Archiv der Kategorie 'Français'

Else Lasker-Schüler – Hebräische Balladen (1920)

Senna Hoy

Depuis que tu reposes sur la colline,
La terre est suave.

Où que j’aille, désormais, sur la pointe des pieds,
J’arpente des chemins purs.

Oh, la mort, doucement, s’est imbibée
Des roses de ton sang.

Je n’ai plus crainte
De mourir.

Déjà, je suis éclose sur ta tombe,
Parmi les fleurs des clématites.

Tes lèvres m’appelaient – sans cesse
Mon nom a perdu le chemin du retour.

Chaque pelletée de terre, en t’épousant,
Me soustrayait au monde.

Voilà pourquoi je suis teintée de nuit,
Et d’astres au crépuscule.

Je me suis faite énigme pour nos amis,
Une étrangère.

Mais tu te tiens aux portes de la cité quiète,
Et m’attends là, grand Ange.

1917

Trad de l’allemand par Eva Antonnikov

(Source)

Senna Hoy – Luzifer (1914)

Luzifer

Vater unser, der du warst im Himmel,
Der erste unter den Dienern des Herrn,
Wir danken dir und wir neiden dir,
Wir danken dir, dass du nicht Sklave
Sein wolltest
Und sei es des Höchsten, der zu seinem Sitze
Sich Himmel und Himmelshimmel gemacht hat
Und Erden zu seiner Füße Schemel
Wir neiden dir die jungfräuliche Wonne
Der Seele, in welcher zum erstenmale
Der Empörung Gedanke wurde gedacht.
Wir knien nicht und stammeln nicht mutlose Lügen.
Doch flennen nicht und betteln nicht.
Und während sie ihren Meister verraten
Dreimal von Mitternacht bis Hahnenschrei
Um nicht, versteht sich, zur Hölle zu fahren,
Denn also war ja sein heiliges Gebot,
Folgten wir ruhig und festen Sinnes
In tausend flammende Unterwelten
Dir, stolzer Ahn, erster Rebelle,
Wenn jeder nicht selbst sich die Hölle errang.

Senna Hoy

(Ohne Herrschaft, Literarisches Beiblatt des ‚Wohlstand für Alle‘, märz 1914)

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LUCIFER
par Senna Hoy

Notre père qui fus aux Cieux
Le premier des serviteurs du Seigneur,
Nous te louons et nous t‘envions.
Nous te louons de n’avoir pas voulu être esclave
Même du Très-haut, qui a élu domicile
A la cime des cieux où il trône
Et s’est fait de la terre un appui pour ses pieds
Nous t’envions les joies virginales
De l’âme où pour la première fois
L‘idée de révolte germa.
Nous ne nous prosternons point bégayant de lâches mensonges.
Mais comme toi nous sommes et comme toi nous souffrons
Sans pleurnicher ni quêter l’indulgence.
Et alors qu’on les vit trahir leur Maître
Trois fois de la mi-nuit au chant du coq,
Pour ne point, s’entend, aller en enfer.
— Car nul doute que ce ne fût là sa divine volonté –
Nous te suivions, calmes et sans défaillance,
Dans les abîmes infernaux.
Toi, noble ancêtre, premier des rebelles,
A moins que chacun de nous n‘eût de son côté « conquis » l’enfer.

(Traduction de Alzir Hella )

Le Libertaire, 16 mai 1914.

Alzir Hella – Senna Hoy (1914)

Senna Hoy

Senna Hoy, de qui le Libertaire a entretenu ses lecteurs dans son dernier numéro, restera une des plus belles figures du mouvement anarchiste. Non seulement il méprisa la vie calme et facile qui l’attendait, les honneurs que n’eût pas manqué de lui attirer son talent incontesté de poète — talent qu’on était déjà obligé de reconnaître alors que Senna Hoy n’avait que vingt ans — mais encore il avait sacrifié son existence à la cause des déshérités. C’est ce que les philistins de son pays ne lui pardonnèrent point. Car, à la rigueur, les gens qui possèdent — les véritables soutiens de l’ordre bourgeois — comprendraient peut-être bien — sans pour cela jamais l’admettre — l’insoumission des gueux ; mais une chose qui sort tout à fait de leur entendement, contre quoi ils s’élèveront toujours haineux et sans mesure, c’est, par un des leurs, la poussée à la révolte des spoliés.
Aussi Senna Hoy fut particulièrement traqué en Allemagne par ceux-là qui se croyaient, sinon en droit de compter sur son appui pour favoriser la perpétuation de l’état de servage actuel, du moins à l’abri de ses attaques. Mais si les poursuites dont il fut l’objet décidèrent de sa triste destinée, elles ne l’arrêtèrent point dans la voie que vaillamment il s’était tracée, au contraire.
Mieux, pour s’adonner plus entièrement à la cause d‘émancipation humaine qu’il a embrassée, il ira jusqu’à sacrifier complètement la poésie — en prison seulement là se remit à composer — subissant incontestablement de ce fait une réelle mutilation de son individualité.
C’est ainsi qu’à l‘étranger, en Suisse tout d‘abord, nous le voyons se consacrer exclusivement à la propagande et à l’agitation anarchistes.
S’il fuyait la prison en quittant l’Allemagne — il avait une peine globale d’environ deux ans à purger dans son pays — ce n’est certainement pas la crainte des souffrances qui le poussa en Russie, mais bien la soif de combattre, le désir de se dépenser sans compter pour les idées qui lui étaient chères. Voici à ce sujet la traduction d’une lettre qu‘il adressait à son ami, Pierre Ramus, réfugié à Londres et qui l’avait engagé à retourner en Allemagne.
Cette lettre est datée du 18 janvier, deux mois avant son départ pour la Russie :

« …Je me réjouis on ne peut plus d’apprendre que tu penses sérieusement à rentrer en Autriche. C’est là-bas que tu dois être, c’est au mouvement révolutionnaire autrichien que tu appartiens, toi qui as suffisamment combattu à l‘étranger pour notre idée. Mais pour moi, il n’en est pas du tout de même, et c’est une chose que tu ne peux comprendre, parce que tu n‘es pas dans ma peau. Je veux encore prendre part un peu plus et plus longtemps aussi au mouvement anarchiste étranger, avant de me rendre dans les prisons du pays indigne où je suis né — pour cela j’ai toujours le temps. Et puis je n’ai pas l’intention d’aller moisir à l’heure actuelle dans les geôles d’un pays comme l‘Allemagne où la révolution n’avance qu’à pas comptés. Partir en Russie, me semble pour le moment le plus imposant des devoirs pour tous ceux qui aiment combattre. Si je succombe là-bas, je succomberai pour la liberté de l’Europe, car elle dépend beaucoup de l’issue de la révolution russe. Si je survis à la révolution, j’aurai encore devant moi tout le temps nécessaire pour retourner en Allemagne purger ma peine, et, instruit par l’expérience des choses vécues en Russie, pour y reprendre ma place dans la lutte pour nos idées. Dans ce dernier cas, la prison serait pour moi un lieu de repos, et ma détention marquerait une trêve dans ma vie… »

Hélas ! Il ne fut point donné à Senna Hoy de rentrer en Allemagne pour, après s’être tout d‘abord reposé dans ses dures prisons, y reprendre le bon combat. C’est dans un sombre cachot de la prison centrale de Moscou qu’une vie si bien commencée, qu’un si beau caractère vient de sombrer.
Puisse au moins la mort de notre malheureux camarade ranimer chez nous des énergies toujours susceptibles de s’éteindre, puisse-t-elle aussi faire voir au peuple combien il est lâche d‘accepter sa misère, quand des hommes comme Senna Hoy savent mourir pour lui.

ALZIR HELLA.

Le Libertaire, 30 mai 1914.

Pierre Ramus – Figures et épisodes révolutionnaires : Senna Hoy (1922)

Senna Hoy

Peu d’intellectuels sont des hommes d‘action, beaucoup d’entre eux, au contraire, montrent une répugnance à peine déguisée des mouvements révolutionnaires. Senna Hoy n’était pas de ceux-là. Le merveilleux talent d’écrivain et de poète par lequel il se signala très jeune déjà aux lettrés, ne put annihiler son ardente volonté révolutionnaire qui devait le conduire au bagne et à une mort prématurée. Né en 1883, en Allemagne, fils d’une famille aisée d’origine juive, Senna Hoy, ou, de son vrai nom, Johannes Holzmann, entra, dès ses années d’études, en conflit avec sa famille et ses supérieurs, sentant déjà en lui la poussée irrésistible de la révolte contre les préjugés et les laideurs du régime bourgeois. Son évolution de lutteur ne débuta pas dans les milieux ouvriers. Doué d’un remarquable talent littéraire, d’une fougue poétique puissante et d’une fantaisie ivre de beauté, ses poésies, réunies sous le titre : « Sans Autorité », seules, suffiraient à le classer parmi les meilleurs poètes allemands modernes.

En 1903, Senna Hoy fonde, dans sa ville natale, Berlin, une revue d’abord purement littéraire, intitulée « Kampf » (La Lutte) qui se transforma bientôt, et Senna Hoy avec elle, en un ardent lutteur social. Comme tel, il réussit à grouper autour de lui et de sa revue toute une élite, parmi laquelle nous trouvons Erich Mühsam, le grand poète munichois, actuellement au bagne à cause de sa participation au Soviet de Munich, et F. Pfemfert, directeur de « Die Aktion », de Berlin.

Parallèlement à cette action d‘écrivain d’avant-garde, Senna Hoy organisa des soirées de libre discussion, à laquelle participaient souvent des anarchistes dont les conceptions l’influencèrent profondément.

Bientôt Senna Hoy eut sur les bras toute une série de procès ; pour un délit de presse, il fut condamné à quatre mois de prison.
Mais toute sa fière personnalité se révolta à la pensée de disparaître pour un temps derrière les murs d’une prison sur l’ordre de l’Etat abhorré, ce qui lui sembla comme une reconnaissance tacite de celui-ci. Il préféra fuir.

Comme tant d’autres fugitifs politiques avant et après lui, il se rendit en Suisse, où il s‘adonna à une active propagande anarchiste par la parole et par la plume. Au sein du groupe « Le Réveil », de Zurich, qui édita le journal du même nom, il secondait intensément les frères Nacht, Frick et autres militants.
Il écrivait et agitait parmi les ouvriers de la façon la plus désintéressée et, infatigablement, sa transformation en agitateur prolétarien s’était accomplie.

La « libre Suisse » ne toléra pas trop longtemps cette agitation. Senna Hoy fut arrêté et expulsé et, à cette occasion, il montra, une fois de plus, quel fier esprit de révolte l’animait. Quoique las de son séjour en Suisse — mais trop fier pour se plier à cette expulsion — sachant ce qui l’attendait, il y retourna par deux fois, sans se cacher aucunement et continuant ouvertement sa propagande. Il ne tarda naturellement pas à tomber aux mains de la police et, lors de sa seconde arrestation, l’Etat suisse se chargea de la honte inextinguible d‘avoir fait fouetter le prisonnier. Voici jusqu’à quel degré de bassesse et d‘ignominie peut tomber une « démocratie » !

Finalement, Senna Hoy dut définitivement quitter le sol helvétique. Il se rendit à Paris, où il milita parmi l’élément allemand et russo-juif. C’était l’époque où la première tentative de révolution en Russie (1905-1906) fit naître un immense espoir dans le cœur de tous les révoltés sincères. Senna Hoy entendit, lui aussi, la puissante voix de ces événements historiques et ayant appris que dans beaucoup de, villes comme Lodz, Bialostock, Riga, etc., un grand nombre d’ouvriers comprenaient l’allemand, ainsi que le jargon hébraïque avec lequel, par suite de son origine, il était familier, il décida de se rendre à cet appel et partit pour la Russie en avril 1907.
Son action, malgré la courte durée, était des plus intensives. Son arrestation, qui eut lieu le 30 juin 1907, c’est-à-dire quelques mois après son arrivée, mit fin aux efforts d’organisation révolutionnaire que, d’après de nombreux témoignages, il poursuivit avec une rare capacité. Inculpé, avec 23 autres compagnons, d‘avoir appartenu à la « Fédération des groupes anarchistes communistes de Pologne et de Lithuanie » et d’avoir pris part, comme membre de cette association, à la révolution russe, il vit s’abattre sur ses épaules la formidable peine de 15 années de travaux forcés. La presse bourgeoise elle-même, dans les comptes rendus des débats qui durèrent du 18 au 20 septembre 1907 dut rendre hommage à la fermeté et à l’audace avec laquelle tous les accusés présentaient leur défense. Enfermé à la citadelle de Moscou, plusieurs tentatives furent faites de le libérer, mais elles échouèrent toutes et Senna Hoy ne dut plus jamais connaître la liberté dont il était un des plus fervents apôtres. Plus d’une fois, il s’attira des punitions pour s’être mis à la tête des autres détenus politiques dont il se fit le porte-parole de leurs revendications.
Malgré tout, il resta le lutteur intrépide qu’il avait été dehors et, au moins une demi-douzaine de fois, il s’exposa aux tourments de la grève de la faim, se prolongeant jusqu’à la deuxième semaine.

Il est certain qu’aucune adversité du sort n’aurait pu abattre cette énergie, qui était en même temps une haute conscience et une belle intelligence. Mais la maladie, sous forme de la phtisie, l’attaqua à la quatrième année de sa détention et finit par le terrasser. Il est mort à la prison de Moscou, en avril 1914, après avoir vécu sept longues années de cette épouvantable vie de bagne. Le mouvement anarchiste allemand et, avec lui, le mouvement international, ont perdu en Senna Hoy un de ses plus vaillants combattants.

PIERRE RAMUS.
(Adapté de l’allemand par Dolcino.)

Le Libertaire, 25 août 1922.

Michael Löwy : La révolution est le frein d’urgence – Essais sur Walter Benjamin (2019)

La découverte de l’œuvre de Benjamin fut, pour Michael Löwy, une émotion qui a ébranlé bien des convictions et dont l’onde de choc s’est ressentie pendant plus de 40 années dans toute sa recherche sur les formes hétérodoxes du marxisme en Europe ou en Amérique latine. À la vision d’une révolution comme « locomotive de l’histoire », décrite par Marx dans La Lutte des classes en France, roulant inexorablement dans le sens du progrès, Benjamin propose une version de la révolution comme « frein d’urgence », annonçant très tôt une critique du progrès et de la croissance, qui se développera plus tard dans la pensée critique et l’écologie radicale. Les essais rassemblés ici se concentrent sur la dimension révolutionnaire de l‘œuvre de Benjamin, où s’imbriquent et se confondent une approche inspirée d’un matérialisme historique évidemment non orthodoxe et des conceptions issues du messianisme juif, repensé à l’aune de son « amitié stellaire » avec son complice Gershom Scholem.

http://www.lyber-eclat.net/lyber/benjamin-lyber.pdf