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La réelle signification du Repas Gratuit (Emmett Grogan)

Emmett appreciated the Hun’s brainy semantics and his sapient analysis of the Diggers as life-actors, and their activities as theater, because it provided a very good cover and satisfied the curiosity of the authorities and general public, as well as exciting the hipper members of the New Left. Of course, it was just a superficial description of what was really going on--the same thing as classifying the Saint Valentine’s Day Massacre as „Theater of Cruelty.“ It was simply an account of the casual, outward, conscious style of the Diggers and some of the things they did, and not an examination of the heightened awareness of the intrinsic essence of the Digger operation or its motives. The elements of guerrilla theater and street events were merely accessories contingent upon the fundamental reality of Free Food, the free stores, the free goods, and the free services made available to the people. The San Francisco Diggers attempted to organize a solid, collective, comparative apparatus to provide resources sufficient for the people to set up an alternative power base, which wouldn‘t have to depend on either the state or the system for its sustenance.
When the people--meaning the various ethnic, lower economic, oppressed minorities of the United States of America--were able to drop out of the system and become independent within their own power structure, rather than dependent on the state’s, then they would have the chance to eliminate their considerable racial prejudices toward one another, and unite themselves as a single popular class to fight for equality, forming a united front to abo]ish all classes through a prolonged series of uprisings embodying a socialist revolution.
That’s what the mass media called the philanthropy of „a HaightAshbury band of hip social workers without portfolio“ and the Hun „Guerrilla Theater“ and Emmett „Free Food.“
„Some Salvation Army!“ Emmett often thought to himself. But he was glad that the mass media joked about the Diggers as mod monks and that the so-called heavies of the New Left slighted the Diggers as lightweights and claimed that they were politically naive and irrelevant. He was glad because it was going to be a long haul of determined action and not just one „revolutionary“ outbreak by a bunch of leftist rhetoricians, before the stage would be set for the total reconstruction of society into a popular social democracy. And Emmett knew that if he revealed the innermost truth of the Diggers and their work, it would have only provoked their annihilation by the government. So, even though it was frequently hard to do in the face of the smug logorrhea chattered by punk radicals, he just kept his mouth shut and tried to take care of business.

Emmett Grogan, Ringolevio (1972)

Emmett apprécia fort la géniale dialectique du Hun et sa subtile analyse des Diggers, qui faisait d’eux des acteurs de la vie et de leurs activités une scénographie, car elle leur fournissait une couverture idéale et satisfaisait la curiosité des pouvoirs publics, en même temps qu’elle exaspérait les membres, plus hip, de la Nouvelle Gauche. Bien entendu, ce n’était qu’une représentation assez épidermique de la réalité un peu comme de dire du massacre de la Saint Valentin qu’il est un exemple du « Théâtre de la Cruauté ». Un simple exposé des méthodes délibérément extraverties et désinvoltes des Diggers, et du stylo qu’ils avaient choisi d’adopter, et non un examen approfondi de la signification quintessentielle de leur entreprise ou de ses motivations premières, fondées sur une appréciation lucide et une conscience exacerbée de la réalité. Certains éléments, tels que le théâtre de guérilla et les interventions dans la rue, n’avaient en feu qu’un rapport lointain, accessoire avec la matérialité concrète du « Repas gratuit », des magasins gratuits, des marchandises et services mis gratuitement à la disposition du peuple. Les Diggers de San Francisco tentaient d’établir une infrastructure collective parallèle solide, susceptible de fournir au peuple suffisamment de ressources et d’autonomie pour pouvoir ensuite jeter les bases d’un pouvoir alternatif dont l’existence ne reposerait plus ni sur l’Etat ni sur le système.
Lorsque le peuple – c’est-à-dire les diverses minorités raciales opprimées et économiquement faibles de tous les États-Unis d’Amérique – serait enfin en mesure d’abandonner l’actuelle organisation sociale et de survivre en autarcie sur sa propre infrastructure, au lieu de s’en remettre à la toute-puissance de l’État, alors les gens seraient en situation d’évacuer le considérable poids mort des préjugés raciaux, pour se fondre en une classe unique, lutter pour l’égalité et former un front uni qui aurait pour tâche d’abolir toutes les classes sociales, au cours d’une longue série de soulèvements qui accoucherait finalement de la révolution socialiste.
Bref, ce que les mass media appelaient la philanthropie d’« une bande de travailleurs sociaux babas sans mandat divin de Haight-Ashbury », ce que le Hun désignait sous le nom de « Théâtre de guérilla » et ce qu’Emmett lui-même avait baptisé le « Repas gratuit ».
« Drôle d’Armée du Salut ! » se disait fréquemment Emmett. Mais il était ravi que les mass media se gaussent des Diggers et les traitent de moines mods, et que les prétendus caïds de la Nouvelle Gauche les considèrent comme un ramassis de plaisantins sans envergure et cherchent à les diminuer en clamant à la cantonade qu’ils étaient naïfs politiquement et complètement à côté de la plaque. Ravi, parce qu’il allait s’agir d’une très longue passe d’armes, riche en actions résolues, et non d’un simple putsch « révolutionnaire » conduit par un petit noyau dur de théoriciens gauchistes; car le rideau allait se lever sur la totale réorganisation structurelle de la société et sa transformation en une démocratie sociale et populaire. Et Emmett était conscient qu’en dévoilant la vérité fondamentale sur les Diggers et leurs objectifs réels, il provoquerait inéluctablement leur total anéantissement par le gouvernement. De sorte que, même s’il était parfois fort pénible de devoir s’appuyer le fameux pathos de ces minables de radicaux, il préférait la boucler et essayer de mener le boulot à bien.

Emmett Grogan, Ringolevio (1972), Trad. de Frank Reichert, Paris, L’Echappée, 2015, pp. 428-429.

Maurice Blanchot – Les trois paroles de Marx (1971)

Les trois paroles de Marx

Chez Marx, et toujours venues de Marx, nous voyons prendre force et forme trois sortes de paroles, lesquelles sont toutes trois nécessaires, mais séparées et plus qu’opposées : comme juxtaposées. Le disparate qui les maintient ensemble, désigne une pluralité d’exigences à laquelle, depuis Marx, chacun, parlant, écrivant, ne manque pas de se sentir soumis, sauf à s’éprouver manquant à tout.

1. – La première de ces paroles est directe, mais longue. Parlant en elle, Marx apparaît comme « écrivain de pensée », en ce sens qu’issue de la tradition, elle se sert du logos philosophique, s’aide de noms majeurs empruntés ou non à Hegel (c’est sans importance) et s’élabore dans l’élément de la réflexion. Longue, si toute l’histoire du logos se réaffirme en elle ; mais directe à un double titre, car non seulement elle a quelque chose à dire, mais ce qu’elle dit est réponse, s’inscrit sous forme de réponses, ces réponses formellement décisives, données pour ultimes et telles qu’introduites par l’histoire, elles ne peuvent prendre valeur de vérité qu’au moment d’arrêt ou de rupture de l’histoire. Donnant réponse – l’aliénation, la primauté du besoin, l’histoire comme processus de la pratique matérielle, l’homme total –, elle laisse cependant indéterminées ou indécises les questions auxquelles elle répond : selon que le lecteur d’aujourd’hui ou le lecteur d’hier formule différemment ce qui, d’après lui, devrait prendre place dans une telle absence de question – comblant ainsi un vide qui devrait plutôt et toujours être davantage évidé –, cette parole de Marx s’interprète tantôt comme humanisme, voire historicisme, tantôt comme athéisme, antihumanisme, voire nihilisme.

2. – La deuxième parole est politique : elle est brève et directe, plus que brève et plus que directe, car elle court-circuite toute parole. Elle ne porte plus un sens, mais un appel, une violence, une décision de rupture. Elle ne dit rien à proprement parler, elle est l’urgence de ce qu’elle annonce, liée à une exigence impatiente et toujours excessive, puisque l’excès est sa seule mesure : ainsi appelant à la lutte et même (ce que nous nous empressons d’oublier) postulant la « terreur révolutionnaire », recommandant « la révolution en permanence » et toujours désignant la révolution non pas comme une nécessité à terme, mais comme imminence, car c’est le trait de la révolution de ne pas offrir de délai, si elle ouvre et traverse le temps, se donnant à vivre comme exigence toujours présente (1).

3. – La troisième parole est la parole indirecte (donc la plus longue) du discours scientifique. A ce titre, Marx est honoré et reconnu par les autres représentants du savoir. Il est alors homme de science, répond à l’éthique du savant, accepte de se soumettre à toute révision critique. C’est le Marx qui se donne pour maxime : de omnibus dubitandum, et déclare : « J’appelle “vil” un homme qui cherche à accommoder la science à des intérêts qui lui sont étrangers et extérieurs. » Pourtant, Le Capital est une œuvre essentiellement subversive. Elle l’est moins parce qu’elle conduirait, par les voies de l’objectivité scientifique, à la conséquence nécessaire de la révolution que parce qu’elle inclut, sans trop le formuler, un mode de penser théorique qui bouleverse l’idée même de science. La science ni la pensée ne sortent en effet intactes de l’œuvre de Marx, et cela au sens le plus fort, pour autant que la science s’y désigne comme transformation radicale d’elle-même, théorie d’une mutation toujours en jeu dans la pratique, ainsi que, dans cette pratique, mutation toujours théorique.

Ne développons pas ici davantage ces remarques. L’exemple de Marx nous aide à comprendre que la parole d’écriture, parole de contestation incessante, doit constamment se développer et se rompre sous des formes multiples. La parole communiste est toujours à la fois tacite et violente, politique et savante, directe, indirecte, totale et fragmentaire, longue et presque instantanée. Marx ne vit pas commodément avec cette pluralité de langages qui toujours se heurtent et se disjoignent en lui. Même si ces langages semblent converger vers la même fin, ils ne sauraient être retraduits l’un dans l’autre, et leur hétérogénéité, l’écart ou la distance qui les décentrent, les rendent non contemporains et tels que, produisant un effet de distorsion irréductible, ils obligent ceux qui ont à en soutenir la lecture (la pratique) à se soumettre à un remaniement incessant.

Le mot « science » redevient un mot clef. Admettons-le. Mais rappelons-nous que s’il y a des sciences, il n’y a pas encore de science, car la scientificité de la science reste toujours sous la dépendance de l’idéologie, une idéologie que nulle science particulière, fût-elle science humaine, ne saurait réduire aujourd’hui, et d’autre part rappelons-nous que nul écrivain, fût-il marxiste, ne saurait s’en remettre à l’écriture comme à un savoir, car la littérature (l’exigence d’écrire, lorsqu’elle prend en charge toutes les forces et formes de dissolution, de transformation) ne devient science que par le même mouvement qui conduit la science à devenir à son tour littérature, discours inscrit, cela qui tombe comme de toujours dans « le jeu insensé d’écrire ».

Maurice Blanchot, L’amitié, Paris, Gallimard, 1971, p. 115-117.

(1) Cela fut manifeste, et d’une manière éclatante, en Mai 68.

Guillaume Paoli – Eloge de la démotivation (2008)

Il est aujourd’hui de bon ton de mettre en doute tout argument faisant intervenir une « nature humaine », laquelle ne serait, toujours, qu’une construction sociale. Cependant, il existe bien un rythme biologique de l’individu, fait de tension et de dissipation, de fatigue et de repos. Il y a une limite à la charge que peut supporter le système neurovégétatif. De même, tout humain éprouve un besoin essentiel de communauté, tout simplement parce que sans communauté, il ne peut y avoir d’individualité non plus. En ce sens, les conditions auxquelles est soumise la majeure partie des contemporains ne peuvent pas être « une seconde nature ». Il a bien fallu s’y adapter, certes, mais cette adaptation ne s’apparente pas à une mutation de l’espèce. C’est pourquoi il n’est nul besoin, pour la critiquer, de verser dans la nostalgie romantique des temps révolus. Il suffit de se donner le temps du recul pour retrouver en son for intérieur ce qui reste de définitivement inassimilable aux rôles et aux rythmes prescrits par l’agresseur. Mais ces rythmes même rendent le plus souvent toute prise de recul impossible et c’est alors le corps qui réagit, lui qui ne s’en laisse pas si facilement conter. Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation, Paris, Lignes, 2008, pp. 115-116.

Re­cour­ir au « peu à peu » du chan­ge­ment… cela suscite l’ennui propre à la tautologie

Ce qui sous-tend le « peu à peu » de la venue à l’être, c’est qu’on se représente la chose venant à l’être comme déjà donnée de façon sensible ou, généralement parlant, actuelle, sauf que sa petitesse la rend encore imperceptible; de même pour le « peu à peu » de la disparition, on pense que le non-être, ou l‘autre, qui remplace le premier, est pareillement déjà présent, sauf qu’il n’est pas encore décelable ; — et, notons-le, « donné » n’est pas pris au sens où l’un serait implicitement contenu en l’autre, mais au sens où il serait donné comme être-là, à ceci près qu’il ne serait pas décelable. Par là, venue à l’être et cessation d’être généralement parlant sont supprimées; ou si, l’on veut, l’en-soi, l’intérieur, en quoi est quelque chose avant d’être-là est transformé en une petitesse de l’être-là extérieur et la différence essentielle ou conceptuelle est transformée en une différence extérieure, une pure différence de grandeur. — Recourir au « peu à peu » du changement pour faire concevoir comment une chose vient à l‘être ou cesse d’être, cela suscite l’ennui propre à la tautologie; on a la nouvelle chose déjà toute prête à l’avance, et l’on fait du changement une simple modification d’une différence extérieure, moyennant quoi il n’est effectivement qu’une tautologie. Pour un tel entendement qui veut concevoir, la difficulté réside dans le passage qualitatif de quelque chose à son « autre » généralement parlant et plus précisément à son opposé; au lieu de cela, il fait miroiter devant lui-même l’identité et le changement en tant que changement indifférent et extérieur du quantitatif.

Hegel, Théorie de la mesure (trad. André Droz, 1970)

Narzissmus-Entziehungskur I

Das leben, das uns geliehen ist, an dessen Grenzen nicht bloß nach der Zukunft hin, sondern auch nach der Vergangenheit hin, für die Zeit vor der Geburt, ein Leben der Welt steht, bei dem wir als dieses Einzelwesen, das wir sind, nicht dabei sind, dieses Leben müssen wir ausfüllen mit unserem besten Wesen. Es liegt alles in dem wunderbaren Spruch, der aus dem deutschen Mittelalter überliefert ist:

Ich komme, ich weiß nicht, woher,
Ich fahre, ich weiß nicht, wohin,
Weiß nicht, warum ich so fröhlich bin.

Nur dadurch, daß wir dieses dritte Weiß-nicht in ein Wissen verwandeln; indem wir unser Leben zur Aufgabe wandeln, die wir uns selbst setzen, finden wir auch Beruhigung und Wissen über das Woher und Wohin. Diese Aufgabe hat aber gar nichts mit Ehrgeiz oder äußeren Erfolgen zu tun; wie könnte jedes Menschenkind berufen sein, ein Ausnahmemensch zu sein? Darauf kommt gar nichts an. Unsere Aufgabe ist, gut zu sein; anzuerkennen, durch die Tat und den stillen Umgang im Kleinen und Täglichen, daß die Menschen und alles, was Leben hat, uns nicht als Gegenstände für unseren Genuß gegeben sind, sondern als solche, die in allem Wesentlichen gerade so beseelt sind wie wir.

(Brief von G. Landauer an Gudula Landauer, 30. September 1918 – Gustav Landauer – Sein Lebensgang in Briefen, II, S. 263ff.)