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Albert Libertad – La grève des gestes inutiles (1905-1908)

… Pourquoi les hommes (tous les autres êtres de même, évidemment) travaillent-ils ? Dans quel but ?

La réponse est simple. Si l’homme a frotté longuement deux morceaux de bois l’un contre l’autre, s’il a taillé un silex, s’il l’a usé pendant des heures contre la poussière, c’était pour obtenir du feu, c’était pour obtenir une arme, ou plutôt un outil.

S’il a abattu des arbres, c’était pour s’en construire une hutte ; s’il a tissé les fibres végétales, c’était pour s’en former des vêtements ou des filets.

Tous ses gestes étaient des gestes utiles.

Quand la simplicité de ses goûts, et aussi l’horizon nécessairement borné de ses désirs, lui eurent procuré des loisirs, par suite de son adresse et des moyens découverts par lui et ses pareils, il trouva bon de faire des gestes dont l’utilité n’était pas si évidente, mais qui lui portaient une somme de plaisirs qu’il ne trouvait pas négligeables. Il donna à la pierre les formes qui lui parurent agréables ; il retraça, sur le bois les images qui l’avaient frappé.

De toutes les façons, les gestes qu’il faisait, nécessaires pour ses besoins immédiats ou nécessaires pour ses plaisirs, étaient des gestes dont il ne contesta pas l’utilité ; d’ailleurs, il lui était loisible de ne pas faire ceux du second ordre.

Par quelles formes l’homme d’alors travaillant la corne de renne, volontairement, pour son plaisir, passa pour arriver à l’homme d’aujourd’hui travaillant l’ivoire par force, pour le plaisir d’autrui, je n’entreprendrai pas de le décrire.

Pour des milliers d’hommes, les gestes agréables, faits volontairement, sont, devenus du « métier » sans lesquels ils ne peuvent vivre. Les gestes qui servaient à embellir leur milieu deviennent la condition inévitable de leur vie. Les gestes qu’ils faisaient pour aiguiser leurs sens, ne font plus actuellement que les affaiblir, les user prématurément.

Les autres hommes se trouvent alors dans l’obligation de faire les gestes nécessaires à entretenir la vie sociale, et ils usent leur force aux mêmes gestes. Ils travaillent pour ceux qui font « métier » de gestes agréables, pour ceux qui vivent dans l’inactivité absolue par suite d’un malentendu social.

Ceux qui ne travaillent pas, aberration complète, extraordinaire, font contrôler à leur profil le travail utile ou agréable des autres. Et ce service de contrôle augmente le nombre de gens qui ne font pas de travail utile, ni même agréable. Par conséquent, il augmente la part de labeur des autres.

Le cerveau a beau faire un travail perpétuel en vue d’améliorer le labeur du corps, faire de constantes découvertes, de constantes inventions, le résultat. est quasi nul, le nombre des intermédiaires, des contrôleurs, des inutiles, augmentant en proportion.

Une sorte de folie finit par gagner le monde. On en arrive à préférer aux gestes de première utilité, les gestes agréables, voire même les gestes purement inutiles. Tel qui n’a pas mangé, ou que très peu, fera faire des cartes de visite en bristol. Tel qui n’aura pas de chemise, portera des faux-cols d’une blancheur impeccable. Que de stupidités engendrées par les préjugés et la vanité imbécile des individus !

Par suite d’une force purement fictive, on emploie ses qualités à tort et à travers.

Des hommes, dont l’intérieur est noir et sale, peindront des devantures au ripolin ; d’autres, dont les enfants ne peuvent aller à l’école, composeront ou imprimeront des prospectus ou des menus de gala ; d’autres encore tisseront des tentures merveilleuses, tandis que la femme qui est à leur foyer n’a pas une jupe chaude à mettre sur son ventre engrossé.

L’homme a oublié que, primitivement, il faisait des gestes de travail, en vue de vivre tout d’abord, de s’être agréable ensuite. Ce que nous avons à faire, c’est de le lui rappeler.

― O ―

…Chaque jour quelques faits nouveaux réveillent en moi cette obsession de l’ouvrier bâtissant lui-même la prison douloureuse, la cité meurtrière où il s’enfermera, où il respirera le poison et la mort.

Je vois se dresser en face de moi, alors que je cherche à conquérir plus de bonheur, le monstre du prolétariat, l’ouvrier honnête, l’ouvrier prévoyant.

Ce n’est pas le spectre du capital, ni les ventres bourgeois que je trouve sur ma route… c’est la foultitude des travailleurs de la glèbe, de l’usine qui entrave mon chemin… Ils sont trop nombreux. Je ne puis rien contre eux.

Il faut bien vivre… Et l’ouvrier trompe, vole, empoisonne, asphyxie, noie, brûle son frère, parce qu’il faut vivre.

Et son frère trompe, vole, empoisonne, asphyxie, noie, brûle l’ouvrier, parce qu’il faut vivre.

O l’éternelle raison de vivre qui fait porter la mort entre les frères de la même famille, entre les individus de mêmes intérêts, comme elle résonne douloureusement à mes oreilles.

Le tigre qui guette sa proie dans la jungle, ou le pélican qui va jeter son bec en l’eau pour happer sa nourriture, luttent contre les autres espèces afin de vivre. Mais ni le poisson, ni l’antilope n’échangent de vaine salamalecs avec le tigre et le pélican. Et le tigre et le pélican ne fondent pas des syndicats de solidarité avec l’antilope et le poisson.

Mais cette main que vous serrez a versé l’eau mauvaise, empoisonnée, dans le lait que vous avez bu, tout à l’heure chez la crémière.

Mais cet homme qui étend son corps près du vôtre, dans le même lit, vient de rafraîchir aux halles de la viande corrompue que vous mangerez à midi, au restaurant côtoyant l’usine.

En retour, c’est vous qui avez fabriqué les chaussures en carton dont l’humidité a jeté l’un sur le lit, ou bien vous avez construit le mauvais soutènement du métro qui s’est écroulé sur la mère de l’autre.

Vous vous côtoyez, vous vous causez, vous vous embrassez, fratricides mutuels, meurtriers de vous-mêmes. Et lorsque sous vos coups redoublés, l’un de vous tombe, vous levez le chapeau et vous accompagnez sa charogne sous terre, de façon que, même crevé, il continue son rôle d’assassin, d’empoisonneur et qu’il envoie les derniers relents de sa chair putride pour corrompre la jeune chair de ses enfants et des vôtres.

― O ―

… Puisque l’on parle de préparation, d’organisation, que l’on impartit pour ce travail préliminaire un délai assez long, voyons s’il ne serait possible, au lieu de l’employer à une limitation fallacieuse de la durée de l’effort journalier, de chercher les rouages faisant double emploi ou complètement inutiles afin de les supprimer ; les forces inemployées ou mal employées, afin de les utiliser.

Au lieu de cette limitation qui, dans l’état actuel, comportera tant d’exceptions (et quelquefois en toute raison), décidons de ne plus mettre la main à un travail inutile ou néfaste, à un travail de luxe ridicule ou de contrôle arbitraire.

Que l’homme qui enchâsse le rubis ou qui confectionne la chaînette d’or, pour enrichir (?) le cou de la prostituée « légitime » ou « illégitime » ; que celui qui travaille le marbre ou le bronze afin de recouvrir la charogne de quelque illustre voleur ; que celui ou celle qui, des heures, enfile les perles de verre, pour façonner la couronne hypocrite des regrets conjugaux ou autres ; que ceux dont tout le travail est d’embellir, d’enrichir, d’augmenter, de fabriquer du luxe pour les riches, pour les fainéants, de parer les poupées femelles ou mâles jusqu’à en faire des « reliquaires » ou des châsses, décident de cesser le travail, afin de consacrer leur effort à faire le nécessaire pour eux et les leurs.

Que ceux qui fabriquent le blanc de céruse et les matières empoisonnées ; que ceux qui triturent le beurre, mélangent les vins et les bières, qui rafraîchissent les viandes avancées, qui fabriquent les tissus mélangés, ou les cuirs en carton, que ceux qui font du faux, du truqué, qui trompent, qui empoisonnent pour « gagner leur vie », cessent de prêter la main à ce travail imbécile et qui ne peut profiter qu’aux maîtres dont le vol et le crime, sont les gagne-pain. Qu’ils se mettent à vouloir faire du travail sain, du travail utile.

Que tous ceux qui percent du papier, qui contrôlent, qui visent, qui inspectent ; que les bougres que l’on revêt d’une livrée pour faire les chiens inquisiteurs ; que ceux que l’on met aux portes pour vérifier les paquets ou contrôler les billets ; que ceux dont tout l’effort consiste à assurer le bon fonctionnement de la machine humaine et son bon rendement dans les caisses du maître, que tous ceux-là, dis-je, abandonnent ce rôle imbécile de mouchards et surveillent la valeur de leurs propres gestes.

Que ceux qui fabriquent le coffre-fort, qui frappent la monnaie, qui estampent les billets, qui forgent les grilles, qui trempent les armes, qui fondent les canons, lâchent ce travail de défense de l’État et de la fortune, et travaillent à détruire ce qu’ils défendaient.

Ceux qui font du travail utile et agréable le feront pour ceux qui veulent bien donner leur effort en un échange mutuel.

Mais combien la somme de travail de chacun se trouvera diminuée !… La machine humaine, débarrassée des rouages inutiles, s’améliorera de jour en jour. On ne travaillera plus pour travailler, on travaillera pour produire.

Or donc, camarades, cessons tous de fabriquer le luxe, de contrôler le travail, de clôturer la propriété, de défendre l’argent, d’être chiens de garde et travaillons pour notre propre bonheur, pour notre nécessaire, pour notre agréable. Faisons la grève des gestes inutiles.

(L’Unique n°14, octobre 1946)

Libertad au Sacré-Cœur (1897)

Le 5 septembre 1897, Libertad est au Sacré-Cœur :
« Dans l’intérieur de la boîte à prières, le ratichon Lemius, perché dans l’égrugeoir à paroles, prêchait. (…) A un moment, voilà que le Lemius se fout à baver contre les anarchos, les traitant de suppôts de Satan, de fauteurs de scandales… et autres trouducuteries cafardesques. Il n’a pas continué longtemps ! De la foultitude des déchards amoncelés émerge un gas hirsute, béquille au poing, et qui clame : — C’est vous qui faites du scandale et avez des idées malsaines ! Vous avez un sacré toupet !… »
Les voûtes en casque-à-mèche de l’usine à prières se seraient effondrées que l’ahurissement n’eût pas été pire. La bedaille policière, hurlante et furibonde, a sauté sur le béquillards et, avec autant de méchanceté que des flics enragés, a fait subir au pauvre gas un passage à tabac en règle. A la porte de la turne infecte, le malheureux a passé des griffes de la bedaille aux pattes des sergots. Et il n’y a pas trouvé de différence ! Conduit chez le quart-d’œil, le manifestant a déclaré se nommer Albert Libertad, être comptable et a ajouté qu’il en pince pour les idées anarchistes. On l’a foutu au bloc ! Et, un de ces matins, les copains des ensoutanés, les enjuponnés, vengeront l’affront fait au ratichon à Notre-Dame de la Galette. Les acteurs seront changés, mais ce sera toujours même sinistre comédie ».

Emile Pouget, Le Père Peinard (1897), cité par Roger Langlais, Le culte de la charogne, Paris, Galilée, 1976, p. 29.

Jane Morand – Souvenirs sur Libertad (1923)

Notre courageuse camarade Jane Morand, qui fait actuellement à la Maison Centrale de Rennes la grève de la faim, nous adresse la lettre suivante :

Cher Colomer,

J’ai lu avec ravissement ton « Roman des Bandits » dans la Revue n° 12.
Oui, tu as tracé un tableau magnifique de vie anarchiste dans la société et malgré la société, allant encore et se continuant dans le corps des survivants.
Inspiration grandiose et vibrante de vie et de vérité.
Je fus empoignée, à cause du sujet peut-être. Je te l’avoue, j’ai eu une immense -satisfaction de te voir exprimer aussi sainement notre cher Libertad.
Il fut si souvent entouré de si piètre façon, et de gens si mesquins parfois, lui si vaste, si vrai.
Je me suis sentie comme arrachée enfin aux étroitesses de Lorulot et consorts… Au moins toi tu as senti sa rude mais saine école. Tu as compris qu’il s’attaquait au superficiel qui nous hante et nous gouverne, à cet apparent conventionnel, conduisant l’homme à ne plus faire de tous les actes de sa vie qu’une passionnette formée de petits bouts rabibochés, réajustés d’une même et uniforme façon et pour tous. Et ce genre de mœurs conventionnellement préétablies nous situe en face de polichinelle bien plus qu’en face d’hommes de fond.
Libertad a travaillé sur les cœurs et les cerveaux par un ensemble de gestes accomplis par lui au milieu de nous et nous avec lui. Il fut un de ceux qui enseignent sans le paraître.
Si Libertad ne laissa rien derrière lui, comme je l’ai entendu dire par quelques négateur d’évidences, plus grincheux que sincères, c’est moins à lui qu’à notre sécheresse de cœur et d’esprit, à notre manque de générosité sincère et désintéressée, au sens le plus strict du mot; c’est à notre stérilité morale qu il faut s’en prendre, c’est même à notre presque mauvaise foi.
Il nous dépassait tellement tous ! Ses vues étaient si profondes et si étendues et si simples en même temps que nous ne le comprenions pas, bien souvent. D’une générosité de cœur que pas un n’égalait, il allait, sans crainte ni pitié pour lui ni pour nos factices faiblesses, démolissant tous les arcs-boutants, étayant toutes nos formules de vie et que des grands hommes ou reconnus comme tels appuyaient de toutes leurs autorités.
C’était à ne plus savoir à quoi s’accrocher, c’était à ne plus savoir où poser le pied à cause de lui.
Derrière lui, il semblait que toute notre vie factice allait s’effondrer. Il ne voulait accepter et nous faire accepter que ce qui fut vrai, simplement vrai, tant dans la vie morale, sentimentale, que dans la vie physique. Il ne niait pas le sentiment, mais il voulait que celui-ci laissât la place, toute la place, franchement, sainement, à la vie physique.
Il nous entraînait à ne marcher que sur un terrain ferme et solidement logique, mais il nous fallait nier toutes les beautés conventionnelles formant la soi-disant richesse du monde civilisé.
Un terrain que lui sentait rigide sous son poids mais que nous ne savions pas toujours voir et encore moins sentir. Ce solide, ce vrai dont il nous parlait nous apparaissait bien parfois malgré nos âmes flottantes ou nos conceptions voilées, mais le plus souvent nous échappait totalement, redevenait alors pour nous comme inexistant parce que notre habitude du factice, du faux convenu, nous empêchait de voir, parce que l’habitude nous l’avait bien antérieurement fait oublier.
Il nous fallait avoir une bien ferme confiance en lui, mais ce n’était plus en rapport avec les enseignements du maître — comment ne pas avoir quand même confiance en lui que l’on sentait si purement vrai en tous ses actes ?
Après le doute venu, les spécifiques logiciens, mais aussi les plus étroits, lâchaient l’école. Ils avaient cessé de voir, de saisir l’exemple de la nouvelle vie ou, plus exactement, de la vie vraie de l’homme. Et c’est ce qui fait dire à quelques-uns que Libertad n’a rien laisse après lui.
Les sectaires, les moins dépourvus de cette petite vanité qui fait tout l’homme de nos jours ; les faiblards, toujours pris de vertige quand ils ne peuvent s’appuyer sur de vieilles traditions désuètes et vides de sens ; tous ceux-là et beaucoup d’autres encore préféraient nier ce grand négateur de toutes nos turpitudes sociales et nier aussi son travail, son œuvre, ce qui est pire. N’était-ce pas plus vite fait puisque l’on ne savait qu’opposer à son système d’assainissement encore et quand même.
— Où est son œuvre, me disait un jour un de ces coupeurs de cheveux en quatre ?
— Son œuvre est colossale, lui dis-je. Où elle est ? Mais dans la peur qui vous saisit au ventre dès que l’on vous parle de lui.
Tu le sais, il n’a pas seulement détruit la souveraineté du peuple, il a aussi détruit la souveraineté des papes, base de tout l’ordre social actuel, il a détruit toute institution qui n’ait une véritable force naturelle et scientifiquement vitale.
Du moins, s’il n’a détruit, son immense geste de vie nous a indiqué l’œuvre de destruction à accomplir.
Il nous a enseigné la puissance du vrai, du naturel, dans la parole et dans tous les gestes de la vie. Il a nié toutes les fantaisies des équilibristes mettant leur savoir, toute leur science, toute leur force à jongler avec des mots vides de sens, et laissant de côté LE GESTE, le seul qui compte pourtant.
C’est sur le geste résolu et raisonné, sur le geste qui embellit et amplifie l’être qu’il a voulu porter et qu’il a porté. Le geste, fondement et base de vie.
Sans le geste, point de vie, la vie c’est le geste ; mais que ce geste soit alors puissamment homme et non plus geste mièvre de polichinelles falsifiant la vie.
Plus de polichinellades ; des gestes humains, harmonieusement humains, puissamment et simplement humains.
Gestes de l’humain débarrassé de formules établies avant lui et non pour lui. Formules au cadre étroit qui assure une hiérarchie des hommes maîtres de l’homme.
Geste débarrassé des lâchetés sociales conduisant l’homme à faire des gestes de soumission, de bassesse et de fourberie d’une part, et des gestes hautains, grandiloquents et fourbes, d’autre part.
Gestes et formules conventionnellement faux n’ayant aucun rapport avec les gestes que nécessite la vie de l’homme. Gestes et formules niant l’homme, lui préférant le polichinelle, tuant ce que l’homme a d’humain en lui, de foncièrement digne pour n’en conserver que le factice voulu par l’état social, pour la conservation de la société autoritaire.

J’ai tenté, comme tu vois, d’élargir un peu ta définition trop succincte : « sage ». Nos actuels esprits ont été tournés et retournés par tant de fausses conceptions, les mentalités ont été à ce point déformées par l’éducation chrétienne que le mot sage dit tout à la pensée ou bien peu.

Oui, je fus réjouie, charmée à la lecture de ta belle inspiration. Un tournant brusque, fatal peut-être, m’a pourtant heurtée.
Etait-ce pour rester dans la réalité du tableau ? pour mieux atteindre ton but : expliquer les bandits tragiques ?… C’est ce que je crois.
Après nous avoir esquissé la puissante joie de vivre que nous enseignait le Libertad pédagogue, tu ne nous montres plus que le plaisir de vivre de ceux qui le continuent, de ses enfants.
Ce diminutif le plaisir après la joie nous laisserait croire que c’est par dilettantisme et non par conviction profondément sentie que l’homme tente de réaliser sa vie d’anarchiste.
— « Ils ne voulaient pas plus être les bêtes de somme de la terre que les bêtes de reproduction de la race. Ne suivant d’autre loi que le rythme du pur plaisir, ils restaient en tous leurs gestes harmonieusement des joueurs. »
— Certes, on ne peut enfanter comme de vulgaires bêtes subissant lourdement la loi aveugle de la nature que les lois grossièrement autoritaires et plus aveugles des hommes sont venues alourdir encore. Et tellement que l’individu se voit dans la nécessité de s’y soustraire presque totalement, au lieu de les respecter sciemment, ces lois naturelles et d’en jouir intensément, en homme vrai et en harmonie avec elles.
N’y a-t-il pas une joie puissante dans le désir de l’enfantement ? N’ajoute-t-elle pas encore à l’infini de la joie première que nous apporte l’amour ? N’est-elle pas cette joie de l’enfantement, l’amplification, le complément de la première qu’elle répercute à l’infini ?
Mais, pour consentir à cette joie finale et infinie, faut-il que toutes les circonstances nécessitant l’acte s’y trouvent réunies. Et c’est là où se trouve le tournant fatal.
La société broie l’homme. Avant même qu’il ait pu se réaliser dans sa toute première essence, il est déjà happé par le public ; ce moloch le guettant. Comment pourrait-il se permettre cette joie de se continuer en un autre lui-même ?
Et oui, c’est en se jouant que l’homme travaille le mieux. Le travail n’est et ne peut être qu’un libre jeu du corps et de l’esprit, un désir de se manifester, de s’extérioriser, de s’intensifier par les gestes jamais finis et qui forment toute la beauté de la vie.
— « …Mais en des gestes d’indifférente souplesse et de gracieuse force qui ne prenait rien de leur âme » — mais qui prenait tout de leur corps et de leur esprit. La joie de se maintenir eux-mêmes ; de s’intensifier encore et quand même par la belle riposte à l’insulte de la police et qui a mis la peur au ventre des bourgeois, en nous prouvant à nous en même temps la force de l’homme sur les masses inconscientes bourgeoises ou non et sur l’ordre de choses établies, quand l’homme est bien décide à être et rester lui-même.

Jane MORAND.

P.S. : Une critique.
Pourquoi entretenir cette erreur que Libertad avait des béquilles ? Ne serait-il pas plus exact, tout au moins plus près de la vérité de dire qu’il avait des échasses ?
Parce que Libertad se servait de deux cannes solides pour marcher et qu’il manœuvrait à bout de bras comme en se jouant. Ennemi du partisan du moindre effort, il n’eût pas consenti à balader bénévolement son corps dans le farniante de béquilles. D’ailleurs sa marche n’avait rien de l’effort coutumier du béquillard ; il marchait comme on valse. « Ce corps misérable » — oses-tu ainsi parler de son corps ? A part ses jambes un peu fluettes et faibles, infirmité qui provenait de la paralysie infantile mal ou pas soignée, tout le corps était musclé et bien proportionné.
Et les beaux cheveux bruns, si fins, si soyeusement bouclés de mon tendre Libertad, ne sont que des épines à ta vue. A moins que tu aies voulu amener ton lecteur à faire une comparaison avec le Christ.
Si différent de conception de la majorité des hommes, on est encore amené comme malgré soi, en parlant de lui à conserver une façon railleuse, un peu ironique adoptée par beaucoup et je dirai même suggérée par lui. Il craignait peut-être que l’on tombât dans le travers bien digne des hommes faibles : en faire une sorte de Dieu.
C’est ainsi que lui-même se moquait, raillait quiconque voulait lui faire des salamalecs de politesse et des contorsions de prévenances. Jamais il ne se crût plus offensé que lorsqu’une délégation de socialistes de son quartier, je crois bien Charles Bernard en tête, était venue lui offrir une candidature de conseiller général dans le 18e arrondissement. Très sérieusement, il demanda à ces hommes quel mal il leur avait fait pour qu’ils se croient obligés de venir en nombre lui apporter pareil affront.
On a aussi ironisé sur lui parce qu’il était une énigme pour les vulgaires et c’est ainsi que l’on rit quand on ne comprend pas. Mais si pour éviter un travers qui dénaturerait on se met dans un autre qui ridiculise on n’y aura rien gagné. Chacun y mettant du sien, à la façon de Lorulot par exemple, on ne tient plus aucun compte des réalités. Et c’est ainsi qu’aux yeux de tous Libertad passe pour plus jeune qu’il n’était.
Libertad nous a quittés en 1908, le 12 novembre et il devait avoir ses 33 ans révolus le 21 du même mois. Il avait donc 33 ans moins 11 jours en partant et non pas 32. Aussi pour être exact, faudrait-il inscrire à côté de son nom : Albert Libertad 1875-1908.

J. M.

La Revue anarchiste, n°17, mai-juin 1923, pp. 14-16.

Albert Libertad – Le bétail patriotique – A la conquête du bonheur

Le bétail patriotique (L’anarchie, 26 octobre 1905)

A la conquête du bonheur (L’anarchie, 25 octobre 1906)

Albert Libertad – Le culte de la charogne (1907)

Dans un désir de vie éternelle, les hommes ont considéré la mort comme un passage, comme une étape douloureuse, et il se sont inclinés devant son “mystère” jusqu’à la vénérer.
Avant même que les hommes sachent travailler la pierre, le marbre, le fer pour abriter les vivants, ils savaient façonner ces matières pour honorer les morts.
Les églises et les cloîtres, sous leurs absides et dans leurs chœurs, enserraient richement les tombeaux, alors que, contre leurs flancs, venaient s’écraser de pauvres chaumières, protégeant misérablement les vivants.
Le culte des morts a, dès les premières heures, entravé la marche en avant des hommes. Il est le “péché originel”, le poids mort, le boulet qui traîne l’humanité.
Contre la voix de la vie universelle, toujours en évolution, a tonné la voix de la mort, la voix des morts.
Jéhovah, qui il y a des milliers d’années l’imagination d’un Moïse fit surgir du Sinaï, dicte encore ses lois; Jésus de Nazareth, mort depuis près de vingt siècles, prêche encore sa morale; Bouddha, Confucius, Lao-tseu, font régner encore leur Sagesse. Et combien d’autres !
Nous portons la lourde responsabilité de nos aïeux, nous en avons les “tares” et les “qualités”.
Ainsi, en France, nous sommes les fils des Gaulois, quoique nous soyons français de par les Francs et de race latine lorsqu’il s’agit de la haine séculaire contre les Germains. Chacune de ces hérédités nous donne des devoirs : Nous sommes les fils aînés de l’Église de par la volonté d’on ne sait quels morts et aussi les petits-fils de la grande Révolution. Nous sommes les citoyens de la troisième République et nous sommes aussi voués au Sacré Cœur de Jésus. Nous naissons catholiques ou protestants, républicains ou royalistes, riches ou pauvres. Nous sommes toujours de par les morts, nous ne sommes jamais nous. Nos yeux, placés au sommet du corps, regardant devant eux, ont beau nous diriger en avant, c’est toujours vers le sol où reposent les morts, vers le passé où ont vécu les morts, que notre éducation nous permet de les diriger.
Nos aïeux…, le Passé…, les Morts…
Les peuples ont péri de ce triple respect.
La Chine est encore à la même étape qu’il y a des milliers d’années parce qu’elle a conservée aux morts la première place au foyer.
Le mort n’est pas seulement un germe de corruption par suite de la désagrégation chimique de son corps, empoisonnant l’atmosphère. Il l’est davantage par la consécration du passé, l’immobilisation de l’idée à un stade de l’évolution. Vivant, sa pensée aurait évolué, aurait été plus avant. Mort, elle se cristallise. Or, c’est ce moment précis que les vivants choisissent pour l’admirer, pour le sanctifier, pour le déifier.
De l’un à l’autre, dans la famille, se communiquent les us et coutumes, les erreurs ancestrales. On croit au Dieu de ses pères, on respecte la patrie de ses aïeux… Que ne respecte-t-on leur mode d’éclairage, de vêture ?
Oui, il se produit ce fait étrange qu’alors que l’enveloppe, que l’économie usuelle s’améliore, se change, se différencie, qu’alors que tout meurt et tout se transforme, les hommes, l’esprit des hommes, restent dans le même servage, se momifient dans les mêmes erreurs.
Au siècle de l’Électricité, comme au siècle de la Torche, l’homme croit encore au Paradis de demain, aux Dieux de vengeance et de pardon, aux enfers et aux Walhalla afin de respecter les idées de ses ancêtres.
Les morts nous dirigent; les morts nous commandent, les morts prennent la place des vivants.
Toutes nos fêtes, toutes nos glorifications sont des anniversaires de morts et de massacres. On fait la Toussaint, pour glorifier les saints de l’Église; la fête des trépassés pour n’oublier aucun mort. Les morts s’en vont à l’Olympe ou au Paradis, à la droite de Jupiter ou de Dieu. Ils emplissent l’espace “matériel” par leurs cortèges, leurs expositions et leurs cimetières. Si la nature ne se chargeait elle-même de désassimiler leurs corps, et de disperser leurs cendres, les vivants ne sauraient maintenant où placer les pieds dans la vaste nécropole que serait la terre.
La mémoire des morts, de leurs faits et gestes, obstrue le cerveau des enfants. On ne leur parle que des morts, on ne doit leur parler que de cela. On les fait vivre dans le domaine de l’irréel et du passé. Il ne faut pas qu’ils sachent rien du présent.
Si la Laïque a lâché l’histoire de Monsieur Noé ou celle de Monsieur Moïse, elle l’a remplacé par celle de Charlemagne ou celle de Monsieur Capet. Les enfants savent la date de la mort de Madame Frédégonde, mais ignorent la moindre des notions d’hygiène. Telles jeunes filles de quinze ans savent qu’en Espagne, une Madame Isabelle resta pendant tout un long siècle avec la même chemise, mais sont étrangement bouleversées lorsque viennent leurs menstrues.
Telles femmes qui pourraient réciter la chronologie des rois de France sur le bout des doigts, sans une erreur de date, ne savent pas quels soins donner à l’enfant qui jette son premier cri de vie.
Alors qu’on laisse la jeune fille près de celui qui meurt, qui agonise, on l’écartera avec un très grand soin de celle dont le ventre va s’ouvrir à la vie.
Les morts obstruent les villes, les rues, les places. On les rencontre en marbre, en pierre, en bronze; telle inscription nous dit leur naissance et telle plaque nous indique leur demeure. Les places portent leurs titres ou celui de leurs exploits. Le nom de la rue n’indique pas sa position, sa forme, son altitude, sa place. Il parle de Magenta ou de Solférino, un exploit des morts où on tua beaucoup; il vous rappelle saint Eleuthère ou le chevalier de la Barre, des hommes dont la seule qualité fut d’ailleurs de mourir.
Dans la vie économique, ce sont encore les morts qui tracent la vie de chacun. L’un voit sa vie toute obscurcie du “crime” de son père; l’autre est tout auréolé de gloire par le génie, l’audace de ses aïeux. Tel naît un rustre avec l’esprit le plus distingué, tel naît un noble avec l’esprit le plus grossier. On n’est rien par soi, on est tout par ses aïeux.
Et pourtant, aux yeux de la critique scientifique, qu’est-ce que la mort ? Ce respect des disparus, ce culte de la décrépitude, par quels arguments peut-on les justifier ? C’est ce que peu de gens se sont demandé, et c’est pourquoi la question n’est pas résolue.
Ne voyons-nous pas, au centre des villes, de grands espaces que les vivants entretiennent pieusement : ce sont les cimetières, les jardins des morts.
Les vivants se plaisent à enfouir, tout près des berceaux de leurs enfants, des amas de chair en décomposition, de la charogne, les éléments nutritifs de toutes les maladies, le champ de culture de toutes les infections. Ils consacrent de grands espaces plantés d’arbre magnifiques, pour y déposer un corps typhoïdique, pestilentiel, charbonneux, à un ou deux mètres de profondeur; et le virus infectieux, au bout de quelques jours, se baladent dans la ville, cherchant d’autres victimes.
Les hommes qui n’ont aucun respect pour leur organisme vivant, qu’ils épuisent, qu’ils empoisonnent, qu’ils risquent, prennent tout à coup un respect comique pour leur dépouille mortelle, alors qu’il faudrait s’en débarrasser au plus vite, la mettre sous la forme la moins encombrante et la plus utilisable.
Le culte des morts est une des plus grossières aberrations des vivants. C’est un reste des religions prometteuses de paradis. Il faut préparer aux morts la visite de l’au-delà, leur mettre des armes pour qu’il puissent prendre part aux chasses du Velléda, quelques nourriture pour leur voyage, leur donner le suprême viatique, enfin les préparer à se présenter devant Dieu. Les religions s’en vont, mais leurs formulent ridicules demeurent. Les morts prennent la place des vivants.
Des nuées d’ouvriers, d’ouvrières emploient leurs aptitudes, leur énergie à entretenir le culte des morts. Des hommes creusent le sol, taillent la pierre et le marbre, forgent des grilles, préparent à eux tous une maison, afin d’y enfouir respectueusement la charogne syphilitique qui vient de mourir.
Des femmes tissent le linceul, font des fleurs artificielles, préparent les couronnes, façonnent les bouquets pour orner la maison où se reposera l’amas en décomposition du tuberculeux qui vient de finir. Au lieu de se hâter de faire disparaître ces foyers de corruption, d’employer toute la vélocité et toute l’hygiène possible à détruire ces centres mauvais dont la conservation et l’entretient ne peuvent que porter la mort autour de soi, on truque pour les conserver le plus longtemps qu’il se peut, on balade ces tas de chair en wagons spéciaux, en corbillards, par les routes et par les rues. Sur leur passage, les hommes se découvrent, ils respectent la mort.
Pour entretenir le culte des morts, la somme d’efforts, la somme de matière que dépense l’humanité est inconcevable. Si l’on employait toutes ces forces à recevoir les enfants, on en préserverait de la maladie et de la mort des milliers et des milliers.
Si cet imbécile respect des morts disparaissait pour faire place au respect des vivants, on augmenterait la vie humaine de bonheur et de santé dans des proportions inimaginables.
Les hommes acceptent l’hypocrisie des “nécrophages”, de ceux qui “mangent les morts”, de ceux qui vivent de la mort, depuis le curé donneur d’eau bénite, jusqu’au marchand d’emplacement à perpétuité; depuis le marchand de couronnes, jusqu’au sculpteur d’anges mortuaires. Avec des boîtes ridicules que conduisent et qu’accompagnent des sortes de pantins grotesques, on procède à l’enlèvement de ces détritus humains et à leur répartition selon leur état de fortune, alors qu’il suffirait d’un bon service de roulage, de voiture hermétiquement closes et d’un four crématoire, construit selon les dernières découvertes scientifiques.
Je ne me préoccuperai pas de l’emploi des cendres, quoiqu’il me paraîtrait plus intéressant de s’en servir d’humus que de les balader en de petites boîtes. Les hommes se plaignent du travail et ils ne veulent pas simplifier les gestes trop compliqués en presque toutes les occasions de leur existence, et même pas supprimer ceux qu’ils font pour l’imbécile autant que dangereuse conservation de leurs cadavres. Les anarchistes respectent trop les vivants pour respecter les morts. Souhaitons un jour où ce culte désuet sera devenu un service de voirie, mais où, par contre, les vivants connaîtront la vie dans toutes ses manifestations.

Nous l’avons dit, c’est parce que les hommes sont des ignorants qu’ils entourent de singeries culturelles un phénomène aussi simple que celui de la Mort.
Notons d’ailleurs qu’il ne s’agit que de la Mort humaine, la mort des autres animaux et celle des végétaux n’est pas l’occasion de semblables manifestations. Pourquoi ?
Les premiers hommes, brutes à peine évoluées, dénuées de toutes connaissances, enfouissaient avec le mort son épouse vivante, ses armes, ses meubles, ses bijoux. D’autres faisaient comparaître le “macchabée” devant un tribunal pour lui demander compte de sa vie. De tout temps, les humains ont méconnu la véritable signification de la mort.
Pourtant, dans la nature, tout ce qui vit meurt. Tout organisme vivant périclite lorsque pour un raison ou pour une autre l’équilibre est rompu entre ses différentes fonctions. On détermine très scientifiquement les causes de mort, les ravages de la maladie ou de l’accident qui a produit la mort de l’individu.
Au point de vue humain, il y a donc mort, disparition de la vie, c’est-à-dire cessation d’une certaine activité sous une certaine forme.
Mais au point de vue général, la mort n’existe pas. Il n’y a que de la vie. Après ce que nous appelons mort, les phénomènes de transformisme continuent. L’oxygène, l’hydrogène, les gaz, les minéraux s’en vont sous des formes diverses s’associer en des combinaisons nouvelles et contribuer à l’existence d’autres organismes vivants. Il n’y a pas mort, il y a circulation des corps, modification dans les aspects de la matière et de l’énergie, continuation incessante dans le temps et dans l’espace de la vie et l’activité universelles.
Un mort c’est un corps rendu à la circulation, sous sa triple forme : solide, liquide, gazeuse. Cela n’est pas autre chose et nous devons le considérer et le traiter comme tel.
Il est évident que ces conceptions positives et scientifiques ne laissent pas place aux spéculations pleurnichardes sur l’âme, l’au-delà, le néant.
Mais nous savons que toutes les religions prêcheuses de “vie future” et de “monde meilleur” ont pour but de susciter la résignation chez ceux que l’on dépouille et que l’on exploite.
Plutôt que de nous agenouiller auprès des cadavres, il convient d’organiser la vie sur des bases meilleures pour en retirer un maximum de joie et de bien être.
Les gens s’indigneront de nos théories et de notre dédain; pure hypocrisie de leur part. Le culte des morts n’est qu’un outrage à la douleur vraie. Le fait d’entretenir un petit jardin, de se vêtir de noir, de porter une crêpe ne prouve pas la sincérité du chagrin. Ce dernier doit d’ailleurs disparaître, les individus doivent réagir devant l’irrévocabilité de la mort. On doit lutter contre la souffrance au lieu de l’exhiber, de la promener dans des cavalcades grotesques et des congratulations mensongères.
Tel qui suit respectueusement un corbillard s’acharnait la veille à affamer le défunt, tel autre se lamente derrière un cadavre, mais n’a rien fait pour lui venir en aide, alors qu’il était peut-être encore temps de lui sauver la vie. Chaque jour la société Capitaliste sème la mort, par sa mauvaise organisation, par la misère qu’elle crée, par le manque d’hygiène, les privations et l’ignorance dont souffrent les individus. En soutenant une telle société, les hommes sont donc la cause de leur propre souffrance et au lieu de gémir devant le “destin”, ils feraient mieux de travailler à améliorer les conditions d’existence pour laisser à la vie humaine son maximum de développement et d’intensité.
Comment pourrait-on connaître la vie alors que les morts seuls nous dirigent ?
Comment vivrait-on le présent sous la tutelle du passé ?
Si les hommes veulent vivre, qu’ils n’aient plus le respect des morts, qu’ils abandonnent le culte de la charogne. Les morts barrent aux vivants la route du progrès.
Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus, les tombeaux; il faut laisser la charrue dans le clos des cimetières afin de débarrasser l’humanité de ce qu’on appelle le respect des morts, de ce qui est le culte de la charogne.

(Libertad, Le culte de la charogne, Paris, Galilée, 1976, pp. 45-52)