internationale, ont par leurs actions marqué l’histoire du socialisme. Son itinéraire, autant que sa personnalité, ont contribué largement à perpétuer sa célébrité. La figure de la belle révolutionnaire russe exilée, traquée, devenue pionnière et dirigeante de premier plan du socialisme italien est frappante et captivante, au point que cette image est susceptible d’envoûter l’historien, séduit à l’instar des contemporains, par ce personnage hors série.
La fascination exercée dans son pays d’adoption par la « russa dai capella d’oro », entourée de l’auréole de la légende de ses exploits révolutionnaires, l’autorité morale et intellectuelle de la « signora Anna », nous les trouvons exprimées dans la nécrologie pathétique écrite en décembre 1925 par Alessandro Schiavi, proche collaborateur puis biographe dévoué du couple Turati-Kuliscioff :
« Elle était venue de cet Orient obscur, absolutiste et féodal de la Russie tsariste, fragile jeune fille blonde, de la race des martyres russes de cette époque, sorties de l’intelligentsia pour ‘s’humilier’ à la façon tolstoïenne en ‘descendant’ parmi les plébéiens des champs et pour se dépouiller de l’orgueil de caste et des commodités de la vie, vouée ainsi à la propagande éveilleuse des consciences assoupies des moujiks, comme à l’acte de force contre l’autocrate, proche ou lointain. (…) Et elle vint en Italie, et grâce à cet esprit de fraternité universelle qui rapproche et rassemble dans le socialisme les plèbes de tous les pays et de toutes les races dans le prolétariat universellement exploité et méprisé, elle aima la plèbe italienne comme la sienne sans jamais rien demander en échange, ni renommée, ni confort, ni faste, elle devint silencieuse, discrète, mais suscitant efficacement des énergies, celle qui confortait les efforts, qui aidait aux oeuvres des premiers conducteurs du socialisme italien, alors que, dans les heures qui annoncent le jour, il s’agissait de commencer à faire, d’une plèbe, un peuple » (1) .
Le destin d’Anna Kuliscioff est toutefois moins exceptionnel qu’il n’y paraît. Elle n’est pas une figure isolée dans le socialisme international ; son cas n’est pas unique. Ainsi en 1893, au Congrès socialiste international de Zurich, son amie et camarade de vieille date Vera Zasulič, très fière du rôle que joue « Ania », de l’influence qu’elle exerce en Italie, constate que parmi « les camarades de marque » délégués au Congrès, il y a d’autres révolutionnaires russes qui président aux destinées du socialisme à l’étranger. « Ce n’est pas seulement l’Italie qui doit sa bonne conduite à une Russe. Katz (Dobrogeanu) joue en Roumanie le même rôle, et bien plus important encore qu’Ania en Italie » (2).
Paradoxalement, Anna Kuliscioff est en quelque sorte le prototype d’une époque et d’une génération de militants socialistes. Elle a milité en Russie puis en Italie à une époque cruciale pour l’histoire du socialisme, celle du passage de la Ière à la IIème Internationale. Le mouvement socialiste connaît une croissance et une extension accélérées. Il pénètre et prend pied dans tous les pays européens indépendamment du degré de développement industriel. Il s’uniformise également : les formes modernes qu’il revêt – parti et syndicats – se généralisent dans les années 1880, en un bref laps de temps. Le mouvement socialiste devient enfin plus homogène sur le plan idéologique : le marxisme conquiert une place hégémonique dans la IIème Internationale.
Le rôle et le poids de la génération socialiste qui émerge dans le sillage du séisme provoqué par la Commune de Paris, sont primordiaux dans ce processus. C’est dans ses rangs que vont se recruter jusqu’en 1914, les pionniers des mouvements socialistes, les fondateurs des partis ouvriers, leurs dirigeants et leurs cadres prestigieux. Or, à l’époque héroïque des années 1870-90, la liste des militants actifs à divers échelons dans les mouvements ouvriers de pays dont ils n’étaient pas originaires, est relativement importante, même s’il s’agit d’une minorité. Le problème ne réside pas dans le nombre. C’est le phénomène en soi qui est significatif.
A cet égard, l’exemple d’Anna Kuliscioff rappelle opportunément aux historiens, l’existence de dimensions mal connues et pourtant non négligeables du mouvement ouvrier. Ainsi celle qui s’inscrit dans la problématique de la géographie du socialisme et qui pose la question des mécanismes de diffusion des idées socialistes sur le plan international, de ses centres de propagation, des moyens et des formes, donc des vecteurs des idées.
La diffusion des idées socialistes dans la seconde moitié du 19ème siècle s’effectue de manières variées. La forme et le contenu que revêt l’influence exercée, son mode de propagation et son intensité sont largement conditionnés par les données spécifiques des pays d’implantation, par le terrain social sur lequel elle agit. Ce qui n’exclut pas, surtout dans la phase initiale du mouvement, l’existence de foyers communs de propagation, de tout un système de circulation des idées socialistes, grâce à l’action de vrais agents de dissémination. Ce sujet est délicat, certes. Il a été largement exploité, déformé, dévalorisé même, après la Commune de Paris, par les adversaires de la Ière Internationale. Les autorités mettent la circulation des idées socialistes sur le compte d’une conspiration fomentée par l’Internationale. La chasse aux « agitateurs » bat son plein à travers toute l’Europe. A l’aide de fausses révélations, la presse alimente une campagne d’intoxication et forge des légendes tenaces. La police chargée de surveiller et de neutraliser les « agissements » de l’Internationale s’auto-intoxique par ses propres préjugés. De telle sorte que l’enregistrement policier du phénomène de propagation des idées socialistes et son interprétation deviennent une source de contresens des actions dues au hasard ou l’activité isolée des militants apparaissent à la lumière des rapports de police comme autant de maillons d’un vaste réseau de propagande et de menées subversives orchestrées et exécutées selon un plan concerté.
Tout au contraire, la diffusion des idées socialistes à l’époque est essentiellement un phénomène spontané.
On peut néanmoins localiser trois foyers de propagation plus ou moins en rapport avec l’activité de l’Internationale : Paris, la Suisse, l’Allemagne. Paris est le creuset traditionnel des idées révolutionnaires, lieu privilégié de la formation des militants venus de tous les horizons ; la Suisse est le carrefour central, lieu de refuge et de contacts ; enfin, l’Allemagne devient le centre d’irradiation où une social-démocratie puissante connaît un rayonnement unique dans le mouvement international.
Comment les idées socialistes se diffusent-elles ? Qui les véhicule ? L’agent propagateur international le plus visible dans la phase initiale du mouvement socialiste est l’étudiant – catégorie à laquelle appartient Anna Kuliscioff – qui se rend dans les universités étrangères, à Genève, à Zurich, à Bruxelles, à Paris, à Montpellier ou à Berlin. Il y entre en contact avec les idées socialistes, fréquente le milieu socialiste, se familiarise avec la pratique du mouvement ouvrier. C’est surtout dans les pays économiquement retardés ou parmi les nationalités opprimées que les étudiants jouent un rôle actif de premier plan tout au long du 19ème siècle dans le mouvement révolutionnaire et, en prolongement, dans les mouvements socialistes naissants. Les pionniers et même les premiers dirigeants des mouvements socialistes de Pologne, de Roumanie, de Serbie, de Bulgarie se recrutent souvent parmi les étudiants qui ont fréquenté les universités étrangères. On rencontre aussi le phénomène inverse : les étudiants originaires d’un pays où le mouvement ouvrier est déjà développé déploient une activité théorique ou de propagande à l’étranger dans le cadre du mouvement socialiste qui se cristallise.
Mais l’activité des étudiants n’est que l’aspect apparent ou même l’image accréditée d’un phénomène beaucoup plus ample et souvent souterrain. Il s’agit en premier lieu de l’action déployée par deux catégories distinctes de porteurs d’idées, dont le rôle a été plus considérable qu’on ne le pense généralement : les exilés politiques et les ouvriers migrants. Ce sont les personnages familiers d’un siècle où l’absence d’entraves et de restrictions à l’entrée et à l’installation facilite la circulation dans la plupart des pays européens, l’exercice du métier restant libre. C’est aussi une époque où la répression politique, les persécutions policières accrues après la Commune de Paris, les lois d’exception contre les socialistes augmentent sans cesse le nombre des exilés politiques. Officiellement, les proscrits ne se chiffrent que par quelques milliers car seule une minorité d’entre eux se déclarent ou s’enregistrent comme réfugiés politiques ; la plupart n’en voient ni la nécessité ni l’opportunité.
Les exilés politiques sont au 19ème siècle les vecteurs classiques des idées révolutionnaires, à travers l’Europe et outre-mer ; ils restent en général d’une grande mobilité et d’une grande disponibilité à l’action partout où ils trouvent un asile, temporaire ou permanent. La dynamique de la diffusion des idées socialistes s’inscrit toujours dans le schéma classique d’un mouvement à double sens : d’une part, les réfugiés politiques diffusent leurs convictions dans les pays d’accueil ; d’autre part, ceux qui rentrent d’un exil forcé ou volontaire importent les idées et les expériences avec lesquelles ils se sont familiarisées. Les proscrits de la Commune, les militants socialistes allemands expulsés ou contraints de quitter leurs pays du fait des lois d’exception de Bismarck, les émigrés polonais et russes sont souvent des propagandistes actifs et se situent même à l’origine de la pénétration des idées socialistes dans les pays d’accueil.
Les révolutionnaires russes exilés, dont fait partie Anna Kuliscioff, occupent une place de choix pour une double raison : d’abord, l’étranger n’est pas pour eux simplement un lieu de refuge ; il est le cadre même de leur activité militante. C’est à l’étranger qu’ils créent leurs cercles, leurs organisations, aménagent leurs typographies, publient leur presse et leur littérature révolutionnaire (3). Ensuite, ils tentent de créer à travers toute l’Europe un vaste réseau de communication entre leurs divers centres à l’étranger et en Russie même. Or la nature même de leur activité les conduit à nouer des contacts multiples et à collaborer avec des socialistes de nombreux pays. Les révolutionnaires russes bénéficient de l’aide de leurs camarades étrangers qui leur servent de couverture, de boite aux lettres et même d’agents pour la contrebande de la littérature clandestine destinée à la Russie (4).
C’est une des raisons pour lesquelles le révolutionnaire russe ne vit pas en vase clos à l’étranger mais prend une part active à la vie des organisations ou aux actions des mouvements du pays d’accueil. A travers toute l’Europe, de Londres à Jassy, ces Russes sont imbriqués dans les mouvements socialistes ou anarchistes. Lors de son séjour italien, Stepnjak-Kravčinskij – un des héros de la jeune Anna Kuliscioff – participe aux côtés de Malatesta à certains exploits anarchistes, notamment l’aventure de Beneventura ; à Londres, quelques années plus tard, il milite aux côtés de William Morris dans la Socialist League. Ou bien encore l’étonnant N.K. Sudzilovskij, alias Docteur Russel, dont on retrouve la trace dans le monde entier. Anna Kuliscioff a dû le connaître à Zurich en 1873 où il déploie son activité ; c’est en liaison avec Sudzilovskij qu’elle accomplira trois ans plus tard une mission qui consiste à faire passer clandestinement une typographie, obtenue en Suisse, en Russie du Sud. Entre 1875 et 1881, Russell-Sudzilovskij est en effet le principal organisateur du passage clandestin des révolutionnaires et de la littérature révolutionnaire russe à travers la frontière roumaine ; il devient aussi l’un des pionniers du socialisme dans ce pays de refuge temporaire. Expulsé de Roumanie en 1881, il sera bientôt éconduit aussi de Bulgarie pour ses menées subversives. Lev Dejč, le camarade d’Anna Kuliscioff, le retrouva en 1895 à Hawaï comme vice-président du sénat ; après l’annexion de l’île par les Etats-Unis, il se rend à San Francisco, puis en 1904 au Japon pour y déployer une vaste activité de propagande révolutionnaire parmi les prisonniers de guerre russes ; devenu conseiller de Sun Yat Sen, il joue un rôle actif dans la révolution chinoise de 1911.
Le rôle de ferment des exilés russes dans les Balkans est particulièrement frappant. En Roumanie, par exemple, les colonies révolutionnaires russes créées entre 1876 et 1881, vont regrouper les premiers éléments du socialisme roumain. Un de ces exilés russes, Konstantin Abramovič Katz, originaire d’Ekaterinoslav, devient sous le nom de Constantin Dobrogeanu-Gherea le pionnier et le théoricien le plus écouté du socialisme roumain. Le parallèle entre son passé révolutionnaire et celui d’Anna Kuliscioff est révélateur ; en outre, leur action dans le mouvement révolutionnaire russe dut s’entre croiser à plusieurs reprises (5).
Si l’on s’en tient aux seuls révolutionnaires russes qu’a connus Anna Kuliscioff, nous pouvons citer en France l’action de P. Lavrov dont 1’influence sur des socialistes français tels que Lucien Herr ou Jean Jaurès est notable. Après le tournant du siècle, c’est un autre immigré de Russie, Charles Rappoport, qui va jouer un rôle important dans le socialisme français, notamment pour la propagation du marxisme. Même dans un parti structuré, puissant, solidement implanté comme le SPD, le rôle des militants originaires de l’étranger, notamment de Russie et de Pologne, est considérable. Citons parmi les figures de premier plan, Parvus et Rosa Luxembourg (sans parler des K. Kautsky, A. Braun, R. Hilferding venus d’Autriche).
Bref, en tant qu’individus ou en groupe, de manière spontanée ou sous forme organisée, ponctuelle ou permanente, au gré du hasard ou en fonction d’un choix conscient, les émigrés, russes ou non, représentent à l’époque de la IIème Internationale un élément dynamique de circulation des idées. Ils sont surtout de précieux agents de liaison ou de communication. Même ceux qui s’établissent définitivement à l’étranger et jouent à différents niveaux un rôle dans le mouvement ouvrier du pays d’accueil, restent étroitement liés au mouvement de leur pays d’origine et témoignent d’une sensibilité particulière aux dimensions internationales du mouvement.
La biographie d’Anna Kuliscioff fournit l’illustration éclatante de l’action des deux catégories de vecteurs des idées socialistes sur le plan international : les étudiants et les exilés politiques. Privilégier son exemple comporte néanmoins un inconvénient majeur susceptible de rétrécir le contexte historique dans la mesure où reste reléguée dans l’ombre l’action d’un troisième groupe d’agents de propagation. Il s’agit du courant des immigrations ouvrières, infiniment plus ample, fondamentalement différent de nature, mais aussi plus complexe dans ses implications multiples.
Les migrations ouvrières deviennent à partir des années 70 un phénomène de masse, s’inscrivant dans un vaste mouvement de population déclenché par le développement du capitalisme, mouvement d’exode rural et interurbain qui se déroule ou se prolonge à la fois sur plusieurs plans, national, intereuropéen et intercontinental. Dans les dernières décennies du 19ème siècle, nous sommes en présence en Europe d’une sorte de population « nomade », nombreuse, hétérogène par sa composition socio-professionnelle et nationale, par ses motivations, ses aspirations et surtout par ses aboutissements.
Y a-t-il un rapport entre l’extension et l’homogénéisation du mouvement ouvrier international à la fin du 19ème siècle et le mouvement de migration de masse, ou bien s’agit-il d’une simple concomitance ? Du côté de la police dont les archives nous servent de source primaire, la réponse est si évidente qu’elle en devient suspecte. Le phénomène migratoire est perçu comme un danger de contamination des ouvriers autochtones, comme un bouillon de culture de la subversion : séparer le bon grain de l’ivraie est l’objectif visé. Le mythe des ouvriers migrants étrangers, agents de propagande des idées subversives, trouve son expression la plus accomplie dans les dossiers de police. En l’occurrence, ces archives sont souvent des pièges car la police opère avec des stéréotypes, « anarchistes », des concepts passe-partout, « agitateurs, meneurs », avec des obsessions, « la conjuration internationale », des préjugés contre des individus doublement suspects en tant qu’étrangers et en tant qu’ouvriers. Ainsi les ouvriers fournissent la plus grande partie du contingent d’étrangers expulsés de France en tant qu’anarchistes entre 1894 et 1906. Par nationalités, ce sont les Italiens qui viennent de loin au premier rang. Sur les 1 624 personnes de diverses nationalités qui figurent sur les états signalétiques des « anarchistes » étrangers expulsés de France [9] il y a 959 Italiens. On compte parmi les Italiens expulsés 726 ouvriers, 140 sans profession, 11 professions libérales, 82 agriculteurs. Sur les 726 ouvriers, ceux du bâtiment, au nombre de 93 dominent (6).
Les renseignements biographiques sur les ouvriers étrangers expulsés de France ou surveillés sont, d’une manière générale, lacunaires dans les fichiers de la police. Les données qu’elle a pu recueillir en ce milieu fermé et muet sont très succinctes, donc insuffisantes et inexactes. L’action politique des ouvriers étrangers est aussi beaucoup plus cachée et plus complexe que celle des migrants. L’exemple cité des ouvriers expulsés de France en tant qu’« anarchistes » n’a qu’une valeur indicative. L’ouvrier migrant, par sa place dans la production, par son expérience, est certainement un agent propagateur non négligeable pour l’époque. Mais à quel degré ? Pour certains contemporains de la grande dépression des années 1873-1895, l’émigration ouvrière constitue un aspect organique de la problématique de la diffusion et de l’internationalisation du socialisme. Ainsi, Leone Capri, le premier à étudier le phénomène migratoire en Italie, soutient-il à propos des conséquences possibles de cette hémorragie : « On ne saurait nier que l’émigration est une partie et peut-être pas la moins menaçante du grand problème du socialisme. Tout ce qu’on fait pour atténuer ce phénomène et le rendre bénin revient en même temps à conjurer les dangers du socialisme et de l’internationalisme ‘come ora vengono intensi dalle classi sofferenti’ » (7). Ces lignes sont révélatrices de l’état d’esprit des classes possédantes à l’époque de la grande dépression. La montée rapide du mouvement ouvrier, l’augmentation de son degré d’organisation, son caractère internationaliste marqué, alimentent la crainte face à la libre circulation de la main-d’oeuvre. Car, comme le constate l’éditorialiste du Matin à l’occasion de la célébration simultanée dans toute l’Europe, du 1er mai (1890) : « Le danger, c’est l’établissement d’une grande nation nouvelle, d’une nation sans nom et sans carte géographique, la nation de ceux qui ne possèdent pas en face de ceux qui possèdent. (…) C’est l’ordre qui est désormais la plus grande force du socialisme » (8). Et dans cette « nation nouvelle des exploités », l’ouvrier migrant semble jouer un rôle important de liaison et d’internationalisation.
En réalité, nos connaissances sur les migrations ouvrières intereuropéennes sont fort limitées. La stratégie de recherche esquissée par Ernesto Ragionieri dès 1962 reste encore une incitation peu comprise et peu suivie. Pourtant l’intérêt des questions qu’il a posées ne se pas au mouvement ouvrier italien. Elles sont également fondamentales pour l’histoire du mouvement ouvrier dans ses dimensions globales, internationales. Or, sans une connaissance approfondie du phénomène complexe des migrations ouvrières qui affecte profondément la naissance et le développement des classes ouvrières avant 1914, nous ne pouvons que formuler quelques hypothèses ou plus précisément consigner quelques observations.
A partir des années 1880, les migrations ouvrières intereuropéennes s’amplifient, changent de nature et de signification. Elles deviennent plus complexes et se diversifiant dans leurs effets culturels et politiques qui apparaissent aussi multiples et contradictoires que le sont les conséquences démographiques, économiques et sociales du phénomène migratoire. Leur pesanteur sur le mouvement ouvrier est indéniable. Les poser en termes de gains ou de pertes est fallacieux Si l’on en juge d’après les manifestations de xénophobie ouvrière qui se produisent à l’époque en France ou en Suisse et dont les victimes sont le plus souvent les migrants italiens, l’émigration ouvrière ne produit en dernière instance ni la radicalisation, ni le brassage, ni l’internationalisation redoutés ou escomptés par certains contemporains. Souvent l’afflux de la main-d’œuvre étrangère approfondit les vieilles concurrences et les animosités que ressentent les ouvriers des pays d’accueil. L’émigration prive fréquemment le mouvement ouvrier de ses éléments les plus radicaux, les plus dynamiques, vide les organisations ouvrières de leurs militants pendant la crise. D’autant plus que c’est parmi les ouvriers étrangers, italiens notamment, que se recrutent le plus facilement les briseurs de grève, ce qui se répercute immédiatement sur les relations entre les ouvriers immigrants et ceux du pays d’accueil (9).
Le flux de main-d’œuvre vers l’étranger s’apparente au cycle économique. Mais l’émigration des ouvriers professionnels n’est pas seulement une réponse au chômage ou à la menace qui pèse sur l’emploi. C’est aussi une attitude, une réponse à la pression exercée sur la profession, sur la qualification, par la mécanisation. C’est pour échapper à la fabrique et par attachement à son métier que l’ouvrier professionnel ou l’artisan choisit 1’exode. Les motivations des ouvriers non qualifiés sont apparemment plus simples. Dans leur grande majorité, ils sont poussés par la misère, le sous-développement ou le manque d’emploi. Démunis de toute qualification, ils sont prêts à accepter n’importe quel travail à n’importe quel prix. Voilà l’image stéréotypée. Mais il semble que dans cette grande masse d’un niveau culturel moins élevé, les motivations soient également plus complexes, plus difficiles à déceler. Quels que soient les motifs qui poussent l’ouvrier à s’exiler, la rupture qu’il est obligé d’opérer marque profondément son comportement, son attitude et ses dispositions vis-à-vis du pays d’accueil. Au départ, l’ouvrier émigré est potentiellement un rebelle. L’est-il encore à l’arrivée ? Et vice-versa, l’ouvrier passé par l’école du mouvement ouvrier à l’étranger ne sera-t-il pas porteur à son retour d’exigences et de valeurs nouvelles ? En d’autres termes : comment l’émigration contribue-t-elle au changement et à la transformation des mentalités ouvrières ? Question à double volet : qu’apportent-ils, que laissent-ils dans le pays d’accueil ? Que rapportent-ils, que ramènent-ils dans leur pays d’origine ?
Le mouvement de migration secrète sans aucun doute des agents de liaison du mouvement ouvrier, des propagateurs de la solidarité, des vecteurs de l’internationalisme, des diffuseurs d’une expérience, des messagers d’idées neuves dans des pays lointains et dans des milieux ouvriers isolés du mouvement qui se fortifie et grandit dans les pays industrialisés.
Ce qu’on peut établir avec certitude, c’est que parmi la masse des ouvriers migrants une minorité active présente une caractéristique particulière : elle prend de l’importance en tant que disséminateur d’idées pour son pays d’origine, pour le pays d’accueil et même pour les deux. Les « exportateurs » d’idées les diffusent d’un pays où existe un mouvement ouvrier développé vers les pays d’accueil où le mouvement ouvrier est embryonnaire ou inexistant. Nous pouvons citer l’exemple de 1’ouvrier étranger, ferment, initiateur de grèves, de syndicats, dont l’action collective ou individuelle prépare le terrain pour la pénétration et 1’implantation du mouvement socialiste. Ainsi, les ouvriers belges dans le Nord de la France ont été souvent des animateurs de grèves, les organisateurs des syndicats. Ils y ont été les initiateurs du socialisme (10). Un rôle identique est souvent assumé par les ouvriers allemands, membres du SPD. Ils déploient une intense activité de propagande à l’étranger, sur le nouveau lieu de travail, en tant que groupe compact et même organisé (11) en Suisse, au Danemark, en Belgique dans les années 70-80 ou par l’action individuelle dans divers pays, notamment en Hongrie, en Autriche et même en Russie. Ils sont les porteurs de l’éducation socialiste ou syndicale, d’une expérience qu’ils cherchent à transmettre aux pays d’accueil.
Mais plus souvent, la diffusion des idées socialistes dans le milieu ouvrier est un phénomène d’« importation » et s’intègre dans un mouvement déjà ancien qui devient particulièrement frappant dans la seconde moitié du 19ème siècle. Il s’agit de l’action des compagnons, artisans, ouvriers professionnels d’Europe centrale qui, jusqu’au tournant du siècle, effectuent leur stage de qualification obligatoire à travers toute l’Europe. Lors de ces années de compagnonnage, de tour d’Europe, ils entrent en contact à l’étranger avec le mouvement ouvrier organisé et deviennent un des principaux véhicules de la communication à l’échelle européenne et même mondiale. La biographie de la première génération des militants et des dirigeants ouvriers en Autriche-Hongrie est révélatrice à cet égard (12). Un nombre considérable d’entre eux, pionniers du mouvement social-démocrate, se sont familiarisés avec les idées socialistes et y ont adhéré lors de leur séjour à l’étranger. Il s’agit surtout d’ouvriers qualifiés. Mais pas exclusivement. Ainsi la main-d’œuvre recrutée pour les travaux non-qualifiés ou saisonniers joue souvent le rôle d’initiatrice des actions ouvrières. Nombreux sont les cas où les ouvriers venus de l’étranger, avant tout d’Italie pour la construction de chemins de fer, sont le ferment de l’agitation et les premiers à révéler des notions telles que « mouvement ouvrier », « action ouvrière », sur des chantiers où est rassemblée une main-d’œuvre de terrassiers recrutée parmi les couches paysannes pauvres du pays. Ainsi, là où la construction du chemin de fer ouvre aussi la voie à la pénétration du capitalisme, elle entraîne dans son sillage la résistance et la lutte ouvrières.
Le phénomène de transfert de masse des idées socialistes est aussi consécutif à l’émigration ouvrière dans le nouveau monde, en Amérique du Nord, en Amérique latine également ; la naissance du mouvement ouvrier et socialiste sur ce continent ainsi que ses avatars sont étroitement liés aux vagues consécutives d’émigration qui jouent un rôle primordial dans la mondialisation du socialisme. Dans ce processus, le rôle des émigrants italiens est considérable, surtout en Amérique latine. Ce que le mouvement ouvrier italien perd du fait de cette hémorragie est transfusé en partie outre-Atlantique. Ce ne sont pas des gouttes dans le désert, même si l’organisation syndicale, socialiste ou anarchiste créée par ces émigrants européens reste longtemps un îlot. Néanmoins, le rôle joué par les migrations ouvrières successives dans l’exportation et la transposition des idées socialistes ou anarcho-syndicalistes dans les deux Amériques ne permet pas de procéder à des généralisations. Méfions-nous de déductions tentantes appliquées au vieux continent. Malgré des caractéristiques communes, les phénomènes de migrations ouvrières intereuropéennes et intercontinentales ne sont pas analogues. Ni le terrain social, ou politique, ni le terrain culturel européens ne se prêtent au type de greffe qui se produit en Amérique latine. Le cas du Brésil ou de l’Argentine où les migrations ouvrières italiennes jouent un rôle considérable dans la naissance et le développement du mouvement ouvrier est intéressant à titre de comparaison mais n’est pas le prolongement ouvert, évident, d’un phénomène qui se serait également produit en Europe.
Nous avons parlé brièvement des voies, des vecteurs de la circulation des idées ou simplement de l’information. Mais quelles sont les conditions objectives d’une telle diffusion ? Quelle est la part de l’activité consciente, des actions coordonnées de propagation et de la solidarité internationale pratique ? Ou bien s’agit-il d’une action spontanée, d’un phénomène naturel qui découle du caractère même du mouvement ouvrier naissant à l’époque du passage de la Ière à la IIème Internationale et constitue un de ses traits significatifs ?
Certes, la problématique exposée ici, les questions soulevées dépassent largement le destin individuel d’Anna Kuliscioff. Son exemple est néanmoins symptomatique dans la mesure où elle s’insère dans un phénomène complexe et flou englobant des composantes sociales fort différentes de nature et de conséquences.

Source : Pluriel-Débat, n°14, 1978, pp. 3-12.

Notes

(1) Alessandro Schiavi, Anna Kuliscioff, Rome, Editoriale Opere Nuove, 1955, p. 116-117.

(2) Vera Zasulič à Lev Dejč (fin 1893), in : Gruppa Osvoboždennije Truda, Moscou/Leningrad, 1926, vol. 4, p. 245.

(3) Pour un aperçu des principaux centres de l’émigration révolutionnaire russe, cf. A. Ja. Kiperman, « Glavnye
centry russkoj revoljucionnoj emigracii 70-80-h godov XIX v. », Istoričeskie Zapiski, vol. 88, p. 91-113.

(4) Voir Michael Futrell, Northern Underground, Episodes of Russian Revolutionary Transport and Communications through Scandinavis and Finland 1863-1917, Londres, Faber & Faber, 1963 ; Claudie Weill, Marxistes russes et social-démocratie allemande 1898-1904, Paris, Maspero, 1976 ; G. Haupt, Din istoricul legăturilor revolutionare româno-russe 1849-1881, Bucarest, Ed. Academiei RPR, 1955 et « Revolutionari rusi în România în a doua jumătate al secolului al XIX-lea », in : Relatii Romîno-ruse in trecut, Bucarest, Ed. Academiei RPR, 1957, p. 3-22 ; V. Ja. Grosul, Rossijskie revoljucionery V Jugovostočnoj Evrope 1859-74 gg, Kišinev, 1973, 539 p.

(5) Sur Dobrogeanu Gherea, cf. G. Haupt, « Inceputul activitătii revolutionare a lui C. Dobrogeanu-Gherea », Studii, Revistă de istorie, X, 1957, n°3, p. 61-86 et « Rôle de la critique littéraire dans la naissance du socialisme : la Roumanie », Le Mouvement Social, n°59, avril-juin 1967, p. 30-48 ; D. Hurezeanu, C. Dobrogeanu-Gherea, Studiu social-istoric, Bucarest, Editura politica, 1973.

(6) Archives de la Préfecture de Police, Paris, BA/1501 (Anarchistes expulsés de France : Etats signalétiques) ; voir aussi Archives nationales, Paris, série F7/12586 (Dossiers des expulsions des étrangers par nationalités entre 1892 et 1915), 12587 (Préfecture des Alpes Maritimes : notices individuelles des suspects italiens inscrits sur le carnet B), 13068 (Surveillance des anarchistes et révolutionnaires italiens, 1910-1920).

(7) Cité d’après Ernesto Ragionieri, « Italiani ed emigrazione dei Lavoratori italiani : un tema di storia del movimento operaio », Belafagor, XVII, 1962, n°6.

(8) Cité d’après Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier en France, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1901, p. 222.

(9) Cf. Michèle Perrot, Les ouvriers en grève, France 1871-1890, Paris/La Haye, Mouton, 1974, vol. 1, p. 165 et passim.

(10) Ibid.

(11) Voir à ce propos : Karl Kautsky, « Die Aufgaben der deutschen Arbeitervereine im Ausland », Der Sozialdemokrat, n°9, 10 et 11 du 25 février, 3 et 10 mars 1888.

(12) On trouve des renseignements à ce propos dans l’ouvrage de T. Süle, Sozialdemokratie in Ungarn. Zur Rolle der Intelligenz in der Arbeiterbewegung, Cologne, Böhlau Verlag, 1967.