Gabriel Gobron – La littérature populaire en Allemagne (1930)

La littérature populaire en Allemagne
Parmi les récents ouvrages allemands jaillis du peuple, je n’en sais pas de plus curieux que celui de Tureck, ouvrier typographe à Leipzig : Un prolétaire raconte (Malik, édit. Berlin, 1930) et celui de Manfred Hausmann : Lampioon embrasse les filles et les petits bouleaux (Schunemann, Brème).
Tureck, dans une langue drue, joviale, truffée de mots et d’expressions de plattdeutsch, raconte sa basse extrace, ses trente-six métiers et ses quarante misères, sa vie de déserteur durant la stupide tuerie de 1914-1918, ses prisons, etc. Et tout cela fourmille d’aventures impayables, d’anecdotes savoureuses, de mots au sel, au poivre et à la haute graisse. Un livre plein de verve populaire, dur aux pâles et aux efféminés qui en ce monde administrent la peine des « gueules sales ». Si vraiment il y avait un service de traductions jaugeant des œuvres non à la publicité faite autour d’elles, mais au mérite, Ein Prolet erzählt devrait sortir des presses françaises demain…
Lampioon küsst Mädchen und kleine Birken s’apparente à Un prolétaire raconte par son esprit populaire. Mais il a pour nous un intérêt plus grand ce me semble, du fait qu’il n’est pas internationaliste, mais plus spécifiquement allemand. Il nous aide ainsi à la compréhension de l’âme germanique dans l’un de ses pittoresques aspects actuels, je veux dire dans son romantisme de la route.
Sans doute nous avons bien nos chemineaux, nos errants, nos réfractaires, nos en-dehors, nos naturistes. Mais je ne crois pas que nous ayons jamais eu une analyse psychologique aussi profonde du Wandervogel (oiseau migrateur), du Landstreichler (vagabond), du rote Falke (faucon rouge) et des autres amis de la nature en Allemagne.
Le chômage a déversé sur les routes allemandes un contingent énorme de sans-travail qui viennent grossir les flots déjà pressés des amis de l’aventure. On a pu compter, dans une seule ville de Hesse, 2.158 chemineaux de passage en 1926, 2.072 en 1927, 2.576 en 1928 et dans les 9 premiers mois de 1929: 2 796 !
La plupart de ces errants sont fournis par les manœuvres ; les spécialistes n’apportent que très peu d’éléments au vagabondage romantique. A peine note-t-on quelques serruriers, quelques forgerons, quelques couvreurs. Les manœuvres salariés qui se livrent aux plaisirs de la route viennent généralement de la métallurgie, de l’agriculture, ou bien encore sont des tailleurs, des cordonniers, des bourreliers. L’âge moyen de ces romantiques de la route est de 20 à 25 ans, à l’exception des relieurs, ouvriers du livre, imprimeurs, qui ont en général moins de 20 ans. Lampioon, lui, a 29 ans. On ne voit guère de vagabonds dépassant la trentaine.
Quelle que soit la condition modeste du Wanderer (voyageur), il est véritablement étonnant toujours de voir jusqu’à quelle intimité compréhensive va son intelligence de la nature. Tous ceux qui ont dépassé l’étude scolaire de la langue de Goethe et de Schiller, savent sa richesse merveilleuse en vocabulaire naturiste. On trouverait des dizaines, des centaines de mots, pour traduire les bruits de la nature, et particulièrement ceux des forêts et des eaux, les effets de lumière, etc. Comme l’a dit Cherbuliez avec raison, ce n’est que dans la poésie allemande qu’on entend pousser l’herbe et circuler dans l’espace les sphères célestes….
« Oh I voyager… Je n’ai pas besoin, moi, de pain quotidien, mais j’ai besoin d’aller le long des fleuves, à travers les herbes saxillaires, à travers les fleurs de la lande, par les nuits sombres me perdre dans les forêts et dans les vastes prairies, et dans les prairies aussi quand à midi la chaleur est douce comme le miel. Oh ! m’en aller à travers les genêts hauts comme les hommes, lentement marcher, flâner, toujours être en route… »

Et Lampioon s’en va, attentif aux mille drames qui s’accomplissent dans la nature : le chevreuil qui traverse ce champ de céréales ; ces hirondelles qui se poursuivent et s’apparient ; ou bien encore…
« …Une tige frêle pousse avec une fleur pâle sur le sol de la forêt ; je vais à elle pour voir comme elle vit là si solitaire, si humble, sous les hêtres sombres. Ou bien je trouve dans un champ de trèfle un coin foulé. La rosée du matin est tombée, mais hier, dans la nuit, deux êtres se sont étendus là et se sont aimés… Un œillet écrasé… Du papier d’argent : ils se sont aimés, ils ont mangé du chocolat ! Grand Dieu ! Comme il me tarde aussi de coucher bientôt avec une jolie fille, dans les blés, dans un carré de petits pois, dans un étable, n’importe où, n’importe où !… » Ce qui arrive, effectivement, peu après, dans une grange de village.
Mais si Lampioon brûle pour Bettina, sa tendre amie fleurie de seize printemps seulement, sa passion pour les petits bouleaux n’est pas moins dévorante :
« Je chemine le long d’un sentier sablonneux qui traverse un sombre fourré de pins. Une petite clairière s’ouvre tout à coup, avec, au milieu, un jeune bouleau qui étincelle, le tronc blanc vêtu d’un si mince voile d’or.
Un chant, un joyeux cri. Il m’est permis de rassasier mes yeux, personne dans le voisinage, rien que moi. Seul le ciel peut savoir si je n’ai pas une pleine tendresse pour les bouleaux, quoique j’aie des culottes trop larges et des bottes crottées. Seul il peut savoir si je ne les aime pas avec mes mains brunes, si je ne m’abandonne pas, des heures entières, parfois toute une chaude journée… zon, zon…. dom, dom… O petit, ô innocent bouleau ! »
L’hiver, Lampioon continue sa cour ardente à la nature, comme il lui arrive aussi d’être surpris l’été, en quelque bois profond, par un violent orage qui, la nuit, déverse sur lui un déluge glacial. Malgré le rhume de cerveau et le ventre qui crie famine, le passionné chante les joies de la solitude et de la nature, tout en songeant au lit bien chaud où il aimerait pourtant sentir frémir la chair ferme et douce de Bettina, de Bettina, de Bettina. Ah ! Bettina… Il l’aime tant et tant qu’il la trompera sans le faire exprès, et s’en confessera héroïquement et piteusement… Ah ! Bettina… sa Bettina !… Seize ans !… « On s’en va joyeux, tout joyeux, sur le doux moutonnement de la lande couverte de neige. Dans le lointain se dresse un petit bois noir de pins. A part cela, on ne voit que de la neige, rien que de la neige. Parfois je reste debout longtemps et j’écoute. Le vent fait sonner le cristal dans les touffes d’herbes ; derrière, là, un chien aboie ; et c’est tout. Je continue de marcher. »
Et c’est ainsi l’analyse émerveillée des moindres sensations, des plus légères impressions, dans cette union extatique avec l’âme cosmique qui frémit dans la nature, dans le mystère :
« Les bouleaux près de la route… Chaque tronc qui sort de la neige, s’élance vers le ciel. Et plus il est haut, et plus il est émerveillé. Mais qu’est ceci ? Ceci, qui est autour de moi ? Ici, là-haut ? L’air, la lumière du matin, le chatoiement des cristaux ? Laissez-moi voir un peu ! Peut-être que le bouleau pense ainsi. Ah ! c’est extraordinairement nouveau, se dit-il, comme ça bruisse, comme ça ruisselle I II secoue sa chevelure et la laisse tomber et pendre afin que la lumière seule puisse la caresser. Ne voudrait-il pas monter encore dans le ciel ? Non, silence, mais qu’est-ce que le ciel ?
Et la respiration du bon Dieu l’a touché. Sa chevelure est toute semée de colliers de perles. Un couple de loriots sautille dessus, et chaque fois qu’ils quittent une branche, un petit nuage de poussière en tombe sans bruit. Je vais dessous. Oh ! merci ! merci !
La neige crisse sous mes pas, la glace craque sur les flaques asséchées. Pas une créature dans la région. On devrait dans un voyage comme celui-là entonner une chanson dans la solitude.
Non, il faut se taire. Un pareil silence matinal, il n’y en aura plus. Silence !
Il faut de temps en temps s’arrêter et écouter le craquement presque imperceptible dans les arbres et les buissons. Oh I ces minutes d’immobilité et de silence dans le froid, dans la lumière glacée ! »
Tout ce chapitre (La neige et les étoiles) est un amoncellement de notations de détail, un de ces palais de givre si féerique qu’on pardonne presque à l’hiver d’être cruel… Voici que la nuit tombe. Lampioon s’apprête à camper sous les étoiles, dans la neige et la glace. Pourtant, encore un effort.
« C’est maintenant quelque chose de puissant, cette marche à travers la plaine blanche. Mes souliers glissent sur la neige, mes yeux voient un champ de neige sans limites, mes oreilles entendent la rumeur sourde du lointain, ma peau s’imbibe de la lumière tamisée du soleil, ma bouche goûte le froid. Un sentiment de simplicité m’envahit. L’homme primitif qui parcourt la toundra glacée doit, comme moi qui voyage ici, avoir les yeux demi-fermés, le regard s’enfonçant dans le lointain, accablé par l’infinité tout autour de lui. Ce voyage est comme une légende : Je me sens un homme, un point, un rien dans la neige et le ciel… »
Bientôt le printemps va flûter ses chansons. Comme Lampioon n’a pas un mark vaillant en poche, il va essayer de s’occuper — oh ! rien qu’en passant -— à jardiner chez un docteur. La Fraulein le reçoit en l’absence des maîtres de la maison :
« La Fraulein est grande et brune. Quand elle sourit, ses dents brillent dans sa bouche, blanches et humides. Ses lèvres sont humides aussi. Malheureusement elle n’a pas peigné ses cheveux, ou du moins il y a ces deux tresses noires qui dansent autour de son nez. Un bouton manque à son corsage. Jeune fille ? Oh ! oui, elle a une certaine distinction, mais ses mouvements sont si malhabiles. Février… Mars… Mars ! Mais, cela ne me regarde pas du tout. Mais qu’est-ce que cela peut me faire qu’elle n’ait pas de bas, qu’elle ait de si grands yeux inquiets, avec, au fond, des scintillements d’or. Ainsi, ainsi, sa mère est partie en voyage, et en ce moment la voilà devant la maison du docteur les jambes nues. C’est une chance que je me sois rasé ce matin ! »
La Fraulein lui apporte un verre de vin au jardin : « Elle paraît avoir 17 ans. Oui, bien 17, mais pas plus ! Regarde donc sa figure ! Le vin me monte à la tête, je m’enhardis, je regarde effrontément sa poitrine. L’a-t-elle remarqué ? »
Un joueur d’orgue de Barbarie tourne sa manivelle dans une rue voisine, et sa musique vieillotte réveille dans l’âme de Lampioon des nostalgies. Sans terminer la taille des arbres qu’il a commencée avec plus de bonne volonté que de science, il s’enfuit du jardin comme un voleur, repris par la passion de la route. Et à travers la nuit, il s’enfonce dans la poésie sauvage de la lande, dans le déroulement des aventures…
Puis Brème, Hambourg, Berlin. Lampioon erre. A Berlin, il redevient jardinier. Après avoir eu, sans un pfennig en poche, une aventure assez triste avec une jeune postière désabusée, dont il fit la connaissance dans des circonstances comiques : Le téléphone automatique ?
Trop compliqué pour lui l La petite postière vint à lui…
Puis c’est un voyage en quatrième classe de chemin de fer, avec d’hilarantes péripéties. Un séjour sur les bords du Rhin. La confession d’un meurtrier. La découverte de la jeune suicidée en montagne. La fête à Passau, au cours de laquelle Lampioon se retrouve, vers deux heures du matin, à la tête de sept petites jeunes filles dont il devient le protecteur, et qu’il embrasse comme du bon pain frais :

« Rôder dans les rues la nuit avec d’aussi jeunes filles, à la pâle lumière de la lune, dans le silence, quand les bourgeois ronflent dans leurs lits! Les réverbères brillent faiblement. Ici et là un petit balcon au-dessus d’une porte, avec des fleurs grimpantes. Il bruine, la rosée tombe, et les jeunes filles sont si jeunes, leurs jupes sont si courtes. Tantôt elles vont dans les ténèbres, tantôt un peu de lumière flotte autour d’elles. Je trouve ça tout à tait réjouissant, moi. Eh ! Eh! Entendez-vous, comme ce Eh ! Eh ! résonne contre les murs des maisons ? Je trouve ça amusant, voire même un peu dangereux. Et vous, mesdemoiselles ? »
Pour désennuyer les petites voyageuses qui ont manqué leur train de retour, Lampioon leur raconte des histoires :
« Mes enfants, mes petites demoiselles, allons un peu dans la petite ruelle à côté, le bec de gaz ne nous éclairera pas comme ici. Autrement j’aurai encore la déveine d’être apostrophé par un agent de police et arrêté comme faisant la traite des blanches. Par ici I
Nous nous poussons dans l’obscurité. Je suis naturellement plein de désirs coupables. Maintenant il faut que je les exprime, pensé-je. Mais si au moins je savais comment m’y prendre pour les leur communiquer ! »
La scène d’embrassades successives s’accomplit dans l’ombre mystérieuse : Lampioon s’analyse au contact des sept jeunes filles dont pas une n’embrasse comme l’autre. La pâle Elise n’appuie pas seulement ses lèvres sur les siennes, mais c’est tout son corps qui s’alanguit et défaille. Eh ! Eh ! Lampion. Et Bettina, fripon ?
« Je ne pense plus qu’à la blanche Elise qui ouvrit sa bouche si doucement et si tristement sous mes lèvres, à mes genoux qui vacillèrent. Je demeure là ainsi, ne songeant plus qu’à une fillette d’environ quinze ans… »
Mais la passion pour les bouleaux reprenant le dessus, la vie aventureuse de Lampioon se termine sur cet amour chaste :
« Je me place tout près du bouleau, je caresse son tronc élancé. Petit bouleau, lui murmuré-je, nous deux, mon petit bouleau… Si tu savais, vois-tu, comme je suis encore triste aujourd’hui. Et nous nous tenons un moment l’un à côté de l’autre avec nos têtes penchées, sans nous toucher… Et nous sommes bientôt si éloignés qu’il me faut me remettre à marcher… Je continue de marcher lentement… »
Ces quelques notes ne font que donner un aperçu de cette vie où la communion religieuse avec la nature, les méditations philosophiques les plus profondes succèdent et alternent avec les passades les plus imprévues comme avec les aventures les plus drolatiques. Mais ce qui domine incontestablement dans la vie de Lampioon comme dans celle de tous les Wanderer en Allemagne, c’est une espèce de fraternisation avec la nature, si profonde, si délicate qu’on songe à l’amour du bouddhiste pour la vie universelle. Tant il est vrai — comme le rappelait dernièrement le Dr Strunckmann dans Der Friedensreichbote — que la pensée hindoue est sous-jacente à la conception germanique de l’univers…
Présentement, le retour à la nature, le culte de la nudité, la simplification de la vie, l’école en plein air, la pratique des sports, l’hébergement dans les campagnes et les forêts de dizaine de milliers de jeunes amis de la nature (des deux sexes), l’émigration urbaine vers les campagnes les dimanches et les jours fériés, la camaraderie des hommes avec les bêtes (200.000 chiens à Berlin !), le développement de la littérature animalière, etc. sont de plus en plus à l’honneur outre-Rhin.

Le chemineau reste en France un « phénomène ». En Allemagne, au contraire, tout le monde est (ou a été) un type dans le genre de Lampioon, roulant sur les routes, couchant à la belle étoile ou dans les étables, embrassant les petits bouleaux dans les clairières et les jolies filles dans les champs de trèfle, dans les carrés de petits pois, dans les écuries, n’importe où !… n’importe où !…
Et ceux qui n’ont pas eu cette bonne fortune de vivre cette vie du Wanderer, se consolent en lisant Manfred Hausmann. S’ils avaient su, s’ils avaient compris alors ! Mais il y a trop longtemps qu’ils ont passé l’âge de Lampioon pour se décider maintenant…

Gabriel GOBRON.

Les primaires, 1er janvier 1930, p. 507-516.


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