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Temps Critiques – Quarante plus tard : retour sur la revue Invariance

La revue Invariance est issue de la frac­tion de gauche du parti com­mu­niste ita­lien (PCI) qui s’est affirmée au début des années 1920. Elle est regroupée autour d’Amadeo Bordiga pre­mier diri­geant du PCI avant que Gramsci ne le rem­place avec l’appui de Moscou. Le PCI, à l’ori­gine, se dis­tin­gue des 21 condi­tions d’adhésion à la IIIe Internationale par son refus du par­le­men­ta­risme et par son rejet d’une ligne anti­fas­ciste. La Fraction devient, de fait, la « Gauche ita­lienne ». Lénine englobe la gauche ita­lienne et la gauche ger­mano-hol­lan­daise dans sa cri­ti­que du gau­chisme comme « mala­die infan­tile du com­mu­nisme ».

Au congrès du PCI à Lyon, en 1926, la frac­tion de gauche présente ses thèses, mais elle est mise en mino­rité et quitte le parti. Bordiga qui y avait présenté ses posi­tions prin­ci­pa­les, élabore, en les dévelop­pant, une théorie de l’inva­riance. Pour lui, ce qui définit le Parti ce sont le Programme et la Théorie qui sont inva­riants. Cette inva­riance débute en 1848 avec Le Manifeste du Parti Communiste et court tout au long des œuvres de Marx publiées de son vivant, même si le VIe cha­pi­tre inédit du capi­tal sera ensuite intégré dans « l’inva­riance » à cause de l’impor­tance des notions de domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle du capi­tal.

À partir de là, toute nou­velle décou­verte théorique est sus­pectée au mieux d’oppor­tu­nisme ou de moder­nisme, au pire de tra­hi­son. Et pour éviter cela le Parti doit être le garant sans faille de l’inva­riance. Il est à la fois parti-classe (en établis­sant une différence entre parti his­to­ri­que — « le parti-Marx » qui peut se réduire à deux indi­vi­dus comme après la dis­so­lu­tion de la Première Internationale — et parti formel d’avant-garde et non de masse) et parti-com­mu­nauté (cen­tra­lisme orga­ni­que et non démocra­ti­que, absence de leader, ano­ny­mat des textes). Cette posi­tion inva­riante sera faci­litée par le fait qu’elle est défendue en exil et que le parti n’a pas à se salir les mains sur le ter­rain. L’inva­riance est donc davan­tage tena­ble que pour la gauche ger­mano-hol­lan­daise qui vit révolu­tion et contre-révolu­tion sur le ter­rain en Allemagne, en prise directe avec le risque de l’immédia­tisme.

« L’inva­riance » ne sera pas ébranlée par la révolu­tion espa­gnole réduite par la revue Bilan à une guerre anti-fas­ciste, ni par la Seconde Guerre mon­diale puis­que Bordiga en tire la leçon que si les démocra­ties ont gagné au niveau mili­taire, poli­ti­que et idéolo­gi­que, le fas­cisme a gagné plus pro­fondément en tant que forme domi­nante de la contre-révolu­tion. New Deal et dévelop­pe­ment de l’État-pro­vi­dence des trente glo­rieu­ses ne sont que des varian­tes des poli­ti­ques des États fas­cis­tes. Elle n’est pas entamée non plus par des contacts avec l’autre « Gauche » qui ne com­men­cent que dans les années 1960 à la suite de l’implo­sion des grou­pes bor­di­guis­tes et du « Parti com­mu­niste International » (PCint). Lucien Laugier issu de la gauche ita­lienne et Carsten Juhl de la gauche ger­mano-hol­lan­daise pren­nent contact et « l’inva­riance » va perdre de sa cohérence. En 1966, cri­ti­quant les orien­ta­tions mili­tan­tes et les régres­sions théori­ques du PCint, Jacques Camatte et Roger Dangeville le quit­tent. Le pre­mier fonde la revue Invariance, le second la revue Le fil du temps.

Le titre de la nou­velle revue Invariance res­sem­ble un peu à une pro­vo­ca­tion, même si dans la série I il s’agit plutôt d’exhu­mer des textes anciens des deux Gauches plutôt que d’ouvrir des voies nou­vel­les, ce qui sera seu­le­ment effec­tif à partir du no 8 (fin 1969) de la série I dont l’inti­tulé « Transition » indi­que bien de quoi il s’agit. La revue passe de la res­tau­ra­tion du pro­gramme prolétarien dans les numéros précédents à l’énoncé de sa cadu­cité ainsi que celle de tout parti formel bientôt assi­milé à « la forme racket ». Avec la série II puis la série III, s’amorce une remise en cause pro­gres­sive de concepts marxis­tes deve­nus inadéquats pour décrire les trans­for­ma­tions du capi­tal. C’est à partir de là qu’inter­vient publi­que­ment, dans la revue, J.-L. Darlet. Nous allons exa­mi­ner son apport, sa différence d’appro­che par rap­port à J. Camatte et l’influence et la résonance entre ces thèses et notre propre par­cours théorique.

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De l’aliénation de l’homme à la communauté humaine

De l’aliénation de l’homme à la communauté humaine

I. Aliénation et communauté primitif

Contrairement au puritanisme borné des scientifiques bourgeois payés depuis des siècles pour nous décrire les sociétés primitives comme d’atroces monstruosités, comme des sociétés bestiales, non encore humaines, de l’image du barbare traînant « sa femme » par les cheveux jusqu’à l’amour non chrétien de « la guerre du feu »,… le marxisme révolutionnaire, par contre, analyse ces sociétés primitives comme étant des communautés naturelles, comme étant le communisme primitif. Là où les plumitifs de service ne voient que barbarie, nous voyons l’expression « de ce qu’il y a d’humain dans l’homme » (Marx), des sociétés qui ne connaissent pas les séparations entre travail et jeu, entre éducation et plaisir, entre homme et nature, entre vie et mort,… de réelles communautés où n’existent ni classes, ni Etat, ni appropriation privative, ni famille, où l’Etre collectif de l’homme n’est rien d’autre que l’homme lui-même, où n’existe pas l’individu atomisé tant vanté aujourd’hui, où la communauté correspond aux intérêts de l’espèce.
« Dans le communisme naturel et primitif, même si l’humanité est comprise dans la limite de la horde, l’individu ne cherche pas à soustraire du bien à son frère, mais il est prêt à s’immoler sans la moindre peur pour la survie de la grande phratrie. » (Bordiga – « A Janitzio on n’a pas peur de la mort »)
Et toujours contre les âneries véhiculées par nos « universitaires », il s’avère de plus en plus nettement que ces sociétés primitives, ce communisme naturel, étaient des sociétés d’abondance où de plus régnaient des rites de redistribution des richesses, de destruction des surplus (exemple du « potlach » chez les iroquois, etc.) (2)
Si nous voyons dans le communisme primitif une préfiguration embryonnaire de la communauté humaine future, il n’en reste pas moins vrai que ce communisme était encore imparfait, borné, limité (il ne s’agit pas pour nous de reprendre le mythe du „paradis perdu“) et ce parce que strictement déterminé par les conditions naturelles extérieures, les intempéries, la fonte des glaces, les tremblements de terre, … entraînant à certains moments la pénurie et donc la nécessité de produire des réserves, d’accumuler. La dissolution de la communauté naturelle par l’échange, déterminée d’une part par l’accumulation d’excédents pour l’échange et d’autre part l’existence de pénurie dont, historiquement la première et essentielle, la pénurie de femmes, s’effectue d’abord à la périphérie de la communauté pour ensuite de plus en plus déterminer le passage des sociétés de cueillette/chasse aux sociétés d’agriculture/élevage c’est-à-dire la production pour l’échange, l’apparition de la valeur et à sa suite de la monnaie comme intermédiaire à l’échange, l’expropriation des hommes, la division du travail, la division en classes, … bref la destruction du communisme primitif et l’apparition des sociétés de classes et de l’Etat organe de défense des intérêts de la classe dominante, processus qui, résumé ici en quelques lignes, prend en réalité des millénaires.
L’aliénation, dans le sens marxiste de dessaisissement ou dépossession ou plus correctement l’extraénisation (3) apparaît avec la dissolution de la communauté primitive, mais, dans les sociétés primitives, à cette extraénisation, préexistait une aliénation: l’aliénation naturelle. Cette aliénation naturelle est bien entendu qualitativement différente de l’aliénation/ extraénisation de plus en plus développée dans les sociétés de classes et portée à son apogée domination absolue dans le mode de production capitaliste. En effet, l’aliénation naturelle est produite de la nécessité d’expliquer, de comprendre les phénomènes naturels incompréhensibles et apparemment supraterrestres qui déterminent l’ensemble de la vie communautaire. C’est pourquoi tous les cultes, mythes, divinités,… de ces communautés recoupent les éléments essentiels de la vie humaine, de la reproduction de l’espèce: le fécondité, le soleil, la vie, la lune, le feu,…
« Nous avons donc traduit Entfremdung par extraénisation en modifiant seulement le mot créé, à juste raison, par Hippolyte. En effet: il est impossible ici de traduire par aliénation, parce que c’est masquer la réalité, plus précisément, c’est voiler le moment auquel est arrivée l’aliénation. Or le terme implique que l’homme est devenu étranger à lui-même, à sa Gemeinwesen et que son activité le rend toujours plus étranger, l’éloigne toujours plus de sa réalité humaine. C’est une phase extrêmement importante du développement de la société capitaliste. La dernière, c’est lorsque les rapports sociaux atomisés, rendus indépendants dans le capital dominent l’être humain dont l’activité fut leur génératrice originelle. On a alors la réification laquelle a pour conséquence inévitable la mystification complète de la réalité. » (Invariance)
« La religion, comme le mot l’indique, relie les êtres. Elle n’apparaît qu’au moment où l’activité des hommes a été fragmentée, comme a été fragmentée leur communauté. Elle reprend les rituels, la magie, les mythes des sociétés précédentes. Avant il n’y avait pas de religion. » (Camatte – « A propos de l’aliénation » dans Capital et Gemeinwesen »)
C’est pourquoi également, ces mythes, rituels,… expressions de la vie communautaire primitive sont beaucoup plus l’ébauche de la conscience humaine que celle de sa fausse conscience, mystifiée : la religion.
« Le mythe, dans ses formes innombrables, ne fut pas un délire des esprits qui avaient leurs yeux physiques fermés à la réalité naturelle et humaine de façon inséparable comme chez Marx mais c’est une étape irremplaçable dans l’unique voie de conquête réelle de la conscience qui, dans les formes de classe, se construit en grands et espacés déchirements révolutionnaires, et qui aura un libre développement seulement dans la société sans classe. Eh bien, ces mythes et ces mystiques étaient révolution; le respect et l’admiration que nous avons pour eux, en tant que luttes qui constituaient les rares et lointains mouvements en avant par lesquels la société humaine a progressé, ne sont pas, en nous, diminués du fait que leurs formulations sont caduques et celles de notre doctrine sont d’une toute autre texture. » (Bordiga Commentaires des manuscrits de 1844)
Sans qu’aucunement ces phénomènes soient compris consciemment, l’homme primitif leur trouve une solution, une raison mystique, mais cette mystification n’est pas extérieure à leur vie, n’est pas inhumaine, la réalité est seulement déformée, mystifiée par les limites mêmes de l’homme primitif. Cette aliénation a encore un caractère humain. Les représentations de la vie primitive devenue avec la valeur ce que l’on appelle « l’art » même déformées par la mystique ne sont pas encore totalement séparées de la vie même, « l’art » n’est pas encore la représentation morte d’une survie et ce parce qu’il existe encore un art de vivre.
La dissolution de la communauté en même temps qu’elle entraîne la séparation entre les hommes, entraîne toutes les séparations, l’aliénation devient purement inhumaine. Au plus vont se développer les différents types de sociétés de classes, au plus va se développer le dessaisissement de l’homme, sa dépossession matérielle et donc celle de sa conscience.
« Dans la forme de l’échange, de la monnaie et des classes, le sens de la pérennité de l’espèce disparaît tandis que surgit le sens ignoble de la pérennité du pécule, traduite dans l’immortalité de l’âme qui contracte sa félicité hors de la nature avec un dieu usurier qui tient cette banque odieuse. Dans ces sociétés qui prétendent s’être haussées de la barbarie à la civilisation, on craint la mort personnelle et on se prosterne devant des momies, jusqu’aux mausolées de Moscou, à l’histoire infâme. » (Bordiga – « A Janitzio on n’a pas peur de la mort »)

II. Réification et capitalisme

La domination mondiale du capitalisme se différencie radicalement de tous les modes de production qui l’ont précédé par son essence universelle, condition de l’unification de l’histoire de l’humanité. Le capitalisme n’est pas produit de la simple succession linéaire des modes de production qui l’ont précédé dans telle ou telle zone géographique, il a comme présupposé le marché mondial. C’est pourquoi le mode de production capitaliste est le premier mode de production mondial. Lui seul détruit et unifie tous les autres modes de production qui coexistaient antérieurement (féodalisme, esclavagisme, mode de production asiatique,…) en même temps qu’il rend possible et nécessaire le communisme. Le capitalisme résume ainsi et simplifie les antagonismes de classes qui ont fait toute la préhistoire humaine; la contradiction fondamentale est maintenant celle entre capitalisme et communisme, entre bourgeoisie et prolétariat.
Dans cette contradiction, le prolétariat est le pôle négateur, il est le parti de la destruction. Et, autant le capitalisme résume l’histoire des classes dominantes, autant le prolétariat résume et rend possible le combat de toujours des classes exploitées (cf. Spartacus, T. Münzer, les anabaptistes, les enragés, les niveleurs,…) (4) C’est pourquoi, comme le dit Marx, si « la classe possédante et la classe prolétarienne représentent le même état d’aliénation de soi de l’homme », c’est le prolétariat seul qui incarne, qui personnifie, dans la déchéance, la révolte contre cette déchéance, la « révolte à laquelle il est poussé nécessairement par la contradiction entre sa nature humaine et sa vie réelle qui constitue la négation manifeste et décisive de cette nature » (La Sainte Famille 1845).
Le capitalisme qui clôture le cycle de la valeur (en généralisant au monde entier la production marchande = formule A M A’) libère le serf de sa dernière entrave, l’attache à la glèbe, mais, en même temps qu’il le libère de cette attache à la terre, il rompt le dernier lien qui rattachait encore l’homme à la nature et qui permettait en plus à l’homme de subsister puisque dans le rapport social féodal par exemple, une partie de la force de travail du serf revenait à lui-même, l’autre revenant à son seigneur. Il ne reste plus au serf libéré c’est-à-dire au prolétaire moderne, comme seule propriété, que sa force de travail et ses enfants (5)
« La lumière, l’air etc. … la propreté animale la plus élémentaire cessent d’être un besoin pour l’homme. La crasse, cette corruption, cette putréfaction de l’homme, ce cloaque au sens littéral de la civilisation, l’incurie totale et contraire à la nature, la nature putride deviennent l’élément où il vit. » (Marx Manuscrits de 1844)
C’est dans et par ce dénuement total que le prolétariat trouve sa force destructive; n’ayant rien à perdre, il a tout à gagner. Comme le disait Lénine: « Ce que nous voulons: tout. » Nous retrouvons ici, dans l’atomisation extrême du « citoyen prolétaire », dans sa « libération », la base de la communauté du capital, la négation des classes : la démocratie (6).
« La société féodale se trouva décomposée en son fond, l’homme mais l’homme tel qu’il en était réellement le fond, l’homme égoïste. Or, cet homme, membre de la société bourgeoise est la base, la condition de l’Etat politique. L’Etat l’a reconnu à ce titre dans les droits de l’homme. Mais la liberté de l’homme égoïste et la reconnaissance de cette liberté est plutôt la reconnaissance du mouvement effréné des éléments spirituels et matériels qui en constituent la vie. L’homme ne fut donc pas émancipé de la religion; il reçut la liberté religieuse. Il ne fut pas émancipé de la propriété; il reçut la liberté de la propriété. Il ne fut pas émancipé de l’égoïsme de l’industrie; il reçut la liberté de l’industrie. » (Marx La question juive 1843)
L’émancipation, la libération réalisée par la société bourgeoise est donc la liberté de se faire pleinement exploiter; la dépossession complète du prolétaire est sa liberté de devoir, pour ne pas crever, vendre sa force de travail. C’est dans cet acte contraint et forcé de vente/achat de la force de travail humaine que se trouve achevé le processus historique de déshumanisation. L’aliénation/extraénisation est totale; l’homme n’est plus qu’une simple marchandise, une chose morte. L’aliénation de l’homme est le travail salarié, le travail aliéné, l’aliénation du travail. C’est cet acte de vente échange marchand qui sépare totalement l’ouvrier, le producteur, des moyens de production. Il est obligé de se vendre pour pouvoir se mettre en valeur auprès de moyens de production étrangers et extérieurs à lui bien que ceux-ci ne sont en fait que du travail humain cristallisé.
« L’ouvrier met sa vie dans l’objet. Mais alors celle-ci ne lui appartient plus, elle appartient à l’objet. Donc, plus cette activité est grande, plus l’ouvrier est sans objet. Il n’est pas ce qu’est le produit de son travail. Donc, plus ce produit est grand, moins il est lui-même. L’extraénisation de l’ouvrier dans son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère. » (Marx Manuscrits de 1844)
Le produit du travail est donc un objet étranger à l’ouvrier et qui le domine. Ce n’est pas l’ouvrier qui domine la machine, c’est le capital, c’est le rapport social, l’esclavage salarié, qui domine totalitairement la vie de l’ouvrier. Ainsi le rapport social capitaliste apparaît lui aussi comme une puissance extérieure, étrangère, „naturelle“ en quelque sorte, qui domine le prolétaire et qui, de plus, se présente comme éternel. L’aliénation du travail s’exprime en plus en ceci que le travail n’est pas pour l’ouvrier un besoin naturel auquel il se soumet volontairement, au contraire, c’est l’unique moyen qui lui est laissé pour satisfaire ses besoins vitaux. La lutte historique des prolétaires contre l’aliénation capitaliste est la lutte des prolétaires contre le travail (7)
« Le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. Il est la perte de lui-même. » (Marx Manuscrits de 1844)
Mais c’est cette « perte de lui-même » qui donne en même temps à l’ouvrier la possibilité matérielle de prendre conscience de cette perte de lutter, de détruire ce système d’esclavage salarié.
En d’autres termes, la métamorphose de l’ouvrier en simple objet du processus de production capitaliste s’effectue, certes objectivement, par le mode de production capitaliste (par opposition à l’esclavage et au servage) par le fait que le travailleur est contraint d’objectiver sa force de travail par rapport à l’ensemble de sa personnalité et de la vendre comme une marchandise lui appartenant. En même temps, cependant, la scission qui naît, précisément ici, dans l’homme s’objectivant comme marchandise, entre objectivité et subjectivité, permet que cette situation devienne consciente. Dans les formes sociales antérieures et plus ‘naturelles’, le travail est déterminé « immédiatement comme fonction d’un membre de l’organisme social » (Marx Contribution à la critique de l’économie politique); dans l’esclavage et le servage, les formes de domination apparaissent comme « ressorts immédiats du processus de production », ce qui interdit aux travailleurs, enfoncés avec la totalité indivisée de leur personnalité, dans de tels ensembles de parvenir à la conscience de leur situation sociale. Au contraire, « le travail qui se présente dans la valeur d’échange est présupposé comme le travail de l’individu particulier et isolé. Il devient social en prenant la forme de son opposé immédiat, la forme de la généralité abstraite. (…) Avant tout, l’ouvrier ne peut prendre conscience de son être social que s’il prend conscience de lui- même comme marchandise. Son être immédiat le place, ainsi que nous l’avons montré, comme objet pur et simple dans le processus de production. Cette immédiateté étant la conséquence de multiples médiations, on commence à voir clairement tout ce qu’elle présuppose, et ainsi les formes fétichistes de la structure marchande commencent à se décomposer: dans la marchandise l’ouvrier se reconnaît lui-même et reconnaît ses propres relations au capital. Tant qu’il est pratiquement incapable de s’élever au-dessus de ce rôle d’objet, sa conscience est la conscience de soi de la marchandise, ou, en d’autres termes, la connaissance de soi, le dévoilement de soi de la société capitaliste fondée sur la production et le trafic marchands. » (Lukacs G. La réification et la conscience du prolétariat)
Cette longue citation explique le processus permanent et tendanciel qui va de la « conscience de soi de la marchandise » chez le prolétaire atomisé, de la « non – classe », à la constitution de la classe en « classe pour soi », en classe consciente et organisée en parti (8)
Nous avons donc vu que ce qui caractérise essentiellement le mode de production capitaliste c’est que :
« En premier lieu, il produit des marchandises. Mais ce qui le distingue des autres modes de production, ce n’est pas de produire des marchandises, c’est plutôt ceci : le caractère dominant et décisif de cette production est d’être une production de marchandises. Cela implique en premier lieu que l’ouvrier lui-même apparaît uniquement comme vendeur de marchandises, et partant comme ouvrier salarié libre, donc que le travail apparaît essentiellement en tant que travail salarié(…). Les agents principaux de ce mode de production, le capitaliste et l’ouvrier salarié, sont comme tels uniquement des incarnations, des personnifications du Capital et du Travail salarié. » (Marx Le Capital)
C’est donc la marchandise qui détermine la vie; pour exister sous le capitalisme, tout doit prendre la caractéristique de marchandise, c’est-à-dire la qualité d’échangeabilité : avoir une valeur d’échange (9) en plus du support qu’est la valeur d’usage. La force de travail humaine devient dans quelque chose d’étranger à l’homme, devient une marchandise, devient une simple chose morte, inhumaine; c’est l’objectivation. Il en résulte que, pour les prolétaires :
« Les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu’ils sont, c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports objectifs de personnes et des rapports sociaux entre choses. » (Marx Le Capital)
Sous le capitalisme, l’homme n’est que ce qu’il apporte, que ce qu’il possède comme valeur à échanger. C’est l’argent qui occupe entièrement la place de la communauté car la seule chose de commun entre les hommes est leur possession plus ou moins grande d’argent. C’est l’argent qui relie les êtres séparés, extraénisés; leur relation est entièrement inhumaine, elle est monétaire. C’est sous la forme d’argent que le capital est apparu historiquement. L’argent est la médiation universelle, tout doit passer – devenir argent (cf. Marx – « Grundrisse », chapitre de l’argent). Un exemple de cette communauté de l’argent est le mariage où, au-delà des discours sur l’amour fou et le coup de foudre, la réalité n’est que la mise en commun et sous contrat d’argent … de misère. « L’argent étant lui-même communauté, il ne peut en tolérer d’autres en, face de lui. » (Marx)
L’ouvrier se présente donc comme propriétaire de la marchandise force de travail et se vend lui-même comme chose avec elle. Le processus d’extraénisation est par conséquent double; il se manifeste d’abord dans la séparation des forces humaines et des produits du travail de leurs créateurs et ensuite dans leur autonomisation; la conséquence en est la domination de l’homme par la forme matérielle, objective, de son propre travail (10). Le caractère fétichiste de la marchandise est ainsi dévoilé: tous les rapports sociaux, humains doivent prendre sous le capitalisme, la caractéristique de marchandise (11) et apparaissent ainsi comme un rapport entre choses mortes, non-humaines.
« Ainsi le rapport social des producteurs au travail d’ensemble apparaît comme un rapport social extérieur à eux, entre objets. (…) C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entr’eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles. (…) C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production. » (Marx Le Capital)
La caractéristique générale du mode de production capitaliste réside donc dans le fait que les rapports de production entre les hommes ne s’établissent pas seulement pour des choses mais aussi et surtout au moyen des choses. La marchandise (et son caractère fétichiste) étant la médiation obligée de toute production, tous les rapports entre hommes et en particulier les rapports entre prolétaires et bourgeois, se trouvent ainsi voilés, mystifiés, chosifiés. La forme générale de ce phénomène est la réification. Et ce rapport entre hommes _réifiés est lui même représenté sous un rapport personnifié personnification des rapports de production capitaliste dans d’une part le capitaliste et d’autre part le prolétaire; tous deux expressions du rapport social bourgeois.
« L’économie ne traite pas de choses, mais de rapports entre personnes et, en dernière instance, entre classes; or ces rapports sont toujours liés à des choses et apparaissent comme des choses. » (Engels A propos de la critique de l’économie politique de Marx)
Nous allons décomposer artificiellement, en deux temps, le processus global de réification afin de mieux saisir les différents mais indissociables éléments qui le composent:
A) La réification est le processus par lequel les rapports de production capitaliste (qui détermine des rapports entre les hommes, entre essentiellement capitalistes et prolétaires) confèrent une forme sociale déterminée ou des caractéristiques sociales déterminées aux choses par l’intermédiaire desquelles les hommes entrent dans des rapports mutuels. C’est la chosification.
B) Ce qui permet au propriétaire des choses ayant une forme sociale déterminée, d’apparaître sous la forme personnifiée de capitalistes et d’entrer dans des rapports de production concrets avec d’autres hommes.
C’est la personnification.
En d’autres termes, sous le mode de production capitaliste, les rapports entre les hommes doivent prendre le caractère général de marchandise valeur d’échange, échangeabilité et deviennent donc des rapports réifiés, des rapports entre choses vente de la force de travail contre un salaire. Mais, ces mêmes rapports réifiés devenus choses extérieures, dominatrices (du simple fait que ces choses semblent avoir des propriétés « en soi ») se trouvent eux-mêmes personnifiés par les capitalistes, représentants « vivants » d’un rapport entre choses mortes. « Le capitaliste est du capital personnifié » (Marx Le Capital.) Le « comble » du caractère fétichiste de la marchandise se trouve évidemment dans la valeur qui s’engendre elle-même, dans l’argent qui enfante l’argent. L’argent prend la qualité inhumaine, « en soi »vd’engendrer encore plus d’argent comme le pommier, engendre des pommes. L’ensemble du processus est obturé, la réification est parfaite; il ne reste plus rien de l’homme. C’est le règne des choses: argent, machines, travail, loisirs,… capital. C’est le règne de la mort.
La réification des rapports de production retrouve ainsi la place centrale que lui donnait déjà Marx dans sa théorie de la valeur, dans sa « nécrologie du mode de production capitaliste » : Le Capital.
« La nature de la marchandise implique (…) la réification (Verdinglichung) des conditions sociales de production et la personnification (Versubjektivierung) des bases matérielles de la production; voilà ce qui caractérise le mode de production capitaliste dans son ensemble. » (Marx Le Capital Livre III)
Toute « l’œuvre » des économistes « marxistes » va évidemment être de séparer « l’analyse objective et scientifique du capital » des restes de « philosophie hégélienne » la question centrale de la réification qui obscurciraient encore l’analyse. Cette falsification a comme unique fonction d’essayer de prouver que l’œuvre gigantesque de Marx n’est qu’une simple analyse –biologie du capital et non la démonstration implacable (« le terrible missile ») de l’inévitable écroulement catastrophique du capitalisme, de sa destruction violente par la personnification de toute la misère humaine: le prolétariat qui, de ce fait, libère l’humanité du règne de la nécessité et l’homme de l’aliénation.
« Les économistes vulgaires qui ne comprennent pas que le procès de ‘personnification des choses’ ne peut être compris que comme résultat du procès de ‘réification des rapports de production’ entre les hommes, considèrent les caractéristiques sociales des choses (la valeur, l’argent, le capital, etc.) comme des caractéristiques naturelles qui appartiennent aux choses elles-mêmes. La valeur, l’argent, ne sont pas considérés comme des expressions de rapports humains ‘liés’ à des choses, mais comme les caractéristiques directes des choses elles-mêmes, caractéristiques qui sont ‘directement entremêlées’ avec leurs caractéristiques naturelles, techniques. C’est là la cause du fétichisme de la marchandise qui est caractéristique de l’économie vulgaire et de la conception courante des agents de la production limités par l’horizon de l’économie capitaliste. Telle est la cause de la ‘réification des rapports sociaux’, de l’imbrication immédiate des rapports de production matériels avec leur détermination historico-sociale’’
(Le Capital, Livre III cité par Isaak I. Roubine dans ses Essais sur la théorie de la valeur de Marx, édition Maspéro)
Il nous fallait donc restituer la théorie de la réification au centre même de la totalité que constitue le marxisme, que constitue „la théorie des conditions de libération du prolétariat“ (Engels) Réintroduire cette conception fondamentale que le moteur même de la libération humaine est le fait que le prolétariat est lui même complètement extraénisé, complètement dominé et soumis par un amassement monstrueux d’objets sans vie expression du fait que sa vie est sans objet , nous permet de comprendre et de décrire ce que sera le communisme intégral.


III. Le communisme intégral : La communauté humaine

La compréhension vulgaire méprise toujours le communisme au profit de l’immédiateté c’est-à-dire au profit de la domination du capital. Toujours, la révision va se faire, justifiée par de « nouvelles conditions », par des « cas particuliers », par des « changements dans l’évolution du capital », sans jamais comprendre que ce qui définit notre mouvement, ce qui définit la lutte ouvrière n’est pas tel ou tel changement circonstanciel dans la domination du capital, mais directement et de manière invariante, le communisme. C’est seulement en se plaçant du point de vue du communisme que les révolutionnaires peuvent transformer la réalité dans son sens. C’est la totalité du cycle historique, de la communauté naturelle au communisme intégral, qui détermine le programme révolutionnaire que la classe ouvrière appliquera. Ce mouvement se déroule sous nos yeux, c’est la négation du capitalisme par le prolétariat qui, se niant lui-même négation de la négation réalise la communauté humaine. C’est pourquoi, toute l’œuvre de Marx comme de tous les révolutionnaires est aussi description du communisme. Cette description du communisme est à la fois description de ce que l’humanité sera historiquement contrainte de réaliser la communauté humaine – et description de l’action concrète du prolétariat, du mouvement communiste qui imposera le communisme. Il est donc aussi description de la nouvelle communauté dans sa préfiguration actuelle: le parti. Marx décrivait classiquement le communisme comme :
« L’essence de l’homme n’est autre que la vraie communauté, les hommes en affirmant leur être créent et produisent la communauté humaine, sociale, laquelle n’est pas une puissance abstraitement universelle opposée aux individus particuliers, mais leur propre être, leur propre activité, leur propre vie, leur propre esprit, leur propre richesse. » (Marx Manuscrits de 1844)
Ainsi définie la communauté humaine; la « vraie communauté », nous pouvons mieux comprendre le caractère fictif (12) de la communauté du capital, d’une pseudo communauté d’hommes, d’une réelle communauté d’hommes extraénisés, d’hommes étrangers à eux-mêmes.
« Dire que l’homme est étranger à lui-même, c’est dire que la société de cet homme extraénisé est la caricature de la véritable communauté, la caricature de sa vraie vie générique; c’est dire que son activité lui est devenue un tourment, que sa création propre lui apparaît comme une puissance étrangère, sa richesse comme pauvreté, le lien essentiel qui le rattache à autrui comme lien inessentiel; c’est dire que la séparation d’avec autrui lui apparaît comme sa vraie vie, que sa vie est le sacrifice de sa vie, que la réalisation de son être est devenue l’anéantissement de sa vie, que sa production est la production de son néant, que son pouvoir sur l’objet est la domination de l’objet sur lui. C’est dire que, maître de sa création, l’homme apparaît comme son esclave. » (Marx Manuscrits de 1844)
Et comme nous l’avons vu, de la négation du capitalisme par le prolétariat se niant lui-même, Marx tire la description positive du communisme:
« Le communisme, abolition positive de la propriété privée, autoextraénisation humaine, et par conséquent appropriation effective de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, retour conscient et à l’intérieur de toute la richesse du développement effectué jusqu’à lui, de l’homme pour soi en tant qu’homme social c’est-à-dire humain. »
« Ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu’humanisme achevé = naturalisme, il est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme, la vraie solution de la lutte entre existence et essence, entre objectivation et affirmation de soi, entre liberté et nécessité, entre individu et genre. Il est l’énigme résolue de l’histoire et il se reconnaît comme cette solution. »
Le communisme signifie la réalisation de l’espèce humaine, signifie la destruction de l’infâme et mesquin individu bourgeois: « Le communisme supprime l’individu pour réaliser l’être humain. » (Le Communiste n°9) (13)
Avec la suppression de l’individu singulier au profit de l’espèce disparaît l’égoïsme :
« Le besoin ou la jouissance ont perdu de ce fait leur nature égoïste et la nature a perdu sa simple utilité, car l’utilité est devenue l’utilité humaine. » (Marx Manuscrits de 1844)
Toutes les séparations disparaissent avec la disparition de la propriété privée, des classes, de l’argent, du travail, de l’Etat (et de tous ses appareils: justice, écoles, armées, églises,…) mais aussi la structure basique de la société bourgeoise: la famille (avec sa panoplie hypocrite de cocus, de prostituées et autres amants) pour faire place à une communauté humaine assumant collectivement l’ensemble de la vie et la reproduction de l’espèce.
« Nous avons le droit de faire suivre les thèses économiques séculaires; pas de salaire, pas d’argent, pas d’échange, pas de valeur, des thèses tout aussi séculaires et originales: pas de Dieu, pas d’Etat, pas de famille. » (Bordiga: tables immuables de la théorie communiste)
En ce sens l’amour n’est plus comme nous le « connaissons » aujourd’hui la fusion de deux êtres atomisés (fusion qui signifie leur non-existence) mettant leur misère et leur angoisse en commun mais assouvissement et développement de tous les désirs, pulsions, envies, besoins,… de l’homme social.
« Dans le communisme non monétaire, l’amour aura, en tant que besoin, le même poids et le même sens pour les deux sexes et l’acte qui le consacre réalisera la formule sociale que le besoin de l’autre homme est mon besoin d’homme, dans la mesure où le besoin d’un sexe se réalise comme un besoin de l’autre sexe. » (Bordiga Commentaires sur les manuscrits de 1844 de Marx)
« J’aurais aussi la joie d’avoir été pour toi le médiateur entre toi-même et le genre humain, donc d’être connu et ressenti par toi-même comme un complément de ton être et une partie nécessaire de toi-même; donc de me savoir affirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour. J’aurais la joie d’avoir créé par ma manifestation vitale individuelle ta propre manifestation vitale d’avoir donc affirmé et réalisé directement, dans mon activité individuelle, ma véritable essence, mon être humain, mon être social. » (Marx Manuscrits de 1844)
De la même manière, le temps sous le capitalisme est un des monstres qui nous dévorent quotidiennement et ce du fait que le temps est la mesure de la valeur; c’est le temps qui quantifie la valeur. Sous le capital, le temps est la seule mesure sociale, c’est l’étalon par lequel on calcule notre non-vie. Tout est déterminé par le temps de travail; et comme le dit la formule célèbre :
« Le temps c’est de l’argent ». Marx l’exprimait déjà lorsqu’il écrivait: « Le temps est tout, l’homme n’est plus rien, il est tout au plus la carcasse du temps. »
« Le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l’activité relative de deux ouvriers comme il l’est de la célérité de deux locomotives. »
Sous le capitalisme, le temps est la mesure de notre perte; nous perdons notre temps à gagner notre survie. Par contre, le communisme supprimera toute mesure par le temps, car il supprimera ce que mesure le temps : la production de valeur. Toutes les décisions allant dans le sens du communisme sont celles qui s’opposent à la loi de la valeur, qui détruisent donc la base du rapport de production capitaliste (14),
« Dans une société à venir où l’antagonisme des classes aurait cessé, l’usage ne serait plus déterminé par le minimum du temps de production; mais le temps de production qu’on consacrerait à un objet serait déterminé par son degré d’utilité. » (Marx Misère de la philosophie)
Le communisme prendra comme base non le temps de travail (= capital) mais le temps disponible, la libre disposition de sa vie et donc du temps. Il ne faudra plus lutter et se battre pour „prendre le temps de vivre“ puisque notre vie se déroulera tout le temps.
Reste encore la question de savoir si, pour nous communistes, le communisme signifie « la fin de l’histoire », signifie la réalisation sur terre du paradis céleste que nous promettent tous les curés. Ici comme ailleurs, nous aurons recours aux classiques :
« Le communisme pose le positif comme négation de la négation, il est donc le moment réel de l’émancipation et de la reconquête de l’homme, un moment nécessaire pour le développement futur de l’histoire. Le communisme est la forme nécessaire et le principe dynamique de l’avenir immédiat, mais le communisme n’est pas en tant que tel ni le but du développement humain, ni la forme de la société humaine. » (Marx Manuscrits de 1844)
Faisant une fois de plus rugir tant les idéalistes que les matérialistes vulgaires, Marx affirme ici que le communisme n’est qu’une société transitoire, qu’il n’est pas la fin de l’histoire mais, au contraire, le début de l’histoire humaine, de l’histoire consciente; ce n’est que la fin de la préhistoire. Le communisme est la suppression des antagonismes de classe et de toutes leurs conséquences. Il n’est pas la suppression de toute contradiction c’est-à-dire de tout mouvement (15). L’humanité sociale sera encore en mouvement, mouvement produit non plus de contradictions de classe, mais, pour la première fois, de nouvelles contradictions enfin humaines. Le communisme est l’ouverture d’une ère nouvelle, c’est la réappropriation par l’humanité, de son histoire, de sa conscience, en même temps que de l’ensemble de ses richesses.
De l’aliénation naturelle de l’homme primitif à l’extraénisation du citoyen sous le capitalisme, se trouve achevé le cycle des sociétés de classe, le cycle de la conquête de plus en plus aliénée de l’abondance. Le Communisme lui, parce qu’il est « la suprématie de l’homme sur ses conditions de vie. » (Marx Idéologie allemande) abolit l’aliénation.
« LA SUPPRESSION DE L’ALIENATION NE PEUT ETRE ACCOMPLIE QUE PAR LE COMMUNISME MIS EN PRATIQUE. » (Marx Manuscrits de 1944)

Notes :
(1) Le cadre général de cette étude, la question centrale de la méthode marxiste ou comment le marxisme détruit la philosophie (comme l’économie, la science, l’art, …) en la réalisant, se trouve dans notre texte « Notes critiques sur le matérialisme dialectique » dans Le Communiste n° 13.
(2) Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions au texte classique de F. Engels « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l ‘Etat » ainsi qu’au texte « Abondance et dénuement dans les sociétés primitives » publié dans la revue « La guerre sociale » n°1 qui, s’il frise à certains moments l’apologie de la communauté naturelle, n’en reste pas moins une excellente démonstration du caractère essentiellement humain des sociétés primitives et ce du point de vue communiste.
(3) Nous reprenons ce concept essentiel de Marx, restauré par Camatte, qui nous permet d’exprimer plus adéquatement le dessaisissement complet de l’ouvrier, la totale extériorité de l’homme par rapport à sa production.
(4) Bien entendu, c’est uniquement le prolétariat qui peut réaliser ce vieux projet de l’humanité; les communistes du passé étant eux tournés vers le passé, vers la redécouverte de la vieille communauté disparue (cf. la cité du soleil de Spartacus) et n’avaient pas encore la possibilité matérielle d’imposer la nouvelle communauté humaine, le communisme intégral.
(5) C’est de cette constatation que vient étymologiquement le mot prolétaire: de prole = enfant, qui ne possède en propre que ses enfants.
(6) Nous renvoyons sur ce sujet nos lecteurs à nos textes: « Fasciste ou antifasciste, la dictature du capital c’est la démocratie » dans Le Communiste n°9 et « Contre le mythe des droits et des libertés démocratiques » dans Le Communiste n° 10/11.
(7) Cf. notre texte « A bas le travail » dans Action Communiste n°4.
(8) La situation extrême du prolétariat en tant que « non-classe » est celle de son existence unique « pour le capital », sa totale atomisation, sa dissolution dans le peuple. La domination intégrale de la contre-révolution dans la démocratie purifiée fasciste ou antifasciste est parvenue presque entièrement à réaliser cet état de négation des classes dans la période préludant à la seconde guerre mondiale (cf. les travaux de Bilan) Pour notre part, nous utilisons préférentiellement le concept de « non-classe » à celui « plus classique » de « classe en soi » pour mieux indiquer justement que la différence entre « classe en soi » et « classe pour soi » exprime d’une part l’inexistence du prolétariat en tant que classe révolutionnaire classe au plein sens du terme c’est-à-dire organisée en parti et d’autre part son affirmation comme telle. Nous développerons prochainement ces questions dans celle dite « du parti ».
(9) Nous distinguons évidemment ici la forme que prend la valeur sous le capitalisme, la valeur d’échange, de la substance de la valeur: le travail abstrait.
(10) Sur l’ensemble de ces questions nous renvoyons le lecteur au livre non exempt de critiques « Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire » de F. Jakubowski.
(11) La première phrase du « Capital » synthétise déjà toute cette réalité : le mode de production capitaliste s’annonce comme « une immense accumulation de marchandises ». (Marx)
(12) Si nous définissons la communauté du capital comme une communauté fictive, cela signifie pour nous qu’elle est fictive en tant que communauté, en tant « qu’essence de l’homme », mais qu’elle est entièrement réelle en tant que « communauté » de citoyens atomisés, en tant que non-communauté humaine. La communauté fictive du capital existe, c’est pourquoi il nous faut la détruire.
(13) Lorsque nous affirmons cette position centrale du communisme révolutionnaire en filiation directe avec les travaux de Bordiga et de Marx – « L’être humain est la véritable Gemeinwesen de l’homme » , nous considérons comme Bordiga que « dans cette construction grandiose, l’individualisme économique est éliminé et apparaît l’homme social dont les limites sont les mêmes que celles de la société humaine, mieux, de l’espèce humaine ». Mais, cette conception essentielle, impersonnelle et anti-individualiste l’homme n’existe qu’en tant qu’homme social, qu’en tant qu’espèce humaine signifie aussi la réalisation totale de l’homme « particulier », de ce qu’il y a d’humain dans chaque homme. La suppression de l’individu au sens borné, stupide et égoïste signifie la réalisation de l’homme social et donc la totale réalisation de chaque homme « particulier ». « Le danger chez Bordiga c’est qu’il maintient sa thèse de la négation de l’individu jusque dans le communisme; en niant finalement l’homme en tant qu’unité, le communisme apparaît dès lors uniquement comme le triomphe de l’espèce. » (J. Camatte Bordiga et la passion du communisme)
(14) Nous n’envisageons pas dans le cadre de cet article, l’ensemble de la problématique des « bons de travail » dans la période de transition, proposition éminemment circonstancielle faite par Marx dans sa critique du programme de Gotha. Nous pouvons néanmoins affirmer très sommairement le nécessaire dépassement de la problématique même des bons de travail qui restent entièrement une forme de la mesure du travail extraénisé par le temps. Le communisme intégral se définit au contraire par la suppression du travail et donc de sa mesure. Les mesures immédiates prises par la dictature mondiale du prolétariat devront justement être des mesures allant dans le sens du communisme, allant à l’encontre de la loi de la valeur et donc dans le sens de la suppression du travail dont la diminution radicale du temps de travail est un exemple. Ces mesures, plus qu’introduire un nouveau système de calcul du travail par le temps tels les bons de travail, parce qu’elles s’opposent à la logique du capital, correspondront beaucoup plus à la réappropriation par le prolétariat de l’ensemble du produit social avec, par exemple, des mesures telles la gratuité des transports, des logements, des soins, la distribution de la nourriture, etc. La proposition de Marx les bons de travail largement anachronique en regard au développement technologique d’aujourd’hui, avait au moins l’immense mérite de se situer dans une perspective communiste, antagoniquement au développement du capital; ce qu’on ne peut pas dire de tous ses « continuateurs » et « interprètes » pour qui le communisme n’est conçu que comme le capitalisme agrémenté de quelques réformes démocratiques. Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur intéressé au débat entre Bilan et le Groupe des Communistes Internationalistes de Hollande (GIK) dans Bilan n°19 et 20 ainsi qu’au texte « Communisme et mesure par le temps de travail » dans « La guerre sociale » n°1.
(15) Contrairement à Hegel qui, en parfait idéaliste, met fin à sa dialectique et donc à l’histoire (finalité de l’histoire humaine qui serait atteinte par l’idéal représenté par l’ Etat allemand), Marx conserve jusqu’au bout la dialectique et l’histoire comme principe directeur et ne fait donc pas du communisme la fin du mouvement, la fin de tout développement humain.

Source : Le Communiste, organe du GCI, n°14 (juillet 1982)

Der Ingenieur „außer Dienst“

Der Ingenieur „außer Dienst“ (1)
Bekanntlich hat Amadeo Bordiga in den italienischen Staatseisenbahnen als Bauingenieur gearbeitet, aus denen er 1914 entlassen wurde – wegen seiner Teilnahme an der Streikbewegung der „Roten Woche“ in Neapel gegen den Eintritt Italiens in den Krieg. Später erlaubte ihm das faschistische Regime, auf der Ponza-Insel, wohin er 1926 verbannt worden war, seinen Beruf auszuüben. In den 1930ern hat er aber große Schwierigkeiten gehabt, Arbeit zu finden, da er nicht Mitglied der faschistischen Baugewerkschaft von Kampanien sein könnte; nach seinem Ausschluss aus der KPI beschäftigte er sich vorwiegend mit theoretischen Studien, sich ganz und gar aus dem politischen Leben zurückziehend nicht selten zum Unverständnis oder Entrüstung seiner politischen Freunde und Gegner.
Auch Neapel und die Neapolitanern wurden Opfer der amerikanischen Bombardierungen. Am Ende des Krieges stellte sich somit die Frage des Wiederaufbaus. Nun hatten Architekten auf Verlangen der Faschisten kurz vor dem Krieg einen Stadtbauplan entworfen. Und nach 1945 setzte Bordiga sich entschieden für diesen Plan ein, der einige der alten Gebäude der Stadt berücksichtigte, gegen die Nachkriegszeitpläne, die darauf zielten, alles abzureißen, was stehend geblieben war und die ein riesiges Geschäft für den kapitalistischen Vampirismus sein sollten. Pläne, die von den Linken und vor allem der KP Togliattis verteidigt wurden. Bordiga wurde sofort diffamiert als Agent der Großgrundbesitzer, die für die Verwirklichung der Nachkriegszeitpläne enteignet werden sollten. (Ein anderer Grund dafür war zweifellos die panische Furcht Togliattis, dass Bordiga erneut eine politische Rolle nach dem Krieg spielen könnte. Er hätte an demselben Tag seiner Rückkehr nach Italien erklärt : „Und Bordiga ? Was macht Bordiga?“, „Gar nichts“ wurde ihm geantwortet. „Das kann nicht sein! Versucht, es zu erfahren.“. Er hätte auch gesagt : „Und dennoch haben wir mit ihm eine Rechnung offen und wir müssen sie begleichen“. Eine unheimliche Warnung, wenn man weiß, wozu die stalinistischen Killerkommandos fähig waren. Vertraute von Bordiga, wie Atti zum Beispiel, wurden gemeuchelt.)
1946 bildete sich das Neapeler „Kollegium der Ingenieure und Architekten“ neu und Bordiga wurde dessen Vorsitzender bis 1966 (Lähmungsanfall). Bordiga hat sich wirklich einer doppelten Militanz nach 1945 gewidmet, innerhalb der internationalistischen bzw. internationalen kommunistischen Partei und im Rahmen des „Kollegiums“. In den Seiten der bürgerlichen Zeitungen Risorgimento und Il Giornale d’Italia kämpfte er mit Artikeln (oder Interviews!), die er – im Gegensatz zu den strikt anonymen Artikeln der IKP-Presse – mit seinem eigenen Namen als Vorsitzender des Collegio unterzeichnete, gegen die wirtschaftlich-politische Geschäftemacherei und die verhängnisvolle Stadtpolitik, die sich insbesondere verschärften als der große Reeder Achille Lauro 1952 zum Bürgermeister von Neapel wurde. Daher hat er sich für die Wohnungsfrage, die Frage der öffentlichen Bauaufträge, die Immobilienspekulationen, den Klientelismus, Korruption, „Expertenkultur“, Architektur, usw. interessiert. Und so hat er daraus im Zusammenhang mit den sogenannten „Naturkatastrophen“ der damaligen Zeit den „doppelten Mord“ entnommen, den die (jedoch übertechnische) bürgerliche Zivilisation immer wieder verübt, um zu überleben : Mord an den Toten, d. h. an den aus der Vergangenheit überlieferten Bauwerken und Mord an den Lebenden, d. h. an der in den Wiederaufbauorgien herausgepressten Arbeitskraft. Aber nicht nur das! Aus seinen Betrachtungen der in Neapel in Verbindung mit Geschäftsspekulationen wütenden Wohnbebauung hat Bordiga sowohl seine Theorie der neuen Kapitalformen als auch seine Aufklärung der kapitalistischen Struktur Russlands entwickelt. In Neapel untersucht er in vivo neue Formen von Unternehmen ohne festen Sitz, ohne fixes Kapital, ohne Kapitalisten, was ihm ermöglichen wird, das russische Rätsel zu lösen: auch wenn der russische Kapitalismus extrem rückständig ist, weist er sehr moderne kapitalistische, unpersönliche Formen („Kapitalismus ohne Kapitalisten“) auf. Dort hat sich das Kapital vom juristischen Eigentum gelöst. Die Hauptfiguranten der herrschenden Klasse sind nicht die Bürokraten, sondern Businessmen, abenteuerliche Geschäftemacher, die nichts in ihrem eigenen Namen besitzen (2).

(1) Luigi Gerosa, L’ingegnere « fuori uso » : vent’anni di battaglie urbanistiche di Amadeo Bordiga, Napoli 1946-1966, Formia, Fondazione Amadeo Bordiga, 2006, 349 S.
(2) Vgl. Christian Riechers, „Die Ergebnisse der Revolution ­Stalins in Rußland. Romantischer Sozialismus in der Ideologie, gesellschaftlicher Kolchosianismus anstelle der klassenlosen Gesellschaft. Informationen über die Entwicklung der Analyse der russischen Verhältnisse bei Amadeo Bordiga nach 1945″, in: Derselbe, Die Niederlage in der Niederlage. Texte zu Arbeiterbewegung, Klassenkampf, Faschismus, Herausgegeben, eingeleitet und kommentiert von F. Klopotek, Münster, Unrast, 2009, S. 250-283. [Text online]

« …le vil compromis moderne suffoquera toujours la manifestation des thèses qui insultent le prêtre, le père éternel, la démocratie, la liberté et valeurs similaires désormais sacrées pour l’énorme majorité »

En 1966, à la stupeur des amis de Bordiga, une maison d’édition milanaise – « Editoriale Contra » – publient en volume le texte antérieurement – et anonymement – paru dans Il programma comunista sous le titre : Struttura economica e sociale della Russia d’oggi. Cette édition – dont la couverture portait le nom et le prénom de Bordiga – avait été réalisée par des militants sortis de la section milanaise du PCInt en 1962. Agacé par les remous que l’affaire suscitait dans le parti, Bordiga envoya le 3 mars 1966 la lettre suivante à plusieurs camarades :

« En conclusion sur le thème du livre ‘‘Contra’’ (…) il y a trois formes de manifestation également à déplorer : 1° celle de celui qui se réjouit que soit finalement en circulation, avec les effets publicitaires, la couverture avec le nom et le museau du grand imbécile, 2° celle de celui qui pense de façon très peu sage que les porcs qui ont fait l’opération sont en train de récupérer le tas de sous que le parti aurait pu encaisser en faisant lui l’ignoble usage de ce nom et de ce museau, raisonnement qui révèle le non-dépassement de l’esprit boutiquier qui doit nous faire horreur, 3° celle de celui qui aurait voulu qu’Amadeo, en se qualifiant d’auteur offensé, fît grand tapage, sans penser que cela aurait tout simplement fait le jeu des éditeurs improvisés. La considération juste est celle-ci : la diffusion, dans l’ambiance bourgeoise moderne corrompue des idées imprimées, ne suit pas le jeu de l’offre et de la demande, mais suit les influences capitalistes de classe qui dominent l’État démocratique. Quel que soit l’éditeur commercial, le vil compromis moderne suffoquera toujours la manifestation des thèses qui insultent le prêtre, le père éternel, la démocratie, la liberté et valeurs similaires désormais sacrées pour l’énorme majorité. On ne rompt ni en agitant le drapeau de la grande personnalité ni avec les forces anonymes collectives d’un groupe trop petit et trop pauvre. Qu’elles aient ou non le nom d’Amadeo, les publications imprimées auront un rayon de diffusion qui sera réduit parce que la curiosité de couches restreintes pour ce vieux incrétinisé (istupidito) qui ne décampe pas de positions vieilles d’un demi-siècle ne sera jamais en mesure de rompre la chape de plomb du conformisme, et il en sortira encore moins un bénéfice qui puisse servir de moyen pour résister à l’écrasante supériorité de l’ennemi. Tout le reste n’est que position puérile … ».

Amadeo Bordiga – Politique et « construction » (1952)

Selon les apparences les mieux reçues, nous jouissons du bonheur singulier de vivre au siècle, dans le monde de la « technique ».
Dans les cas graves, notre ancêtre d’il y a à peine trois siècles allait chercher le confesseur; nous, pour poser les questions qui nous tiennent à cœur, nous partons en quête du technicien, du spécialiste, de l‘expert.
Il était alors admis que tout ce qui nous entoure est administré par Dieu; et celui-ci s’était créé un réseau de ministres pour qu’on pût les consulter. Aujourd‘hui, selon une certaine rhétorique, nous nous administrons et nous nous dirigeons nous-mêmes grâce aux institutions représentatives; selon une autre rhétorique, nous sommes entre les mains de quelques « grands », dont les noms se trouvent sur toutes les lèvres. Mais quoi qu’il en soit, si les assemblées collectives, ou les grands Hommes, se montrent prêts à pontifier sur les questions générales les plus ardues, et à édicter les grands principes de la vie, ils s’arrêtent de temps en temps et déclarent d’un air grave: ici, nous avons besoin d’un technicien; et ils en appellent à son avis éclairé.
Le conseiller expert vient alors sur la scène, qu’il s’agisse d’une installation fixe et compliquée de bureaux aux couloirs interminables, où il faut trouver la division x et la pièce y pour savoir tout sur le problème soulevé; ou qu’il s’agisse d’un personnage souvent anonyme mais toujours plein de gravité, muni d’une imposante serviette de cuir, qui suit, silencieux et fatal, en qualité d‘expert, le personnage plus connu qui a su percer sur la scène de l’histoire, et qui, lui, est toujours plus ou moins ignare.
Les Héros qui se meuvent dans le présent, sous le feu des caméras, entourés d’une cohorte de calepins ouverts et d’une flottille de micros placés à portée de leurs illustres lèvres, ne croient pas avoir donné à l’attente universelle une digne réponse s’ils n’ont pas prouvé au moyen d’études appropriées qu’ils ont été constructifs ; autrefois, avec des moyens plus simples et en comptant davantage peut-être sur la prestance physique, ou du moins sur un regard d‘aigle et une voix de tonnerre sortant de poumons d’acier, l’orateur, sans s’abaisser aux détails ou farcir ses dires de chiffres, n’avait qu’à s’élever aux cieux du lyrisme pour déclencher le feu des âmes et l‘émotion des sentiments.
Alors la poésie pleuvait sur les multitudes, toujours enthousiastes; aujourd’hui elles prennent des rincées de comptabilité et de technologie.
Devrions-nous donc chanter victoire, nous, matérialistes acharnés? Nous en sommes très loin.
Lorsque pesaient encore les ténèbres diffamées du moyen âge et de la scolastique et que dominait le principe d’autorité, tant sur le plan de la culture que sur celui de l’administration sociale, on répétait aux hommes (à l’église, à l’école ou sur les places publiques) que toute directive devait être cherchée dans les textes sacrés et fondamentaux; et l’on instituait comme lecteurs de ces textes les maîtres, les prêtres, ou encore les officiers, insérés dans la hiérarchie des investitures qualifiées. Depuis plusieurs générations déjà, des milliards de paroles, écrites et orales, se sont efforcées de nous persuader que ce système millénaire constituait la meilleure pépinière des bêtises, des mensonges et des escroqueries, et qu’il fallait le rayer d’un grand trait de plume.
Depuis le temps de Thomas d’Aquin et de Dante Alighieri, ce système s’était érigé sur les apports bien ordonnés de longues époques tourmentées de travail et de recherche des communautés humaines, en greffant entre elles les données transmises par l’époque gréco-romaine, par l’époque orientale-sémitique et par la civilisation arabe elle-même; la science, l’art, la philosophie et la théologie y formaient une constellation complexe et puissante.
Toutefois, avec le développement de forces nouvelles dans la vie et dans la production, dans l’art et dans la science appliquée au travail, cette charpente, aussi vaste qu’elle fût, commença à craquer, et la classe bourgeoise naissante eut beau jeu de se moquer d’applications désormais vieillies et devenues ridicules.
Avec les grandes calamités sociales, comme la peste du XVIIe siècle, et leurs effets sur des populations désormais plus importantes, denses et reliées par des communications fréquentes inconnues de l’Antiquité, la faillite de la vieille méthode devint de plus en plus évidente. Consulté, le curé (ou l’archevêque) parlait de péchés et de châtiment divin : le bas peuple croyait aisément à la sorcellerie et au maléfice, et il courait sus à l’« empoisonneur » qui répandait le mal, qu’il le crût diable ou criminel. L’érudit (que Manzoni satirise dans son Don Ferrante) recourait au texte scolastique et en appliquait les formules devenues désormais impuissantes; et il crevait de la peste après avoir démontré que la contagion ne pouvait exister, puisqu’elle n’était ni substance, ni accident, alors que toute chose devait appartenir à l’une de ces deux catégories.
Le sourire sceptique des nouveaux sages, qui se sentent très savants lorsqu’il s’agit de marquer au crayon rouge et bleu les perles qui remplissent les pages de la Physique aristotélicienne, de la Somme thomiste ou de la Comédie dantesque, n’exprime pas une nouvelle lumière qui aurait fini par percer les ténèbres et par rendre l’homme maître de la vérité jusqu’alors bloquée par des cercles d’initiés et d’imposteurs. Il exprime, c’est aujourd’hui bien clair, l’exigence de nouvelles forces sociales qui dans le commerce, la manufacture et l’industrie, ont besoin d’appliquer sans encombre des canons qu’il ne soit pas nécessaire d’aller demander au prêtre, au noble ou au monarque. Aux yeux stupéfaits des peuples — qui ne savaient trop s’il ne fallait pas brûler, comme la sorcière et l’« empoisonneur », le métier à tisser, le bateau à vapeur et la locomotive — cette révolution de classe fut présentée comme le passage pompeux de l’Autorité à la Raison.
Les nations n’eurent donc plus besoin de prêtres, ni de seigneurs au sang sélectionné (critère, celui-ci, qui pourrait bien apparaître comme non dépourvu de fondement scientifique, s’il était étudié sans démagogie…), ni de vieilles perruques feuilleteuses d’in-octavo jaunis, mais de penseurs, de savants, de philosophes. Ces nouveaux guides ne se présentèrent plus comme venant du secret du temple, de l‘antre de la sybille, ou de la méditation dans la pénitente; ils se proclamèrent fils du doute et de la critique, et annoncèrent au peuple la venue de la Vérité, cette fois sans aucun voile.
Dans les premiers parlements, les grands orateurs invoquent à tout moment, comme guide de la vie collective, les nouveaux idéaux qui, à les entendre, n’auraient pas été révélés par la divinité à un cercle d’agents mystiques, mais découverts dans les valeurs générales communes à tous les hommes. Ainsi toute question, tout problème comme on dit aujourd’hui, toute mesure à prendre et à appliquer dans les rapports gouvernementaux et administratifs, sera confrontée, non plus à la volonté de Dieu, aux versets de la Bible ou aux théorèmes du philosophe traditionnel, mais au « triomphe » de la Justice et de la Liberté. L’individu demandait auparavant au confesseur comment se comporter, et celui-ci l’assurait d’avoir compulsé la theologia moralis avant d’interdire ou de permettre; et on lui faisait accroire que le capitaine, le noble et le roi ne procédaient pas autrement pour décider de leur conduite. Les nouveaux prophètes crient au contraire : de même que chaque particulier a en soi sa Conscience pour agir selon la Morale, de même, dans la vie collective et générale, il suffit de consulter et de servir la conscience morale et « civile ».
Du pénitent au citoyen, de l’Église à l’État.
L’expression extrême de cette invocation permanente du critère éthique dans les rapports politiques se trouve dans l’aspect oratoire et littéraire de Robes¬pierre (homme doué en réalité d’une puissante pensée historique), de L’Incorruptible. Que celui-ci ait gravi l‘échafaud du dernier supplice sans avoir jamais cédé à la corruption n’enlève rien au fait que nous avons radicalement dépassé son horizon.
Dans les superstructures qui servent à présenter la direction des affaires publiques, ce premier passage historique de l’Autorité et de la Foi à la Raison et à la Conscience sera bientôt suivi d’un autre. C’est le passage de l’idéologie et de la Philosophie politique à l’Économie.
L’infrastructure se révèle, inexorablement. Gladstone, libéral pur et classique, ne voulait pas entendre parler de question sociale. Mais il fut peut-être le dernier à avoir cette attitude, le dernier ou l’un des derniers à soutenir que le citoyen parfait, chaque fois qu’il est consulté pour déléguer sa molécule de pouvoir public, doit décider en vertu d’une vision générale de l’État tout entier, reflétée dans sa conscience intérieure, et jamais en suivant la suggestion d’un intérêt matériel, d’un besoin qu’il partagerait avec d’autres se trouvant dans des conditions analogues.
Mais le même Gladstone ne put échapper à la nécessité de parler à la tribune des Communes non plus de principes, mais de chiffres, de richesses, et il s’emporta vainement lorsque dans l’Adresse de la Première Internationale Marx traduisit ses paroles dans le langage de classe, y dévoilant l’hymne, non au bien-être populaire, mais à la toute-puissance féroce et expansionniste du capitalisme britannique.
Dès lors, aussi exaltables et exaltés qu’ils fussent par leur propre printemps romantique, qui n‘était pas encore fané, les orateurs de la bourgeoisie durent tenir compte non seulement de la pensée et de la conscience, mais aussi des besoins et de la faim des citoyens, surtout des classes non possédantes, exploitées par le système industriel et par l’omnipotence du nouvel État. L’ancien était, à les entendre, despotique, mais ses tentacules pénétraient peu au travers de l’écorce sociale, et de larges couches de la population le connaissaient moins que le dieu dont leur parlait le curé; l’État nouveau et libéral arrive partout, classifie et recense tous ses sujets afin de pouvoir les enrôler, quand il en a besoin, dans l’armée du travail ou dans celle de la guerre nationale et bourgeoise : avant tout, il les inscrit sur la liste puante des électeurs.
Les chambres, à partir desquelles la classe bourgeoise feint de diriger la société — alors qu’elle tient en main des appareils autrement puissants, inconnus du monde de l’Ancien Régime, ou existants dans la mesure où les instances bourgeoises faisaient pression sur lui — s’occupèrent de moins en moins de constitutions, de codes, de belles proclamations ou de joutes d’éloquence littéraire, et de plus en plus de budgets, d’impôts, de prêts, de crédits, et enfin, du lot irrésistible des mille et une « lois spéciales ».
L‘homme politique, conçu au début comme un mélodieux trombone, capable de se faire l’écho de ce qui se passait dans l’« esprit » des citoyens et dans leurs « passions », prit de plus en plus la figure de l‘homme qui doit savoir se mêler de leurs finances. Mais cela ne nous conduit pas à la vision ingénue et terre à terre des socialistes de la fin du XIXe siècle, pour qui la statistique électorale pouvait réellement refléter une statistique des intéressés, selon leur nombre, et donc donner aux nombreux pauvres un moyen de s’affirmer contre les quelques riches. Bien au contraire, ce furent les intérêts importants et concentrés, à la base de tout depuis toujours, qui vinrent au premier plan de la discussion; et évidemment, toutes les mesures d’État qui intéressaient le capital furent présentées comme des mesures prises pour le bien du peuple et l’intérêt général — un fameux général, qui a toujours perdu toutes ses batailles.
Quoi qu’il en soit, après le passage de l’Autorité à la Rationalité, nous avons celui de l’idéalité à l’Économicité.
Le troisième passage, de celle-ci à la Technicité, chez Messieurs les Hommes Publics, dérive de la complication toujours plus grande des interventions de l’État en matière de production, de marché, et de tout le reste. Tout est réglementé par une mesure appropriée de l’Etat, et il ne pourrait en être autrement avec la grêle d‘inventions nouvelles et d‘applications innombrables dans lesquelles la vie des hommes s’enchevêtre, qui transforment en services publics toutes les fonctions naturelles., comme boire, se chauffer, s’éclairer, ou s’adresser la parole, ou se donner un coup de main quand on manquait de trébucher ou que votre maison prenait feu ; et qui de plus, crée mille services nouveaux pour des besoins auparavant inconnus, du cinéma à la radio, de l’aviation à la télévision, etc., etc. Sans parler, bien entendu, des nouvelles organisations grandioses pour se faire mutuellement la peau, à quoi l’on pourvoyait à l’origine avec des moyens aussi incivils que rudimentaires.
Alors, s’il est clair que tout cela doit être administré et gouverné, si suggérer qu’il vaudrait mieux renoncer toutes ces innovations pour se consacrer à démécaniser, désélectrifier et « re-naturer » la société, est insoutenable (sauf par quelque fou), si tout le nouvel engrenage est le produit évident de conditions physiques, quoi d’étonnant à ce que la matière technique se trouve au premier plan quand il s’agit pour nos législateurs d’édicter des normes dans tous ces domaines complexes ? Nous ne nous en étonnerons donc pas le moins du monde.
Avant tout, nous voyons un grand avantage pour la classe dominante dans le fait que le discours, après avoir été ramené des thèmes de l’esprit et de ses dignités à celui des intérêts économiques, se déplace des considérations trop strictement économiques aux considérations techniques, élevées au rang de nouvelles entités sacro-saintes, supérieures et inattaquables. En matière d’économie, on est bien obligé d’écrire les chiffres des recettes et des dépenses, et aussi habile que soit devenu le langage des budgets et des articles de loi (le latinorum que Don Abbondio débitait à Renzo (1) était, en comparaison, clair comme de l’eau de source), on ne peut dissimuler indéfiniment le mouvement des bénéfices, à qui ils vont et d’où ils viennent. Le patrimoine national et le revenu moyen du citoyen sont de bien belles entités, de bien belles notions de la science financière moderne, mais où habitent-ils donc ? Un certain Marx, incorrigible mufle, ne se mit-il pas à calculer, chiffres officiels en main, que plus le pays est riche et plus ses classes non possédantes sont roulées ? Et après tant de dissertations sur les investissements et l’usage du capital et du travail, sur l’inflation et la déflation, sur les profits et les pertes, le citoyen complètement enfoncé ne sut imaginer qu’un seul sujet économique général, et il l’appela Pantalon : celui qui casque toujours là où il y a à perdre et qui, lorsqu’il y a à partager, contemple abasourdi ceux qui savent y faire.
Avec la technique, c’est autre chose, et toutes ces histoires de mauvais goût sur celui qui a gagné et celui qui a été roulé sont laissées de côté. La technique, qu’est-ce que vous croyez, c’est de la science ! Et la science, c’est la science : 4 et 4 font 8, il n’y a rien à ajouter; si bien que lorsqu’une affaire est en règle avec la technique, surtout avec la technique enrichie des inventions les plus récentes, c’est tout le monde qui y gagne, et honni soit qui mal y pense !
Il n’était pas difficile à la Grâce et à l’Esprit Saint d’effleurer avec équité de leurs ailes les grands comme les petits; la grandeur et la liberté des Patries et la dignité civile des Institutions modernes y réussirent aussi assez bien. Mais l’Économie et les Finances, la Monnaie et le Capital, le Crédit Public et la Richesse Nationale ont plus de mal à prouver que, comme la Mort chez Horace, aequo pulsant pede divitum aedes pauperumque tabernas, ils frappent d’un coup égal à la résidence du riche et au taudis du pauvre…
La Technique, au contraire, a la prétention d’être une valeur absolue, indépendante de toute comptabilité en « partie double » : faites une route, une voie ferrée, un port, une ligne à haute tension, et ainsi de suite, conformément aux préceptes de la science technique, et la conscience des dirigeants est en règle : il est indiscutable que tous et chacun, les individus et le peuple, en dehors du concept suranné de classe, ont réalisé une conquête.
Au-dessus, Mesdames et Messieurs, de toute division de parti et de classe, nous avons réalisé des ouvrages publics et construit de nouveaux équipements; laissant de côté les divergences, aussi respectables soient-elles, d’opinion et d’idéal, oubliant les oppositions d’intérêts particuliers, tous les hommes honnêtes applaudissent avec enthousiasme et émotion ! On peut entendre ou lire ce discours cent lois par jour, venant de tous horizons, tenu par des gouvernements et des responsables de toutes les couleurs. Et nous ? Nous sommes avec les malhonnêtes.
En vérité, il n’y a jamais eu tant de charlatanisme, on n’a jamais tant berné son semblable et fait avaler des mensonges de manière plus effrontée qu‘en cette époque où nous sommes gouvernés «scientifiquement », selon les canons de la « technique ».
Les sorciers des premières tribus, les prêtres des innombrables divinités et églises que l‘histoire enregistre, les philosophes, les illuminés et les exaltés du romantisme libéral de pacotille, les baudruches XIXe siècle de tous les meetings électoraux et de toutes séances parlementaires, qui remplissaient la tête de leurs auditeurs d’homélies enflammées et de tirades sentimentales, les administrateurs réformistes d’avant- guerre qui se vantèrent d’avoir su descendre dans le vif des questions sociales et des problèmes concrets, étudiant en détail la répartition des avantages économiques et se donnant comme objectif d’améliorer les rémunérations et de créer des assistances de tout genre, tous ceux-là n’ont pas à leur actif autant de mensonges, autant d’escroqueries que les intrigants dernier cri de la chose publique qui, à chaque pas, justifient leur action en proclamant que toutes leurs décisions ont été dûment passées au crible impartial et objectif de la technique.
Il n’est de couillonade, si vaste soit-elle, que la technique moderne ne soit prête à avaliser et à recouvrir de plastique virginal, lorsque cela correspond à la pression irrésistible du capital et à ses sinistres appétits.
Des rangs de la bourgeoisie, l’écart entre « idéologues » et « techniciens » se reflétait dans l’état-major des organisations ouvrières. En Italie l’intelligentzia bourgeoise, avec ses divers « cahiers » et revues, accomplissait la grande virée de bord ; abandonnant les problèmes qu’elle affectionnait auparavant dans le domaine littéraire, philosophique, artistique et historique à l’ancienne manière, elle s’acheminait vers les études économiques, statistiques, et la mise au point des questions concrètes. On commençait à avoir une indigestion de cet adjectif, véritable parvenu de la rhétorique. On se mettait à étudier d’un air professionnel l’agriculture, l’industrie, le commerce. Les intellectualoïdes découvraient avec condescendance que le bipède humain mange, dort, travaille et produit, et ils abaissaient leurs regards sur les dispositifs et les installations compliquées qui pourvoient à ces humbles choses, pour en établir les défauts et proposer des réformes, toutes plus urgentes, impérieuses, inéluctables les unes que les autres. Il ne tardait pas à s’en former une liste rituelle, bon succédané à la série des « lieux communs », autrement dit des morceaux tout faits que tout orateur de profession savait par cœur et débitait au moment voulu, à l’époque des longues moustaches et de l’habit à queue-de-pie.
Les socialistes de l’époque prétendaient être au premier rang : pour battre la bourgeoisie et ses partis, disaient-ils, nous devons démontrer que c’est nous qui sommes les véritables réalisateurs; c’est chez nous qu’il faut chercher les individus « formés » aux solutions techniques concrètes, d’autant plus que beaucoup d’entre nous sont sortis du rang et viennent du champ ou de l’usine. Et avec une grande ingénuité, ils démontraient encore une autre chose : que leur suprématie technique s’accompagnait d’une suprématie morale, car les hommes du parti prolétarien, dans les municipalités, les mutuelles, les coopératives, voire les banques ouvrières, et dans mille autres organismes, faisaient preuve non seulement d’excellentes qualités d’administrateurs mais d’un désintéressement et d’une moralité absolus, se satisfaisant de bas salaires et interdisant toute irrégularité, faveur ou préférence. C’était là une suprématie que leur abandonnait de bon cœur l’affairisme des classes dominantes, qui se développait à l’ombre des vastes sinécures et des pots-de-vin gigantesques, dont le système social italien, à peine clos le roman de la liberté, donna des exemples historiques de premier ordre.
En suivant cette voie, pensaient-ils, on obtiendrait la confiance et la solidarité des masses, non seulement des travailleurs mais de tous les « Italiens libres et honnêtes », et la classe capitaliste serait battue aux… élections.
Les représentants de ce mouvement, dont les noms reviennent encore comme ceux d’administrateurs « modèles » — les Caldara, les Filipetti, les Zanardi, les Greppi, etc. — qui tenaient en respect des villes rouges comme Milan, Bologne, Vérone, Novare, etc., accusaient l’aile gauche du parti, qui se déclarait ennemie du réformisme, de se repaître d’idéologie creuse et de doctrine stérile, et la raillaient comme un courant déjà dépassé et passéiste.
Ces « deux âmes » du socialisme luttèrent longuement entre elles; la rupture éclata lorsque la guerre mondiale fit souffler un vent de tempête sur les eaux dormantes du socialisme débonnaire, souriant et désarmé. Ses flottilles de petits bateaux de papier n’ayant pas tardé à couler, ses partisans passèrent presque tous sur les sinistres vaisseaux blindés de la guerre bourgeoise et nationaliste.
Il ne s’agit pas ici de raconter encore une fois l’amer épisode, mais d’en venir à la reprise actuelle, consécutive à deux guerres universelles, du concrétisme et du technicisme dans les partis prolétariens.
La position classique de la gauche radicale marxiste n’a pratiquement plus de représentation organisée. Nous n’avons pas la tâche de construire, mais celle de détruire, d’abattre des obstacles déterminés ! Le capitalisme a construit depuis longtemps une base « technique », c’est-à-dire un patrimoine de forces productives qui nous suffit largement; le grand problème historique n’est donc pas — dans l’aire blanche — d‘accroître le potentiel productif, mais de briser les formes sociales qui s’opposent à une distribution et à une organisation correctes des forces et des énergies utiles, en interdisant leur exploitation et leur dilapidation. Mieux : le capitalisme lui-même a trop construit, et il vit dans cette alternative historique : détruire, ou sauter.
Mais alors que notre « destruction » balaiera non pas des forces de travail en masse, mais des structures, avant tout armées et politiques, de privilège et d’exploitation, l’autodestruction bestiale qui est nécessaire à la longévité du capitalisme taille à la racine des forces utiles et fécondes, et en premier lieu celle de l’espèce humaine. Pourtant, celle-ci répond triomphalement en chantant, malgré le bâillon et les fers de l’oppression de classe, l’hymne irrésistible à la vie et à la révolution, avec les 75 000 petits animaux de plus qui poussent chaque jour sur le sphéroïde terrestre. Et leur miaulement inconscient finira par régler leur compte aux « valeurs de l’esprit » et aux « ressources de la technique ultramoderne ».
Nous voyons en revanche les partis de gauche descendre ostensiblement dans le concret, se faire les garants de la collaboration, se proclamer constructifs, partisans non seulement de l’ émulation dans le monde, mais du bien-être collectif et de la richesse du pays, et se joindre à la « reconstruction », la plus obscène des comédies, où on a fait monter sur scène les acteurs de la troupe technique à peine leurs homologues harnachés et tintinnabulants du crétinisme militaire en étaient-ils descendus.
Mais dans cette ruée vers la technique, les caractères se sont fondamentalement transformés par rapport à ceux du réformisme d’avant-guerre. Opportunistes et contre-révolutionnaires, les réformistes d‘autrefois l’étaient tout comme ceux d’aujourd‘hui, mais tandis que les premiers payaient le droit de traiter les extrémistes de rêveurs, voire de baudruches (et il y en eut quelques-uns, effectivement) en s’appliquant à un réel effort de préparation à la gestion de détail et en trimant quotidiennement et honnêtement dans leurs bureaux de secrétaires, de commissaires, d’assesseurs ou autres, nos actuels réalistes se fichent complètement de tout cela. Certes ils font la grimace devant les « questions de principe » dépassées, se vantent d’être pratiques et de viser l’avantage immédiat; mais ils ont abandonné tout autre scrupule, ils ne valent pas deux sous comme techniciens, et ils considéreraient comme une naïveté faisant le jeu de leurs adversaires l’idée même de renoncer à faire du fric lorsqu’ils ont fait main basse sur les caisses de Pantalon, ou d’avoir des honoraires, des bureaux et un standing privé qui soient au-dessous du niveau en usage chez les bourgeois.
Il est facile, pour les forces de la conservation, de railler les « cadres » de la classe ennemie. Autrefois, elles leur attribuaient « deux âmes » en perpétuel conflit : celle du fanfaron ignorant et celle du bûcheur diligent et correct. Désormais et de plus en plus, la vantardise démagogique, l’ignorance et la ladrerie concourent à ne former qu’une seule âme.
Un militant du courant marxiste intégral, petit mais indestructible, développera un jour cette thèse lumineuse qui est la nôtre : nous sommes dans une période historique non d’avancée mais de plate décadence, d’avilissement complet de la science et de la technique officielles, de vulgaire charlatanisme, dans la doctrine comme dans l’application; et en énumérant des faits incontestables, déduits de tous les centres nerveux de l’organisation moderne, de leurs liens et de leurs engrenages réels, il réfutera l’opinion courante et superficielle — que les chiffres habituels répandent grâce aux moyens bien connus de bourrage de crâne – sur la prétendue croissance vertigineuse, en quantité et en qualité, des «réalisations» dans tous les domaines.
Un tel processus de décadence et de dégénérescence est-il en contradiction avec l’effroyable augmentation des énergies matérielles qui sont à la disposition des groupes dominants, et est il un processus nouveau historiquement ? Pas du tout; bien au contraire, c’est un processus logique et inévitable, chaque fois qu’une grande forme historique et sociale s’est accrue jusqu’à la démesure et que sa destruction révolutionnaire, son effondrement final, est à l‘ordre du jour.
Aux ouvrages gigantesques, cyclopéens, grandioses,
d‘une simplicité qui dans sa puissance défie les millénaires, succèdent à de grandes distances de temps, dans les capitales des empires orientaux et égyptiens parvenus à un degré de domination et de richesse incommensurables, des demeures royales et aristocratiques richissimes, où parmi les débordements de faste, le goût s’est dépravé et corrompu en lascivités et en détails que l’histoire elle-même oubliera. De leurs ruines imposantes, la puissance des premiers monuments gréco-romains parle encore, tandis que se sont écroulés les maisons des Alcibiades et les palais des derniers Césars, les domus aureae où l’immensité des ressources avait semé l’or, le pourpre, les joyaux, les installations dépravés qui prostituent l’art et les mœurs. De même dans la civilisation du moyen âge :alors qu‘au début les cathédrales gothiques dardent leur flèche très haut vers le ciel, les chefs d‘œuvre qui même sur le plan technique donneraient à penser à l‘imitateur d’aujourd’hui, on voit s’effacer peu à peu les dernières mièvreries baroques du richissime XVIIe siècle, auxquelles les rois et les papes consacrèrent des ressources économiques bien supérieures à celles des premières et modestes communautés citadines et des premiers chevaliers, presque pauvres, de la féodalité.
La richesse et la puissance inouïes du capitalisme peuvent aujourd’hui étonner ceux que fascine le culte du Kolossal ou l’admiration stupide pour tout ce qui est américain ; mais l’investigateur qui sait et saura aller au fond des choses observera partout des manifestations évidentes de corruption, d’absence totale de pensée, de grossièreté, de légèreté ignare et charlatane, d’inconsistance imbécile, étalant avec ostentation les cachets de ses diplômes universitaires et des firmes spécialisées les plus connues.
Pour cela, il faut une étude de la technique moderne, effectuée avec l’ampleur de vue nécessaire, sans rien demander aux divers petits enfants de chœur qui tiennent un comptoir dans la boutique de la bête triomphante (2), pour un secteur déterminé dans lequel les autres, liés par un même pacte plus implacable que celui des anciens cénacles et chapelles, s’engagent à ne pas entrer et à ne pas enquêter, en échange d’un avantage égal pour leur propre petite sacristie.
Il conviendra ici de se limiter à quelques brefs aperçus, qui permettront de jeter un coup d’œil dans les coulisses de quelques-uns des conciles, synodes et syllabus petits et grands de ce milieu du XXe siècle super-scientifique et ultra-évolué.

Les soucoupes volantes. Malgré le foisonnement des instituts de recherche et des réseaux de communication et d’information qui viennent nous raconter avec une infinité de détails les choses les plus stupides, des offensives pour le soutien-gorge et la serviette hygiénique au conflit entre partisans du pyjama et tenants de la chemise de nuit, ce monde de savants n’est même pas capable d’établir avec certitude non seulement ce que sont les soucoupes volantes, mais si elles existent. On avait plus vite fait, aux temps de la scolastique, d’établir le quid et le quod sur Dieu le père en personne. Une sphère qui vole, comme les premières Montgolfières, apparaît dans toutes les directions comme un cercle parlait, en revanche la forme des actuelles machines volantes, dirigeables ou avions de toute espèce, n‘offre qu‘une symétrie limitée; sous des angles divers et durant un temps de parcours extrêmement bref, elles présentent sous des perspectives particulièrement variées, si bien que n’importe quel imbécile peut les reconnaître. Mais un disque, une assiette plate ou creuse, ou une salière (te voilà bien, cérébrale époque!) n’apparaissent tout ronds que dans une certaine direction; dans une autre, l‘objet apparaîtra comme un segment presque droit, et pour le reste il aura dans tous les cas la forme d’une lentille convexe. Une forme donc qui, sans faire tant de différenciations, permet justement à tout le monde de raconter… ou de s‘imaginer l’avoir vue.
Des détails peuvent s’ y ajoute : elles sont plus ou moins lumineuses et rayonnantes, laissent ou ne laissent pas derrière elle une traînée de fumée ou de lumière, montent, descendent, puis partent en flèche.
Après la réalisation du moteur à projection de gaz, ou réacteur, point n’est besoin d‘être Léonard de Vinci pour penser mécaniquement ce type d‘engin. Si tout autour de la saucière (et non salière, excusez; saucer est le petit bol pour la sauce, et nous ne voudrions pas passer pour des ânes dans n‘importe quel centre intellectuel américain de plus de 8000 habitants) nous disposons toute une série de tuyères, contenant des réacteurs légèrement inclines vers le bas, et à inclinaison également variable sur le bord, nous pourrons obtenir un mouvement de rotation d’un anneau circonscrivant le véhicule, une poussée de bas en haut pour vaincre la pesanteur et, en actionnant les commandes, une poussée de translation.
Et alors, madame la technique moderne, fabriquez- nous en usine une assiette volante et montrez-la au crétin moyen. Nous saurons alors comment éclairer nos lanternes. Au temps des ténèbres et de l’ignorance, on ne fit pas attendre longtemps pour donner à tous une version unique sur l’unité et la trinité, sur la consubstantiation, ou sur l’âme du corps féminin. Nous voudrions donc savoir officiellement, vu qu’entre autres il y a une section culturelle à l’O.N.U. (son nom nous échappe; elle s’appelle peut-être saucière non volante ?), si les soucoupes sont des véhicules venus de Mars, ou des V2 allemands utilisés par les Russes, ou des armes expérimentées par les U.S.A., ou des décharges électriques se produisant dans l’atmosphère, du type des Feux Saint-Elme, ou encore des serpents d’air, apparentés au serpent de mer du XIXe siècle.
En attendant nous hasarderons ce théorème général : la forme sociale capitaliste est beaucoup plus apte à embobiner les gens que les formes sociales barbares qui l’ont précédée et qui ignoraient la pensée critique moderne.
Les autos américaines. Ceux qui savent tout par les Digests et les Sélections nous disent qu’il y en a une pour trois habitants, qu’il y a plus de cimetières de voitures que de cimetières humains, qu’on les fabrique à la chaîne, qu’on en produit tant à la minute, et autres belles choses. Bien que certaines usines aient été affectées à la production de chars d’assaut (histoire parallèle à celle des usines russes à double usage : tracteurs pour l’agriculture, ou autos blindées semeuses de mort), tous considèrent comme un point acquis que l’automobile américaine bat le record non seulement de toutes les autos du monde entier, mais de toutes les réalisations de l’industrie mécanique moderne.
Mais en fait (bien qu‘il y ait indubitablement un record : la capacité de la publicité commerciale américaine à refiler aux lecteurs les objets de la pire qualité et les plus inutiles qui soient, insupportables à qui les recevraient en cadeau), la vérité est que les Américains, qui constituent pourtant le terrain fertile de ces semailles publicitaires, sont complètement écœurés des automobiles que l’on fabrique chez eux.
Les plaintes des Automobile Clubs parviennent régulièrement à la Société des Ingénieurs de l’industrie automobile de New York. Avant tout, on lance tous les ans un nouveau modèle, roulant donc le possesseur du modèle de l’année précédente, dont on fait tomber la valeur sur le marché; le péquenot de province en a assez de faire mauvaise figure devant son cousin qui achète toujours le dernier modèle. Première saignée. Ensuite, pour vendre les voitures, on les orne des accessoires les plus étranges sous prétexte de les rendre plus commodes ; les cas d’avarie et de panne se multiplient à l’infini; les pièces de rechange sont vendues uniquement dans des garages donnés, et on fait exprès de les changer tous les ans. Nouvelle enculade.
Les modèles des diverses usines ne plaisent pas parce qu’ils sont toujours plus grands et consomment trop. Mais en même temps leur structure est fragile : une Ford du premier après-guerre durait dix fois plus et marchait sans procurer d’ennuis, parce qu‘alors les super-techniciens n’étaient pas là pour lésiner sur le dernier kilo d’acier. Certains accessoires, traditionnels, comme les manettes des gaz et de l’avance près du volant — très utiles dans certains cas, comme les longs voyages en région froide — ne se font plus; il est vrai que celui qui veut les avoir les aura, mais en payant un supplément de 5000 lires; de 20000 pour celui qui voudrait avoir les pare-soleil, disparus à cause de la manie de rabaisser l’ensemble, en réduisant ainsi la visibilité en hauteur : comme le dit un technicien, si le conducteur se trouve sur une route en montagnes russes, il fera mieux de descendre de voiture et de continuer à pied. Il s’agira d’un de ces rares techniciens aux cors sensibles.

Carlsen, le héros de la mer. Il n’a pas été possible de savoir quelle précieuse cargaison a coulé par le fond avec le Flying Enterprise (3), sur lequel le capitaine et le maître d’équipage sont restés après le sinistre et l’abandon : armes secrètes trouvées en Allemagne, œuvres d’art volées, nouveaux appareils atomiques? On a parlé de tout. Le capitaine a déclaré : « On nous confie des navires et des cargaisons pour des millions de dollars; ce n’est pas une responsabilité que l’on peut abandonner d’un cœur léger ». Autre mystère : pourquoi n’a-t-on pas voulu couper vers le port français de Brest, qui était le plus proche, et pourquoi s’est-on enfilé, avec le convoi qui remorquait l’épave, dans la zone des turbulences à l’embouchure de la Manche, pour rejoindre le port anglais de Falmouth ?
Il y a bien un droit de sauvetage sanctionné par le code maritime; mais il est clair que Carlsen ne devait pas tant sauver le navire (à l’impossible nul n’est tenu) que répondre d’un autre résultat, pour lequel il a risqué sa peau : le bateau ne devait pas tomber aux mains de sauveteurs inopportuns.
Dans le flot des nouvelles, l’une vaut la peine d’être notée : le navire tout neuf et luxueux, que Carlsen faisait astiquer comme un miroir, et qui devait faire une traversée tranquille, était à quille plate. Une innovation de la technique, dont les trouvailles inépuisables raillent le passéisme et se moquent des traditions des premiers navigateurs. Nous ne savons pas si les Polynésiens ont effectué leur migration en partant de l’Amérique du Sud ou de l’Asie : leurs flottes avançaient sur une longue ligne de front, à portée de voix, et transportaient vers des lieux inconnus une race que l’on dit semblable à la nôtre. Ce que l’on sait de sûr, c’est que la téméraire entreprise fut possible parce que ces primitifs avaient appris à tailler à la flamme le profil de la pirogue dans des troncs d’arbres géants et de bois lourd et qu’ils avaient adopté la quille à arête aiguë et tranchante, qui s’enfonce profondément dans l’eau et confère stabilité et sécurité. Comment se fait-il que le chantier ultra-moderne du Flying ait adopté la quille plate propre aux embarcations lacustres ? Un journal le disait noir sur blanc : pour réduire le coût unitaire de production. Le trésor mystérieux que les navigateurs antiques auraient transporté sans encombre d’un continent à l’autre en se servant uniquement de la voix pour commander les manœuvres, n’a pu éviter d’être englouti par l’abîme, malgré les ressources merveilleuses du radar, de la T.S.F., et de tout le réseau international de sauvetage dans les océans.
Nous avons ici la clef de toute la science appliquée moderne. Ses études, ses recherches, ses calculs, ses innovations ne visent qu’un seul objectif réduire les coûts, augmenter le fret. Luxe pompeux, donc, de salons, de miroirs et d’oripeaux divers pour appâter le client aux poches pleines, économies mesquines et sordides sur les structures, dont les dimensions sont réduits à l’extrême, d’où un risque mécanique considérable. Cette tendance caractérise tout l’engineering moderne, du bâtiment à la mécanique : étaler avec opulence, pour épater le bourgeois, les compléments et les travaux de finition que le premier crétin venu est à même d’admirer (vu qu’il a justement une culture de pacotille toute appropriée, formée dans les cinémas et les magazines illustrés), et lésiner de manière indécente sur la solidité des structures portantes, invisibles et incompréhensibles pour les profanes.
Faire supporter des poids et des efforts maximum à des structures de poids et surtout de coût minimum : ce critère de la technique constructive que l’on présente aujourd’hui dans les écoles et sur les chantiers comme une vérité éternelle, disparaîtra sans honneurs avec la fin du capitalisme.
Une autre formule hypocrite complète les deux premières : une durée minimum, étant donné les progrès incessants ! Suffit avec vos progrès, restez-en à la section de la pirogue tracée sans l’aide de la théorie des vecteurs, et commençons donc par le progrès général suivant : cessez de vous moquer du monde !

Les grandes inondations. On assiste ces derniers temps à une multiplication désastreuse des ruptures de barrages et de digues, en Italie, en France, aux États-Unis et partout ailleurs. Dans ce domaine, comme nous l’avons montré à une autre occasion, on est en présence d’une sensationnelle faillite de la technique moderne. L’impératif imposé par la tendance économique du capitalisme est : allégez ! Mais la digue et le barrage sont des constructions dont le fonctionnement repose sur la gravité, elles doivent être les plus lourdes possible, et les progrès de la théorie qui s’y rapporte (progrès par rapport à la théorie dont disposaient Léonard de Vinci ou les Maures en Espagne) ont consisté à faire une estimation plus élevée de la poussée renversante qui s’exerce de face et au fond, poussée qu’on ne peut contrecarrer (cf. de grands désastres historiques comme celui du Gleno (4)) que par une augmentation du poids brut. Dans ce secteur, on n’a donc pas gagné grand-chose avec l’utilisation des ouvrages métalliques et du ciment; on ne peut nier toutefois l‘avantage des modernes pour ce qui est des contrôles météorologiques et pluviométriques, de la rapidité des communications et des transports, et donc de la capacité de prévoir les moments critiques et de prendre les mesures en conséquence. Or les résultats sont négatifs, et ils sont liés à la réticence des lourds organismes bureaucratiques (spécialement après les désorganisations consécutives aux guerres) à exécuter avec diligence des travaux de surveillance et d’entretien dans un domaine qui n’implique pas de profits spéculatifs évidents au sens capitaliste.
Ce qui s’est passé l’automne dernier dans la vallée du Pô était à prévoir, après ce qui s’était produit sur le Rhin; mais nous vivons en régime de charlatanisme, et la bêtise ignare de la technique est renforcée par les méthodes des gouvernements et des oppositions : du moment que celles-ci proclament leur volonté de collaborer et d’administrer, la responsabilité du honteux fiasco administratif est commune; est par conséquent idiote toute polémique qui viserait à exploiter politiquement les catastrophes, à moins qu’elle ne parvienne à la racine du phénomène, qui réside dans le système social, et non dans le fait que tel ou tel chef de parti se trouve au pouvoir.
Un ministre s’est amusé à parler à la radio, du haut d‘une digue réparée par les soins de ses fonctionnaires – il serait plus juste de dire : par les soins des entreprises, car ce sont elles qui choisissent, décident et programment en fonction de leur profit et de rien d’autre, puis déposent les dossiers sur les bureaux, ce qui fait toujours plaisir au bureaucrate ensommeillé, même s’il n’y a pas de petite enveloppe sous la chemise. Après un simple coup d’œil, ce ministre a déclaré que tout avait été bien fait, que la digue était plus haute, et que de toute façon il avait ordonné de l’élever d’un mètre encore. Ces napoléoniens ! Sans doute ne savent-ils pas que les données nécessaires pour déterminer le niveau des digues se déduisent de relevés effectués dans un rayon de milliers de kilomètres (relevés qu’on demande aujourd’hui aux paperasses, et non au terrain), si bien qu’en ce moment ils ne savent pas plus que nous si le débordement et la rupture ne se produiront pas à un tout autre endroit, tandis que là où ils avaient installé le micro, l’eau se trouvera encore à un mètre et demi au-dessous de la crête; de sorte que l’ordre devrait être de relever dans une tout autre zone.
Pourquoi l’entreprise choisit, on le comprend aisément ; mais quand c’est le ministre qui choisit, sauve qui peut !
Si nous n’avons pas su tenir en bride le vieil Éridan, les Américains super-équipés n’ont pas fait mieux avec le Mississipi-Missouri, qui représente peut-être le plus grand bassin fluvial du monde. Ils se vantent de commander à coups de téléphone le bassin hydro-électrique artificiel du Tennessee, en synchronisant l’ouverture et la fermeture des barrages en amont et en
Aval, empêchant ainsi les masses liquides de ruiner les Investissements de capital et les contraignant en même temps à fournir des millions de kilowatts utiles. Mais le Tennessee est une cuvette, et il était facile de faire le projet de toutes pièces sans risquer de trop grandes bêtises.
Avec le Mississipi les choses changent, car il s’agit de découvrir le régime hydraulique de forces naturelles pour la plupart non disciplinées ; la variabilité de nombreux facteurs comme les précipitations atmosphériques, la perméabilité des terrains, le parcours et la largeur des lits naturels, l’extension des bassins secondaires et principaux, constitue un problème théoriquement indéchiffrable, même pour des cerveaux électroniques (ne nous laissons pas prendre à cette autre tentation !). Et quand bien même on parviendrait à résoudre les systèmes d’équations en obtenant les vitesses, les débits et les niveaux de la crue maximale à tous les points névralgiques, les ouvrages nécessaires s’avéreraient si vastes que le dollar lui-même devrait peut-être faire marche arrière.
On a donc imaginé, dans un premier temps, un projet visant à discipliner — déplacer, différer ou éventuellement avancer — la précipitation des gros nuages de pluie signalés, en recourant à des moyens électriques ou atomiques; mais c’est une illusion dans un bassin aussi étendu. La science américaine a ensuite cherché à résoudre le problème par un procédé expérimental. On a construit un immense modèle du bassin géographique des deux grands fleuves. Celui-ci occupe un million de mètres carrés (eh oui! un million, soit un kilomètre carré, ce qui signifie que les longueurs sont deux mille fois plus petites et les superficies quatre millions de fois plus petites que « nature »). Les informations fournies par les 1500 stations serviront de base pour « reproduire » en petit, avec de l’eau versée artificiellement, le mouvement réel de tous les affluents, lacs naturels, bassins collecteurs et réservoirs compris dans l’immense domaine.
Ces informations proviennent d’une source sérieuse : Castelfranchi ; elles rapportent que les travaux sont en cours pour construire le modèle : il est clair qu’il faut effectuer un énorme transport de terre pour reproduire à échelle réduite la conformation externe et la qualité géologique naturelle de toute la région : plus du tiers des États- Unis !
Ne trouvant pas indiqué le coût du modèle de Vicksburg, nous risquons une estimation : plus de
milliards de lires italiennes.
Nous sommes assez effrontés et malveillants pour affirmer qu’il doit s’agir d’une énorme charlatanerie, visant à faire dépenser par les entreprises non pas les
petits milliards du modèle, mais les milliards et les milliards de dollars qui en sortiront pour la construction des digues, des barrages et des collecteurs calculés selon ce système.
Bien qu’il y ait, à ce qu’il paraît, des précédents de modélisme dans ce domaine, notre objection se fonde sur la remarque suivante : en admettant que l’on sache reproduire de façon satisfaisante distances, quantités d’eau ainsi que degrés de porosité et d’aspérité des terrains et des lits des fleuves, il a cependant fallu forcer l’échelle des hauteurs, autrement on aurait obtenu une zone pratiquement plate. En portant l’échelle des altitudes à un centième, soit vingt fois plus que l’échelle des longueurs, on aura un modèle avec des dénivellations appréciables, et les montagnes les plus hautes correspondront à quelques dizaines de mètres. Mais alors les « pentes » du terrain s’avèrent toutes forcées, multipliées par 20, que ce soit pour l‘écoulement des pluies ou pour la coupe longitudinale des lits. Le résultat est que les vitesses et les débits relevés expérimentalement selon le modèle seront à notre avis encore moins dignes de foi que ceux qu’on avait demandés en vain à l’analyse mathématique théorique, trop complexe. En effet, et nous ne pouvons ici « techniciser » davantage, les vitesses et les débits ne varient pas seulement en proportion des pentes d’écoulement, mais de manière extrêmement complexe ; dans les formules d’hydraulique on tient compte de l’aire et du périmètre de la section mouillée, dont les relations sont déformées dans un système non homothétique.
Il s‘agira d’une discussion dans le noir, mais on peut mettre sa main au feu qu’on est encore une fois en présence d’un navet gigantesque.

Les grands canaux de l’Asie. Un autre sujet digne d‘attention est offert par les nouvelles sur les ouvrages hydrauliques colossaux que l’Union Soviétique a projetés dans les bassins de la Volga, du Don, du Dniepr et surtout de l’Amou-Daria. Les premiers seraient déjà sur le point de donner des résultats dans le domaine hydro-électrique, dans celui de l’agriculture, et pour la navigation intérieure; bien qu’extrêmement vastes, ils ne sont pas aussi suggestifs que le dernier projet mentionné, qui, à supposer qu’il soit entrepris, exigera des années et des années. On faisait observer que la mer d’Aral, comme la Caspienne, est une mer intérieure; entre les deux il y a une dénivellation d’environ quatre-vingts mètres; cependant les eaux qui s’écouleraient dans le canal de communication seraient trop salées pour pouvoir servir à l’agriculture et pourraient même risquer d’attaquer les métaux avec lesquels on fabrique jusqu’à présent les machines destinées à la production de l’énergie électrique. Il s’agissait alors de barrer le cours du grand fleuve Amou-Daria avant son entrée dans la mer d’Aral en envoyant ses eaux, douces, dans le grand canal de l’Asie centrale. Il était permis de se demander si une telle solution, aussi suggestive qu’elle fût théoriquement, n’allait pas provoquer des variations du niveau des deux mers intérieures, et s’il était possible d’en calculer également les conséquences (là non plus, nous ne croyons pas qu’avec un modèle…) sur le climat et l’habitabilité, aujourd’hui déjà difficiles, de ces contrées semi-désertiques.
Une information ultérieure encore plus grandiose venait peut-être donner une réponse — mais non pas, certes, à notre pauvre doute. En effectuant une autre immense percée, on aurait conduit jusqu’à l’Aral rien moins que le Ienisseï (fleuve sibérien encore plus lointain que l’Ob) dont les eaux se jettent actuellement dans l’océan glacial; celles-ci auraient alors afflué au centre de l’Asie et l’auraient libérée de l’aridité qui y sévit depuis des millions d’années. On calculait facilement en milliers de kilomètres la longueur d’une telle percée, et l’on affirmait que la hauteur maximale sur la ligne de partage des eaux entre le bassin de la mer d’Aral et celui de l’océan glacial ne dépassait pas quelques centaines de mètres : les travaux de creuse¬ment auraient été gigantesques, inouïs.
Personnellement, nous ne savons pas si les ingénieurs soviétiques ont foulé de leurs pieds les véritables niveaux le long du profil de cette future coupe cyclopéenne, où parmi les fleuves, les forêts et les zones inexplorées, ils pourraient bien voir surgir devant leurs yeux quelque montagne inconnue.
Nous sommes frappés d’une coïncidence avec un procédé « classique » de la programmation en climat capitaliste. Lorsque surgit une difficulté imprévue qui rend le premier projet, sinon irréalisable, du moins énormément plus coûteux, la recette n’est pas de renoncer au projet ou d’abandonner le travail à mi- chemin : cela peut se produire, mais du fait d’autres causes économiques, lorsque les crédits ont été tous dévorés et que les exécutants n’ont plus ni gloire ni or à en retirer. La recette, donc, est des plus simples : on fuit un projet plus vaste, beaucoup plus vaste, qui inclut le premier dans un nouvel ensemble plus large, et qui calcule et prévoit les ouvrages bien plus grands qui contiendront la réponse à l‘impossibilité matérielle constatée dans le premier schéma.
Il est possible que les dessinateurs de ces plans immenses, s’étant rendu compte que le canal Amou-Daria-Caspienne, admissible théoriquement, pouvait entraîner non une incroyable fertilité mais la sécheresse, la pénurie ou l’épidémie, bref, des bouleversements dans l’humidité et la température des zones voisines de la mer d’Aral, aient pensé résoudre le problème en apportant dans la mer d’Aral des eaux de substitution et en allant les chercher — tout simplement — dans les bassins infinis des fleuves sibériens.
Un prêt, une avance sur la génération future. Le possesseur privé de capitaux débute, l’échelle moléculaire, par le prêt a babbo morto, à rembourser lorsque l’emprunteur perçoit l’héritage paternel. Dans le macrocosme spectaculaire du haut capitalisme contemporain, techniciens, économistes et leaders de la politique nous clouent à tous le bec avec le « de plus en plus grandiose » et tirent des traites formidables sur l‘humanité de l’avenir.
Mais un liquidateur s’avance, lit son nom est : révolution.

Le gratte-ciel de l’O.N.U. Si les Juifs, peuple élu à se foutre des autres, ont inventé l’histoire de la tour de Babel, c’est une bonne trouvaille. Elle s’est reproduite à notre époque lorsqu’il s’est agi d’ériger sur l’East River à New York le super-palais destiné à accueillir les bureaux des Nations Unies. L’édifice a 5400 fenêtres, et rien que pour nettoyer les vitres le super- État mondial dépense 63000 dollars par an, soit 50 millions de lires italiennes.
On convoqua 20 architectes de 15 nations différentes : encore une belle confusion, et pas seulement des langues ! Le verticaliste rationaliste (?) Le Corbusier l’emporta sur le naturiste Wright, proche de la mort, qui a écrit : cultivez l’herbe là où vous voulez construire le gratte-ciel… Ayant dessiné le « velarium » de 165 mètres de haut sur 97 de base, de quelques mètres seulement d’épaisseur entre les deux frontons aveugles, avec ses 40 étages et ses deux grandes façades complètement vitrées, Le Corbusier triompha ; mais il dut se crêper le chignon avec le Suédois, l’Anglais et le Russe qui lui démontrèrent qu’un semblable parallélépipède serait un four en été et une glacière en hiver, à moins de dépenser pour une installation d’air conditionné un chiffre annuel de plusieurs millions de dollars. Le Corbusier aurait alors proposé d’« envelopper » l’édifice tout entier d’une paroi externe double de verre et d’acier, en gardant les fenêtres « réelles » perpétuellement fermées et en faisant circuler dans l’intervalle un courant d’air froid ou chaud. La plante homme en serre. Mais cette housse n’a pas été construite, et l’on se débrouille avec le conditionnement, l’une des moqueries les plus élégantes de l’époque moderne, qui a éliminé une vieille illusion selon laquelle il y a quand même une chose qui ne se paye pas : l’air que l’on respire.
Mais nous ne devons pas être les seuls à être un peu toqués, vu qu’un certain Lewis Mumford, critique technique d’un journal aussi peu révolutionnaire que le New Yorker, a pu écrire : la construction de Le Corbusier et consorts est un produit esthétique extrêmement fragile, symbole non pas de l’ère moderne mais d’une époque de finances chancelantes et de spéculations sur grande échelle. Mais justement, préciserons-nous, c’est bien là l’authentique ère moderne !
Par suite de l’absurdité économique qui est à la base de la concentration capitaliste et de la démence urbanisatrice, les sols des grandes villes ont atteint des valeurs tellement folles qu’un local situé dans un quartier comme celui-là contient peut-être vingt fois plus de dépenses de sol que de dépenses de construction de tout premier rang, en matériaux et en travaux — ce qui incite ce régime de classe à considérer comme « plus avantageux » le verticalisme bestial; mais en fait, la pratique a montré que les innombrables « installations technologiques » qui garnissent un édifice moderne : eau, gaz, lumière, énergie, chauffage, air conditionné, ascenseurs, téléphone, etc., etc., cessent de bien fonctionner lorsque l’on dépasse dix à douze étages et, dans le cas d’un champ d’action supérieur, se bloquent trop souvent, laissant tout le monde sans aucun service, de sorte qu’on a pris l’habitude de construire pour tous ces secteurs une centrale autonome par groupe d’étages. Mais alors le palais de l’O.N.U. n’est plus une unité, il n’est pas un édifice, il ne mérite pas le nom d’« œuvre » au sens classique du terme : ce sont quatre édifices banalement posés l’un sur l’autre, avec cette seule conséquence que les fondements et les structures du premier travaillent stupidement à supporter un poids quatre fois plus grand. Si les crétins de tous les coins de la terre, si nous autres, pauvres crétins, avons payé pour cette réalisation, il nous est réconfortant de penser que la société de demain apposera sur le monstre luisant au soleil l’écriteau suivant : ceci est le symbole d’une humanité couillonne.
Le criminel ciment armé. En disant pis que pendre de l‘évolution contemporaine de la technique, nous n‘avons pas du tout voulu laisser entendre qu’une honte équivalente épargne, en cette haute époque capitaliste, la littérature, et l’art dans toutes ses manifestations. Dans tous ces domaines également, la décadence de l’intelligence moderne est effroyable. De tous les arts, le plus proche de notre sujet est l’architecture : à tout instant on en entend dire pis que pendre pour sa froideur, sa nudité, sa stérilité ; pour la linéarité squelettique de ses entassements de boîtes. Voulant peut-être en faire grief à l’inexorabilité du déterminisme, on rejette toute la faute sur un seul accusé, un criminel de la technique : le ciment armé.

Voulez-vous un titre parmi tant d’autres ? « Ne souillez pas le visage du paysage italien. Beauté et nature condamnées, par Sa Majesté le ciment armé. »
Tout au plus pourrait-on trouver une vague parenté entre le déterminisme et cette école qu’en architecture on appelle le fonctionnalisme : concept, du reste, qui revient dans tous les domaines de la technologie. On se soucie uniquement de l’utilité, de la correspondance entre le complexe à construire et ses fonctions effectives, on fait les calculs, les plans, les sections, et l’on adopte les dimensions trouvées sans se préoccuper de l’effet esthétique final. Cette théorie soutient que tout ce qui est utile est également beau, de même que les muscles et les membres du cheval de course donnent, en mouvement et au repos, le maximum d’élégance et d’harmonie de lignes au corps de l’animal.
Ainsi un architecte strictement fonctionnaliste, comme du reste les premiers constructeurs d’arcs et de portiques (c’est des différentes manières de joindre les travées aux blocs de pierre que naquirent les « modules » des ordres classiques), ne dessine pas de projet et ne fait pas de maquette : il dimensionne, façonne et assemble les matériaux qui lui servent ; ce n’est qu’une fois l’œuvre achevée qu’il prend du recul et contemple l’effet.
Si l’on appliquait selon un tel critère la théorie statique du ciment armé, ou d’autres structures — mais surtout du premier, dans la mesure où ses éléments ne sont pas fournis par l’industrie en mesures « standard », mais peuvent être façonnés à volonté selon la forme projetée pour la coulée —, on verrait jaillir des structures et des membrures mouvementées, courbées, élancées, à sections variables, d’une fécondité sans limites. Les saillies, les encorbellements qui, réalisés par l’ancienne maçonnerie avec des pierres de taille, suscitent dans les monuments célèbres l’émerveillement des spectateurs, comme dans la description de Notre-Dame de Paris par Victor Hugo, fleuriraient avec facilité et nouveauté du flanc des constructions ; des arcs audacieux et fins deviendraient possibles, de nouvelles silhouettes surgiraient comme par enchantement… La verticalité rigoureuse dérive de l’emploi du matériel traditionnel, de la superposition des pierres qui ne travaillent qu’en résistant bien à la pression normale, si bien que ce fut déjà une audace de passer de la pyramide à large base à l’édifice prismatique. Si avec le fer, la Tour Eiffel se planta sur ses quatre vulgaires jambes style XIXe siècle, avec le ciment armé il serait aisé de la faire s‘épanouir à partir d’une base pas plus large que sa pointe. Le conglomérat innervé par les tiges d’acier pouvant résister à des efforts dans toutes les directions, il libère les constructions de l’esclavage de l’esthétique prismatique chaque fois que cela est nécessaire et utile.
Le coupable n’est donc pas le nouveau matériau, ni les règles de sa mécanique mathématique dont on tire à chaque fois les mesures d’exécution prescrites. Le coupable, c’est l’affairisme spéculatif, le calcul économique en termes de marchandises, qui veut réduire les frais d’exploitation pour augmenter le profit, réduire les frais d’équipement pour alléger l’avance de capital et les intérêts à payer.
Le calculateur du ciment armé n’est donc pas le deus ex machina du monde des constructions modernes. C’est un pauvre type qui doit se vendre dans les directions les plus variées; la dictature repose dans deux paires de mains. Un peu dans celles de l’architecte-décorateur, qui doit attirer l’acquéreur bourgeois et parvenu en touchant sa sensibilité de plus en plus tordue et déformée, lui montrer des effets de vulgaire scénographie, jusqu’à la suprême poésie de l’endroit où il dépose ses excréments; pour obtenir un tel résultat tout en économisant l’espace disputé des quartiers à la mode, il resserre les pièces, abaisse les plafonds et comprime les membrures de ciment armé — du ciment armé qui permettait justement de transformer en un jeu d’enfant la construction de locaux immenses, alors que les anciennes forêts n’auraient jamais pu fournir de poutres à leur mesure et que les ouvrages de maçonnerie ne seraient jamais arrivés à jeter des voûtes de si grande corde et de si petite flèche — en des étroitesses et des passages obligés incroyables. L’autre dictature, décisive celle-là, appartient au promoteur capitaliste qui veut, nous y revoilà, abaisser les coûts. Lorsque celui-ci construit pour vendre directement, il entend faire le même édifice avec peu de fer et peu de ciment, et les sections doivent être rognées jusqu’à l’os. Mais lorsqu’il travaille sur mesure, parce que le public paie, alors il impose avant tout à la « science » de prouver qu’il faut rendre plus lourds et plus gros les piliers, les poutres, etc., pour que la masse de la commande augmente, et puis parce qu’avec des formes massives le coût unitaire des matériaux utilisés est inférieur, et la marge de gain supérieure. Enfin, pour économiser sur les formes et sur le travail qualifié, il impose l’uniformité, la standardisation des types, et si vingt membrures se trouvent dans vingt conditions mécaniques différentes, on les fait calculer toutes pareilles. C’est ainsi qu’est né et que triomphe le trivial cube.
Une série d’exemples isolés et incomplets ont suffi à montrer la nature actuelle de la science appliquée à la technique : vénale, élastique, capable de donner toutes les réponses possibles et de changer à tout moment de drapeau.
Si le confesseur donnait des réponses différentes selon qu’il avait affaire au pauvre manant qui avait volé un pain ou au seigneur qui avait violé et tué, démontrant ainsi que la morale religieuse pouvait être tirée élastiquement de tous côtés, il serait absolument erroné de croire que le système contemporain, né du triomphe de la raison et de l’expérience, a créé dans le nouveau prêtre, que nous appelons spécialiste, expert, technicien ou savant, un instrument meilleur.
Les augures antiques ne pouvaient s’empêcher de sourire lorsqu’ils se rencontraient dans la rue. Les modernes ont une consigne opposée, qui est pour eux une question de gagne-pain : ils connaissent bien leur bêtise et leur fausseté réciproques, mais font montre de se prendre au sérieux les uns les autres.
L’âge capitaliste est plus chargé de superstitions que tous ceux qui l’ont précédé.
L‘histoire révolutionnaire ne le définira pas comme l‘âge du rationnel, mais comme l’âge de la camelote.
De toutes les idoles que l’homme a connues, c’est celle du progrès moderne de la technique qui tombera des autels avec le plus de fracas.

« Politica e ‘costruzione’ », Prometeo, deuxième série, n°3-4, juillet 1952.
Traduit par Jean Bouton [= Denis Authier], in : Amadeo Bordiga, Espèce humaine et croûte terrestre, Paris, Payot, 1978, pp. 66-102.

Notes

(1) Personnages du roman de Manzoni, les Fiancés, de même que, plus haut, Don Ferrante.

(2) La Spaccio della Bestia Trionfante, œuvre de Giordano Bruno.

(3) Pris dans une tempête au sud de l’Irlande, le cargo américain Flying Enterprise devait couler le 11 janvier 1952 après 15 jours de dérive en pleine mer, puis de remorquage, avec le capitaine Carlsen seul à bord ; la presse de l’époque fit un grand bruit autour de l’épisode.

(4) Torrent des Alpes Bergamasques sur lequel s’élevait un barrage qui s’écroula en 1923, dévastant complètement les villages qui se trouvaient en aval.