Gabriel Gobron – L’enfance d’un prolétaire allemand (1931)

L’enfance d’un prolétaire allemand
Ludwig Tureck, ouvrier typographe à Leipzig, déserteur pendant la guerre de 1914-1918 après avoir tâté du front, a composé un livre : Ein Prolet erzählt (Un prolétaire raconte…), aux chapitres de valeur inégale, mais tous intéressants. Tureck, en donnant son manuscrit chez Malik, à Berlin, n’a pas obéi à une fringale de gloriole littéraire. Il n’a pas voulu davantage faire du « populisme », à la façon de quelques Parisiens pour lesquels le peuple existe tout à coup depuis 2 ou 3 ans, parce que le « peuple » est devenu en librairie « une chose marchande », une chose « qui paye » !
L’attitude anti-littéraire de Tureck nous enchante : de cette « description de la vie d’un travailleur allemand », nous voulons relever seulement quelques épisodes de l’enfance malheureuse.
Turek est né un soir de dimanche, en 1898, à la lumière d’une vieille lampe à pétrole : « Je crois que ma mère n’avait pas le temps en semaine », nous dit l’auteur. Cinq mois avant, son père était mort, laissant à sa compagne pour tout héritage ce drôle qui vint au monde, non dans un lit, mais sur des planches ! La mère s’en émut fort peu : fille d’un domestique de ferme, elle avait à partager en sa jeunesse son hareng avec sept frères et sœurs ! Les bonnes habitudes continuaient…
La mère de Tureck n’avait pas travaillé le samedi. Son grand-père lui répétait toujours que sa femme, trois jours après l’accouchement, allait aux champs comme à l’ordinaire. En 1916, ce travailleur devait mourir de faim…
Le père de Tureck, après avoir travaillé 10 à 12 heures par jour, mourut poitrinaire.
Les premières années de l’enfant furent pénibles : il échappa souvent à une vieille goutteuse qui le gardait, et fut ramené souvent par la police à la mère. Celle-ci s’étant remariée, le ménage quitta Stendal pour Hambourg. A sept ans, Ludwig était contraint de travailler par son beau-père, ouvrier cigarier. Il a gardé de ce travail forcé, cruellement prolongé au long des jours et des jours, l’impression d’une torture. Le père lui fixait sa tâche, l’enfant replongeait en cachette dans la caisse une partie du tabac pour arriver à la délivrance. Sortir de la maison, voir la lumière ! Mais le père ne tenait pas ses promesses, il trouvait d’autres besognes !
Les parents soudain obligés d’aller travailler au dehors abandonnaient leur drôle à la maison. Celui-ci rejoignait une bande de gamins, et les folâtres équipées, les démêlés avec les policiers, les larcins enchantaient ce petit monde ! Hélas ! La vie miséreuse de Hambourg poussa les Tureck à se réfugier à Geestemünde chez un frère de la mère. Cinq gosses, des pommes de terre « en robe des champs » comme dit l’autre, et vite au lit pour ne pas brûler de pétrole ! Mœurs de la famille Baacke. Les Tureck, accrus d’un petit Tureck de deux mois, s’ajoutèrent aux Baacke. Il y avait dans la chambre deux Schreihaelse, deux poupons gueulards. Les repas faméliques provoquaient des batailles entre les gosses pour les os soigneusement rongés déjà par les adultes. Les monstres allèrent même, un soir, jusqu’à défoncer un buffet soigneusement fermé ! Les trois aînés goûtèrent à la courroie de cuir ce jour-là, sur les genoux du père Baacke impitoyable.
Les Tureck ayant trouvé un appartement, le travail reprit : pour le père jusqu’à minuit chaque jour, pour le gamin matin et soir. Le petit Hans mourut : « C’est ce qu’il avait de mieux à faire ! » affirma tout le monde, soulagé de la goinfrerie de ce petit braillard.
Nouveau déménagement à Leherheide, où du haut des tas, notre Ludwig et ses camarades secouent des sacs à charbon sur les agents qui, en bas, les guettent. Cette vie du port, comme à Hambourg, régale l’ex-fabricant de cigares qui a dépassé ses onze ans. Il s’y entend pour aller rafler du charbon au Norddeutscher Lloyd !…
Bientôt, le père blessé aux épaules par un travail écrasant dont il n’avait pas l’habitude, se trouva pris par une crise de chômage. Le ciel le bénit, il fut père de la petite Lissi. Croissez et multipliez !
A Brème, nouveau travail. De 3 à 7 marks par semaine ! Malt et margarine alimentent richement la cuisina des Tureck. Aussi Ludwig qui, à l’école, ramasse les croûtes de pain des autres élèves pour son lapin, oublie d’avouer que le lapin, c’est lui ! Le pain sec fait les joues rouges ! lisait l’écolier en son livre de lecture.
Un jour, pendant l’heure de la gymnastique, Tureck doit grimper à une perche. Mais il n’avait pas dormi à cause de son mauvais grabat, il était gelé, il avait une fièvre provoquée par sa faim que les croûtes n’avaient pas calmée. Il ne put pas monter. Il reçut une volée de coups. On ne met pas la literie au Mont de Piété ! On mange pour avoir des forces ! Ludwig Tureck, tu es un âne ! Le pain sec fait les joues rouges ! a écrit le pédagogue en pantoufles, l’estomac solidement garni de pâté de foie gras…
La petite Lissi, des mamelles taries par la faim et la misère, ne tirait plus rien. La location est assurée encore pour 2 mois, mais le boulanger, l’épicier refusent tout crédit depuis longtemps !

Tureck, avec les bottines à petits talons de sa mère, erre avec un sac en bandoulière pour ramasser tout ce qu’il trouve et le revendre. Il croyait avoir pour 50 pfennigs de marchandises ! Le Juif lui en donna 10 pf. ! « J’entrai au plus vite dans la première boulangerie, arrachai un pain d’un rayon et m’enfuis de là comme un sauvage. Toujours courant, je me précipitai dans une épicerie, empoignai deux boîtes de sardines à l’huile, et dans la cohue des passants je disparus ». Il y avait, en dehors de quelque croûtes de l’école et une soupe de farine, 27 heures qu’il n’avait pas mangé, ce qui s’appelle vraiment mangé ! Aussi il s’affaissa sur le parvis d’une église, et bouffa religieusement. Il porta le reste du butin à la maison où ce fut une fête de manger ! Du pain ! Des sardines à l’huile ! A l’huile !…
Ludwig a crû en âge et en malheur. Par un temps de chien, son grand-père et sa mère le mènent à Jarchau (à 2 heures de Stendal) où il va être marcaire chez le plus misérable des « Cafres » (1). Au bout d’une demi-heure, les trois voyageurs sont ruisselants et transpercés, et une grêlasse leur flanque à la face sa mitraille de glace. Décidément, Tureck débute toujours mal…
A Jarchau, on s’enquiert de savoir où reste Maître Moehring. Les premières réponses annoncent que personne n’a jamais pu rester plus de quinze jours chez lui ! Le Moehring fit des manières : « Oh ! C’est ça ! II est bien petit ! Pour nos gros ouvrages ! » La mère et le grand-père crièrent et protestèrent comme des chats écorchés. Là-dessus, café, gâteau. Ludwig Tureck est embauché jusqu’à la St-Martin pour 20 thalers, Il a son lit dans l’écurie. Il est chez lui. Comme un prince ! La vie est belle, Tureck.
La première nuit est blanche. Ces chevaux, ces chaînes, ce bruit, c’est à devenir fou ! Le valet principal ne daigna pas, le lendemain, accorder un regard au petit nouveau venu. Otto — c’était son nom — à table était un avaleur plus qu’un masticateur : sa pomme d’Adam travaillait plus que ses mâchoires. Il engloutissait les tranches de pain aussi facilement que des pastilles de chocolat I Tureck n’avait pas eu le temps de voir arriver les saucisses, le lard, que tout disparut dans les gueules ouvertes…
Après ce repas de gala, le marcaire ne connut plus que les pommes de terre, d’avril à novembre, tous les jours, à tous les repas. Les 15 ou 20 cochons étaient mieux nourris que les gens ! Le chien de garde refusait de goûter à nos succulences ! affirme l’auteur. Très peu manger, beaucoup travailler ! C’était la devise des Moehring.
Engagé comme marcaire, Tureck fut occupé aux travaux les plus divers et les plus épuisants. Lors de la moisson, il faillit crever de fatigue ! Voici une journée de fenaison : de 3 h. 1/2 du matin à 9 h. du soir, avec interruptions de 10 minutes pour le déjeuner, 10 minutes pour un deuxième déjeuner, 15 minutes à midi, 10 minutes l’après-midi. Le soir, après le léger repas, on avait encore 2 à 3 voitures de foin à décharger ! Au déchargement de la voiture de foin, suivant l’usage, étaient occupés 3 hommes, le plus fort avait toujours le travail le plus facile et avec une fourche. Le plus faible avait le poste le plus rebutant et il lui fallait empoigner les chardons avec ses mains. Tureck a dû renifler et avaler des boisseaux de poussière à ce travail de damnés…
Le gaillard crevait de faim au milieu de 15 à 20 cochons, de 8 vaches laitières, d’oies, de canards, de poules ! Le dimanche, la vieille lui donnait un morceau de porc puant, où grouillaient parfois les asticots ! En vain, il protestait. Otto lui donnait toujours tort : « Il faut seulement voir à la quantité… » expliquait-il philosophiquement.
Pendant des mois, Tureck n’eut pas un pfennig en poche. Aucune distraction. Otto sortait parfois le soir, la vieille l’engueulait le lendemain. Et Jarchau n’est pas Stendal ! Ni Berlin !

Le vieux, lui, se la coulait douce : bière et cognac, il avalait tout et tout seul. Sous les yeux de ceux qui travaillaient, parfois sous un ciel brûlant.
Comme Otto avait perdu la confiance de Maître Moehring, les chevaux lui furent retirés et donnés à Ludwig, il fut mis « aux vaches ». Cette dégradation du Großsknecht (Grand Valet) l’amena à méditer une revanche. II maltraita les chevaux, les vaches, les génisses, les frappant de grands coups de trique, en sorte que tout le bétail devint craintif, furieux et dangereux même. Le vieux ayant attelé le Max pour aller à Stendal tranquillement, comme dans un fauteuil, en fumant ses gros cigares, eut un voyage mouvementé. Au retour il tomba sur Tureck et le rendit responsable de tout ; le Max avait failli verser la carriole plusieurs fois, tant il était devenu ombrageux.
Un jour que Tureck avait à décharger des betteraves (2), il les jetait avec précaution de la voiture sur le sol, et de là dans la cave par le soupirail. Il ne voulait pas casser les betteraves pour qu’elles ne pourrissent pas. Maître Moehring trouva ce déchargement trop lent : « F…-les directement dans la cave ! » ordonna-t-il, avec force jurons à l’appui. Tureck alors précipita dans la cave toutes les betteraves qui s’y brisèrent. Ce fut un joyeux massacre ! De loin, le vieux, une bouteille de bière à la main, buvait en regardant son « Klabunde » (sobriquet) travailler avec zèle. Sa vigoureuse intervention produisait des résultats. Hélas ! Le soir, le vieux voulait bouffer Tureck. Il avait fait un tour à la cave !
Le soir du bal des pompiers, il y eut grande affluence à Jarchau. Des environs arrivaient domestiques, paysans, Kossaeten (qui possèdent un ou deux chevaux, une ou deux vaches), gros propriétaires, sans distinction de classes. Pendant que le bal battait son plein : « Au feu ! Au feu ! » cria-t-on. Tureck et un camarade, en faisant partir des fusées, avaient incendié la ferme des Schlamaeus. Enquête. Amende de 3 Mk + 1.10 Mk de frais. La St.-Martin arriva. Tureck était guéri de la culture ! Il passa de l’odeur de la fiente aux odeurs plus raffinées de la pâtisserie ; il fut, en effet, apprenti dans une Konditorei littéralement infestée de rats blancs, blancs de toute la farine dont ils dévalisaient les sacs et du sucre dont on poudrait les délicieux gâteaux.
Et ce ne devait être qu’une nouvelle étape dans le nomadisme ouvrier de Tureck.
Cet aperçu d’une enfance de travailleur allemand suffit à en montrer l’humanité, l’universalité. J’ai vu au cours d’un voyage en Russie subcarpathique que là-bas aussi « on garde la vache ». Là-bas aussi, sans doute, les Ruthènes campagnards disent à leurs gosses : « Fais ci ! Fais ça ! Attention à ta culotte ! Ne te déchire pas surtout ! Regarde un peu ce que tu fais ! Prends garde de ne pas te salir ! Tâche d’avoir bientôt fini ! Ne mange pas tout d’un coup ! Ne laisse rien perdre ! etc. »
Tureck ne nous dit rien de la bigoterie probable des Moehring : D’Otto, il nous apprend seulement qu’il a reçu une bonne éducation religieuse et qu’il se plaît à Jarchau parce qu’il n’est plus battu ! Et je pense aux paysans russes, frères de ceux de l’Altmarkt, dont Boris Pilniak (La Volga se jette dans la mer Caspienne, un vol. édit. allemande, Neuer Deutscher Verlag, Berlin) nous peint la dévotion en ces termes :
« Skrawonski écrit dans ses Scènes de la vie moscovite que dans les cinq jours entre la mort et l’enterrement du panslave Ywan Jakowlewitsch, plus de 300 messes furent dites, et que beaucoup de croyants restèrent des nuits entières à prier devant les églises. L’inhumation devait avoir lieu un dimanche, la police l’annonça. Déjà de grand matin rappliquaient les adorateurs du bienheureux. Mais on ne pouvait pas se mettre d’accord sur l’endroit où devait avoir lieu la cérémonie. On en vint presque aux rixes, le bruit et la dispute grandirent de minute en minute. Les uns voulaient transporter le cadavre à Smolensk, la patrie du défunt ; les autres voulaient le dédier au monastère d’hommes de Pokrowsk, où déjà on avait creusé une fosse dans la chapelle ; les troisièmes suppliaient qu’on transporte les restes mortels au couvent de femmes d’Alexejew ; un quatrième parti ne laissa pas partir le cercueil et le transporta au village de Tcherkisowo ; il craignait qu’à Moscou on ne vole le cadavre.
Il plut tout le temps. Il y avait dans les rues une boue effroyable. Mais pendant le transport de la dépouille, les femmes, les jeunes filles, les enfants, même les dames en crinoline, s’agenouillèrent dans la boue derrière le cercueil. Iwan Jakowlewitsch — qu’on me pardonne les mots crus ! — avait pissé et déféqué, tout cela dégoulinait du cercueil et les croquemorts jetaient du sable dessus. Les adorateurs d’Ywan Jakowlewitsch ramassaient ce sable maculé et le portaient à la maison. Ce sable avait la réputation de guérir merveilleusement. Un enfant avait-il mal au ventre ? La mère mettait une demi-cuiller de sable merveilleux dans sa bouillie, et le poupard guérissait. La ouate que le bienheureux s’était mis dans le nez et dans les oreilles, fut étirée en petits fils et distribuée aux croyants. De nombreux admirateurs apportèrent de petites bouteilles pour recueillir les liquides qui s’écoulaient de la bière (le défunt était mort d’hydropisie). La chemise qui avait recouvert le mort, fut découpée en talismans. Lorsqu’on sortit le cadavre de l’église, tous les estropiés, les mendiants, les vagabonds, les infirmes, les chemineaux, les compagnons, formèrent une immense marée humaine… » (pp. 87-88).
Paysans lorrains qui adorez St-Expédit (lequel n’a jamais existé !) – Paysans du Val de Loire qui vénérez St-René (qui n’a pas vécu) ! — Sainte Marguerite-Marie, créatrice du culte du Sacré-Coeur de Jésus, qui cherchiez dans la rue les crachats les plus verts, les plus répugnants, pour les lécher et les manger (témoignage de son biographe, Monseigneur Deminuid, protonotaire apostolique). — Paysans russes qui recueillez la pisse, la m…, la viande coulante, qui dégoulinent du cercueil du Saint hydropique, n’êtes-vous pas les frères des Moehring de Jarchau !
D’où vient que Ludwig Tureck ne nous a pas parlé de la religion des paysans de l’Altmarkt ?

Gabriel GOBRON.

(1) En allemand, Kafter, Cafre, est un péjoratif vigoureux.
(2) J’ignore s’il ne s‘agirait pas ici plutôt d’une sorte de carotte.

Les primaires, 1er janvier 1931, p. 441-449.


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