Gabriel Gobron – La Brière allemande (Une journée à Worpswede)

La Brière allemande

A Scharrelmann et à Hausmann, en témoignage d’amitié.

Georg von der Vring, l’auteur de Soldat Suhren, d’Adrian Dehls, de Camp Lafayette, m’avait dit avant mon départ : « Vous ne pouvez pas aller à Brême, sans visiter Worpswede… Augustiny vous donnera tous les renseignements… »

Pour l’amour de Georg von der Vring, j’étais décidé à aller à Worpswerde. Je savais que l’auteur avait vu le jour à Brake, dans la région ; que la famille Dehls avait réellement vécu à Blumenthal ; que Vring avait été maître d’école à Jever et que le Soldat Suhren avait été encaserné à Oldenbourg. Enfin, je comptais trouver à Worpswede, Martha Vogeler parmi la colonie d’écrivains et d’artistes qui y vivent dans le Moorland et des amis de Vring comme Regler. Je n’avais pensé ni à Scharrelmann, ni à Manfred Hausmann, ni à Sarnetzki, directeur littéraire de la Koelnische Zeitung, auprès desquels je trouvai les écrivains les plus exquis qu’un Français puisse souhaiter en Allemagne.

Et, renseigné par Augustiny, le lecteur des éditions Carl Schünemann à Brême, je m’acheminai un beau matin vers le Moorland, vers la Brière allemande. Pour moi, c’était une façon d’obéir à l’amitié que j’ai pour Georg von der Vring. Il me semblait que j’allais vivre un peu dans l’ambiance du Soldat Suhren, et, plus encore, me trouver happé par le drame psychologique intense qui mâche lentement l’enfance de gamin de pêcheurs d’Adrian Dehls, sous un ciel gris comme le mystère. En somme, kurz und gut (puisque nous voilà en Allemagne), j’accomplissais une dévotion littéraire, tout comme celle que j’avais faite, trois ans auparavant, en descendant dans la crypte de Weimar toucher les cercueils où sont raidis dans la mort Goethe et Schiller.

Je fus bien récompensé, car la Brière allemande m’apparut dans sa désolation splendide. Jamais terre plus pauvre ne fut plus belle, ne fut plus pittoresque. Je retrouvais là un peu des rièzes de l’Ardenne, de ces marécages peuplés de légendes et de fluides qui susurrent sur les flûtes du mystère. C’est le Moorland, au nord de Brème, avec ses canaux, ses terrains « dansants », ses sentiers perfides, ses vases traîtresses où l’on s’enlise, mais un Moorland noir comme la suie par suite de la décomposition des plantes aquatiques, et sur lequel est posé un mince suaire de sable fin comme de la poudre. Ajoutez de-ci, de-là des blocs erratiques, dont quelques-uns servent de monuments funéraires, quelques arbres rabougris et tourmentés qui tordent leurs branches comme des noyés tordent leurs bras, et vous aurez une idée de cette contrée grise où les frontières entre les éléments sont si indécises…

Le cimetière de Worpswede au milieu du Moorland ajoute au tragique de la région. Surtout avec ses vieilles tombes, ses morts dont les yeux doivent être remplis de sable, et le monument de Paula Becker élevé à la mémoire de son enfant mort à douze ans. Sarnetzki m’avait dit : « Il faudra, dès que nous aurons déjeuné, aller voir ça… J’ai rarement vu un monument aussi poignant… Ma femme en a été littéralement bouleversée la première fois qu’elle le vit… Pour moi, il m’émeut toujours…

Imaginez, patiné par le temps, un corps de femme nu et allongé, la tête relevée pour contempler tristement un enfant assis sur ses cuisses, et ces mots qui résument le drame : « Et pourtant, ce fut ainsi… » Autour, tout autour, de petites tombes de poudre de sable, des blocs erratiques, des marais, des tourbières, des arbres trop en bois, des grisailles, des brumes, des fumées, des légendes, des rêves, des mystères. « Et pourtant, ce fut ainsi… »

De la colline — oh ! 40 mètres — on aperçoit le Teufelsmoor, la Brière du Diable, l’une des régions où la confusion des éléments a fait palpiter et frémir un monde incroyable et fantastique, avec sa flore et sa faune toutes particulières. Quelques pauvres cahutes aux toits – de chaume, quelques moulins aux ailes noires et sinistres des arbres atroces, ce sont les seuls profils que l’on aperçoit dans ce monde où tout glisse, où tout coule, où tout rampe vers les bas-fonds, là où fermente le gaz des marais, là où des formes molles, flasques et décolorées, remuent dans des rêves froids. Ici la matière se charge de vie dans les eaux stagnantes et nauséeuses, et commence à bouger en des songes de têtards et de salamandres. On a froid aux os, rien que d’y penser.

La colonie littéraire et artistique de Worpswede a son histoire. Une histoire dramatique. Car les amants passionnés du Moorland n’ont pas l’âme d’un marchand de bouchons. Que d’existences tourmentées se sont passées dans ces paysages de poudre et d’eau ! Pauvre Paula Becker, dont la vie fut tranchée brutalement sans avoir pu cueillir un seul fruit de tout un printemps et de tout un été d’art ! Pauvre Martha Vogeler ! Pauvres écrivains et pauvres artistes de Worpswede dont Maria Rilke a chanté le chant funèbre, c’est à peine si la nature permet ici que quelques fleurettes scrofuleuses poussent un instant dans la poudre des tombes. Il faut que tout ici devienne sable, vase, eau, rien. Mais ce rien, sous une houppelande de soleil ou sous un manteau de brume, devient splendeur et mystère, un infini ou s’enfonce et se perd la pensée, la rêverie….

La Brière allemande avec son Teufelsmoor m’a fait vivre en un seul jour des mois entiers. Je ne pourrai jamais arriver à croire que je n’ai passé là qu’un seul jour.

Et le souvenir même me fait mal à l’âme. Il y a des choses morbides par là. Comment Paula Becker a t-elle pu se peindre toute nue, alors que sa grossesse était avancée et que son ventre pointait douloureusement et atrocement ? Comment a-t-elle pu se peindre ainsi ? Quelle monstruosité dans un monde où tout n’est que fluides, que cette animalité exorbitante ! Mais la terre, à présent, digère l’enfant, digère la mère, digère tout. L’horrible chose ! Sur tant d’amour, plus rien que le gaz des marais qui vient roter sur l’eau glauque…

Gabriel GOBRON.

Les Primaires, avril 1930, p. 181-184.


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