Jacques Mesnil – Frans Masereel (1925)

FRANS MASEREEL

L’œuvre de Masereel me fait irrésistiblement penser à certains vieux maîtres flamands et particulièrement à Pierre Breughel l’Ancien; non qu’il y ait chez Masereel quoi que ce soit d’archaïsant — personne n’est plus moderne que lui, — mais parce qu’il aime aussi passionnément qu’eux le spectacle de la vie, et parce que tout ce qu’il observe sert de tremplin à une imagination toujours en éveil, dont l’exubérante puissance créatrice fait sans cesse passer les impressions reçues, du domaine du réel dans celui du fantastique.
Ces impressions transfigurées se succèdent, se superposent, grandissent avec une rapidité qui tient du cinéma : les séries de gravures sur bois où Masereel brode des variations à l’infini sur un seul thème, comme Soleil, Idée, Histoire sans paroles, nous entraînent en une course vertigineuse où nous exultons de l’ivresse du mouvement et de la joie des trouvailles imprévues de l’artiste.
Ce rythme endiablé lui est familier, même quand il traite des sujets tragiques, comme dans Fait-divers : quelles que soient les souffrances personnelles de l’individu, la vie continue à se dérouler de son mouvement précipité, emportant et broyant les hommes. Sur des places limitées par des usines, dans des rues enserrées entre des gratte-ciel, des foules se hâtent vers le travail ou le plaisir, ou se déchaînent en proie à des passions collectives.
Pour résister à ce vertige, il faut des nerfs solides, un corps vigoureux, une âme libre : Masereel nous apparaît tel à travers cette semi-confession que constitue son merveilleux Livre d’Heures. On y voit un grand gars bien portant, solidement charpenté, qui aime la vie sous toutes ses formes et sait l’empoigner d’une étreinte souveraine : il rappelle Walt Whitman par sa franchise d’allure, sa sociabilité, son absence de préjugés, mais son origine flamande se trahit par une gaieté à la Eulenspiegel, par un goût spécifique pour les joies sensuelles, par un amour des plaines aux horizons larges et aux cultures luxuriantes.

Dans son album, Souvenirs de mon Pays, l’un des plus beaux qu’il ait fait, ces qualités natives s’allient à un sens raffiné de la décoration, qui agit comme un élément apaisant sur l’exubérance de vie et d’imagination qui lui est propre.
L’excès de mouvement disparaît : tout se met en place et s’équilibre. Par-là cet album s’apparente à la série de grandes gravures, telles que Souvenirs, Le Voyageur, Le Cheval de Bois, Le Parvenu, où Masereel joint à la perfection du métier l’harmonie de la composition, où l’élément expressif, l’élément symbolique et l’élément décoratif s’unissent en une synthèse parfaite.
Chez Masereel comme chez tous les grands maîtres, l’artiste traduit exactement l’homme: celui-là n’exprime rien que celui-ci ne sente profondément ; jamais on ne trouve dans son œuvre cette recherche d’une originalité formelle, qui est la caractéristique d’une période de concurrence effrénée comme la nôtre, où chacun s’efforce de se distinguer et de se faire valoir par quelque signe extérieur.
En possession d’une technique parfaite, maître incontesté de la gravure sur bois, Masereel aurait pu être tenté de jouer en virtuose d’un instrument qu’il manie si bien : il est trop sincère et trop vigoureux pour se laisser aller à pareille tentation. Dans le livre, il est à la fois un illustrateur et un décorateur de premier ordre : ses noirs et ses blancs s’allient admirablement au texte imprimé, et il excelle à évoquer en quelques traits une attitude, un caractère, un type, ou l’atmosphère même d’un milieu : je songe aux bois pour Lapointe et Ropiteau de Duhamel, pour Cinq Récits de Verhaeren, et à tant d’autres.
Car, bien que sa carrière soit encore brève, Masereel a derrière lui une œuvre considérable : en moins de dix ans, il a, outre les recueils et les planches qui sont l’expression de sa fantaisie personnelle, gravé des bois pour illustrer plus de douze livres édités en France et autant en Allemagne; il a pendant trois ans donné chaque jour un dessin à un journal politique suisse; il a peint en outre des tableaux, notamment des portraits d’une psychologie pénétrante, et fait de grands dessins, parfois rehaussés de couleur, qui sont au nombre des œuvres les plus émouvantes que je connaisse.

Comme Hokousaï, Masereel pourrait se dire « fou de dessin »; mais il s’arrête rarement à la notation instantanée d’une impression; il l’enregistre mentalement dans son prodigieux répertoire de formes en mouvement.
Comment pourrait-il, sans ce répertoire intérieur, traduire ce qui le passionne surtout : le drame de la vie humaine sous toutes ses formes, mais surtout sous ses formes sociales : la lutte de l’homme contre des forces immenses qu’il a créées et dont il n’est plus maître, la lutte pour l’argent, pour le plaisir, pour l’étourdissement; la lutte du déshérité contre la puissance indifférente et monstrueuse qui l’écrase; la lutte de l’individu conscient pour son émancipation ?
Par cet intérêt pour la vie sociale, Masereel se rapproche des grands artistes de tous les temps, et notamment de ceux de la Renaissance : on sait quels accents tragiques la contre-réformation religieuse a suscités dans l’âme et dans l’œuvre d’un Michel-Ange et d‘un Titien et avec quelle joie grave un Dürer a salué l’aurore de la Réforme.
A côté des drames sociaux, Masereel évoque avec non moins de force les drames intimes, qui dérivent pour chaque individu des passions humaines ou de la puissance de la fatalité. Et dans son œuvre comme dans le drame shakespearien, le grotesque coudoie constamment le tragique : un grotesque énorme, où l’intention satirique finit souvent par se perdre au cours des folles randonnées de l’imagination, qui entraîne l’artiste, et avec lui le spectateur, dans le domaine de la fantaisie pure.
Alors on voit éclore des mains de cet impétueux des motifs d’une grâce charmante, qui rappellent les Japonais par le balancement des lignes qui bondissent et rejaillissent, par le jeu des noirs et des blancs, des pleins et des vides, par un tact souverain dans le choix de ce qu’il faut indiquer et de ce qu’on peut omettre.
Si l’on revient ensuite à ses œuvres où l’élément dionysiaque prédomine le plus, on s’aperçoit que l’élément apollinien, l’élément par lequel l’art réalise une harmonie inconnue à la vie de l’action, n’est point absent là même où il n’apparaissait point d’abord, et que l’arabesque des lignes, la mosaïque des blancs et des noirs, l’ordonnance même de la composition, obéissent à un rythme commun et prêtent à l’ensemble une valeur décorative.

Le Calvaire (gravure sur bois)

Le fouillis grouillant de ces planches compactes où Masereel s’est amusé à faire surgir en chaque endroit disponible quelque figure bizarre ou grimaçante, comme l’eussent fait les artisans du moyen âge ou plus tard les Bosch et les Breughel, répond toujours à quelques directives générales et se lit dans l’ensemble avant de se lire dans les détails.
Aussi Masereel a-t-il rendu comme personne la vie des foules en ce qu’elles ont à la fois de chaotique et d’ordonné : les réactions individuelles multiples, diverses, souvent même contradictoires en apparence, obéissent à une dominante — mouvement, instinct, passion ; — de grands courants s’établissent : flux et reflux, vagues de curiosité, de colère, de bestialité, dévidement affairé des négoces et des trafics, ruées des ruts, montées des révoltes, assauts, fuites, débandades. Toujours Masereel ordonne le grouillement confus de la foule selon la ligne des passions qui la mènent. Toujours l’âme collective de cette multitude se manifeste par les gestes disparates et pourtant nettement orientés des milliers d’êtres qui la composent.
De ces foules en mouvement se dégage une impression communicative de force : force latente ou force qui s’extériorise, force cherchant sa voie ou force se dégorgeant en un courant impétueux.
Force active, vivante, réalisatrice ; joie de cette force; dynamisme contagieux; conscience de la puissance intérieure; sentiment de toutes les possibilités en soi : exultations et désespoirs, éclats de rire et sanglots, ravissements d’amour et explosions de colère; sens organique de l’activité saine de l’être; retentissement à l’infini des rythmes vitaux, rythmes du corps et de l’âme et de l’univers, pulsation du Cosmos dans le microcosme individuel…. Ces mots dans leur abstraction ne donnent qu’une froide image de ce que l’œuvre de Masereel représente pour nous.
Masereel nous soutient et nous réconforte, il nous fait vivre plus intensément. Entre lui et nous une pleine confiance existe : ce qu’il a à dire, il le dit franchement et sans détour; c’est un homme qui se communique à nous dans le langage qui lui est le plus familier et le plus naturel; il prend la voie la plus directe et préfère se montrer brutal que de se travestir.
Aussi point d’engouement mondain, point de succès de mode autour de lui : son art franc et fort éloigne les hypocrites et effraye les faibles. Mais ceux qui l’aiment l’aiment vraiment, d’homme à homme, pour la vie.

JACQUES MESNIL

Sous le métro

Source : J. Mesnil, « Frans Masereel », L’Art d’Aujourd’hui, printemps 1925, p. 15-20.


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