Victor Serge – Fritz Fränkel (1944)

Fritz Fraenckel

[Mexique] 21-22 juin 44. — J’ajoute ces pages longtemps après, j’ai reculé devant la peine de les écrire et je ne le fais que par une sorte de devoir parce que je sais trop la fragilité de la mémoire et quel oubli inique et appauvrissant ensevelit les morts. F. F. mériterait de durer parmi nous, pour nous, mais il n’a rien écrit dans les dernières années, ou presque rien. Il avait consacré le meilleur de son activité, en dehors de la psychanalyse, au P. C. allemand, à la Brigade Internationale d’Espagne, et il était devenu, par conscience, l’ennemi du P. C. totalitaire — depuis les procès de Moscou et la fin de l’Espagne républicaine. Renié par ses anciens amis, lâché même par un Regler — pour des raisons mesquines inintelligibles — il avait vu toute cette grande activité d’autrefois se convertir en mensonge et poussière. Il vivait en réalité sur un profond découragement, rattaché par quelques fils à des idées, socialisme, science, psychologie. Dernièrement, tout en soutenant une très dure lutte pour subsister et s’acclimater un peu ici, il s’était laissé aller à boire. Toute sa vie durant, il avait du reste expérimenté les drogues, sans s’y soumettre, mû par la curiosité de l’effet psychique et le besoin, singulièrement bienveillant, de comprendre l’homme, le névrosé, le drogué. Quand il avait bu, il devenait affectueux, sentimental, il avait des yeux mouillés et il était gai, il aurait voulu rassurer tout le monde : « Ne t’en fais pas, hombrecito! » Maintenant que son image se décante en moi, je vois mieux les mobiles essentiels de sa vie : la curiosité active (désir de connaître et de vivre le connu), un amour simple, sincère, compréhensif des hommes (il croyait ce facteur effectif indispensable à la vie consciente et il y voyait la vrai fondement des idéologies révolutionnaires — quand elles sont ce qu’elles aspirent à être). Vingt ans et plus de psychanalyse en avaient fait un être extraordinaire par sa capacité de comprendre et sa bienveillance totale en profondeur et en pratique. Pourtant, il exerçait une sévérité tranquille devant l’offense ou la trahison des grandes choses. Probe, mais jamais moralisateur, jamais juge, infiniment indulgent et pourtant net dans ses jugements sitôt qu’il le fallait. Nous parlions d’un mauvais tableau érotique de V. B. [Victor Brauner], il dit : « C’est humain et l’artiste fait bien de s’exprimer, ça le soulage; mais ce n’est pas de l’art. » Il disait aussi qu’il ne faut pas essayer de guérir les névrosés, même assez désagréables, quand ils puisent dans leur névrose même des raisons de vivre et des capacités. Sa curiosité : En Espagne, pendant les bombardements, il sortait des abris-ambulances, pour voir, « le désir de voir l’emportait de beaucoup sur l’instinct de conservation ». Je ne lui ai jamais posé une question difficile ou intime sans recevoir une réponse claire, toujours extrêmement bienveillante et irréfutablement réfléchie. Je dois énormément à son exemple d’équilibre intelligent dans la fragilité et à sa richesse intellectuelle que les malveillants et les imbéciles pouvaient méconnaître à cause de ses allures de bohème amusé, triste et flottant. Au cours de nos discussions sur le marxisme, il m’aida à comprendre le rôle anticipateur et créateur de l’intelligence, l’espèce de liberté qui participe de l’intelligence, la complexité du problème des superstructures et que l’œuvre d’un Freud égale celle de Marx avec des révélations nouvelles sur l’homme, dont on ne peut plus faire abstraction en aucune circonstance. (Nos entretiens sur le rôle du caractère et de la psychologie personnelle dans les débuts du conflit Trotsky-Staline. Notre travail sur le problème religieux qu’il est désormais impossible de traiter selon le simplisme matérialiste qui, depuis Voltaire, fut une sorte d’aveuglement. Nos discussions sur les racines psychologiques du Nazisme, le Sang, la Race, le Père et sur les fondements affectifs du Totalitarisme.) J’avais toujours l’impression qu’il portait en lui de quoi donner des œuvres importantes et durables, je lui proposai même un jour d’écrire pour lui, sous sa dictée, simplement ses souvenirs de clinicien qui avait approfondi tant de cas extraordinaires : ainsi celui de l’homme viril qui se voulait femme et mère… Il hochait la tête et refusait doucement, car je touchais à son découragement secret qui affleurait visiblement à la surface de l’être. Nous n’avons été que deux, je crois, à recueillir beaucoup de choses de lui et à ne le point méconnaître en ces dernières années : H. L. [Herbert Lennhoff] et moi. Il est même étrange qu’en dehors de ses patients, il ait pu être tellement méconnu dans l’émigration et tellement environné parfois de médisance. Mais peut-être est-ce là le lot du psychologue qui, si désarmé qu’il soit, comprend trop de choses du premier coup d’œil : on lui en veut de perdre devant lui les mauvais secrets qui font l’axe de la personnalité médiocre ou vacillante. Qu’il était léger sur la terre! Cela dut faire rire quelques malveillants — d’un rire dont lui seul eût fait une bonne analyse. Maigre et frêle en apparence, pas grand et pouvant paraître petit, il portait sur un cou décharné une tête de savant comme Gustave Doré l’eût imaginée pour illustrer Jules Verne ou un roman de l’an 2000. Le front prédominait, grand et bosselé, largement dégarni au sommet, entouré d’une flamme de cheveux gris avec de grosses touffes aux tempes. Les yeux étaient vieux gris d’eau, pleins de vivacité, parfois très tristes el même mornes, le plus souvent allègres et pétillants. Le bas du visage s’amenuisait, avec une bouche et un menton de vieillard (52 ans). On perdait du reste celte impression sitôt qu’il s’animait. Un jour que j’entrais avec lui dans un café, une serveuse me demanda si je n’étais pas venu avec le « Señor Einstein »? — Mais si, dis-je, como no! Il marchait d’un pas léger, dansant, vif et prompt; le plus souvent habillé de gris ou de beige disparate, tête nue, la chemise claire, la cravate de travers — et cela lui faisait du tort devant la clientèle. Je n’ai pas connu d’autre homme dont le sérieux et la valeur se fussent habillés d’une telle légèreté, jusqu’à effleurer l’inconsistance matérielle. Il aimait la bonne cuisine, le bridge, les alcools, les femmes, les voyages, la lutte, les idées et le savoir par-dessus tout. L’avant-veille de sa mort, chez lui, nous jouions aux cartes un jeu de soldats russes que je venais de lui apprendre, un jeu enfantin où il s’agit de tricher naïvement et insolemment le plus possible et il y passa maître à l’instant et rit joyeusement des bons tours qu’il me fit. Nous parlâmes de l’anniversaire de la mort des Rühle qui tombe le 24 juin, il y a un an, pensant à le commémorer. Il ne voyait pas que faire dans le vide où nous sommes. Et deux jours après, le 21, comme il venait de se doucher et raser en chantonnant, il tomba à la renverse dans le cabinet de toilette. Il avait poussé un cri, Franz et Chiki le ramassèrent, il demanda du camphre, se rendant compte de ce que c’était; il n’y en avait pas, on courut en chercher et quelques instants après il mourait sans reprendre connaissance. Depuis plusieurs mois, nous étions inquiets à son sujet, il souffrait d’une douleur au poumon, il avait craint le cancer, il y avait eu à ce sujet des discussions entre les médecins. Mais depuis un séjour à Acapulco où il s’était baigné et détendu, cela semblait passé. Lui-même se doutait peut-être de quelque chose et, incroyant, s’était mis à lire le soir des pages de l’Evangile. Nous projetions un travail que je lui avais proposé sur la psychologie du militant. Il venait de mettre au point des notes sur le Racisme. J’entre dans la chambre où il n’est plus : ce qui reste de lui, c’est la dépouille étendue sous un drap. Le grand front subsiste, dureté du crâne, les yeux sont clos et les paupières fripées, une tache vineuse envahit le cou, le teint a verdi en quelques heures, la bouche est ramassée, finie, lamentable. Il y a quelque chose d’enfantin et de tragiquement vieux dans cette belle tête morte. Chiki sanglote debout près de la fenêtre et je me crispe tout entier. — Puis l’odeur cadavérique dans la maison, la veillée du corps que nous accomplissons, les gens, les fleurs, les cierges, Vladi qui fait un affreux croquis de la tête en voie de disparition, déformée. H. L. a refusé une photo de ce croquis : « C’est une trahison de l’homme. » La mort est une trahison de l’homme vivant. Fini, Fritz, adieu. Nous avons décidé avec Franz l’enterrement juif parce qu’il se sentait juif et ne voulait pas se séparer de la communauté. Les rites lui importaient peu et nous importent peu. Cimetière illuminé de soleil, une basse maison où l’on lave le corps avec les prières bibliques. Un vieux fossoyeur coiffé d’un chapeau mou délavé creuse la fosse et il semble se débattre dans la terre avec ses dernières forces. Un médecin bien-pensant vient nous demander d’avoir du tact dans les discours, il craint les attaques contre le stalinisme… On l’envoie promener. Les Juifs gardent le chapeau ou le béret, quelques chrétiens qui sont des athées nu-tête. Le cercueil descend dans la fosse. Franz au visage de panique et de pleurs. Discours. Julian [Gorkin], bref et bon, un salut révolutionnaire officiel mais véridique; H. L. très ému, balbutiant, mais lisant des paroles réfléchies, justes, essentielles, — moi qui parle de deux guerres, des révolutions vaincues et de la ténacité à comprendre l’homme, trop de charge pour une vie humaine. J’ai dit aussi : « Personne de ceux qui l’ont approché n’a échappé à son influence, chacun a été au moins un peu amélioré… » — « Ne le croyez pas, me dit ensuite H. L., vous ne savez pas ce qu’il y avait d’hostilité contre lui. » J’avais peine à parler, je ne voulais pas céder à l’émotion qui me mettait au bord d’une sorte de panique, mais je me sentais porté par une sorte d’acharnement. Quelques-uns m’ont trouvé poseur et dramatique. Mais je suis content d’avoir dit une fois de plus que nous continuerons le même chemin. Je ne me sens pas séparé des morts. Le personnel du cimetière était formé de vieux Juifs, petits et ridés, mal rasés, calamiteux comme dans un village d’Ukraine… Je suis parti un des derniers; des fossoyeurs se sont approchés de moi et m’ont parlé en russe avec sympathie, je leur en ai été reconnaissant. — On voulait ouvrir une souscription pour ériger un monument, Franz a dit non. Pas de monument pour toi, Fritz, rien que la terre et nous. — Laurette n’était pas venue. Je me souviens de l’émotion de Fritz à la réunion que nous tînmes pour commémorer la dissolution — la mort, plus exactement le long assassinat — du Komintern auquel il avait comme moi donné sa jeunesse. Centre ibéro-mexicain, une salle de restaurant que l’on n’avait pas balayée, nous étions une vingtaine. Les gueules malveillantes des M. qui bâillaient et se nettoyaient les dents, et Fritz bouleversé, rouge, lisant ses notes. Et moi-même, crispé, pensant à tant de morts et à tant d’espérance et d’énergie gâchée. Je sais peu de choses sur sa longue vie. Médecin militaire dans l’armée allemande pendant la première guerre. Spartakiste des débuts avec Karl et Rosa. Refusa d’appartenir au Comité Central du parti communiste allemand. Hébergea plusieurs fois, sous le nazisme, le Comité Central. Arrêté, un sous-sol de l’Alexanderplatz, — il n’aimait pas à en parler. L’évasion d’Allemagne, favorisée par des fonctionnaires payés. L’émigration à Paris, voyage aux Baléares, travail pour le parti. L’organisation du Service sanitaire des Brigades Internationales en Espagne. La révélation des procès de Moscou, la crise de conscience. Marseille, le Comité américain, le Winnipeg intercepté par les Anglais devant la Martinique, internement (excellent) à Trinidad, la misère et les amitiés et le travail à Mexico, à la fin une situation presque bonne. Un fils — qui a un visage d’une finesse et d’une douce énergie à douze ans — resté en Allemagne. Des travaux publiés en Allemagne et perdus. Avait été l’élève de de Saussure.

(V. S., Carnets, Paris, Julliard, 1952, p. 116-121.)

F. Fränkel : Über die psychopathische Konstitution bei Kriegsneurosen (Doctorat, Berlin, 1920).

On trouvera une liste de ses écrits de psychiatrie sociale (parus entre 1920 et 1934) dans le dictionnaire biographique d’Alma Kreuter, Deutschsprachige Neurologen und Psychiater: Ein biographisch-bibliographisches Lexikon von den Vorläufern bis zur Mitte des 20. Jahrhunderts, Munich [et a.], K. G. Saur, 1996, p. 377.

Témoignage de F. Fränkel (sur son incarcération à la prison SA de la Papestr. à Berlin, en mars 1933), in: Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne, Paris, Ed. du Carrefour, 1933, p. 171-172.

Fr. Fraenkel, « Explication de l’ivresse de Haschisch par le test de Rorschach », L’Hygiène mentale – Journal de psychatrie appliquée, 1er janvier 1935, p. 66-68.

« Franco assassine la population madrilène avec les gaz croix verte » (déclarations de Fritz Fränkel, médecin de la Brigade internationale), L’Humanité du 4 décembre 1936. Voir aussi : L’Espagne antifasciste du 18 décembre 1936.

F. Fränkel, « Als Arzt bei der Internationalen Brigade », Einheit für Hilfe und Verteidigung (Zeitschrift der internationalen Solidaritätsbewegung), Paris, Nr. 14, février 1937.

F. Fränkel et Herbert Lennhoff, « Socialismo y psicología », Mundo, 2 (15.07.1943), p. 11-12.

F. Fränkel et Herbert Lennhoff, « Sobre la psicología del nacional-socialismo », s.d., Fonds Victor Serge (Yale) – contient également une version allemande : « Ueber die Psychologie des Nationalsozialismus ». La revue de psychanalyse Free Associations en a publié une traduction anglaise en 2002.


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