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L’Ouvrier Communiste – Faut-il conqué­rir les syndicats ou les détruire ? (1929)

Dans le siècle passé, au début du mouvement de la classe ouvrière, Karl Marx fut porté à considérer dans les organismes syndicaux, les formes par lesquelles la lutte de classe avait abouti à une lutte politique et révolutionnaire. Les expériences du chartisme en particulier contribuèrent à étayer historiquement l’opinion de Marx suivant laquelle les syndicats, école du socialisme, seraient l’arène de la Révolution. Ce jugement ne peut pas être condamné si l’on considère la période historique, où il fut formulé. Mais si l’on se reporte à l’époque actuelle, il faut constater que les syndicalistes ont indignement spéculé sur l’ancienne opinion de Karl Marx, pour attribuer aux formes syndicales l’exclusivité du rôle révolutionnaire. C’est un fait généralement ignoré en France et en Italie, que Marx, en observateur scrupuleux du développement de la lutte des classes, et en adversaire inlassable de toute conclusion dogmatique n’a nullement manqué de réviser son point de vue à la lumière de l’expérience historique. Il se rendit compte que les syndicats enlisés dans les sables de la résistance économique n’étaient plus les organes naturels de la lutte de classe, comme l’affirment encore les épigones de l’école léniniste, (Trotskistes, Bordiguistes, Brandleristes, etc.) mais que leur fonction se limitait à résister à la tendance des capitalistes de réduire au minimum possible les frais d’existence du capitalisme.

Il est avéré que cette résistance des syndicats ne saurait amener aucune amélioration réelle et générale dans la situation ouvrière. La lutte économique dans les limites de la société capitaliste ne permettrait à l’ouvrier que de perpétuer sa vie d’esclavage lors même que les crises de chômage ne viendraient pas enlever à de larges masses leurs moyens d’existence.
D’autre part Marx remarqua que les syndicats manquaient au rôle d’éducateurs révolutionnaires du prolétariat. Et c’était là, pour lui, l’élément essentiel de développement de la lutte de classe vers la victoire du socialisme. Il va de soi qu’aucun révolutionnaire ne saurait perdre de vue le point de vue fondamental qui contient en soi la libération du prolétariat et de la société toute entière. Ce que Marx ne pouvait encore voir, c’est la fin des organisations syndicales dans le marais de la collaboration de classe. C’est ce que nous avons vu pendant et après la guerre.

Après la guerre mondiale et la révolution russe, deux tendances se trouvèrent en face dans le mouvement communiste, deux tendances qui donnaient au problème syndical des solutions complètement différentes. Les uns, les Léninistes, préconisaient la nécessité de conquérir les syndicats, c’est- à- dire de remplacer les chefs réformistes par des chefs communistes, ou bien de révolutionner les syndicats réformistes. Les autres, extrémistes d’Allemagne, tribunistes de Hollande, préconisaient la destruction des syndicats. Aux syndicats, comme instruments de lutte directe de la classe prolétarienne, étaient opposés les conseils révolutionnaires surgis spontanément en Allemagne au cours des mouvements insurrectionnels de 1918- 1919.

Il va de soi que ces deux tendances ne se manifestaient pas sans degrés intermédiaires. Il y avait encore des éléments soit communistes, soit syndicalistes qui préconisaient la sortie des syndicats réformistes, pour former des syndicats révolutionnaires. Il faut remarquer que le léninisme avait déjà rendu compte, surtout pendant la guerre, de la nature contre- révolutionnaire des syndicats et de la nature bourgeoise de leur bureaucratisme. Il est bien étrange que cette étude ne l’ait pas poussé sur des positions radicales. C’est qu’en 1920 l’école léniniste a senti le besoin de capter la sympathie des masses et c’est ainsi qu’elle a amené le mouvement révolutionnaire dans le cercle vicieux de la conquête des syndicats. En fait, la théorie d’après laquelle les syndicats seraient les organes naturels du prolétariat n’avait aucune justification historique. Si même ces organes avaient été tels dans leur origine, ils avaient donné déjà la preuve de leur dégénérescence pendant et après la guerre. Ils n’étaient plus seulement des organes non- révolutionnaires, ainsi que Marx les avaient définis, ils étaient aussi des organes qui avaient mené à la collaboration de classe, à la victoire des forces contre- révolutionnaires. Et ce n’est pas sans déplaisir que nous lisons dans le discours de Bordiga au 2ème congrès du Komintern sur la question parlementaire que «le syndicat même quand il est corrompu reste toujours un centre ouvrier!». Cette affirmation est si enfantine, que n’importe qui peut en saisir 1’évidente inconséquence. Bordiga, qui veut légitimer la théorie de la conquête léniniste, légitime la possibilité de cette conquête même par les organes syndicaux réactionnaires, même par les corporations fascistes. Cette manière d’envisager le problème syndical est d’ailleurs abstraite et anti-historique. Si les syndicats sont corrompus, ce n’est pas certes à cause de l’existence du réformisme. Le réformisme est au contraire un produit de l’évolution des syndicats dans le sens contre-révolutionnaire. Le révisionnisme en Allemagne se développe dans la social- démocratie et la domine, mais il a ses racines, sa force dans les syndicats. La théorie de la conquête, qui admet la régénérescence syndicale, part évidemment du point de vue que des forces extérieures ont corrompu les organismes de la résistance prolétarienne et qu’il faut les chasser pour mettre à leur place des forces révolutionnaires. Si on part de ce point de vue, que la corruption syndicale comme phénomène historique trouve sa raison d’être dans la nature du syndicat, il ne peut être question de vouloir concilier les nouvelles formes révolutionnaires avec les vieilles formes surannées corrompues de la lutte de classe. Cependant les élites politiques révolutionnaires, dont l’embryon se trouvait déjà dans la social- démocratie internationale avant et pendant la guerre et qui se manifestèrent dans les noyaux et partis communistes de l’immédiat après- guerre sont, d’après la théorie de la conquête, les organes surgis pour révolutionner les masses dans le vieil organisme syndical. Mais on va plus loin! Les conseils d’usines, qui ne sont pas le produit d’une action de conquête des masses, les conseils d’usine qui se formèrent surtout en Allemagne après la guerre et qui entrent dans leur forme et activité révolutionnaire en conflit avec les syndicats n’ont aucune importance pour les théoriciens de la théorie de la conquête. En effet la théorie de la conquête, en s’aveuglant sur le conflit entre les syndicats et les conseils, a ravalé ces derniers au niveau d’organes légalisés, subordonnés à la ligne contre- révolutionnaire de la CGT allemande. Ainsi la nature anti-dialectique de la conquête se dégage de l’expérience historique du mouvement allemand. Elle nie le conflit entre les conseils révolutionnaires et les syndicats, c’est-à-dire entre les forces prolétariennes à l’usine et la bureaucratie syndicale. Elle prétend d’employer les nouvelles forces politiques pour régénérer les syndicats; mais toute l’activité des conquérants n’empêche pas ces formes à régénérer de se corrompre de plus en plus. Elle n’empêche pas l’application de l’arbitrage obligatoire: bien mieux les forces de la conquête sont obligées de manœuvrer dans le milieu de la collaboration de classe. Le léninisme qui s’est flatté toujours d’être surtout sur le terrain de la destruction de l’Etat n’a pas compris que les organes corrompus étaient aussi à détruire. Vis- à- vis des syndicats il s’est manifesté totalement réformiste, sinon réactionnaire. L’activité révolutionnaire des élites politiques du prolétariat ne devrait jamais les mettre en travers du processus historique, ne devrait jamais consister à cacher les conflits et à prétendre les résoudre par un système de stratégie à rebours. La faillite de cette stratégie léninienne nous paraît aujourd’hui incontestable. Personne ne saurait le nier si on considère les résultats que nous venons de souligner. Et c’est le comble de l’inconséquence, lorsque les conquérants s’accrochent encore comme à une planche de sauvetage à cette théorie que l’expérience historique a définitivement condamnée. On ne conquiert pas les organisations corrompues, on les détruit. L’extrémisme infantile, contre qui le léninisme, enhardi par ces succès temporaires, dirige en 1920 les traits de son ironie, ne se laissa pas ébranler dans sa théorie de la destruction par la vague d’enthousiasme qui, à ce moment- là, aveugla l’esprit de bien des révolutionnaires. Ce n’était pas là une théorie abstraite et anti- dialectique, qui voulait appliquer à l’histoire des systèmes anodins. Le léninisme, à travers la grande diffusion de ses théories, de ses conceptions, a réussi à répandre une caricature de l’extrémisme. Et Bordiga lui- même contribue à défigurer l’extrémisme, lorsque dans son discours au IIème congrès du Komintern il l’assimile au syndicalisme. Or la théorie «destructive» de l’extrémisme est justement antisyndicaliste. Le syndicalisme idéalise les formes syndicales, il voit en elles éternellement le renouvellement des forces révolutionnaires. Dans le syndicat le socialisme atteint son but, ses formes parfaites.

En résumé pour cette théorie le syndicat est la seule forme, la forme éternelle, qui rajeunit toujours dans la lutte de classe. Le syndicalisme identifie ainsi la lutte des classes avec le syndicat, Et en cela, il ne serait pas bien loin du léninisme, si la question du parti n’était pas là pour les séparer.

Le radicalisme ou extrémisme se rendit compte des modifications que le processus historique a apportées aux formes de la lutte de classe. Il voit bien que ce qui est corrompu ne pourra jamais être guéri. Il est le produit des expériences de l’histoire de la lutte des classes en Allemagne; il est une force vivante qui ressort du développement de la révolution. Ce n’est pas une théorie abstraite, comme le syndicalisme, ce n’est pas un anachronisme dans la révolution prolétarienne de l’Europe occidentale, comme le léninisme. En Allemagne le révisionnisme avait préconisé la collaboration de classe, et ayant ses racines dans les organisations syndicales, avait envahi tous les milieux social-démocrates. La guerre éclatée, le révisionnisme triomphe. La bureaucratie syndicale, l’aristocratie ouvrière avait déjà infecté la social- démocratie et les syndicats. Elles étaient le produit du développement capitaliste et en même temps des formes purement économiques que la lutte de classe avait assumées. Ces formes purement économiques de lutte pour les revendications partielles avaient alimenté au sein de la classe ouvrière le social- chauvinisme, la croyance que les améliorations du prolétariat étaient possibles sous le régime capitaliste. Il va de soi que ce préjugé menait les ouvriers à croire que leur bien- être tenait surtout à la suprématie de leur patrie capitaliste (ce préjugé est encore aujourd’hui très répandu parmi les ouvriers français). Ainsi la lutte pour les moyens d’existence avait dans ses formes syndicales mené sur le seuil de la collaboration de classe. La guerre intégra l’appareil bureaucratique des syndicats dans l’appareil gouvernemental de la bourgeoisie (ce qui arriva même en France pour la CGT). La collaboration de classe fut proclamée officiellement par les organes syndicaux qui nièrent la possibilité de la lutte de classe pendant la guerre, qui poussèrent les ouvriers à la guerre capitaliste, en fidèles valets de l’impérialisme.

La classe ouvrière allemande se trouva ainsi en face d’un phénomène historique qui faisait d’organes originairement classistes, des armes dociles aux mains du capitalisme. Certes les syndicats avaient lutté pour les huit heures, pour les augmentations de salaires, ils avaient su profiter des moments de conjoncture économique pour arracher au capitalisme des concessions qu’on fit respecter même pendant les périodes de crise. Mais ces concessions n’étaient que relatives, quand on considère le gigantesque développement du capitalisme et de ses profits. Elles étaient, comme les événements ultérieurs l’ont montré, extrêmement précaires. Les résultats de la lutte pour les moyens d’existence menèrent à la formation de syndicats, qui englobaient des millions d’ouvriers. Au sommet de ces organismes se forme un appareil bureaucratique centralisé et nombreux. Cette couche bureaucratique, qui puisait ses forces surtout dans la partie la plus privilégiée de la classe ouvrière, l’aristocratie ouvrière, qui n’a jamais compris les aspirations des couches inférieures du prolétariat, ne pouvait pas conserver l’esprit révolutionnaire et classiste. Au contraire elle se détacha totalement dans ses habitudes et ses idées de la classe, d’où elle avait origine. Son idéologie devint ainsi capitaliste et conservatrice. En effet la conservation de cette couche sociale n’était, n’est toujours possible que par la perpétuation du régime capitaliste. La révolution prolétarienne a comme but la suppression de tout ce qui est parasitaire dans la société. Or le bureaucratisme n’est qu’un phénomène parasitaire, que l’essor du capitalisme a développé, que les classes exploiteuses ont, dans leur intérêt, favorisé et étayé. Le bureaucratisme étatique a eu une croissance formidable sous la domination bourgeoise même dans les pays où au début, il n’était qu’un élément négligeable. Le bureaucratisme syndical a marché, dans son développement, de compagnie avec le bureaucratisme d’Etat. En Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, ces deux éléments sociaux n’ont aucune différence entre eux. Il n’est pas extraordinaire que le bureaucratisme syndical ait absorbé l’idéologie bourgeoise; qu’il ait essayé, avec succès parfois, la mystification de l’idéologie prolétarienne et la corruption de la classe ouvrière elle-même. Dans son éloignement de la classe ouvrière, comme force historique révolutionnaire, dans sa collaboration avec le capitalisme, la bureaucratie syndicale a idéalisé sa condition sociale dans une théorie de collaboration interclassiste. Il était naturel qu’elle étendit cette théorie à la classe ouvrière tout entière.

Il y a des gens qui expliquent le phénomène de collaboration entre syndicats et Etats comme phénomène transitoire, comme une conséquence d’une accalmie dans la lutte des classes. Ces éléments idéalisent le syndicat; ils font du syndicat une forme éternelle de la lutte de classe. Ils ne saisissent pas la différence qui existe entre le processus tout entier de la lutte de classe et ses formes qui ne sont pas toujours les mêmes. Ces gens sont portés à croire même que, comme nous nions l’idéalisation des formes (qui leur est propre), nous nions même la lutte des classes!

Trotsky, lui- même, ne s’est pas rendu compte que les formes naturelles de la lutte de classe ne sont plus depuis quelque temps, les syndicats. Il affirme dans son document sur 1917, que dans d’autres pays que la Russie les organes de la révolution seront probablement les comités d’usines et même les syndicats. C’est là une confusion évidente. Chez Trotsky l’éclectisme est poussé jusqu’à admettre que ces deux formes de la lutte de classe sont identiques. Dans cette conception le syndicalisme pur est mélangé avec le radicalisme; l’antithèse historique de ces deux formes disparaît, et l’idéologie bureaucratique est assimilée à l’idéologie purement prolétarienne. Le réformisme fait front unique avec la révolution. Il est d’ailleurs étonnant que les éléments de la «Révolution prolétarienne» ne se soient encore aperçus de cet argument que Léon Trotsky leur prête avec tant de légèreté. Ces éléments, par le canal de l’idéalisation des syndicats, en sont arrivés aujourd’hui à l’idéalisation du travaillisme. Louzon, le leader théorique de la ligue syndicaliste, est arrivé, sur la base d’un déterminisme géographique (qui n’a rien à faire avec le déterminisme historique et matérialiste), à trouver le point de ralliement de l’économique et du politique dans le travaillisme anglais et belge. Il a résolu pratiquement et conséquemment, sur le terrain idéologique de la ligue syndicaliste, les problèmes de la révolution que Loriot a théoriquement posés dans sa brochure. Il a donné une forme vivante au fantôme idéologique de Loriot. Chambeland a fait plus. Il a rapproché pratiquement la ligue syndicaliste du travaillisme. Il a fait une apologie très diplomatique de la conciliation obligatoire, a posteriori. Pierre Naville, qui n’a pas encore trouvé une forme précise pour son surréalisme révolutionnaire ajoute une note apologétique à ce tableau travailliste: l’honnêteté révolutionnaire! On ne saurait imaginer rien de plus grotesque que ce rôle de direction dans la révolution attribué au syndicat. Le syndicat qui a brisé tous les mouvements révolutionnaires, avec son bureaucratisme colossal et infect!

Le syndicat qui, en Russie, est aujourd’hui l’arme de l’Etat bonapartiste pour maintenir le régime du triangle dans les usines soviétiques! Le syndicat qui, en Italie, n’a plus de place que dans les formes de la pure oppression du prolétariat, dans les corporations!

Les gens qui ont idéalisé le syndicat jusqu’à en faire l’organe le plus sensible, même le plus révolutionnaire pendant la dictature du prolétariat, n’ont pas considéré les résultats d’un siècle de lutte de classe. Ils n’ont pas vu et ils ne voient pas aujourd’hui encore que la lutte de classe, si d’une part a créé le syndicat, aujourd’hui pour atteindre des formes plus élevées, des formes révolutionnaires, ne peut plus trouver son expression dans les organisations syndicales. Ils ne comprennent pas que, si le point de départ de la lutte de classe est purement économique, le développement de la conscience prolétarienne dépasse historiquement l’impulsion purement économique. La conception de ces gens ravale la dialectique matérialiste au niveau d’une théorie purement utilitariste. Elle n’a pas compris que les formes économiques de la lutte de classe entrent en contraste avec les formes révolutionnaires, justement parce que les premières tendent à donner une limite aux secondes. Certes la lutte économique a offert et elle offre encore un terrain d’expérience qui se restreint d’ailleurs de plus en plus. Les agitations économiques sont même très souvent le point de départ des agitations révolutionnaires (pas toujours). Cette tendance des mouvements économiques à devenir des mouvements politiques est un phénomène, qui trouve sa raison dans la nature des classes. Mais cette tendance spontanée ne pouvait servir par elle- même à la réalisation de la révolution. Sans cela la révolution serait déjà accomplie depuis longtemps. L’élément de spontanéité révolutionnaire trouvait ses limites dans le manque d’expérience de la classe ouvrière. Et ces limites ramenaient les masses sur les positions économiques initiales. Les syndicats ont été et sont l’expression organisée de ces limites. Certes la spontanéité de la lutte de classe, ses mouvements tendent à se généraliser, ses degrés de puissance sont pendant certaines périodes en un crescendo de plus en plus accentué. Et cette spontanéité a mené, en Allemagne et en Italie (au moment de l’effervescence révolutionnaire la plus intense), à la formation plus ou moins incomplète des conseils d’usine. En Italie, la spontanéité du mouvement révolutionnaire a revêtu une forme originelle au point de vue historique. Dans l’occupation des fabriques la spontanéité du mouvement a poussé la classe ouvrière jusqu’à l’expropriation directe des usines réalisée non par un arrêté d’un gouvernement constitué, mais par l’action des masses ouvrières les plus avancées. Il ne faut d’ailleurs pas confondre cette action révolutionnaire avec l’action purement syndicale, qui n’est jamais allée au delà de l’échelle mobile, et d’une politique de tarifs, qui était un non-sens au point de vue révolutionnaire. Le mouvement des métallurgistes italiens dépasse justement les limites de ce qu’il est convenu d’appeler l’économique. Ici on pourrait nous faire remarquer qu’il n’y a pas de pur économique au point de vue marxiste, que tout mouvement économique est un mouvement politique embryonnaire. Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe une tendance dans tout mouvement économique du prolétariat à devenir un mouvement politique, mais nous avons remarqué qu’il y a des forces qui ramènent ces mouvements dans les limites de l’économique. C’est-à-dire que l’élément économique a un double aspect. Il se déroule sur la base d’un dilemme: la lutte pour les moyens d’existence ou la lutte pour la révolution. Jusqu’à présent il n’y a que très peu d’exemples, que ce dilemme ait trouvé une solution historique révolutionnaire, et cela est arrivé toujours en dehors des formes d’organisation syndicale. L’exemple de l’occupation des fabriques nous montre le chemin que la révolution prendra dans le prochain avenir en Italie. Il dépasse dans sa spontanéité toutes les méthodes précédentes de lutte. En outre il se présente comme un phénomène d’unité réelle: il faut remarquer que ce mouvement au début, fut une initiative de la catégorie des métallurgistes, se répandit parmi les autres catégories. Et si ce mouvement n’avait pas été arrêté, il aurait atteint la totalité de la classe ouvrière. Beau¬coup de monde croit qu’il fut le produit de l’action syndicale de la fédération métallurgiste. Angelica Balabanoff dans ses mémoires prétend diminuer l’importance de ce mouvement, lorsqu’elle fait allusion à un mouvement analogue, qui aurait été provoqué en vérité par les fascistes avant l’occupation des fabriques en septembre 1920. Elle ne donne aucune importance au grand mouvement de septembre et n’essaie d’aucune façon d’en analyser les causes et développement. Il est évident que pour elle ainsi que pour autant d’autres, il s’agit d’une action purement syndicale. Il faut d’abord remarquer que l’occupation de septembre fut précédée par deux mouvements très significatifs. Le mouvement des conseils d’usines à Turin et l’occupation de la Kliani et Silvestri à Naples. Le premier fut poussé sur un terrain purement réformiste par les éléments communistes de l’Ordine Nuovo, sur le terrain du contrôle de la production. L’occupation de la Fliani et Silvestri, fut dans son isolement, si on considère qu’il se produisit à Naples, un peu plus loin du véritable centre industriel, un symptôme très significatif des tendances révolutionnaires qui agitaient les masses italiennes. Il se résolut par la résistance des ouvriers aux forces de police et par l’assassinat d’un membre du Soviet, qui s’était constitué à l’intérieur de l’usine occupée. La grande occupation de septembre 1920 fut provoquée par l’occupation spontanée de la part des ouvriers de quelques usines de Ligurie et de Milan. Ce fut à la suite de ces mouvements spontanés que la Fédération des Métallurgistes prit l’initiative de l’occupation des fabriques, qui se serait développée d’ailleurs au-dessus de la volonté des dirigeants du mouvement syndical. Et ce ne furent pas seulement les ouvriers de cette organisation, mais la totalité des ouvriers métallurgistes, qui participèrent à ce mouvement… Les dirigeants de la Fédération déclarèrent que le caractère du mouvement était purement économique. Le mouvement des conseils, qui se développa au cours de l’occupation des fabriques préoccupait extrêmement les fonctionnaires syndicaux, qui lui proposèrent comme les Ordinovistes à Turin un rôle réformiste de contrôle sur la production. Il est bien étrange et contradictoire que Bordiga ait empoigné cet argument non pas seulement pour condamner l’«Ordinovisme», mais pour revendiquer le rôle classique de la CGT italienne. Bordiga prouve dans cette circonstance de n’avoir pas saisi la réalité du conflit, qui s’est déroulé pendant l’occupation des fabriques en Italie. Évidemment pour lui la tradition classiste de la CGT italienne l’emporte sur les conseils, qui lui paraissent même des organes réformistes. Il va de soi que la forme que les ordinovistes et les réformistes italiens essayèrent de prêter aux comités d’usine était réformiste. Mais leur forme réelle n’était pas la forme que les réformistes ont essayé de leur prêter. Leur forme réelle tendait à se réaliser en hégémonie politique et en cela elle était révolutionnaire. Le développement ultérieur de l’occupation des fabriques aurait donné aux conseils d’usines le rôle de direction politique. Mais les limites de l’économique, représentées non pas seulement par la Fédération Métallurgiste et par la CGT italienne, mais par toutes les organisations syndicales (Union Syndicale Italienne, Fédération des Dockers, Syndicat des Cheminots, etc.), toutes les organisations politiques imposèrent au mouvement des limites économiques ou bien les acceptèrent sans opposer une résistance quelconque, ce qui revient au même. Parmi eux se trouvaient aussi les éléments qui fondèrent le Parti Communiste, quatre mois après à Livourne.

Le mouvement de septembre 1920 en Italie prouve une fois de plus, que si le point de départ économique peut mener le prolétariat jusqu’à des positions spontanément révolutionnaires, les syndicats tendent à le ramener sur le point de départ. La victoire des conseils en Italie était la fin des organisations syndicales. Et pourtant il faut remarquer que le développement de l’aristocratie ouvrière avait été extrêmement faible en Italie. Et la bureaucratie syndicale était vis- à- vis de celle des autres pays, relativement limitée, bien qu’elle ne fut ni moins corrompue, ni moins astucieuse.

Les organisations syndicales qui avaient à leur tête des socialistes d’extrême gauche, des anarchistes, des syndicalistes révolutionnaires ne furent pas moins que les autres des organes qui s’opposèrent à la marche de la révolution, qui la ramenèrent dans les limites de l’économique, qui provoquèrent l’offensive réactionnaire et la défaite du prolétariat. Ces organisations, où le maximalisme verbal des chefs exprimait en général la crainte des masses révolutionnaires, ont été dans le processus révolutionnaire de la lutte des classes en Italie des organismes contre- révolutionnaires. Le chemin de la révolution en Italie comme ailleurs n’est pas celui des syndicats. La tentative d’un renouvellement de l’expérience syndicale, après la fin ignominieuse de ce mouvement est un anachronisme contre- révolutionnaire. Collaborer à restaurer des organes en qui la révolution a déjà découvert des ennemis, signifie travailler dans le sens de la contre-révolution.

«Prométéo» a constaté justement que nous nions toute forme d’organisation de masse en Italie. Nous ferons remarquer que depuis notre départ de la fraction bordiguiste, nous avons commencé à penser, à réfléchir avec un cerveau plus libre. Sans aucun engagement disciplinaire, qui nous força au crétinisme dogmatique, nous avons dû regarder la réalité en face. Elle nous a paru un peu différente de celle qu’on nous avait fait voir. Et la réalité que nous avons vue et examinée n’est pas le rêve de notre pensée, c’est bien l’histoire du mouvement classiste en Italie. II y a bien, nous le savons, des organisations de masses en Italie: ce sont les corporations fascistes qui sont, aussi bien que les syndicats en Allemagne, en Russie, etc., les geôles de la conscience de classe, de l’esprit prolétarien. Les corporations sont vis-à-vis des syndicats, ce que le fascisme est vis-à-vis du réformisme. C’est- à- dire deux choses parfaitement analogues et complémentaires. Tels sont les derniers éléments d’expérience dans le spontané: là, où les syndicats n’ont pas, à travers une évolution et corruption graduelle, due à une très forte aristocratie ouvrière et bureaucratie syndicale, atteint progressivement la collaboration de classe ou le fascisme économique, ils n’en ont pas moins joué un rôle contre- révolutionnaire.

Pour trancher le problème de la nécessité de détruire les syndicats, pour mettre en relief l’importance et la signification historique du conflit entre syndicats et conseils révolutionnaires, il n’est pas inutile de se rendre compte de l’énorme influence qui fut exercée par le mouvement des conseils d’usine sur les courants idéologiques d’Allemagne.

Reconnaissons d’abord que, même avant la guerre, Rosa Luxembourg avait déjà envisagé le conflit entre la lutte pour le morceau de pain et la lutte pour la révolution (en particulier dans la brochure «Sozialreform oder Revolution»). Seulement la théorie n’a pas le pouvoir de réaliser les problèmes à priori et Luxembourg ne pouvait prévoir les formes concrètes de cette lutte. Au contraire les conseils en se développant dans les usines comme les organes de la lutte révolutionnaire apportaient la solution historique, et cela, non parce qu’ils étaient tout simplement des organismes préférables aux syndicats par leur structure organisatoire, mais parce qu’ils étaient le produit d’un niveau élevé de conscience historique.

On méconnaît ou l’on ignore en France l’influence que le mouvement des conseils exerça sur les meilleurs théoriciens et combattants révolutionnaires, sur Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Nous lisons dans le «Discours sur le Programme», prononcé le 30 décembre 1918 par Rosa au Congrès de fondation du Spartacusbund, et dont on trouvera la traduction dans les numéros 11 et 12 de la «Lutte de Classes», l’appréciation suivante du mouvement des conseils révolutionnaires:

«Camarades, c’est là un champ énorme à labourer. Il faut préparer d’en bas aux conseils d’ouvriers et soldats un tel pouvoir, que quand le gouvernement Ebert-Scheidemann ou n’importe quel gouvernement semblable sera renversé, ce ne sera que le dernier acte.»

(…) «Nous devons prendre le pouvoir, nous devons poser la question de la prise du pouvoir de cette manière: que fait, que peut faire, que doit faire chaque conseil d’ouvriers et de soldats dans toute l’Allemagne?»

(…) «La direction des luttes économiques et l’amplification de ces luttes dans des voies de plus en plus larges doit être entre les mains des conseils ouvriers.» En attribuant aux conseils d’usine même la direction de la lutte économique, Rosa Luxembourg ne niait- elle pas le rôle des syndicats dans la lutte de classe, ne tirait-elle pas la leçon de la grande guerre et de la collaboration ouverte des syndicats avec le gouvernement, de leurs déclarations «pas de lutte de classe en temps de guerre»? Ne voyait- elle pas dans les conseils l’expression directe de l’universalité de la classe ouvrière guidée par ses éléments les plus exploités et les plus révolutionnaires, se substituant comme organisme de classe à la représentation par un appareil de bonzes syndicaux alimentés par les privilèges corporatifs? Et Karl Liebknecht n’était-il pas d’accord avec elle lorsqu’il s’écriait:

«La social-démocratie et les syndicats allemands se sont souillés dans leurs chefs depuis la tête jusqu’aux pieds… Ils ont anéanti l’édifice, jadis si superbe, des organisations ouvrières. Ils ont placé le mouvement prolétarien en face de la nécessité d’une lutte intestine meurtrière qui durera des années… Une lutte qui ne paralysera pas les forces révolutionnaires du prolétariat, qui ne les affaiblira pas non plus, car les forces des éléments révoltés, délivrés du fétiche disciplinaire et de l’organisation bureaucratique forceront la marche vers la révolution…»

Et plus tard, à la veille de sa mort, le héros prolétarien, flétrissant dans les «Annotations politiques» les réformistes Legien et Kirdorf, écrivait ceci: «Unité de l’esprit de lutte – oui, et pour toujours- unité de la forme morte, qui tuerait l’esprit de lutte, jamais. La destruction d’une organisation qui représente une chaîne pour la classe ouvrière» (il s’agit de la Confédération allemande du Travail) «aboutit à rendre à la classe ouvrière sa force de combat. Conserver et renforcer cette chaîne, aboutit à précipiter la classe ouvrière dans le malheur.»

Ici, la pensée de Karl Liebknecht ne proclame pas seulement la nécessité de la destruction des syndicats réformistes, elle frappe par avance les partisans de la conquête. Lorsque Lénine raillait d’un air méprisant l’»Infantilisme « allemand, c’est aussi sur Liebknecht et sur Rosa que tombaient ces railleries, destinées aux représentants les plus clairvoyants et les plus courageux de la partie la plus consciente du prolétariat mondial. L’histoire a déjà fait justice dans son développement inexorable. Ce sont les Léninistes eux- mêmes, qui à la dernière session de l’Exécutif du Kommintern ont dû reconnaître la faillite de la conquête. Ils admettent aujourd’hui que les syndicats réformistes sont entièrement soudés avec l’appareil étatique de la bourgeoisie, que les millions d’adhérents de la Confédération allemande du Travail sont sous la domination absolue, numérique et idéologique, de l’aristocratie ouvrière. Les léninistes de la IIIème Internationale reconnaissent cela non parce qu’ils sont des révolutionnaire sincères en train de reconnaître leurs erreurs, mais parce que l’Etat bonapartiste russe ne peut chercher un terrain d’influence dans la classe ouvrière internationale que parmi les éléments qui ne sont pas liés par leur situation et leur organisation aux divers Etats nationaux des autres bourgeoisies d’une manière profonde et renforcée, comme c’est le cas pour les aristocrates ouvriers et la bureaucratie réformiste. Le Stalinisme abandonne des positions sur lesquelles il n’avait plus aucune possibilité de manoeuvre; ce n’est pas la dernière des surprises que le néo-capitalisme russe nous prépare, que ce cours à gauche dans lequel il est réservé à la bureaucratie soviétique de liquider le léninisme, dont elle se réclame, comme une tactique définitivement dépassée par les événements sur le terrain de l’Europe occidentale.

Aujourd’hui les théoriciens et les apologistes de la conquête, les défenseurs de la tradition et de l’unité syndicale ont pour base le mécontentement des éléments aristocratisés et réformistes des sections occidentales de la IIIème Internationale, leur aspiration à une collaboration plus fructueuse que celle qui les enchaîne à Moscou, à une collaboration avec leur propre bourgeoisie et leur propre gouvernement. Les droitiers de tous les pays, guidés par les bureaucrates dégommés du léninisme, exaltent la neutralité syndicale, aspirent au travaillisme. Cela nous vaut la bonne fortune de retrouver dans l’opposition de droite, à la dernière étape d’une longue dégénérescence, l’ancien gauchiste Paul Frölich qui proclamait en 1919 dans la «Correspondance Communiste des Conseils» (n°11):

«Les syndicats n’ont ni aujourd’hui, ni demain, le moindre rôle à remplir. Ils sont devenus une entrave à la révolution par conséquent il ne reste qu’à les détruire… L’organisation nécessaire pour la lutte révolutionnaire c’est l’organisation sur la base d’usine, que le PC allemand devra édifier.»

Il est absolument impossible de ne pas reconnaître que la situation en Allemagne en 1919 exigeait une rupture complète avec la Confédération Générale du Travail et un travail révolutionnaire sur la base des conseils d’usine. Telle fut en effet l’orientation primitive du Spartacusbund et du Parti Communiste. Dans le 3° «Bulletin de Combat» du Parti (6 mai 1920), il était proclamé que les Conseils d’Ouvriers ne pouvaient maintenir de lien avec les organisations (la Confédération générale) qui servent le patronat contre la classe ouvrière révolutionnaire. A la réunion plénière des conseils d’usines de la banlieue berlinoise (octobre 1920), il fut voté à l’unanimité et sous l’influence prépondérante du Parti Communiste une résolution affirmant entre autres «qu’aucune place ne pouvait être accordée aux organisations qui n’étaient pas fondée sur la base du pur système des conseils d’usines.» Utilisant contre ce courant spontané de la conscience révolutionnaire en Allemagne l’autorité des héros d’Octobre, les hésitations des masses, l’appui des ralliés social- démocrates, et surtout le prestige illimité de la Révolution russe, l’Internationale, sous la direction de Lénine, imposa au Parti Communiste Allemand un complet changement de route. On entre dans l’organisation réformiste pour la conquérir, et l’on déserta les conseils comme base d’action. Le divorce entre le mouvement des conseils et le Parti Communiste, le rattachement des conseils au mouvement réformiste et à l’Etat avec la complicité des communistes officiels, l’isolement des noyaux de résistance révolutionnaire et prolétarienne qui subsistèrent et se prolongent encore actuellement sur la base des usines, tout cela déroula à partir de 1921 une phase de dégénérescence d’où les conseils ouvriers sortirent légalisés, syndicalisés, vidés de leur contenu révolutionnaire originel. La démonstration fut faite une fois de plus qu’aucune organisation ne saurait être garantie contre la dégénérescence par la nature de son origine ou de sa structure. Les syndicats ont eu, eux aussi leur époque de travail sain et utile, mais tandis qu’ils furent protégés artificiellement contre la montée révolutionnaire des masses par les dirigeants communistes eux- mêmes, les conseils au contraire ont été, en Allemagne, artificiellement conduits à la dégénérescence par ces mêmes communistes.
La naissance du mouvement pour les conseils révolutionnaires n’est pas encore vieille de douze années, et a été un trait caractéristique de l’ascension et de la culminance révolutionnaire en Europe occidentale. Rien n’autorise à nier que ce même mouvement sous des formes différentes, mais analogues, ne soit pas destiné à réaliser dans un avenir rapproché la tâche révolutionnaire qu’il s’était fixé en 1919: destruction des syndicats et prise du pouvoir sous la forme de la dictature directe de la classe ouvrière.

C’est pour préparer les voies au prochain élan de la classe ouvrière européenne que l’élite des lutteurs prolétariens allemands, groupés dans le Parti Communiste Ouvrier et dans quelques autres organisations comme l’Union Générale Ouvrière (qui ont malheureusement, semble-t-il, abdiqué une part de leur intransigeance), continuent la lutte depuis dix ans, face au léninisme, sur la base des organismes d’usines et sur la «terrain du marxisme révolutionnaire.
Quant à nous, nous ne revendiquons pour notre position aucune originalité: nous avons participé à une expérience révolutionnaire moins complète que celle de nos camarades allemands, et ils nous a naturellement été particulièrement difficile de nous assimiler les conclusions de l’histoire dans la mesure où elles ne s’étaient pas imposées à nous par la pratique, et en particulier de nous dégager de l’autorité et de la discipline des chefs. Ancrés à la tradition bordiguiste, il nous a fallu de longs efforts pour chasser de notre pensée le système de préjugés qui nous cachait encore cette réalité, puisée directement dans la lutte de nos camarades allemands. C’est une grande joie pour nous d’y être parvenus.

Comme nous l’avons fait entrevoir précédemment, le développement révolutionnaire en Italie s’est manifesté sur la base d’un conflit entre syndicat et usine, mais n’a pas trouvé d’expression énergique dans le mouvement idéologique. En Allemagne, il a dépassé les limites du pur objectif ou spontané et s’est reflété dans l’idéologie avec une particulière énergie. Le conseil ouvrier domine et dans la lutte révolutionnaire et dans la pensée des idéologues prolétariens. Il n’y a chez ces derniers aucun dogmatisme, aucun aspect de stabilité définitive, ces évolutions de la pensée marxiste étant précisément le reflet d’une réalité révolutionnaire et prolétarienne pure qui explique précisément le conflit avec l’éclectisme léniniste.

L’origine du mouvement syndical est caractérisé comme suit par Karl Marx: «La tendance générale de la production capitaliste ne se traduit pas par la hausse, mais par la baisse du salaire normal moyen». Pour se défendre contre «l’agression du capital» dirigée contre le niveau d’existence de la classe ouvrière, le prolétariat est porté à opposer une résistance à la tendance générale du capitalisme. Pour Marx, en 1864, cette résistance économique du prolétariat menait à des résultats positifs, en ce sens que le relèvement des salaires ne modifie pas dans son en¬semble le prix des marchandises, et correspond par conséquent à une réduction générale des profits capitalistes. Marx, en effet, a combattu la thèse de l’anglais Weston selon laquelle les salaires règlent le prix des marchandises (si les salaires montent, les prix montent, disait Weston), en constatant que cette thèse se réduit à une tautologie et en lui opposant sa théorie de la valeur d’échange. Il est évident que ceci est pleinement valable pour un marché «libre». Mais si Marx avait raison en 1864 quand le monopole n’était qu’une simple tendance, il n’en est pas moins vrai que le capitalisme monopoliste et trustifié (qui n’est pas le capitalisme sans concurrence de Boukharine) a entre ses mains le moyen de s’opposer à la baisse des prix, ou de s’opposer par leur hausse à une diminution du profit en cas de hausse des salaires nominaux. En fait l’augmentation des salaires réels n’existe plus depuis de longues années pour l’ensemble des couches ouvrières. La lut¬te pour les tarifs a cessé de représenter un objectif positif commun à tous les ouvriers. Elle ne donne de résultats que pour des couches ouvrières limitées, et cela dans la mesure même où elle n’entraîne pas par la généralisation du succès, la réaction du capitalisme sous la forme de la hausse des prix… (coalition, inflation)…

Pour le prolétariat, comme classe, le mouvement syndical est une impasse dans l’état actuel du capitalisme. Alors que les syndicats au siècle dernier représentaient les organes d’unification du prolétariat dans la résistance à la baisse des salaires, ils représentent, aujourd’hui , des organismes par lesquels s’introduit une inégalité de conditions et de situa¬tions dans la classe prolétarienne. Pour le grand nombre ils sont un instrument inutile, pour d’autres, un moyen pour se constituer des privilèges et les sauve¬garder par des compromis de classe…

En lui- même le mouvement syndical ne peut être ni toute «la lutte de classe», ni toute «l’école du socialisme». Cela a été signalé par Marx lui- même dans l’ouvrage déjà cité: les syndicats «manquent à leur but général, car ils se limitent à une guérilla contre les effets immédiats du système actuel, au lieu de travailler à son renversement, au lieu d’employer à son émancipation définitive, c’est-à-dire à la suppression du salariat, la force organisée de la classe ouvrière». Aujourd’hui que l’évolution de la situation a fait des syndicats des organismes dont on ne peut voiler le rôle réactionnaire en face de la révolution mondiale, les droitiers se raccrochent à une explication portant sur la nature même du fait syndical, comme mouvement «élémentaire» des masses ouvrières. Au lieu de considérer que les formes idéologiques d’une époque ne sont valables que pour elle, et deviennent ensuite contre- révolutionnaires – et que tel est le cas du syndicalisme qui a subi une régression continuelle depuis sa légalisation à la fin du siècle dernier – ils prétendent faire de la faillite des syndicats la faillite de l’initiative et de la spontanéité ouvrière, ils identifient l’économique au spontané, la structure archibureaucratique des syndicats à une création autonome du prolétariat… Ils prétendent avec Lénine que «la classe ouvrière livrée à ses seules forces ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste.». Ainsi donc le prolétariat ne serait sensible qu’à une des faces de la réalité, il ne réagirait qu’à certains éléments de sa propre condition, il ne systématiserait ses réactions que d’une manière si incomplète qu’elle impliquerait une impuissance définitive, n’était l’intervention providentielle du «révolutionnaire professionnel». Dans «Que faire» Lénine sépare l’idéologie politique communiste du développement historique du prolétariat. Pour lui, la conscience révolutionnaire du prolétariat est un reflet de l’idéologie socialiste, qui est «le résultat naturel et fatal du développement de la pensée chez les intellectuels socialistes-révolutionnaires». Pour Lénine le socialisme est donc «un élément importé du dehors et non quelque chose qui en surgit spontanément».

Sur cette base théorique on comprend très bien pourquoi Lénine est arrivé en 1919 à la théorie de la conquête. Il a voulu introduire du dehors dans les syndicats l’idéologie, la conscience socialiste. Lénine ne voit donc pas de degrés de la conscience révolutionnaire. Cette conscience est un a priori, qui n’évolue pas au fur et à mesure que la lutte de classe évolue. Dans sa substance l’idéologie socialiste reste quelque chose d’immobile. En effet, si Lénine avait simplement envisagé les deux processus de l’idéologie socialiste et de la lutte de classe comme séparés (ce serait là une erreur aussi), évoluant parallèlement, il n’aurait pas pu parler d’un élément importé du dehors. Comment peut- on imposer un élément du dehors s’il n’est pas précis, s’il revient toujours? Mais on voit clairement que chez Lénine la pensée socialiste est déjà quelque chose de complet, une science exacte à laquelle le prolétariat ne contribue d’aucune manière. Le degré de conscience révolutionnaire est donc écarté chez les masses. Celles- ci auraient simplement la possibilité d’absorber en degrés la conscience socialiste qui plane sur leur tête. Lénine n’a pas vu qu’il y a un rapport entre le développement de la lutte de classe et l’idéologie socialiste, qui a juste¬ment des degrés, de la conscience prolétarienne qui évolue et qui influe sur le développement de l’idéologie socialiste. Lénine tombe ainsi dans la métaphysique et dans les vérités absolues. C’est là du reste le fond de sa pensée philosophique! Dans son livre «L’Empirio-Criticisme» où il avance des arguments très justes contre le Machisme, il ignore la relativité de la réalité actuelle dans le subjectif et l’objectif. Il peut seulement sembler contradictoire que dans ce livre c’est surtout l’objectif qui est condamné à l’immobilité. Il en est de même dans «Que faire?». L’erreur fondamentale de la théorie de la conquête est là. Elle découle de cette rigidité métaphysique de la pensée de Lénine qui, à son tour, résulte des conditions objectives de la Russie, où la révolution ne pouvait être purement prolétarienne. Ce sont là des traces évidentes de la nature équivoque de l’idéologie de Lénine, semi- bourgeoise et semi-prolétarienne.

La base marxiste n’a que ceci de définitif: la liquidation du définitif, de l’immobilité métaphysique. Elle n’envisage pas une conquête par en haut de la masse prolétarienne. Elle étudie les formes de la lutte de classe et en tire des conclusions, qui n’ont rien à faire avec la soi- disant stratégie a priori du léninisme. Elle ne nous impose pas des formules dogmatiques, qui deviennent ensuite des armes de réaction. Au demeurant, pour Marx, la classe ouvrière ne peut briser ses chaînes que par sa propre initiative et par sa seule force. Il est évident que Marx identifiait le développement de l’idéologie prolétarienne à cette force. L’idéologie communiste n’est pas une simple tradition d’intellectuels bourgeois, qui ont analysé et condamné la structure économique et politique de la société bourgeoise, mais une force qui se développe toujours, qui s’enrichit toujours de nouveaux éléments. Ces progrès de l’idéologie révolutionnaire sont subordonnés au développement de la lutte de classe. Il n’est pas vrai que la classe ouvrière livrée à ses propres forces ne puisse arriver qu’à la conscience trade-unioniste. L’exemple italien où toutes les forces politiques qui se réclamaient de la classe ouvrière jouèrent un rôle contre-révolutionnaire, prouve que la spontanéité de la classe ouvrière a dépassé dans l’action tous les éléments idéologiques. En Allemagne, en Russie même, les conseils en sont une preuve frappante. Et la constitution artificielle de partis communistes en France et ailleurs n’a d’aucune sorte élevé le niveau idéologique du prolétariat. L’idéologie subit les influences de la lutte prolétarienne, elle est conditionnée par la dialectique des forces antagonistes. Que la classe prolétarienne soit agressive, que ses attaques deviennent de plus en plus furieuses et on assistera à un nouvel épanouissement de l’idéologie socialiste. Certes la force, le dynamisme des masses se fait encore ressentir dans la période de reflux des forces révolutionnaires où l’arme de la critique continue son investigation incessante. Mais si le reflux devient une longue période de stagnation, nous assistons à une décomposition de plus en plus accentuée dans les orga¬nisations politiques, à un effritement de celles- ci.

Mais pourquoi, si l’idéologie, si les formes politiques de la lutte de classe, sont une simple partie du développement révolutionnaire, le prolétariat n’a-t-il pas vaincu dans sa dernière offensive contre le capitalisme? Nous avons déjà répondu ailleurs à cette question. Parce que le prolétariat n’avait pas atteint un degré suffisant d’expérience, de conscience révolutionnaire. Ce n’est pas parce qu’un parti vraiment révolutionnaire manquait, mais c’est justement parce qu’il manquait les prémisses de ce parti. Faut- il admettre comme impossible la formation d’une conscience politique au sein de la classe ouvrière? Rosa Luxembourg envisage ce problème dans un article écrit avant la guerre et répond négativement: il n’est pas possible que le prolétariat puisse atteindre comme classe le niveau idéologique atteint par la bourgeoisie française avant la révolution. Le prolétariat n’a pas les moyens économiques pour y arriver. Certes, le prolétariat n’a pas encore les moyens matériels pour arriver à développer la science ainsi que l’a fait la bourgeoisie avant la révolution, il n’a pas la possibilité d’épanouir ses forces intellectuelles jusqu’au point à en faire un levier pour un nouveau bouleversement technique et social de la société. Mais cette constatation ne doit pas nous mener à une négation totale des forces spirituelles du prolétariat qui ont déjà donné la preuve de leur puissance. Déjà, dans son discours sur le programme, Rosa Luxembourg commence à voir clairement que les énergies révolutionnaires trouvent leur racine dans la masse vivante du prolétariat. Elle a condamné aussi la «conquête». C’est qu’un siècle de lutte économique nous a donné une base d’expérience suffisante pour comprendre que cette méthode, étant donné le développement international du capitalisme, n’offre pas en elle-même une solution, que les organisations basées sur cette méthode ne peuvent qu’aboutir à la collaboration de classe.

Un nouvel aspect de structure n’est pas une sauvegarde éternelle contre le glissement dans l’opportunisme. Si du reste ces organismes se proposent en effet de transformer les luttes économiques du prolétariat, en mouvement révolutionnaire, que ne le font- ils sans conduire le prolétariat au compromis avec le patronat. La participation à toute lutte partielle du prolétariat est indéniablement nécessaire, mais la constitution d’organismes permanents basés sur les formes inférieures de la conscience et de la lutte classistes n’a plus de raison d’être en un temps où la révolution doit pouvoir surgir d’un moment à l’autre. Tout organe qui cherche dans une voie trompeuse le salut de la classe ouvrière, à l’heure où celui- ci ne peut être trouvé que dans la prise du pouvoir, est, par cela même, un agent de la contre-révolution. C’est justement pourquoi la méthode léniniste qui con¬siste à se tromper avec les masses, à les aider à se tromper, pour obtenir d’elles une confiance (bien mal placée) et se mettre à leur tête, est une méthode réactionnaire, enchaînant la conscience ouvrière aux erreurs du passé, et fournissant des remparts à la contre-révolution. Nous savons bien qu’on nous objectera que même le réformisme syndical est en avant des masses, que les masses sont passives et ne peuvent être amenées directement sur le terrain de la lutte politique. C’est supposer que les masses ne peuvent pas s’ébranler d’elles-mêmes pour l’assaut, sous le choc des événements. Car alors les remparts qu’on bâtit «en avant des masses» ne seront que des obstacles sous leurs pas, à l’heure de la révolution. Si les partis politiques et les syndicats actuels ont surtout pour con-tenu la partie du prolétariat qui peut obtenir actuellement quelque chose du ca¬pitalisme, ou qui se figure pouvoir l’obtenir, pourquoi les couches inférieures et profondes de la classe ouvrières, qui n’ont rien à espérer, et qui le sentent obscurément, viendraient-elles aujourd’hui à l’organisation? Pour qu’elles y viennent, il faut qu’on leur mente, qu’on leur fasse croire qu’elles attraperont quelque chose en luttant dans le sens réformiste, d’une façon conciliante, ou même d’une façon agressive. Pourquoi ne pas leur dire tout de suite la vérité? Pourquoi ne pas leur dire que les syndicats sont les organes de l’aristocratie ouvrière, que les partis sont corrompus par leur adaptation au régime qu’ils se proposent d’abolir, que la classe prolétarienne pendant la crise mortelle du capitalisme, doit concrétiser dans les organisations d’usines les résultats de son expérience, prendre conscience par elle- même des développements historique accélérés qui la mettent en face de sa tâche ou de son suicide, et se lancer à corps perdu dans une mêlée où les prolétaires «ont un monde à gagner, et tout au plus des chaînes à perdre».

L’Ouvrier Communiste, février, octobre et novembre 1929.

Charles Jacquier – André prudhommeaux

PRUDHOMMEAUX André, Léon dit CELLO Jean , dit PRUNIER André.

Né le 15 octobre 1902 à Guise (Aisne) ; mort le 13 novembre 1968 à Versailles (Yvelines). Militant communiste ultra-gauche puis libertaire. Poète, écrivain et traducteur.

André Prudhommeaux naquit au Familistère de Guise fondé par J.-B. Godin. Sa mère, née Marie Dollet était la nièce de la seconde épouse de Godin et son père Jules Prunier (voir Dict., t. 15) avait été amené, par son mariage, à s’occuper de la gérance du Familistère. Historien du mouvement social, auteur d’une thèse sur « Icarie et son fondateur Étienne Cabet » (Paris, 1907), il avait été sa vie durant un militant pacifiste et coopérateur actif.

André Prudhommeaux passa son enfance à Guise, Nîmes, Sens puis Versailles. Après ses études secondaires, il entra à l’École d’agriculture de Grignon (Seine-et-Oise) puis fut étudiant à la faculté des sciences de Paris. Adhérent à l’alliance défensive des étudiants antifascistes qui tentaient de briser la domination des Camelots du Roy au quartier Latin, il fréquenta les jeunes militants de la revue communisante Clarté à laquelle il collabora à plusieurs reprises en 1927.

En 1926-1927, il était préparateur-auxiliaire au laboratoire de recherches et d’analyses du ministère de l’Agriculture, avant d’être renvoyé de son poste de micrographe-chimiste pour son action politique. Il était en effet membre du groupe oppositionnel d’Albert Treint, le Redressement communiste, avec lequel il rompit publiquement le 1er décembre 1928 lors d’une réunion avec des militants de Contre le courant. Il venait de se marier à l’automne 1928 avec Dora Ris (née le 8 novembre 1907 à Lindau, Suisse), dite Dori, et ouvrit au 67 boulevard de Belleville (Paris, XIe arr.) une Librairie ouvrière pourvue d’une documentation sur les questions révolutionnaires. Elle devint un centre de rencontre et de débat pour les communistes oppositionnels proches de la gauche italienne. Avec un groupe de camarades italiens venus du bordiguisme tel Michelangelo Pappalardi, il participa avec son ami Jean Dautry (voir ce nom) à l’Ouvrier communiste (août 1929-mai 1930), organe des groupes ouvriers communistes, qui prit la suite d’un éphémère Réveil communiste, organe du Groupe d’avant-garde communiste.

Ce groupe entreprenait « la critique radicale du léninisme comme méthode de domination d’une caste politicienne sur les tendances spontanées du prolétariat révolutionnaire d’Occident » comme le proclamait un éditorial de l’Ouvrier communiste (n° 9/10, mai 1930). Le GOC condamnait radicalement la stratégie léniniste de nécessité d’un parti bolchevique, l’alliance avec les sociaux-démocrates et certaines couches de la bourgeoisie, l’utilisation du Parlement et des syndicats. Ces réflexions étaient inspirés des thèses du communiste hollandais Hermann Gorter dont Prudhommeaux traduisit la Réponse à Lénine éditée par la Librairie ouvrière en juillet 1930. Le groupe était en liaison avec les mouvements allemands et hollandais se réclamant du communisme des conseils ainsi qu’avec la revue littéraire die Aktion de Franz Pfemfert.

Pendant l’été 1930, André et Dori Prudhommeaux firent un voyage en Allemagne afin d’y rencontrer des militants du Kommunistische Arbeiter Partei et de l’Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands et d’y rechercher des documents sur les mouvements révolutionnaires issus du spartakisme. Cette enquête aboutit, dans un premier temps, à la publication de trois numéros d’un nouveau périodique intitulé Spartacus (mai-juillet 1931) dans lequel Prudhommeaux se livrait à une étude approfondie de la révolution allemande et des conséquences idéologiques et tactiques à tirer de cette première tentative révolutionnaire dans un pays capitaliste avancé. Il publia notamment les derniers articles de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht ainsi qu’une traduction du Manifeste des ouvriers et marins de Cronstadt, texte qui exerça une influence importante dans son orientation ultérieure vers l’anarchisme. Après son retour à Paris et la fermeture de sa librairie, André Prudhommeaux exerça les professions de laveur de vitre et de chauffeur, avant d’être appelé en 1931 à la tête de l’imprimerie coopérative « La Laborieuse » à Nîmes (Gard). Sous une forme plus aboutie, André et Dori Prudhommeaux publièrent la brochure Spartacus et la commune de Berlin 1918-1919 (Masses, n°15/16, 1934) grâce à R. Lefeuvre. Un ultime voyage en Allemagne en 1934 fut rapidement interrompu par leur arrestation et une courte incarcération à la prison de Dortmund.

Il fit ses adieux « au marxisme, même spontanéiste et sans parti » dans l’unique numéro du journal le Soviet. Plus tard, il revint sur cet épisode dans Ce qu’il faut dire (n° 33, septembre 1946). En septembre 1932, avec J. Dautry, il fit paraître un nouveau bulletin bimensuel la Correspondance internationale ouvrière inspirée par « une vue non-systématique, non-doctrinaire du mouvement prolétarien et de la révolte sociale sous toutes ses formes » qu’il publia jusqu’en mai 1933. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il livra ses réflexions sur les origines et les responsabilités de la tragédie allemande dans une série d’articles du Libertaire (n° 390 à 392, 17 mars-31 mars 1933) : « L’ordre règne en Allemagne : bilan de douze ans de «bolchevisation» du prolétariat allemand », mais sa défense passionnée de l’incendiaire présumé du Reichstag, Marinus Van der Lubbe (aujourd’hui réhabilité), signifia son désaccord avec l’hebdomadaire anarchiste qui considérait Van der Lubbe comme « un agent d’Hitler ». Prudhommeaux poursuivit sa défense dans la Revue anarchiste de F. Fortin et le Semeur de A. Barbé ainsi que dans le Bulletin spécial de correspondance édité par la section française du Comité international Van der Lubbe. Il entreprit d’ailleurs un voyage en Hollande afin de recueillir le témoignage de camarades de lutte de Van der Lubbe et fut extrêmement impressionné par la confiance absolue en Van der Lubbe qu’exprimaient des militants expérimentés comme Jan Appel et Anton Pannekoek. Ce fut par le biais de cette campagne que Prudhommeaux s’engagea complètement dans le militantisme anarchiste comme en témoigne sa participation au congrès de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire à Orléans les 14-16 juillet 1933 en tant que représentant du groupe anarchiste de Nîmes et de la Fédération du Gard.

Désormais Prudhommeaux allait s’exprimer dans Terre libre dont le 1er numéro parut dans l’Éveil social comme organe mensuel de l’Alliance libre des anarchistes du Midi. En juillet 1934, Terre libre prit la succession de l’Éveil et compta plusieurs éditions régionales. En juin 1935, le journal fut sous-titré organe fédéraliste libertaire. Enfin en février 1937, il devint le journal de la Fédération anarchiste de langue française, créée l’année précédente les 15-16 août à Toulouse après une scission de l’Union anarchiste. Terre libre édita également des cahiers sous forme de brochures mensuelles qui publièrent notamment l’article de S. Weil : « Sur le tas, souvenirs d’une exploitée » (n° 7, 15 juillet 1936).

Prudhommeaux fut, avec Voline, un des principaux animateurs de cette nouvelle organisation. Fidèle à la tradition de solidarité avec les révolutionnaires persécutés en URSS., Terre libre publia régulièrement des informations sur la répression stalinienne tandis que Prudhommeaux signait en 1935 un appel à l’opinion révolutionnaire mondiale pour les déportés russes avec Sébastien Faure, Robert Louzon, Jacques Mesnil et Magdeleine Paz (le Libertaire, 15 mai 1935). Mais à partir de 1936, les événements espagnols allaient être placés au premier rang par Prudhommeaux et ses amis.

En 1936, il se trouvait à Barcelone où il tenta de publier du 22 août au 3 septembre les premiers numéros de l’Espagne antifasciste, bloqués et saisis à la frontière française, tandis que J. Dautry était chargé des émissions françaises à Radio CNT-FAI. En octobre, il rentra à Nîmes, l’Espagne antifasciste étant désormais publiée à Paris sous l’égide de la FAF et de la CGT-SR jusqu’en janvier 1937. L’Espagne nouvelle lui succéda en avril 1937 et jusqu’en juillet 1939. Rédacteur-gérant, Prudhommeaux fit alterner sa parution avec celle de Terre libre, considérant les deux publications comme complémentaires. Selon Jean Maitron, il fut, « avec Voline, un de ceux qui exprimèrent avec le plus de force le courant contestataire au sein du mouvement anarchiste français », en opposition à la politique de ministérialisme et de concessions de la direction de la CNT-FAI. Devant l’accumulation des défaites et la montée des périls, Prudhommeaux écrivait : « Le recul est trop général depuis juillet 1936 pour nous laisser une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre propre cause » et il ajoutait : « Quant à nous faire crever la peau pour le capitalisme, trop des nôtres sont déjà tombés en Espagne et ailleurs » (l’Espagne nouvelle, 15 avril 1939).

Dès la déclaration de guerre, il se réfugia en Suisse, chez ses beaux-parents, où sa femme et sa fille vinrent le rejoindre. Toute activité politique lui étant interdite, il se tourna, après maintes difficultés, vers la critique littéraire pour des publications de Suisse romande et la traduction poétique, notamment des Sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange (Éditions des Portes de France) ainsi que d’un recueil de textes d’Alexandre Herzen : La Russie et l’Occident. En mars 1942 parut un choix de ses propres poèmes : Les jours et les fables. Il participa également à une série d’émissions de la Radio de Genève sur les poètes romantiques anglais. Il noua de nombreuses amitiés avec les intellectuels suisses ainsi qu’avec plusieurs réfugiés politiques : Luigi Bertoni, l’éditeur du Réveil anarchiste, Jean-Paul Samson, réfractaire français de la Première Guerre mondiale, qui devait publier la revue Témoins à partir du printemps 1953 et à laquelle Prudhommeaux collabora aux côtés de Fritz Brupbacher, Albert Camus, René Char, Pierre Monatte, Ignazio Silone…

À la fin de 1946, le couple Prudhommeaux et leurs deux filles, Jenny et Michèle, rentrèrent s’installer à Versailles. Prudhommeaux reprit sa place dans le mouvement anarchiste en participant à la rédaction du Libertaire, en réunissant et animant un groupe de jeunes étudiants (le CLE), puis dans divers comités de relations internationales anarchistes.

Après avoir été correcteur, il entra à la revue Preuves « pour y assurer un travail de rewriting, de traduction, de rédaction et de mise en pages ». Il y écrivit régulièrement de 1951 à 1957. Cette participation allait lui être vivement reprochée dans le mouvement anarchiste, sa collaboration au Libertaire lui étant dorénavant refusée. Il appartint au noyau de militants qui les premiers s’opposèrent à la mainmise de la tendance de Georges Fontenis (Organisation pensée-bataille) sur la FA. Ces militants constituèrent le 11 octobre 1952 au Mans l’entente anarchiste dont Prudhommeaux fut l’un des principaux animateurs. Après la disparition de la FA au congrès de mai 1953 au profit de la Fédération communiste libertaire, ils s’efforcèrent de regrouper les différentes familles de pensée anarchiste dans une nouvelle fédération qui reprit le sigle FA au congrès constitutif des 25-27 décembre 1953. Le Monde libertaire, son organe, reparut en octobre 1954. Dans cette nouvelle fédération, Prudhommeaux fut secrétaire aux relations internationales en 1956 et son mandat fut renouvelé au congrès de Nantes en juin 1957. Il représenta la FA au congrès anarchiste international de Londres (25 juillet-1er août 1958). Collaborateur de nombreux périodiques libertaires indépendants comme l’Unique, Contre Courant, Défense de l’homme, Prudhommeaux avait également fondé le journal bimensuel Pages libres en 1956. Au niveau international, il collaborait régulièrement aux revues Freedom (Grande-Bretagne) et Volontà (Italie), Cahiers de Pensée et Action (Belgique), l’Adunata dei Refratteri (USA). Ses travaux de traducteur l’amenèrent à livrer notamment les versions françaises de La Pensée captive de Czeslaw Milosz (Gallimard, 1954) et de La Nouvelle classe de Milovan Djilas (Plon, 1957).

Ce furent les pays de l’Est qui occupèrent le centre de ses préoccupations dans les années cinquante, en particulier la révolution hongroise de 1956 dont il écrivit qu’elle était « une révolution inverse de celle d’octobre 1917. Insurrection universellement individualiste de la société civile contre l’État, des citoyens contre les Pouvoirs, des vérités contre le Dogme, de l’initiative privée contre le Monopole totalitaire, des libres contractants contre le mythe rousseauiste du Contrat social et du peuple souverain ; le tout sans théorie, sans phrases, sans tradition doctrinale d’aucune sorte » (le Contrat social, septembre 1957).

En 1960, il ressentit les premiers symptômes de la maladie de Parkinson qui devait l’emporter huit ans plus tard après de terribles souffrances. Contraint de réduire ses nombreuses activités, il n’en continua pas moins à poursuivre ses travaux de traduction, en particulier des écrits du sociologue américain Riesman. Prudhommeaux fut incinéré le 16 novembre 1968. Hanté toute sa vie par ce qu’il nommait « l’antique querelle entre le réformateur physiocrate(…) et le révolutionnaire apocalyptique », il avait adopté successivement, avec autant de passion, l’une et l’autre attitude. Marginal parmi les marginaux, l’oeuvre multiforme, mais encore dispersée, du « plus libéral des libertaires » reste encore à découvrir.

OEUVRE : Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919 (en collab. avec Dori Prudhommeaux), Masses, juin 1934 [réédition Spartacus, 1977]. — « Catalogne libre 1936-1937 », Cahier de Terre libre, mars 1937 [Repris par Les Humbles, mars 1937]. — « Où va l’Espagne », Les Humbles, février 1938. — L’Effort libertaire, le principe d’autonomie, Spartacus, 1978 [textes présentés par R. Pagès].

SOURCES : Journaux cités. — Le Monde libertaire, n°146, décembre 1968 [nécrologie de M. Laisant]. — La Révolution prolétarienne, décembre 1968. — La Rue, n°4, 1969. — H. Dubief, « Un homme : Jean Dautry (1902-1968) », Annales historiques de la révolution française, n°193, 1968. — Contre le courant, 15 décembre 1928. — Jocelyne Blancheteau, André Prudhommeaux, un militant anarchiste (1902-1968), M. M., Nanterre, 1972. — J. Maitron, Histoire du mouvement anarchiste…, op. cit. — J. Rabaut, Tout est possible ! Les gauchistes français 1929-1944, Denoël, 1974. — Bulletin du CIRA, n° 23/25, 1985.

C. Jacquier

André Prudhommeaux – Eloge de la pudeur (1955)

Si l’on nomme « pudeur » la tendance à cacher aux autres (et à soi-même) certains faits, actes, impulsions ou pensées appartenant à notre « domaine privé », à notre « vie intime », on ne tarde pas à constater que toute pudeur est, au fond, celle de l’âme.
La pudeur s’exprime par la recherche des lieux clos ou isolés, « où l’on se sent chez soi » – par l’usage du vêtement qui nous « protège » des regards et des contacts indésirables en même temps que des intempéries – par la réserve personnelles de langage et d’action observée en ce qui touche aux fragilités animales et aux sentiments profonds de notre vie. Cette dissimulation fait incontestablement partie de « l’art de vivre ». Vivre en conservant son intégrité, sa dignité et son indépendance personnelles ; et, ajoutons-le immédiatement, en respectant celle des autres, voilà la pudeur, vertu essentiellement individualiste.
Elle est en même temps une vertu sociale (altruiste par introjection), en ce sens que nous sommes choqués de voir autrui manquer à la pudeur et que nous nous efforçons de ne pas exercer sur lui un choc affectif de même ordre. Il est choquant, en effet, de voir un être humain étaler avec complaisance les côtés sordides ou repoussants de sa nature, ses prétentions dominatrices, son insignifiance ou sa veulerie, son éréthisme sexuel ou sentimental, son manque de respect pour soi-même et pour autrui. La sympathie, cette sociabilité réflexe, exige que nous réfrénions en nous-mêmes les tendances à l’exhibitionnisme et au voyeurisme, qui toutes deux tendent à violer l’intimité d’autrui, soit en lui imposant la nôtre comme un spectacle indésirable, soit en surprenant ta sienne d’une manière outrageante pour lui et ses proches.
Réflexe de défense en face de celui qui nous traite comme un simple instrument, un objet, une chose au service de ses instincts – la pudeur maintient le caractère distinctif de notre humanité acquise, et de notre unicité individuelle. Elle est un vêtement vivant, un épiderme mental.
On lui reproche d’être une convention, un sentiment factice, un produit de l’éducation et de la tradition, un « préjugé », et l’on souligne, à ce propos, que la pudeur- revêt les formes les puis bizarres et les plus contradictoires selon les milieux, les climats, les croyances, la mode, les circonstances de la vie. A cela, il convient d’abord de répondre que la civilisation au sens le plus large du mot est dans son ensemble un préjugé, un produit de l’éducation et de la tradition, un « artifice » ajouté à la « nature » ; toute la question est de savoir si cet artifice est une acquisition valable ou non. Or, la pudeur – qui se présente à nous sous des aspects infiniment varies – n’est jamais absente de la psychologie humaine, ce qui nous donne à penser qu’elle est sans doute un élément constitutif du « génie » de notre espèce, un apanage proprement humain, qu’il serait vain ou désastreux de prétendre abolir.
Il est vrai que la pudeur est menacée, de nos jours, par bien des ennemis ; raison de plus pour la défendre.
Elle a pour vieille ennemie la religion judéo-chrétienne, qui prétend exposer l’homme, dans sa misérable nudité et son infirmité, aux regards éternellement fixés sur lui d’un Dieu omniscient, omniprésent, inquisiteur et vengeur parfait de nos moindres manquements à la perfection. Elle a pour ennemie l’Eglise, qui prétend, au nom de ce même Dieu, violer le secret des consciences par la main de ses prêtres, les diriger par la confession, la pénitence, l’exhortation, l’endoctrination, la menace de châtiments éternels, l’usage rituel des sacrements, etc., etc.
L’âme humaine n’est guère mieux traitée par la science moderne. Contre elle, la psychiatrie, la toxicologie, la chirurgie du cerveau, les détecteurs du mensonge, l’hypnose, les électrochocs, constituent un arsenal de viol, un bordel-laboratoire, un jardin des supplices, qui ressemble aux légendaires châteaux d’un Sade ou d’un Kafka. Pour forcer l’âme, pour lui arracher son secret, pour la décomposer en éléments homogènes classables, dosables, étiquetables en bocaux, toutes les techniques sont mises à contribution.
Les tests, les questionnaires, les curriculum vitae, la graphologie, etc., autant de « recoupements » que ses employeurs, ses contrôleurs, ses tourmenteurs mettent en œuvre pour dévoiler, déflorer, dévirginiser Psyché. Leur « hygiène » vaut le « salut » des théologiens : elle n’est que le prétexte revêtu par une sadique volonté de puissance pour détruire ce qui s’oppose à sa curiosité d’asservissement.
Et que dire de l’Etat totalitaire, avec sa réduction de toute existence aux catégories de la police politique ? A son service, la vieille théologie et la science moderne rivalisent de zèle. Son idéal c’est la maison de verre, le panopticon de Bentham, la machine à habiter de Jeanneret, où le matériel humain serait en permanence dans l’état lamentable d’ostentation où il se trouve dans les antichambres d’hôpitaux, les amphithéâtres et les conseils de révision. Cet état d’inspection officielle des viandes, avec brain-washing, sonde et spéculum, cette opération sans fin, qui tient à la fois de l’assistance sociale, de la visite sanitaire des prostituées et de l’autocritique bolcheviste – durerait de l’acte génésique à l’autopsie, à travers les mille épisodes de nudisme administratif qui consistent à naître, à enfanter, à vivre et à mourir – « les uns à la vue des autres », comme dit Pascal – dans l’effroyable promiscuité de cris, d’odeurs, de paroles, de gestes, de fonctions, d’haleines et de râles d’un monde concentrationnaire, dont la devise renchérirait sur l’Enfer de Dante :
« Vous qui entrez, laissez toute pudeur ».
De toutes les sociétés – historiques, utopiques ou légendaires – dont la description nous est parvenue, il est aisé de constater que les plus oppressives, les plus inhumaines, sont aussi celles d’où la pudeur est exclue – et avec elle le caractère essentiellement « privé » des rapports entre les sexes. Ce sont aussi les sociétés où l’amour, l’amitié – tous les sentiments exclusifs et véritablement personnels – ont en général le moins de place. A la limite, la « chasteté » et la « promiscuité » pratiquement se confondent (si par chasteté on entend l’indifférence, la froideur, la vie sexuelle réduite à un minimum socialement nécessaire pour les fins de la reproduction). Rien de moins érotique que le nu gymnique des jeunes gens spartiates des deux sexes, vivant en hordes guerrières où les mâles et les femelle, à peine différenciés, mesurent brutalement leurs forces et leurs vertus patriotiques. Impudique dans ses mœurs, entièrement dominée par l’idolâtrie nationale, Lacédémone a moins encore, si c’est possible, la pudeur des âmes que celle des corps. Si brèves que soient les paroles qui composent l’anthologie littéraire du style laconien, on ne peut que souhaiter que ses auteurs aient été moins verbeusement indécents dans l’étalage de leur indifférence à l’égard de tout ce qui n’est pas le salut de la République.
Et de nos jours, c’est en Allemagne hitlérienne, au pays des haras humains instaurés par Himmler pour ses S.S. – ou bien c’est derrière le rideau de fer, dans la patrie des terrassiers stakhanovistes, des mères héroïnes et des miliciennes bottées et casquées que l’on peut retrouver le maximum d’indélicatesse dans les mœurs, de bestialité dans les rapports sexuels, et d’inconscience enfin, dans les propos d’adulation, de mépris, de vantardise et de cruauté, où s’étale la stupidité despotique d’une génération sans pudeur.
La masse, la foule, est sans pudeur ; aussi est-elle incapable, dans ses déchaînements de sexualité, d’aboutir à autre chose que la chiennerie crapuleuse, alors que le couple, qui fuit naturellement la grossièreté des saturnales, accède seul au niveau où la chie en lit fait place à l’amour.
Comment en serait-il autrement ?
Les pudenda (les parties « honteuses » ou « sacrées ») ont le double rôle génésique et excrémentiel que l’on sait. Fonctions alternantes, exclusives l’une de l’autre, et que tendent à confondre la scatologie, la curiosité triviale, l’obscénité. Pour que l’organe masculin ou féminin soit attirant, non point vicieusement comme peut l’être l’instrument souillé d’une évacuation malodorante, mais amoureusement, comme l’objet par excellence du désir, il est nécessaire qu’un courant psychique déjà fortement établi par une courtisation préalable assez intense – conduise « enfin » à la dénudation, au contact et a la vue des suprêmes instruments de volupté, sans qu’une seule pensée s’égare vers les aspects physiologiques inférieurs. Arrivés â un certain degré d’exaltation passionnelle, les amants sans doute pourront impunément négliger la plupart des réserves qu’ils ont naturellement observées au début, puisque « tout est pur aux purs » et qu’Eros triomphant ennoblit toute chair ; mais on ne voit pas comment ce « dépassement de la pudeur » pourrait avoir lieu sans l’obstacle qui lui sert de tremplin – comment la volupté commune pourrait naître autrement que d’une inhibition mutuellement vaincue – ni comment le retour du cycle tension-détente pourrait être préparé autrement que par une nouvelle courtisation supposant au moins une réminiscence de pudeur.
La pudeur est, semble-t-il, la bête noire des pornographes impuissants et des onanistes rancis dans le célibat. On dirait, à les entendre, que c’est elle – la fiancée d’Eros – qui est responsable de leurs frustrations et de leurs délectations moroses. Il n’en est rien.
Je veux bien admettre que la pudeur soit l’adversaire du désir, et que vous preniez le parti du désir. Mais qui peut vivre sans un adversaire ? Psyché sous-entend Eros ; elle est sa partenaire éternelle ; et, sans leur dialogue, l’assouvissement ne serait qu’une morne homosexualité narcissique. On jette à la pudeur l’accusation d’être hypocrite parce qu’elle aspire secrètement à être vaincue, comme le désir lui-même aspire â n’être plus désir, mais contentement et repos. Eh quoi, vous voulez réduire les ambivalences et les ambiguïtés de la vie à la simplicité d’un mécanisme élémentaire ? Voulez-vous arrêter le cycle et le rythme de la durée vivante, pour le remplacer par le battement de l’horloge marquant une simple dimension de l’espace ?
C’est une vérité mille fois redite et pourtant inusable, que la pudeur valorise son objet. Ce qui est abandonné sous l’extrême tension de la passion, après une cristallisation amoureuse réciproque enrichie par l’attente, l’espoir et le désespoir, acquiert une valeur surhumaine : un regard, un contact furtif, un billet, un mot d’aveu nous rendent les rivaux des Dieux. Rien n’a en ce monde d’autre prix que ce qu’il coûte, et l’idée d’une jouissance gratuite, immédiate (sans attente, ni risque, ni aléa, ni secret) est si contradictoire qu’on ne saurait lui attribuer un sens. Oui, la pudeur montre ce qu’elle cache, et le désir ne veut pas toujours ce qu’il veut. La biche en amour s’enfuit ; la nymphe se cache derrière les saules ; l’une et l’autre craignent d’être poursuivies, et craignent de ne pas l’être. La rougeur qui monte aux joues, la main qui ramène une jupe sur un genou un peu trop découvert (autrefois il s’agissait de la cheville) sont-ils des expressions univoques ? Bien naïf ou bien fat qui s’y tromperait tout à fait.
Le rêve d’un plaisir amoureux d’où toute pudeur serait bannie est aussi vain que celui d’un midi éternel, sans nuage ni ombre. Telle qui ne cache rien de son corps est timide en ses gestes, telle en son langage, telle en sa pensée, telle en son cœur.

André Prunier [André Prudhommeaux]

L’Unique, n°93-94, mars-avril 1955.

(repost)

André Prudhommeaux – Le socialisme (1949)

Le socialisme

La génération qui florissait entre 1880 et 1910 était tout entière tournée vers l’avenir. Du moins, elle nous apparaît telle, à travers la littérature sociale de cette époque. Ce fut une génération dominée par l’idée de la certitude scientifique — de l’accumulation automatique des connaissances et des richesses — du progrès constant des techniques et du progrès non moins constant des structures sociales ; une génération sûre de l’avènement prochain du socialisme et de la paix, et confiante dans la force des travailleurs pour assurer le règne de la justice dans le monde.
Heureuse époque ! Époque féconde de la pensée ouvrière que celle des Pelloutier et des Parsons, des Most et des Malatesta, des Lorenzo et des Landauer !
Les moissons s’annonçaient si belles, quand tomba l’orage d’août 1914 !
Faisons le bilan d’un siècle perdu.

La pensée socialiste, sous la Sainte Alliance et le système Metternich, passe par l’étape des systèmes critico-utopiques de Godwin, Owen, Fourier, etc. Au lendemain des sanglantes défaites de 1848, cette même pensée prend l’aspect tragique et polémique qu’exige la barricade : son mythe central est alors une guerre de classe où la revanche à prendre l’emporte en urgence sur la justice à fonder ; Blanqui éclipse Proudhon. Celui-ci reparaîtra avec les débuts de la grande internationale des travailleurs, les sociétés de résistance, les fédérations, la grève générale (1), l’élaboration par les sections d’une éthique ouvrière et socialiste.
Mais l’enthousiasme des pionniers est bientôt assombri par la guerre de 70-71 ; la Commune, écrasée ; l’Association ouvrière déchirée en deux tendances. Tant de sang et de fiel ne sont pas pour encourager beaucoup l’optimisme des hors-la-loi qui survivent aux années terribles et aux années funestes ; mais le temps est un guérisseur patient des « grandes espérances » éternellement blessées, éternellement enracinées dans le cœur des peuples.
De 1871 à 1886, quinze années suffiront pour la promotion des jeunes, sur un sol trempé du sang des martyrs.

***

Après les amnisties indispensables ; lorsque le retour de la prospérité et de la paix eut cicatrisé les plaies ; lorsque l’organisation ouvrière eut obtenu droit de cité dans la plupart des pays du monde et que l’on vit se multiplier, comme jamais auparavant, syndicats, coopératives, universités populaires, groupes d’études, maisons du peuple, salles de réunions et bibliothèques — il apparut enfin que les temps étaient mûrs et que les jours du capitalisme étaient comptés.
Comme on ne prévoyait guère — même dans les rangs anarchistes — que la déchéance de l’argent pût donner lieu à un rétablissement des formes directes de domination de l’homme sur l’homme ; comme tout paraissait exclure, aux yeux des sociologues, le remplacement antiéconomique du patron par le scribe, et du travail mercenaire par le travail forcé ; comme on n’entrevoyait guère, dans un monde encore largement ouvert sur l’espace libre, la hiérarchisation impitoyable des victimes sur les victimes, qui est le propre de tout univers concentrationnaire ; comme, bien au contraire, la vie politique quotidienne montrait le recul apparent de l’autorité — du militarisme, de l’étatisme, de l’oppression et de l’exploitation sous toutes leurs formes — en faveur des forces les plus neuves et les plus libres de la « société moderne », il devenait de jour en jour plus évident pour tous que la « vieille société » portait déjà « dans sa coquille » un monde de bonheur et de justice, dont l’éclosion était proche.

***

Ce monde, les marxistes en général se contentaient de le prévoir en termes vagues, et d’assurer qu’il serait le prolongement « dialectique » du monde actuel ; ils subordonnaient en cela toute vision de l’avenir aux efforts et aux nécessités tactiques immédiates (2). Mais la vision n’en était pas moins « dans l’air » — ou plutôt, elle était présente et sensible au cœur de chaque militant ouvrier. Elle répondait à « l’idée générale » de la révolution et à la « justice selon la révolution » (semence proudhonienne qui était alors, à peu de chose près, partout vivante et commune à toutes les écoles). Elle existait à l’état diffus dans les masses universelles — étrangères à toute idée de doctrine et de fraction. Elle était le germe d’une éthique de producteurs, d’une morale du travail, d’un style de vie de l’homme qui crée et qui souffre et c’est à cette réalité intérieure, seule base solide du mouvement socialiste, que faisaient allusion, jusque dans leurs calculs tactiques de révolutionnaires à la Machiavel, les politiques spéculant sur le « prolétariat », sur « l’ouvrier honnête », sur la « conscience », la « solidarité », la « spontanéité » des masses travailleuses.
La vision socialiste était la réalité première que nul ne pouvait se vanter d’avoir créée, et que chacun pouvait interpréter à sa guise.

***

Entre collectivistes de diverses tendances, on se disputait ferme sur la question des moyens, sur l’usage de la violence individuelle, sur celui du bulletin de vote, sur l’indépendance ou la subordination des syndicats, mais on était à peu près d’accord sur le style de vie qui convenait à un camarade dans l’organisation ouvrière, sur l’essence de la mentalité socialiste, et sur les traits fondamentaux de la « cité future ». Ce que devait engendrer la « révolution sociale », au terme d’une transformation immédiate ou d’une transition plus nuancée, c’était un monde sans privilèges ni misères, sans frontières ni armées, sans égoïsme et sans violences individuels ou collectifs.
Ce monde était conçu comme une fédération de producteurs ; il devait réunir paysans et ouvriers, intellectuels et manuels en une seule fraternité, par l’intégration générale du travail productif, de l’éducation et des loisirs. Enfin, l’on ne devait maintenir aucun vestige ni rétablir aucun germe des funestes distinctions de rang social, de caste, de race, de nationalité, de religion, de magistrature ou de sacerdoce, qui avaient fait le malheur du vieux monde. Telle était « l’utopie » socialiste.
Utopie nécessaire, trésor aujourd’hui perdu !
C’est à partir de cette « utopie » socialiste, de ce tableau implicite des « valeurs » socialistes, de cette idée plus ou moins cohérente — des « structures » socialistes, que chaque ouvrier européen se disposait à juger de ce qui lui serait proposé par le programme et par la pratique des diverses écoles ; les « critères » du socialisme existaient alors dans les têtes du peuple, sinon dans les textes ou dans les faits. Et c’est à ces critères que devait se soumettre, au moins en apparence, quiconque voudrait passer pour socialiste — fut-il Lénine, Noske ou Mussolini ! C’est à cette échelle que seraient mesurées (ou imaginées) sur place ou à distance, les « réalisations » socialistes en n’importe quelles circonstances, et dans n’importe quel pays.
Grâce à l’existence de ce mythe « la cité future », grâce à la sensibilité morale qu’il impliquait de la part du plus simple des militants, le mot « socialiste » avait un sens.
Qui le lui avait donné ?
Tout le monde et personne. Les rêveurs d’avant 48, les combattants des barricades de classe, les expérimentateurs de « collectivités » avant la lettre, les organisateurs de sociétés de résistance, les « Internationaux », les « Communards », les « Nihilistes » russes, les « Anarchistes » espagnols et italiens, les coopérateurs, les syndicalistes, les « propagandistes par le fait ? Toujours est-il que ce sens idéal existait. Absent de tous les dictionnaires. Présent dans quelques documents-clés, dans quelques livres-miroirs, — et par-dessus tout DANS L’ŒUVRE DE KROPOTKINE.
Car c’est là le grand mérite du vieux libertaire russe. Non pas d’avoir « découvert » que le monde moderne, la philosophie moderne, la science moderne, et même la technique industrielle moderne, voguaient à pleines voiles vers l’Anarchie. Mais d’avoir exprimé mieux que personne (plus simplement, concrètement et « utopiquement » que personne) ce que tout le monde, consciemment ou non, entendait et devait entendre par socialisme. D’avoir rédigé (avec quelque excès de minutie ou, quelque excès d’optimiste négligence, peu importe) les cahiers de revendications morales, civiques, économiques, culturelles et techniques du Socialisme.

***

Aujourd’hui le socialisme c’est n’importe quoi (un barrage géant, un plan financier, une statistique ou une police, un portrait de chef, un défilé, un tracteur à chenilles, une porcherie modèle, une matraque perfectionnée). Ah ! l’on peut bien sourire de ces hommes naïfs de la génération 1880-1910, qui voulurent que le socialisme fut quelque chose d’humain, de populairement concevable, de simplement destiné à ce que l’homme a de meilleur !
Mais si l’on veut rendre un sens à ce qui s’est usé entre les mains de Lénine, Noske, Mussolini, Staline, Péron, Bénès, Salazar, Attlee, Blum, Bidault, Gaspari, Tito, Dimitroff, Kemal Pacha, etc. — au point de n’avoir plus ni métal ni effigie — il faut RELIRE KROPOTKINE, et « retrouver la drachme perdue » !
Chamfort a dit quelque part (et c’était en plein XVIIIe siècle) : « La société est à recommencer comme Bacon recommença la science. »
C’est là une bonne formule du socialisme : le besoin et la volonté de recommencer la société. Mais aujourd’hui, le Socialisme lui-même s’est perdu ; le Socialisme lui-même est à recommencer.

André PRUNIER.

(1) La grève générale en cas de guerre fut votée par un congrès de l’Internationale, sur proposition de Charles Longuet, et malgré l’opposition des marxistes.

(2) Le seul ouvrage d’un « marxiste » décrivant la société future est, à notre connaissance, le gros livre de Bebel intitulé « La Femme et le Socialisme » — anticipation qui n’a au fond, rien de marxiste.

Source : Défense de l’homme, n°5, février 1949, p. 6-8.

Spartacus – La vérité sur l’incendie du Reichstag (1933)

Extrait du journal hollandais Spartacus, organe de l’opposition ouvrière de gauche dans le N. A. S.

A Berlin, le Reichstag a été incendié. L’incendiaire est un communiste hollandais, Marinus van der Lubbe. Il motive son action ainsi : « Vengeance contre le capitalisme international ». Nous n’avons pas une seule raison de douter de ce motif, étant donné que nous jouissions il y a peu de temps encore du privilège d’entretenir des relations avec lui. Nous avons appris à le connaître comme un lutteur fidèle, intrépide, prêt au sacrifice pour le communisme, comme un ouvrier véritablement révolutionnaire, doué d’une intelligence claire et pénétrante, en qui la lutte de sa classe était devenue chair et os. C’est donc un besoin impérieux pour nous, en ces temps de reniement général, de descendre ouvertement sur le champ de bataille en sa faveur et de prendre position contre les calomnies sales et ignoblement raffinées qui le poursuivent, inspirées par la clique des chefs dans leur propre intérêt.
Le lecteur régulier de notre journal sait que nous ne propageons pas la terreur individuelle comme méthode de lutte de la classe ouvrière, mais que nous concevons l’action de classe, donc l’action des masses, et avant tout des masses par elles-mêmes, comme la possibilité de libération la plus efficace de la classe ouvrière.
Mais cela ne veut pas du tout dire que nous rejetions sans égards toute action individuelle. Au contraire ! Seuls des dilettantes et des bureaucrates (pour qui la lutte du prolétariat représente un passe-temps sportif ou un moyen de gagner leur vie et chez qui manque par conséquent tout sentiment prolétarien révolutionnaire et toute opinion propre, non apprise par cœur dans les livres), peuvent en arriver à un tel degré d’arrogance et de rigidité dogmatique.
Quand, le mardi matin, 28 février, les premières nouvelles de l’incendie se répandirent, tous les ouvriers, du rose au rouge, saluèrent cette action unanimement. L’instinct de classe prolétarien réagit en faveur du camarade Van der Lubbe. C’est là une preuve qu’il avait pensé et senti comme des milliers d’autres camarades de classe et que la différence réside uniquement dans le fait d’agir, c’est-à-dire qu’il avait eu le courage de faire ce que les autres pensaient avec lui.
Ce n’est que le soir, sous l’influence desséchante de la presse, que l’état d’esprit changea malheureusement chez une partie d’entre eux — les imbéciles obéissants. Sans juger à présent l’utilité et le résultat de son activité, la pureté des intentions de Van der Lubbe est établie pour nous.
L’incendie du Reichstag est l’action d’un prolétaire révolutionnaire qui percevait clairement la trahison commise contre la lutte de la classe ouvrière. Il voulait tenter par son geste de mettre un obstacle à la démagogie nationaliste des nazis et à la démagogie démocratique des trompeurs parlementaires.
De même que s’en est allé en fumée le monument de la tromperie démocratique, dans lequel, pendant quatorze ans, la masse allemande fut vendue au capital, de même devaient se dissiper les illusions parlementaires qui lièrent les ouvriers allemands au capital.
A cette place nous apportons à notre camarade, voué à la mort, nos hommages respectueux, parce que la force d’action et l’abnégation qui l’animaient devront animer la masse si elle veut mettre fin au capitalisme criminel.
Il reste maintenant à discuter l’affirmation émise par l’unanimité si étrange de la presse capitaliste, socialiste, bolchevique, anarchiste et syndicaliste : l’incendie aurait été un acte de provocation des bandits nazis ; c’est à sa suite qu’aurait commencé la terrorisation de la classe ouvrière allemande, ou qu’elle se serait aggravée d’une manière importante. Ceci est en contradiction avec les faits. Il est possible de le contrôler.
Avant l’incendie déjà, les assemblées et les journaux étaient interdits, la maison Liebknecht se trouvait en possession des bandes meurtrières, les ouvriers connus comme lutteurs militants étaient assassinés, les menaces hurlantes, provocatrices, se multipliaient, et on publia que le gouvernement garderait le pouvoir quel que soit l’issue des élections. Avant l’incendie déjà, la lutte exterminatrice contre le communisme et le marxisme, y compris la social-démocratie, était portée au maximum.
Dans ces circonstances, que pouvait apporter de plus aux bandes hitlériennes un acte de provocation dissimulé ? Rien ne s’opposait plus à l’accomplissement de leur programme ? Le prolétariat est à terre depuis des mois. La classe possédante ne peut pas souhaiter un meilleur sort que celui qui lui est réservé en Allemagne à présent. Elle agit tout à sa guise sans rencontrer la moindre opposition. Qu’elle doit être drôlement agencée, la tète de ceux qui pensent que la bourgeoisie ne tient pas à s’assurer une exploitation tranquille et parfaite, mais qu’elle tente par tous les moyens de susciter la résistance des esclaves pour pouvoir frapper dessus à son tour ! Non, tout allait comme sur des roulettes en faveur de la bourgeoisie allemande –, elle avait accompli toutes les mesures en vue de la dictature avant que ne se produisît l’intervention de Van der Lubbe. Et elle avait réussi à cela parce que toute l’attention de la classe ouvrière était concentrée, grâce à la bonzocratie, sur le bulletin de vote, complètement dépourvu de valeur pour les ouvriers.
La tactique de la classe dirigeante était claire : Les élections devaient fournir une diversion à l’intérieur, leurs résultats, un trompe-l’œil vis-à-vis de l’étranger. En réalité, le gouvernement avait détruit depuis longtemps toutes les libertés bourgeoises, mais il voulait ménager les apparences afin de pouvoir dire à l’étranger :
« Nous sommes les représentants de la majorité du peuple allemand, la nation allemande est unie, nous sommes arrivés au pouvoir par la voie constitutionnelle, la race germanique se relève, par conséquent, faites attention !…
« Nous, la nation allemande, c’est-à-dire la classe dominante allemande, nous nous refusons à laisser échapper plus longtemps, en vertu du traité de Versailles, une partie de la plus-value tirée des ouvriers allemands et qui passe dans la poche des capitalistes fiançais ; nous exigeons de nouveau pour nous seuls le gâteau tout entier ».
C’est précisément la tactique qui leur fut rendue impossible par l’incendie du Reichstag. Cet acte les frappa de stupeur et réveilla leurs inquiétudes. Ils devaient le considérer, précisément parce qu’ils sont des bourgeois, comme un « complot largement ramifié », comme le début de la résistance des « organisations de lutte » du prolétariat, comme l’accomplissement d’un « ordre », d’un « commandement », et, dans leur effroi, ils arrêtèrent en masse les « fonctionnaires » des organisations marxistes comme si ceux-ci n’étaient pas aussi bouleversés qu’eux-mêmes par cette entrée en scène d’une force inconnue.
Ainsi s’accomplit le démasquement de la terreur fasciste. Lors du 6 mars et déjà le 28 février, on sut que les nazis ne s’imposaient en Allemagne que par la prison et l’assassinat.
Ainsi les résultats des élections ne pouvaient plus être utilisés par Hitler et von Papen comme atout dans la politique extérieure, même si les partis gouvernementaux obtenaient une majorité écrasante. Et quant à la sécurité intérieure, ils n’avaient nullement besoin d’un prétexte pour abattre les organisations ouvrières, parce qu’ils en étaient déjà les maîtres absolus !
Les organisations ouvrières peuvent subsister en période de dictature du capital, si elles sont au service de la classe possédante. Sous n’importe quelle dictature les ouvriers ne sont jamais totalement « inorganisés ». Seulement, il existe deux classes, prolétariat et bourgeoisie, et ce qui est dans l’intérêt de l’une est nuisible à l’autre.
Le prolétaire n’a qu’un seul intérêt : l’émancipation de sa classe. La dissolution d’organisations qui n’existent que par la permission des dominateurs peut et doit le laisser froid comme marbre.
Quant aux chefs de ces organisations, les « fonctionnaires » dont les places dépendent de l’existence de chacune d’elles, ils ont des intérêts contraires à ceux du prolétariat.
En somme, aucun intérêt prolétarien n’a été lésé par l’incendie de la forteresse de tromperie des ouvriers. Seuls les chefs de partis qui se comptent eux-mêmes, bien à tort, parmi les prolétaires et qui s’apprêtaient pour le lendemain du 5 mars à s’embarquer avec leurs bagages et les caisses du parti pour la Suisse ou pour Moscou ont été surpris par l’incendie du 27 février et entravés dans leurs nobles intentions.
Voilà la raison des pleurnichements hystériques lancés par eux et leurs collègues de l’étranger, voilà la raison de l’accusation infâme d’« agent provocateur des nazis » dont on enveloppe ce qu’il y a de meilleur dans le prolétariat !
Les provocateurs se trouvent dans les bureaux de partis, qui, avec tout leur « appareil de puissance », n’ont fait que livrer le prolétariat au capitalisme — qui ont amené la catastrophe sur la masse, qui lui ont enseigné à attendre leur commandement — et qui à présent abandonnent cette même masse sans direction.
Nous n’avons pas pu découvrir le moindre cas où les chefs se soient mis en tête de la masse pour résister. Mais nous savons que le parti des masses, la social-démocratie, a protesté auprès de la Cour suprême du Reich, et que le membre du présidium de l’Internationale Communiste, Litvinov, a visité, lors de sa traversée de l’Allemagne, Son Excellence von Neurath, ministre des Affaires Etrangères du cabinet Hitler. Et cela, Marinus van der Lubbe en a supporté et en supportera les conséquences.
L’ouvrier allemand, comprenons-le bien, n’a rien à perdre. Rappelons ici les paroles de Karl Marx, puisque nous allons commémorer dans quelques jours le cinquantenaire de sa mort : « Les ouvriers n’ont rien à perdre que leurs chaînes, ils ont un monde à gagner ». Jamais cela n’a été plus vrai que dans l’époque actuelle. Il n’y a que ceux qui, dans leur propre intérêt, voulaient maintenir la fiction d’une social-démocratie, d’un parti communiste, d’une vie syndicale, qui se sentent aujourd’hui choir dans le vide. La banqueroute des partis se révèle ouvertement et avec elle la banqueroute de tous ceux qui essaient de manger à deux râteliers. Ils veulent maintenir chez les ouvriers la croyance au parlementarisme, à la démocratie, c’est-à-dire au capitalisme ; ils hurlent à la provocation pour masquer au prolétariat leur rôle de trompeurs et de traîtres.
Le geste de Van der Lubbe aurait pu être le signal de la résistance ouvrière générale par-dessus la tête des bonzes des partis socialiste et communiste, et cela plus tôt que la bourgeoisie n’y comptait. Quand les relations entre camarades sont brisées par la répression, l’action individuelle est au début de la plus grande importance. Les ouvriers connus comme militants qui ne peuvent s’esquiver sont des victimes toute désignées. Pourquoi dès lors ne pas lutter avant qu’il ne soit trop tard ?
Un prolétariat qui attache de la valeur à des accusations calomnieuses de la part de la bonzocratie contre un de ses meilleurs camarades de classe est mûr pour suivre le prolétariat allemand dans la nuit du fascisme.
Marinus van der Lubbe a été arrêté, vêtu simplement de son pantalon ; il avait utilisé le reste de ses vêtements comme matériel d’allumage ; son seul moyen d’action fut le pétrole. S’il avait été employé, soit par les nazis, soit par les bolchevicks, ils l’auraient muni d’un matériel incendiaire bien meilleur.
Il avoua immédiatement parce qu’il avait été pris en flagrant délit. Il exposa longuement ses idées, mais il se refusa à parler de ses relations. Est-ce là l’attitude d’un agent provocateur ?
Pourquoi ne nous dit-on rien des « preuves matérielles » ? Parce qu’elles n’existent pas ! Pourquoi ne nous dit-on rien des « interrogatoires poussés à fond » ? Parce que Van der Lubbe ne dit rien de ce que ces messieurs aimeraient tant savoir !
« Il est très peu clair », dit M. le docteur von Zirfrits. « Il parle un baragouin confus », dit M. le Conseiller du ministère public, Dr. Mittelbach. « Il est insupportable », confirment le Dr. Jan Knuttel, de Leyde, et le commissaire de police de la même ville. Ce qu’il dit est au-dessus de l’intelligence de ces messieurs les Docteurs ; ce qu’il tire de sa sagesse à lui, ils ne peuvent le trouver dans leurs livres d’écoles.
Si le procès se déroule publiquement et si des rapports nous en parviennent, Van der Lubbe se justifiera sans doute vis-à-vis de sa classe, le prolétariat.
Max Hölz, lui aussi, a jadis été traité d’aventurier et beaucoup d’ouvriers honnêtes seront disqualifiés de cette façon jusqu’à ce que le prolétariat apprenne à distinguer les accusés innocents des vrais coupables. Alors le jour de sa libération sera proche et il considérera l’incendie du Musée des ordures, dans lequel les chefs auraient tant aimé siéger durant des années encore, comme l’expression de la révolte d’un véritable révolutionnaire.
Et le prolétariat honorera alors Marinus van der Lubbe comme son précurseur et martyr.
« Que la classe dominante tremble devant une révolution communiste…
« Les ouvriers n’ont rien à perdre que leurs chaînes et un monde à gagner…
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

L opposition ouvrière de gauche.

La question de savoir si Van der Lubbe, par son geste n’a pas inconsciemment aggravé la situation matérielle et morale du prolétariat allemand n’est pas entièrement résolue pour nous. Mais il fallait la poser.
Nous n’avons pas hésité à donner écho au manifeste du journal Spartacus en faveur du camarade Lubbe, et ainsi à nous placer en France seuls contre tous, quelles qu’en puissent être les conséquences pour la vie de notre journal.
Cette détermination a été mûrement pesée, et voici les arguments qui l’ont motivée :
1° Les circonstances dans lesquelles Lubbe a été exclu du parti communiste hollandais ne sont déshonorantes que pour le parti lui-même, qui a usé de calomnie envers un militant dont seule la hardiesse de pensée et d’action l’effrayait. Le Groupe des Communistes internationaux (Hollande), qui accueillit Lubbe dans ses rangs comme antiparlementariste conscient, na cessé de proclamer sa solidarité morale avec la personne de l’incendiaire, bien qu’il soit opposé en principe à l’action individuelle. Ce groupe composé de militants éprouvés et réfléchis (tels que le vieux Pannekoek, théoricien de l’extrême-gauche dans la deuxième et troisième Internationale, tels que Ian Appel, qui mena au troisième Congrès de Moscou la délégation du K.A.P. sur un navire allemand dont il s’empara à la tête de l’équipage mutiné n’accorde pas sa confiance à la légère, et il a une confiance absolue en Lubbe. Cette position est partagée par tous les groupes d’avant-garde qui ont connu Lubbe et milité à ses côtés, le K. A. P. hollandais, l’Opposition ouvrière de gauche, le groupe « Alarm », etc. Nous sommes prêts à répondre de l’intégrité de ces groupes.
2° Lubbe a donné des preuves éclatantes de sa fidélité a sa classe en refusant de reconnaître comme son complice — malgré tous les moyens de pression utilisés en pareil cas — soit le député communiste Torgler, soit l’un quelconque des militants marxistes arrêtés comme suspects de relations avec lui. Il a énergiquement maintenu avoir agi seul, sans inspiration ni aide extérieures, et tout ce que nous savons de son acte démontre qu’il en est bien ainsi.
3° La presse socialo-bolchevisante s’est emparée sans contrôle et sans bonne foi des arguments les plus incertains, les plus contradictoires, dans le seul but de salir un homme qui n’a pas voulu se plier à la discipline des chefs capitulards. Or encourager les résistances de cet ordre est une des taches de notre organe. Si nous avons tort, qu’on nous le dise !

(Correspondance Internationale Ouvrière, II, n°6, 25 mars 1933)