Archiv der Kategorie 'Français'

Victor Serge – Fritz Fränkel (1944)

Fritz Fraenckel

[Mexique] 21-22 juin 44. — J’ajoute ces pages longtemps après, j’ai reculé devant la peine de les écrire et je ne le fais que par une sorte de devoir parce que je sais trop la fragilité de la mémoire et quel oubli inique et appauvrissant ensevelit les morts. F. F. mériterait de durer parmi nous, pour nous, mais il n’a rien écrit dans les dernières années, ou presque rien. Il avait consacré le meilleur de son activité, en dehors de la psychanalyse, au P. C. allemand, à la Brigade Internationale d’Espagne, et il était devenu, par conscience, l’ennemi du P. C. totalitaire — depuis les procès de Moscou et la fin de l’Espagne républicaine. Renié par ses anciens amis, lâché même par un Regler — pour des raisons mesquines inintelligibles — il avait vu toute cette grande activité d’autrefois se convertir en mensonge et poussière. Il vivait en réalité sur un profond découragement, rattaché par quelques fils à des idées, socialisme, science, psychologie. Dernièrement, tout en soutenant une très dure lutte pour subsister et s’acclimater un peu ici, il s’était laissé aller à boire. Toute sa vie durant, il avait du reste expérimenté les drogues, sans s’y soumettre, mû par la curiosité de l’effet psychique et le besoin, singulièrement bienveillant, de comprendre l’homme, le névrosé, le drogué. Quand il avait bu, il devenait affectueux, sentimental, il avait des yeux mouillés et il était gai, il aurait voulu rassurer tout le monde : « Ne t’en fais pas, hombrecito! » Maintenant que son image se décante en moi, je vois mieux les mobiles essentiels de sa vie : la curiosité active (désir de connaître et de vivre le connu), un amour simple, sincère, compréhensif des hommes (il croyait ce facteur effectif indispensable à la vie consciente et il y voyait la vrai fondement des idéologies révolutionnaires — quand elles sont ce qu’elles aspirent à être). Vingt ans et plus de psychanalyse en avaient fait un être extraordinaire par sa capacité de comprendre et sa bienveillance totale en profondeur et en pratique. Pourtant, il exerçait une sévérité tranquille devant l’offense ou la trahison des grandes choses. Probe, mais jamais moralisateur, jamais juge, infiniment indulgent et pourtant net dans ses jugements sitôt qu’il le fallait. Nous parlions d’un mauvais tableau érotique de V. B. [Victor Brauner], il dit : « C’est humain et l’artiste fait bien de s’exprimer, ça le soulage; mais ce n’est pas de l’art. » Il disait aussi qu’il ne faut pas essayer de guérir les névrosés, même assez désagréables, quand ils puisent dans leur névrose même des raisons de vivre et des capacités. Sa curiosité : En Espagne, pendant les bombardements, il sortait des abris-ambulances, pour voir, « le désir de voir l’emportait de beaucoup sur l’instinct de conservation ». Je ne lui ai jamais posé une question difficile ou intime sans recevoir une réponse claire, toujours extrêmement bienveillante et irréfutablement réfléchie. Je dois énormément à son exemple d’équilibre intelligent dans la fragilité et à sa richesse intellectuelle que les malveillants et les imbéciles pouvaient méconnaître à cause de ses allures de bohème amusé, triste et flottant. Au cours de nos discussions sur le marxisme, il m’aida à comprendre le rôle anticipateur et créateur de l’intelligence, l’espèce de liberté qui participe de l’intelligence, la complexité du problème des superstructures et que l’œuvre d’un Freud égale celle de Marx avec des révélations nouvelles sur l’homme, dont on ne peut plus faire abstraction en aucune circonstance. (Nos entretiens sur le rôle du caractère et de la psychologie personnelle dans les débuts du conflit Trotsky-Staline. Notre travail sur le problème religieux qu’il est désormais impossible de traiter selon le simplisme matérialiste qui, depuis Voltaire, fut une sorte d’aveuglement. Nos discussions sur les racines psychologiques du Nazisme, le Sang, la Race, le Père et sur les fondements affectifs du Totalitarisme.) J’avais toujours l’impression qu’il portait en lui de quoi donner des œuvres importantes et durables, je lui proposai même un jour d’écrire pour lui, sous sa dictée, simplement ses souvenirs de clinicien qui avait approfondi tant de cas extraordinaires : ainsi celui de l’homme viril qui se voulait femme et mère… Il hochait la tête et refusait doucement, car je touchais à son découragement secret qui affleurait visiblement à la surface de l’être. Nous n’avons été que deux, je crois, à recueillir beaucoup de choses de lui et à ne le point méconnaître en ces dernières années : H. L. [Herbert Lennhoff] et moi. Il est même étrange qu’en dehors de ses patients, il ait pu être tellement méconnu dans l’émigration et tellement environné parfois de médisance. Mais peut-être est-ce là le lot du psychologue qui, si désarmé qu’il soit, comprend trop de choses du premier coup d’œil : on lui en veut de perdre devant lui les mauvais secrets qui font l’axe de la personnalité médiocre ou vacillante. Qu’il était léger sur la terre! Cela dut faire rire quelques malveillants — d’un rire dont lui seul eût fait une bonne analyse. Maigre et frêle en apparence, pas grand et pouvant paraître petit, il portait sur un cou décharné une tête de savant comme Gustave Doré l’eût imaginée pour illustrer Jules Verne ou un roman de l’an 2000. Le front prédominait, grand et bosselé, largement dégarni au sommet, entouré d’une flamme de cheveux gris avec de grosses touffes aux tempes. Les yeux étaient vieux gris d’eau, pleins de vivacité, parfois très tristes el même mornes, le plus souvent allègres et pétillants. Le bas du visage s’amenuisait, avec une bouche et un menton de vieillard (52 ans). On perdait du reste celte impression sitôt qu’il s’animait. Un jour que j’entrais avec lui dans un café, une serveuse me demanda si je n’étais pas venu avec le « Señor Einstein »? — Mais si, dis-je, como no! Il marchait d’un pas léger, dansant, vif et prompt; le plus souvent habillé de gris ou de beige disparate, tête nue, la chemise claire, la cravate de travers — et cela lui faisait du tort devant la clientèle. Je n’ai pas connu d’autre homme dont le sérieux et la valeur se fussent habillés d’une telle légèreté, jusqu’à effleurer l’inconsistance matérielle. Il aimait la bonne cuisine, le bridge, les alcools, les femmes, les voyages, la lutte, les idées et le savoir par-dessus tout. L’avant-veille de sa mort, chez lui, nous jouions aux cartes un jeu de soldats russes que je venais de lui apprendre, un jeu enfantin où il s’agit de tricher naïvement et insolemment le plus possible et il y passa maître à l’instant et rit joyeusement des bons tours qu’il me fit. Nous parlâmes de l’anniversaire de la mort des Rühle qui tombe le 24 juin, il y a un an, pensant à le commémorer. Il ne voyait pas que faire dans le vide où nous sommes. Et deux jours après, le 21, comme il venait de se doucher et raser en chantonnant, il tomba à la renverse dans le cabinet de toilette. Il avait poussé un cri, Franz et Chiki le ramassèrent, il demanda du camphre, se rendant compte de ce que c’était; il n’y en avait pas, on courut en chercher et quelques instants après il mourait sans reprendre connaissance. Depuis plusieurs mois, nous étions inquiets à son sujet, il souffrait d’une douleur au poumon, il avait craint le cancer, il y avait eu à ce sujet des discussions entre les médecins. Mais depuis un séjour à Acapulco où il s’était baigné et détendu, cela semblait passé. Lui-même se doutait peut-être de quelque chose et, incroyant, s’était mis à lire le soir des pages de l’Evangile. Nous projetions un travail que je lui avais proposé sur la psychologie du militant. Il venait de mettre au point des notes sur le Racisme. J’entre dans la chambre où il n’est plus : ce qui reste de lui, c’est la dépouille étendue sous un drap. Le grand front subsiste, dureté du crâne, les yeux sont clos et les paupières fripées, une tache vineuse envahit le cou, le teint a verdi en quelques heures, la bouche est ramassée, finie, lamentable. Il y a quelque chose d’enfantin et de tragiquement vieux dans cette belle tête morte. Chiki sanglote debout près de la fenêtre et je me crispe tout entier. — Puis l’odeur cadavérique dans la maison, la veillée du corps que nous accomplissons, les gens, les fleurs, les cierges, Vladi qui fait un affreux croquis de la tête en voie de disparition, déformée. H. L. a refusé une photo de ce croquis : « C’est une trahison de l’homme. » La mort est une trahison de l’homme vivant. Fini, Fritz, adieu. Nous avons décidé avec Franz l’enterrement juif parce qu’il se sentait juif et ne voulait pas se séparer de la communauté. Les rites lui importaient peu et nous importent peu. Cimetière illuminé de soleil, une basse maison où l’on lave le corps avec les prières bibliques. Un vieux fossoyeur coiffé d’un chapeau mou délavé creuse la fosse et il semble se débattre dans la terre avec ses dernières forces. Un médecin bien-pensant vient nous demander d’avoir du tact dans les discours, il craint les attaques contre le stalinisme… On l’envoie promener. Les Juifs gardent le chapeau ou le béret, quelques chrétiens qui sont des athées nu-tête. Le cercueil descend dans la fosse. Franz au visage de panique et de pleurs. Discours. Julian [Gorkin], bref et bon, un salut révolutionnaire officiel mais véridique; H. L. très ému, balbutiant, mais lisant des paroles réfléchies, justes, essentielles, — moi qui parle de deux guerres, des révolutions vaincues et de la ténacité à comprendre l’homme, trop de charge pour une vie humaine. J’ai dit aussi : « Personne de ceux qui l’ont approché n’a échappé à son influence, chacun a été au moins un peu amélioré… » — « Ne le croyez pas, me dit ensuite H. L., vous ne savez pas ce qu’il y avait d’hostilité contre lui. » J’avais peine à parler, je ne voulais pas céder à l’émotion qui me mettait au bord d’une sorte de panique, mais je me sentais porté par une sorte d’acharnement. Quelques-uns m’ont trouvé poseur et dramatique. Mais je suis content d’avoir dit une fois de plus que nous continuerons le même chemin. Je ne me sens pas séparé des morts. Le personnel du cimetière était formé de vieux Juifs, petits et ridés, mal rasés, calamiteux comme dans un village d’Ukraine… Je suis parti un des derniers; des fossoyeurs se sont approchés de moi et m’ont parlé en russe avec sympathie, je leur en ai été reconnaissant. — On voulait ouvrir une souscription pour ériger un monument, Franz a dit non. Pas de monument pour toi, Fritz, rien que la terre et nous. — Laurette n’était pas venue. Je me souviens de l’émotion de Fritz à la réunion que nous tînmes pour commémorer la dissolution — la mort, plus exactement le long assassinat — du Komintern auquel il avait comme moi donné sa jeunesse. Centre ibéro-mexicain, une salle de restaurant que l’on n’avait pas balayée, nous étions une vingtaine. Les gueules malveillantes des M. qui bâillaient et se nettoyaient les dents, et Fritz bouleversé, rouge, lisant ses notes. Et moi-même, crispé, pensant à tant de morts et à tant d’espérance et d’énergie gâchée. Je sais peu de choses sur sa longue vie. Médecin militaire dans l’armée allemande pendant la première guerre. Spartakiste des débuts avec Karl et Rosa. Refusa d’appartenir au Comité Central du parti communiste allemand. Hébergea plusieurs fois, sous le nazisme, le Comité Central. Arrêté, un sous-sol de l’Alexanderplatz, — il n’aimait pas à en parler. L’évasion d’Allemagne, favorisée par des fonctionnaires payés. L’émigration à Paris, voyage aux Baléares, travail pour le parti. L’organisation du Service sanitaire des Brigades Internationales en Espagne. La révélation des procès de Moscou, la crise de conscience. Marseille, le Comité américain, le Winnipeg intercepté par les Anglais devant la Martinique, internement (excellent) à Trinidad, la misère et les amitiés et le travail à Mexico, à la fin une situation presque bonne. Un fils — qui a un visage d’une finesse et d’une douce énergie à douze ans — resté en Allemagne. Des travaux publiés en Allemagne et perdus. Avait été l’élève de de Saussure.

(V. S., Carnets, Paris, Julliard, 1952, p. 116-121.)

F. Fränkel : Über die psychopathische Konstitution bei Kriegsneurosen (Doctorat, Berlin, 1920).

On trouvera une liste de ses écrits de psychiatrie sociale (parus entre 1920 et 1934) dans le dictionnaire biographique d’Alma Kreuter, Deutschsprachige Neurologen und Psychiater: Ein biographisch-bibliographisches Lexikon von den Vorläufern bis zur Mitte des 20. Jahrhunderts, Munich [et a.], K. G. Saur, 1996, p. 377.

Témoignage de F. Fränkel (sur son incarcération à la prison SA de la Papestr. à Berlin, en mars 1933), in: Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne, Paris, Ed. du Carrefour, 1933, p. 171-172.

Fr. Fraenkel, « Explication de l’ivresse de Haschisch par le test de Rorschach », L’Hygiène mentale – Journal de psychatrie appliquée, 1er janvier 1935, p. 66-68.

« Franco assassine la population madrilène avec les gaz croix verte » (déclarations de Fritz Fränkel, médecin de la Brigade internationale), L’Humanité du 4 décembre 1936. Voir aussi : L’Espagne antifasciste du 18 décembre 1936.

F. Fränkel, « Als Arzt bei der Internationalen Brigade », Einheit für Hilfe und Verteidigung (Zeitschrift der internationalen Solidaritätsbewegung), Paris, Nr. 14, février 1937.

F. Fränkel et Herbert Lennhoff, « Socialismo y psicología », Mundo, 2 (15.07.1943), p. 11-12.

F. Fränkel et Herbert Lennhoff, « Sobre la psicología del nacional-socialismo », s.d., Fonds Victor Serge (Yale) – contient également une version allemande : « Ueber die Psychologie des Nationalsozialismus ». La revue de psychanalyse Free Associations en a publié une traduction anglaise en 2002.

L’œuvre de Daniel De Leon

À lire sur le (second) site de Jean-Louis Roche, dans des traductions de Jean-Pierre Laffitte :

Réforme ou révolution (1896)

Le capitalisme, c’est la guerre ! (1898)

Le socialisme contre l’individualisme (1912)

Gabriel Gobron – L’enfance d’un prolétaire allemand (1931)

L’enfance d’un prolétaire allemand
Ludwig Tureck, ouvrier typographe à Leipzig, déserteur pendant la guerre de 1914-1918 après avoir tâté du front, a composé un livre : Ein Prolet erzählt (Un prolétaire raconte…), aux chapitres de valeur inégale, mais tous intéressants. Tureck, en donnant son manuscrit chez Malik, à Berlin, n’a pas obéi à une fringale de gloriole littéraire. Il n’a pas voulu davantage faire du « populisme », à la façon de quelques Parisiens pour lesquels le peuple existe tout à coup depuis 2 ou 3 ans, parce que le « peuple » est devenu en librairie « une chose marchande », une chose « qui paye » !
L’attitude anti-littéraire de Tureck nous enchante : de cette « description de la vie d’un travailleur allemand », nous voulons relever seulement quelques épisodes de l’enfance malheureuse.
Turek est né un soir de dimanche, en 1898, à la lumière d’une vieille lampe à pétrole : « Je crois que ma mère n’avait pas le temps en semaine », nous dit l’auteur. Cinq mois avant, son père était mort, laissant à sa compagne pour tout héritage ce drôle qui vint au monde, non dans un lit, mais sur des planches ! La mère s’en émut fort peu : fille d’un domestique de ferme, elle avait à partager en sa jeunesse son hareng avec sept frères et sœurs ! Les bonnes habitudes continuaient…
La mère de Tureck n’avait pas travaillé le samedi. Son grand-père lui répétait toujours que sa femme, trois jours après l’accouchement, allait aux champs comme à l’ordinaire. En 1916, ce travailleur devait mourir de faim…
Le père de Tureck, après avoir travaillé 10 à 12 heures par jour, mourut poitrinaire.
Les premières années de l’enfant furent pénibles : il échappa souvent à une vieille goutteuse qui le gardait, et fut ramené souvent par la police à la mère. Celle-ci s’étant remariée, le ménage quitta Stendal pour Hambourg. A sept ans, Ludwig était contraint de travailler par son beau-père, ouvrier cigarier. Il a gardé de ce travail forcé, cruellement prolongé au long des jours et des jours, l’impression d’une torture. Le père lui fixait sa tâche, l’enfant replongeait en cachette dans la caisse une partie du tabac pour arriver à la délivrance. Sortir de la maison, voir la lumière ! Mais le père ne tenait pas ses promesses, il trouvait d’autres besognes !
Les parents soudain obligés d’aller travailler au dehors abandonnaient leur drôle à la maison. Celui-ci rejoignait une bande de gamins, et les folâtres équipées, les démêlés avec les policiers, les larcins enchantaient ce petit monde ! Hélas ! La vie miséreuse de Hambourg poussa les Tureck à se réfugier à Geestemünde chez un frère de la mère. Cinq gosses, des pommes de terre « en robe des champs » comme dit l’autre, et vite au lit pour ne pas brûler de pétrole ! Mœurs de la famille Baacke. Les Tureck, accrus d’un petit Tureck de deux mois, s’ajoutèrent aux Baacke. Il y avait dans la chambre deux Schreihaelse, deux poupons gueulards. Les repas faméliques provoquaient des batailles entre les gosses pour les os soigneusement rongés déjà par les adultes. Les monstres allèrent même, un soir, jusqu’à défoncer un buffet soigneusement fermé ! Les trois aînés goûtèrent à la courroie de cuir ce jour-là, sur les genoux du père Baacke impitoyable.
Les Tureck ayant trouvé un appartement, le travail reprit : pour le père jusqu’à minuit chaque jour, pour le gamin matin et soir. Le petit Hans mourut : « C’est ce qu’il avait de mieux à faire ! » affirma tout le monde, soulagé de la goinfrerie de ce petit braillard.
Nouveau déménagement à Leherheide, où du haut des tas, notre Ludwig et ses camarades secouent des sacs à charbon sur les agents qui, en bas, les guettent. Cette vie du port, comme à Hambourg, régale l’ex-fabricant de cigares qui a dépassé ses onze ans. Il s’y entend pour aller rafler du charbon au Norddeutscher Lloyd !…
Bientôt, le père blessé aux épaules par un travail écrasant dont il n’avait pas l’habitude, se trouva pris par une crise de chômage. Le ciel le bénit, il fut père de la petite Lissi. Croissez et multipliez !
A Brème, nouveau travail. De 3 à 7 marks par semaine ! Malt et margarine alimentent richement la cuisina des Tureck. Aussi Ludwig qui, à l’école, ramasse les croûtes de pain des autres élèves pour son lapin, oublie d’avouer que le lapin, c’est lui ! Le pain sec fait les joues rouges ! lisait l’écolier en son livre de lecture.
Un jour, pendant l’heure de la gymnastique, Tureck doit grimper à une perche. Mais il n’avait pas dormi à cause de son mauvais grabat, il était gelé, il avait une fièvre provoquée par sa faim que les croûtes n’avaient pas calmée. Il ne put pas monter. Il reçut une volée de coups. On ne met pas la literie au Mont de Piété ! On mange pour avoir des forces ! Ludwig Tureck, tu es un âne ! Le pain sec fait les joues rouges ! a écrit le pédagogue en pantoufles, l’estomac solidement garni de pâté de foie gras…
La petite Lissi, des mamelles taries par la faim et la misère, ne tirait plus rien. La location est assurée encore pour 2 mois, mais le boulanger, l’épicier refusent tout crédit depuis longtemps !

Tureck, avec les bottines à petits talons de sa mère, erre avec un sac en bandoulière pour ramasser tout ce qu’il trouve et le revendre. Il croyait avoir pour 50 pfennigs de marchandises ! Le Juif lui en donna 10 pf. ! « J’entrai au plus vite dans la première boulangerie, arrachai un pain d’un rayon et m’enfuis de là comme un sauvage. Toujours courant, je me précipitai dans une épicerie, empoignai deux boîtes de sardines à l’huile, et dans la cohue des passants je disparus ». Il y avait, en dehors de quelque croûtes de l’école et une soupe de farine, 27 heures qu’il n’avait pas mangé, ce qui s’appelle vraiment mangé ! Aussi il s’affaissa sur le parvis d’une église, et bouffa religieusement. Il porta le reste du butin à la maison où ce fut une fête de manger ! Du pain ! Des sardines à l’huile ! A l’huile !…
Ludwig a crû en âge et en malheur. Par un temps de chien, son grand-père et sa mère le mènent à Jarchau (à 2 heures de Stendal) où il va être marcaire chez le plus misérable des « Cafres » (1). Au bout d’une demi-heure, les trois voyageurs sont ruisselants et transpercés, et une grêlasse leur flanque à la face sa mitraille de glace. Décidément, Tureck débute toujours mal…
A Jarchau, on s’enquiert de savoir où reste Maître Moehring. Les premières réponses annoncent que personne n’a jamais pu rester plus de quinze jours chez lui ! Le Moehring fit des manières : « Oh ! C’est ça ! II est bien petit ! Pour nos gros ouvrages ! » La mère et le grand-père crièrent et protestèrent comme des chats écorchés. Là-dessus, café, gâteau. Ludwig Tureck est embauché jusqu’à la St-Martin pour 20 thalers, Il a son lit dans l’écurie. Il est chez lui. Comme un prince ! La vie est belle, Tureck.
La première nuit est blanche. Ces chevaux, ces chaînes, ce bruit, c’est à devenir fou ! Le valet principal ne daigna pas, le lendemain, accorder un regard au petit nouveau venu. Otto — c’était son nom — à table était un avaleur plus qu’un masticateur : sa pomme d’Adam travaillait plus que ses mâchoires. Il engloutissait les tranches de pain aussi facilement que des pastilles de chocolat I Tureck n’avait pas eu le temps de voir arriver les saucisses, le lard, que tout disparut dans les gueules ouvertes…
Après ce repas de gala, le marcaire ne connut plus que les pommes de terre, d’avril à novembre, tous les jours, à tous les repas. Les 15 ou 20 cochons étaient mieux nourris que les gens ! Le chien de garde refusait de goûter à nos succulences ! affirme l’auteur. Très peu manger, beaucoup travailler ! C’était la devise des Moehring.
Engagé comme marcaire, Tureck fut occupé aux travaux les plus divers et les plus épuisants. Lors de la moisson, il faillit crever de fatigue ! Voici une journée de fenaison : de 3 h. 1/2 du matin à 9 h. du soir, avec interruptions de 10 minutes pour le déjeuner, 10 minutes pour un deuxième déjeuner, 15 minutes à midi, 10 minutes l’après-midi. Le soir, après le léger repas, on avait encore 2 à 3 voitures de foin à décharger ! Au déchargement de la voiture de foin, suivant l’usage, étaient occupés 3 hommes, le plus fort avait toujours le travail le plus facile et avec une fourche. Le plus faible avait le poste le plus rebutant et il lui fallait empoigner les chardons avec ses mains. Tureck a dû renifler et avaler des boisseaux de poussière à ce travail de damnés…
Le gaillard crevait de faim au milieu de 15 à 20 cochons, de 8 vaches laitières, d’oies, de canards, de poules ! Le dimanche, la vieille lui donnait un morceau de porc puant, où grouillaient parfois les asticots ! En vain, il protestait. Otto lui donnait toujours tort : « Il faut seulement voir à la quantité… » expliquait-il philosophiquement.
Pendant des mois, Tureck n’eut pas un pfennig en poche. Aucune distraction. Otto sortait parfois le soir, la vieille l’engueulait le lendemain. Et Jarchau n’est pas Stendal ! Ni Berlin !

Le vieux, lui, se la coulait douce : bière et cognac, il avalait tout et tout seul. Sous les yeux de ceux qui travaillaient, parfois sous un ciel brûlant.
Comme Otto avait perdu la confiance de Maître Moehring, les chevaux lui furent retirés et donnés à Ludwig, il fut mis « aux vaches ». Cette dégradation du Großsknecht (Grand Valet) l’amena à méditer une revanche. II maltraita les chevaux, les vaches, les génisses, les frappant de grands coups de trique, en sorte que tout le bétail devint craintif, furieux et dangereux même. Le vieux ayant attelé le Max pour aller à Stendal tranquillement, comme dans un fauteuil, en fumant ses gros cigares, eut un voyage mouvementé. Au retour il tomba sur Tureck et le rendit responsable de tout ; le Max avait failli verser la carriole plusieurs fois, tant il était devenu ombrageux.
Un jour que Tureck avait à décharger des betteraves (2), il les jetait avec précaution de la voiture sur le sol, et de là dans la cave par le soupirail. Il ne voulait pas casser les betteraves pour qu’elles ne pourrissent pas. Maître Moehring trouva ce déchargement trop lent : « F…-les directement dans la cave ! » ordonna-t-il, avec force jurons à l’appui. Tureck alors précipita dans la cave toutes les betteraves qui s’y brisèrent. Ce fut un joyeux massacre ! De loin, le vieux, une bouteille de bière à la main, buvait en regardant son « Klabunde » (sobriquet) travailler avec zèle. Sa vigoureuse intervention produisait des résultats. Hélas ! Le soir, le vieux voulait bouffer Tureck. Il avait fait un tour à la cave !
Le soir du bal des pompiers, il y eut grande affluence à Jarchau. Des environs arrivaient domestiques, paysans, Kossaeten (qui possèdent un ou deux chevaux, une ou deux vaches), gros propriétaires, sans distinction de classes. Pendant que le bal battait son plein : « Au feu ! Au feu ! » cria-t-on. Tureck et un camarade, en faisant partir des fusées, avaient incendié la ferme des Schlamaeus. Enquête. Amende de 3 Mk + 1.10 Mk de frais. La St.-Martin arriva. Tureck était guéri de la culture ! Il passa de l’odeur de la fiente aux odeurs plus raffinées de la pâtisserie ; il fut, en effet, apprenti dans une Konditorei littéralement infestée de rats blancs, blancs de toute la farine dont ils dévalisaient les sacs et du sucre dont on poudrait les délicieux gâteaux.
Et ce ne devait être qu’une nouvelle étape dans le nomadisme ouvrier de Tureck.
Cet aperçu d’une enfance de travailleur allemand suffit à en montrer l’humanité, l’universalité. J’ai vu au cours d’un voyage en Russie subcarpathique que là-bas aussi « on garde la vache ». Là-bas aussi, sans doute, les Ruthènes campagnards disent à leurs gosses : « Fais ci ! Fais ça ! Attention à ta culotte ! Ne te déchire pas surtout ! Regarde un peu ce que tu fais ! Prends garde de ne pas te salir ! Tâche d’avoir bientôt fini ! Ne mange pas tout d’un coup ! Ne laisse rien perdre ! etc. »
Tureck ne nous dit rien de la bigoterie probable des Moehring : D’Otto, il nous apprend seulement qu’il a reçu une bonne éducation religieuse et qu’il se plaît à Jarchau parce qu’il n’est plus battu ! Et je pense aux paysans russes, frères de ceux de l’Altmarkt, dont Boris Pilniak (La Volga se jette dans la mer Caspienne, un vol. édit. allemande, Neuer Deutscher Verlag, Berlin) nous peint la dévotion en ces termes :
« Skrawonski écrit dans ses Scènes de la vie moscovite que dans les cinq jours entre la mort et l’enterrement du panslave Ywan Jakowlewitsch, plus de 300 messes furent dites, et que beaucoup de croyants restèrent des nuits entières à prier devant les églises. L’inhumation devait avoir lieu un dimanche, la police l’annonça. Déjà de grand matin rappliquaient les adorateurs du bienheureux. Mais on ne pouvait pas se mettre d’accord sur l’endroit où devait avoir lieu la cérémonie. On en vint presque aux rixes, le bruit et la dispute grandirent de minute en minute. Les uns voulaient transporter le cadavre à Smolensk, la patrie du défunt ; les autres voulaient le dédier au monastère d’hommes de Pokrowsk, où déjà on avait creusé une fosse dans la chapelle ; les troisièmes suppliaient qu’on transporte les restes mortels au couvent de femmes d’Alexejew ; un quatrième parti ne laissa pas partir le cercueil et le transporta au village de Tcherkisowo ; il craignait qu’à Moscou on ne vole le cadavre.
Il plut tout le temps. Il y avait dans les rues une boue effroyable. Mais pendant le transport de la dépouille, les femmes, les jeunes filles, les enfants, même les dames en crinoline, s’agenouillèrent dans la boue derrière le cercueil. Iwan Jakowlewitsch — qu’on me pardonne les mots crus ! — avait pissé et déféqué, tout cela dégoulinait du cercueil et les croquemorts jetaient du sable dessus. Les adorateurs d’Ywan Jakowlewitsch ramassaient ce sable maculé et le portaient à la maison. Ce sable avait la réputation de guérir merveilleusement. Un enfant avait-il mal au ventre ? La mère mettait une demi-cuiller de sable merveilleux dans sa bouillie, et le poupard guérissait. La ouate que le bienheureux s’était mis dans le nez et dans les oreilles, fut étirée en petits fils et distribuée aux croyants. De nombreux admirateurs apportèrent de petites bouteilles pour recueillir les liquides qui s’écoulaient de la bière (le défunt était mort d’hydropisie). La chemise qui avait recouvert le mort, fut découpée en talismans. Lorsqu’on sortit le cadavre de l’église, tous les estropiés, les mendiants, les vagabonds, les infirmes, les chemineaux, les compagnons, formèrent une immense marée humaine… » (pp. 87-88).
Paysans lorrains qui adorez St-Expédit (lequel n’a jamais existé !) – Paysans du Val de Loire qui vénérez St-René (qui n’a pas vécu) ! — Sainte Marguerite-Marie, créatrice du culte du Sacré-Coeur de Jésus, qui cherchiez dans la rue les crachats les plus verts, les plus répugnants, pour les lécher et les manger (témoignage de son biographe, Monseigneur Deminuid, protonotaire apostolique). — Paysans russes qui recueillez la pisse, la m…, la viande coulante, qui dégoulinent du cercueil du Saint hydropique, n’êtes-vous pas les frères des Moehring de Jarchau !
D’où vient que Ludwig Tureck ne nous a pas parlé de la religion des paysans de l’Altmarkt ?

Gabriel GOBRON.

(1) En allemand, Kafter, Cafre, est un péjoratif vigoureux.
(2) J’ignore s’il ne s‘agirait pas ici plutôt d’une sorte de carotte.

Les primaires, 1er janvier 1931, p. 441-449.

Gabriel Gobron – La littérature populaire en Allemagne (1930)

La littérature populaire en Allemagne
Parmi les récents ouvrages allemands jaillis du peuple, je n’en sais pas de plus curieux que celui de Tureck, ouvrier typographe à Leipzig : Un prolétaire raconte (Malik, édit. Berlin, 1930) et celui de Manfred Hausmann : Lampioon embrasse les filles et les petits bouleaux (Schunemann, Brème).
Tureck, dans une langue drue, joviale, truffée de mots et d’expressions de plattdeutsch, raconte sa basse extrace, ses trente-six métiers et ses quarante misères, sa vie de déserteur durant la stupide tuerie de 1914-1918, ses prisons, etc. Et tout cela fourmille d’aventures impayables, d’anecdotes savoureuses, de mots au sel, au poivre et à la haute graisse. Un livre plein de verve populaire, dur aux pâles et aux efféminés qui en ce monde administrent la peine des « gueules sales ». Si vraiment il y avait un service de traductions jaugeant des œuvres non à la publicité faite autour d’elles, mais au mérite, Ein Prolet erzählt devrait sortir des presses françaises demain…
Lampioon küsst Mädchen und kleine Birken s’apparente à Un prolétaire raconte par son esprit populaire. Mais il a pour nous un intérêt plus grand ce me semble, du fait qu’il n’est pas internationaliste, mais plus spécifiquement allemand. Il nous aide ainsi à la compréhension de l’âme germanique dans l’un de ses pittoresques aspects actuels, je veux dire dans son romantisme de la route.
Sans doute nous avons bien nos chemineaux, nos errants, nos réfractaires, nos en-dehors, nos naturistes. Mais je ne crois pas que nous ayons jamais eu une analyse psychologique aussi profonde du Wandervogel (oiseau migrateur), du Landstreichler (vagabond), du rote Falke (faucon rouge) et des autres amis de la nature en Allemagne.
Le chômage a déversé sur les routes allemandes un contingent énorme de sans-travail qui viennent grossir les flots déjà pressés des amis de l’aventure. On a pu compter, dans une seule ville de Hesse, 2.158 chemineaux de passage en 1926, 2.072 en 1927, 2.576 en 1928 et dans les 9 premiers mois de 1929: 2 796 !
La plupart de ces errants sont fournis par les manœuvres ; les spécialistes n’apportent que très peu d’éléments au vagabondage romantique. A peine note-t-on quelques serruriers, quelques forgerons, quelques couvreurs. Les manœuvres salariés qui se livrent aux plaisirs de la route viennent généralement de la métallurgie, de l’agriculture, ou bien encore sont des tailleurs, des cordonniers, des bourreliers. L’âge moyen de ces romantiques de la route est de 20 à 25 ans, à l’exception des relieurs, ouvriers du livre, imprimeurs, qui ont en général moins de 20 ans. Lampioon, lui, a 29 ans. On ne voit guère de vagabonds dépassant la trentaine.
Quelle que soit la condition modeste du Wanderer (voyageur), il est véritablement étonnant toujours de voir jusqu’à quelle intimité compréhensive va son intelligence de la nature. Tous ceux qui ont dépassé l’étude scolaire de la langue de Goethe et de Schiller, savent sa richesse merveilleuse en vocabulaire naturiste. On trouverait des dizaines, des centaines de mots, pour traduire les bruits de la nature, et particulièrement ceux des forêts et des eaux, les effets de lumière, etc. Comme l’a dit Cherbuliez avec raison, ce n’est que dans la poésie allemande qu’on entend pousser l’herbe et circuler dans l’espace les sphères célestes….
« Oh I voyager… Je n’ai pas besoin, moi, de pain quotidien, mais j’ai besoin d’aller le long des fleuves, à travers les herbes saxillaires, à travers les fleurs de la lande, par les nuits sombres me perdre dans les forêts et dans les vastes prairies, et dans les prairies aussi quand à midi la chaleur est douce comme le miel. Oh ! m’en aller à travers les genêts hauts comme les hommes, lentement marcher, flâner, toujours être en route… »

Et Lampioon s’en va, attentif aux mille drames qui s’accomplissent dans la nature : le chevreuil qui traverse ce champ de céréales ; ces hirondelles qui se poursuivent et s’apparient ; ou bien encore…
« …Une tige frêle pousse avec une fleur pâle sur le sol de la forêt ; je vais à elle pour voir comme elle vit là si solitaire, si humble, sous les hêtres sombres. Ou bien je trouve dans un champ de trèfle un coin foulé. La rosée du matin est tombée, mais hier, dans la nuit, deux êtres se sont étendus là et se sont aimés… Un œillet écrasé… Du papier d’argent : ils se sont aimés, ils ont mangé du chocolat ! Grand Dieu ! Comme il me tarde aussi de coucher bientôt avec une jolie fille, dans les blés, dans un carré de petits pois, dans un étable, n’importe où, n’importe où !… » Ce qui arrive, effectivement, peu après, dans une grange de village.
Mais si Lampioon brûle pour Bettina, sa tendre amie fleurie de seize printemps seulement, sa passion pour les petits bouleaux n’est pas moins dévorante :
« Je chemine le long d’un sentier sablonneux qui traverse un sombre fourré de pins. Une petite clairière s’ouvre tout à coup, avec, au milieu, un jeune bouleau qui étincelle, le tronc blanc vêtu d’un si mince voile d’or.
Un chant, un joyeux cri. Il m’est permis de rassasier mes yeux, personne dans le voisinage, rien que moi. Seul le ciel peut savoir si je n’ai pas une pleine tendresse pour les bouleaux, quoique j’aie des culottes trop larges et des bottes crottées. Seul il peut savoir si je ne les aime pas avec mes mains brunes, si je ne m’abandonne pas, des heures entières, parfois toute une chaude journée… zon, zon…. dom, dom… O petit, ô innocent bouleau ! »
L’hiver, Lampioon continue sa cour ardente à la nature, comme il lui arrive aussi d’être surpris l’été, en quelque bois profond, par un violent orage qui, la nuit, déverse sur lui un déluge glacial. Malgré le rhume de cerveau et le ventre qui crie famine, le passionné chante les joies de la solitude et de la nature, tout en songeant au lit bien chaud où il aimerait pourtant sentir frémir la chair ferme et douce de Bettina, de Bettina, de Bettina. Ah ! Bettina… Il l’aime tant et tant qu’il la trompera sans le faire exprès, et s’en confessera héroïquement et piteusement… Ah ! Bettina… sa Bettina !… Seize ans !… « On s’en va joyeux, tout joyeux, sur le doux moutonnement de la lande couverte de neige. Dans le lointain se dresse un petit bois noir de pins. A part cela, on ne voit que de la neige, rien que de la neige. Parfois je reste debout longtemps et j’écoute. Le vent fait sonner le cristal dans les touffes d’herbes ; derrière, là, un chien aboie ; et c’est tout. Je continue de marcher. »
Et c’est ainsi l’analyse émerveillée des moindres sensations, des plus légères impressions, dans cette union extatique avec l’âme cosmique qui frémit dans la nature, dans le mystère :
« Les bouleaux près de la route… Chaque tronc qui sort de la neige, s’élance vers le ciel. Et plus il est haut, et plus il est émerveillé. Mais qu’est ceci ? Ceci, qui est autour de moi ? Ici, là-haut ? L’air, la lumière du matin, le chatoiement des cristaux ? Laissez-moi voir un peu ! Peut-être que le bouleau pense ainsi. Ah ! c’est extraordinairement nouveau, se dit-il, comme ça bruisse, comme ça ruisselle I II secoue sa chevelure et la laisse tomber et pendre afin que la lumière seule puisse la caresser. Ne voudrait-il pas monter encore dans le ciel ? Non, silence, mais qu’est-ce que le ciel ?
Et la respiration du bon Dieu l’a touché. Sa chevelure est toute semée de colliers de perles. Un couple de loriots sautille dessus, et chaque fois qu’ils quittent une branche, un petit nuage de poussière en tombe sans bruit. Je vais dessous. Oh ! merci ! merci !
La neige crisse sous mes pas, la glace craque sur les flaques asséchées. Pas une créature dans la région. On devrait dans un voyage comme celui-là entonner une chanson dans la solitude.
Non, il faut se taire. Un pareil silence matinal, il n’y en aura plus. Silence !
Il faut de temps en temps s’arrêter et écouter le craquement presque imperceptible dans les arbres et les buissons. Oh I ces minutes d’immobilité et de silence dans le froid, dans la lumière glacée ! »
Tout ce chapitre (La neige et les étoiles) est un amoncellement de notations de détail, un de ces palais de givre si féerique qu’on pardonne presque à l’hiver d’être cruel… Voici que la nuit tombe. Lampioon s’apprête à camper sous les étoiles, dans la neige et la glace. Pourtant, encore un effort.
« C’est maintenant quelque chose de puissant, cette marche à travers la plaine blanche. Mes souliers glissent sur la neige, mes yeux voient un champ de neige sans limites, mes oreilles entendent la rumeur sourde du lointain, ma peau s’imbibe de la lumière tamisée du soleil, ma bouche goûte le froid. Un sentiment de simplicité m’envahit. L’homme primitif qui parcourt la toundra glacée doit, comme moi qui voyage ici, avoir les yeux demi-fermés, le regard s’enfonçant dans le lointain, accablé par l’infinité tout autour de lui. Ce voyage est comme une légende : Je me sens un homme, un point, un rien dans la neige et le ciel… »
Bientôt le printemps va flûter ses chansons. Comme Lampioon n’a pas un mark vaillant en poche, il va essayer de s’occuper — oh ! rien qu’en passant -— à jardiner chez un docteur. La Fraulein le reçoit en l’absence des maîtres de la maison :
« La Fraulein est grande et brune. Quand elle sourit, ses dents brillent dans sa bouche, blanches et humides. Ses lèvres sont humides aussi. Malheureusement elle n’a pas peigné ses cheveux, ou du moins il y a ces deux tresses noires qui dansent autour de son nez. Un bouton manque à son corsage. Jeune fille ? Oh ! oui, elle a une certaine distinction, mais ses mouvements sont si malhabiles. Février… Mars… Mars ! Mais, cela ne me regarde pas du tout. Mais qu’est-ce que cela peut me faire qu’elle n’ait pas de bas, qu’elle ait de si grands yeux inquiets, avec, au fond, des scintillements d’or. Ainsi, ainsi, sa mère est partie en voyage, et en ce moment la voilà devant la maison du docteur les jambes nues. C’est une chance que je me sois rasé ce matin ! »
La Fraulein lui apporte un verre de vin au jardin : « Elle paraît avoir 17 ans. Oui, bien 17, mais pas plus ! Regarde donc sa figure ! Le vin me monte à la tête, je m’enhardis, je regarde effrontément sa poitrine. L’a-t-elle remarqué ? »
Un joueur d’orgue de Barbarie tourne sa manivelle dans une rue voisine, et sa musique vieillotte réveille dans l’âme de Lampioon des nostalgies. Sans terminer la taille des arbres qu’il a commencée avec plus de bonne volonté que de science, il s’enfuit du jardin comme un voleur, repris par la passion de la route. Et à travers la nuit, il s’enfonce dans la poésie sauvage de la lande, dans le déroulement des aventures…
Puis Brème, Hambourg, Berlin. Lampioon erre. A Berlin, il redevient jardinier. Après avoir eu, sans un pfennig en poche, une aventure assez triste avec une jeune postière désabusée, dont il fit la connaissance dans des circonstances comiques : Le téléphone automatique ?
Trop compliqué pour lui l La petite postière vint à lui…
Puis c’est un voyage en quatrième classe de chemin de fer, avec d’hilarantes péripéties. Un séjour sur les bords du Rhin. La confession d’un meurtrier. La découverte de la jeune suicidée en montagne. La fête à Passau, au cours de laquelle Lampioon se retrouve, vers deux heures du matin, à la tête de sept petites jeunes filles dont il devient le protecteur, et qu’il embrasse comme du bon pain frais :

« Rôder dans les rues la nuit avec d’aussi jeunes filles, à la pâle lumière de la lune, dans le silence, quand les bourgeois ronflent dans leurs lits! Les réverbères brillent faiblement. Ici et là un petit balcon au-dessus d’une porte, avec des fleurs grimpantes. Il bruine, la rosée tombe, et les jeunes filles sont si jeunes, leurs jupes sont si courtes. Tantôt elles vont dans les ténèbres, tantôt un peu de lumière flotte autour d’elles. Je trouve ça tout à tait réjouissant, moi. Eh ! Eh! Entendez-vous, comme ce Eh ! Eh ! résonne contre les murs des maisons ? Je trouve ça amusant, voire même un peu dangereux. Et vous, mesdemoiselles ? »
Pour désennuyer les petites voyageuses qui ont manqué leur train de retour, Lampioon leur raconte des histoires :
« Mes enfants, mes petites demoiselles, allons un peu dans la petite ruelle à côté, le bec de gaz ne nous éclairera pas comme ici. Autrement j’aurai encore la déveine d’être apostrophé par un agent de police et arrêté comme faisant la traite des blanches. Par ici I
Nous nous poussons dans l’obscurité. Je suis naturellement plein de désirs coupables. Maintenant il faut que je les exprime, pensé-je. Mais si au moins je savais comment m’y prendre pour les leur communiquer ! »
La scène d’embrassades successives s’accomplit dans l’ombre mystérieuse : Lampioon s’analyse au contact des sept jeunes filles dont pas une n’embrasse comme l’autre. La pâle Elise n’appuie pas seulement ses lèvres sur les siennes, mais c’est tout son corps qui s’alanguit et défaille. Eh ! Eh ! Lampion. Et Bettina, fripon ?
« Je ne pense plus qu’à la blanche Elise qui ouvrit sa bouche si doucement et si tristement sous mes lèvres, à mes genoux qui vacillèrent. Je demeure là ainsi, ne songeant plus qu’à une fillette d’environ quinze ans… »
Mais la passion pour les bouleaux reprenant le dessus, la vie aventureuse de Lampioon se termine sur cet amour chaste :
« Je me place tout près du bouleau, je caresse son tronc élancé. Petit bouleau, lui murmuré-je, nous deux, mon petit bouleau… Si tu savais, vois-tu, comme je suis encore triste aujourd’hui. Et nous nous tenons un moment l’un à côté de l’autre avec nos têtes penchées, sans nous toucher… Et nous sommes bientôt si éloignés qu’il me faut me remettre à marcher… Je continue de marcher lentement… »
Ces quelques notes ne font que donner un aperçu de cette vie où la communion religieuse avec la nature, les méditations philosophiques les plus profondes succèdent et alternent avec les passades les plus imprévues comme avec les aventures les plus drolatiques. Mais ce qui domine incontestablement dans la vie de Lampioon comme dans celle de tous les Wanderer en Allemagne, c’est une espèce de fraternisation avec la nature, si profonde, si délicate qu’on songe à l’amour du bouddhiste pour la vie universelle. Tant il est vrai — comme le rappelait dernièrement le Dr Strunckmann dans Der Friedensreichbote — que la pensée hindoue est sous-jacente à la conception germanique de l’univers…
Présentement, le retour à la nature, le culte de la nudité, la simplification de la vie, l’école en plein air, la pratique des sports, l’hébergement dans les campagnes et les forêts de dizaine de milliers de jeunes amis de la nature (des deux sexes), l’émigration urbaine vers les campagnes les dimanches et les jours fériés, la camaraderie des hommes avec les bêtes (200.000 chiens à Berlin !), le développement de la littérature animalière, etc. sont de plus en plus à l’honneur outre-Rhin.

Le chemineau reste en France un « phénomène ». En Allemagne, au contraire, tout le monde est (ou a été) un type dans le genre de Lampioon, roulant sur les routes, couchant à la belle étoile ou dans les étables, embrassant les petits bouleaux dans les clairières et les jolies filles dans les champs de trèfle, dans les carrés de petits pois, dans les écuries, n’importe où !… n’importe où !…
Et ceux qui n’ont pas eu cette bonne fortune de vivre cette vie du Wanderer, se consolent en lisant Manfred Hausmann. S’ils avaient su, s’ils avaient compris alors ! Mais il y a trop longtemps qu’ils ont passé l’âge de Lampioon pour se décider maintenant…

Gabriel GOBRON.

Les primaires, 1er janvier 1930, p. 507-516.

Un libertaire ardennais : Gabriel Gobron (1895-1941)

Notice du Maitron

Gabriel Gobron [Mairie de Bayonville sur Mad]


(Notre Temps, 11 mai 1934)

« Frère Gago »