Archiv für Februar 2021

Distractions luxemburgeoises

Pour me distraire, je lis l’histoire géologique de l’Allemagne. Songez donc que dans des plaques d’argile de la période algonkienne, c’est-à-dire de l’époque la plus ancienne de l’histoire du globe, alors qu’il n’existait pas encore la moindre trace de vie « organique », donc il y a des millions et des millions d’années, songez que l’on a trouvé en Suède, dans une de ces plaques d’argile, la marque des gouttes d’une brève averse ! Je ne saurais vous dire quel effet magique produit sur moi ce lointain bonjour venu du fond des âges. Je ne lis rien avec autant d’intérêt passionné que des livres de géologie.

Lettre à Mathilde Jacob, 9 avril 1915.

Il y a deux ans — cela tu l’ignores totalement —, j’ai enfourché un autre dada : à Südende, j’ai été prise de passion pour les plantes, je me suis mise à cueillir, à mettre sous presse, à herboriser. Pendant quatre mois, je n’ai littéralement pas fait autre chose que baguenauder dans la campagne, ou classer et identifier à la maison les plantes que je rapportais de mes randonnées. Actuellement, je possède douze herbiers bien remplis et je me retrouve très bien dans la « flore indigène », p. ex. dans celle de la cour de notre infirmerie, où poussent deux ou trois arbustes et des mauvaises herbes à foison, pour la joie des poules et la mienne. Tu vois, il faut toujours que j’aie un sujet qui m’absorbe de la tête aux pieds ; et je sais bien que pareil comportement ne convient guère à un personnage grave, dont on attend toujours — voilà bien sa chance ! — quelque manifestation d’intelligence.

Lettre à Louise Kautsky, 18 septembre 1915.

Verbascum lychnitis (molène lychnite)
IISG Amsterdam – Rosa Luxemburg papers, Nr. 27.

Walter Fähnders – « Generalstreik das Leben lang! » – Arbeit, Arbeitsverweigerung und Vagabondage (2015)

Walter Fähnders : « Generalstreik das Leben lang! » – Arbeit, Arbeitsverweigerung und Vagabondage, in: Arbeit und Protest in der Literatur vom Vormärz bis zur Gegenwart. Hrsg. von Iuditha Balint und Hans-Joachim Schott. Würzburg: Königshausen & Neumann, 2015, S. 65-87.

Walter Fähnders – Vagabunden und Vagabondage in Kunst und Literatur (2020)

Walter Fähnders – Vagabunden by EspaceContreCiment

Walter Fähnders, „Vagabunden und Vagabondage in Kunst und Literatur“, in: Hanneliese Palm, Christoph Steker (Hrsg.), Künstler, Kunden, Vagabunden. Texte, Bilder und Dokumente einer Alternativkultur der zwanziger Jahre, Düsseldorf, C. W. Leske, 2020, S. 7-18. [= Bibliothek der Archive, Band 1: Fritz-Hüser-Institut für Literatur und Kultur der Arbeitswelt, Dortmund]

Manfred Hausmann – Lampioon küsst Mädchen und kleine Birken (1928)

Etrangement, il en existe deux traductions françaises, assez rapprochées dans le temps :

Le nommé Lampioon, chemineau. Trad. par Jeanne Stern et Louise Lacoley, Paris, Editions Rieder, 1934, 254 p.

Le vagabond et la destinée
. Trad. par Marguerite Desgenêts [pseudo ?], Paris, Editions de France, 1943, 267 p.

Le moment venu, il faudra voir cela de plus près.

Gabriel Gobron – Vagabonds allemands (1931)

Hans Tombrock, Vagabunden (Vagabundenmappe), 1928

Vagabonds allemands

Dans Kulturwille (organe mensuel d’éducation du prolétariat à Leipzig), Georg Schwarz écrivait récemment:

« Il peut y avoir quelques centaines de milliers d’errants sur les routes d’Europe. Ils ont été vomis par le processus de la production et sont devenus par nécessité des chemineaux. Ou bien ils portent au cœur l’éternelle nostalgie des lointains et ont la bougeotte dans le sang. Il est certain que le vrai vagabond est seulement celui qui voyage par mépris de la vie bourgeoise et qui cherche par lui-même la solution des problèmes qui hantent le monde. La route est la seule Patrie qu’il reconnaisse et le ciel est le seul toit auquel il demande protection. »

Car « le sédentaire ne peut rien savoir de la sagesse qui remplit l’homme quand il est solitaire sur la route. Et les vagabonds sont les hommes les plus seuls, toujours en route, jamais attachés à quelque chose, jamais liés à quoi que ce soit. Une telle sagesse ne s’exprime pas en paroles, elle se tait devant l’homme du troupeau. Mais que des frères se rencontrent, et elle s’épanche. »

La dernière partie de la citation de Georg Schwarz est empruntée au périodique : Le Vagabond. En France, nous avons bien le journal des forains. Mais un organe pour les chemineaux ?! Ce fait en dit long déjà sur l’humeur casanière et bourgeoise des Français.

L’humeur vagabonde vit dans les œuvres de grands écrivains qui ont été eux-mêmes des vagabonds : François Villon, Walt Whitman, Jack London, Knut Hamsun, Maxime Gorki (que je connais par la version allemande de ses œuvres, dans les superbes volumes du Malik-Verlag à Berlin), Peter Hille, Sinclair Lewis, Alfons Paquet, Heinrich Lersch, etc. Mais ces errants d’un jour se sont souvent laissés embourgeoiser par la médiocrité du confort et la tentation de la « maison et couche molle » (Regrets, Villon) : Richepin reste l’exemple le plus écœurant de ce reniement de soi-même.

Georg Schwarz ne s’intéresse pas dans le Kulturwille à ces chemineaux repentis, mais aux anonymes qui marchent sur les routes avec des semelles trouées. Certains d’entre eux écrivent : Ils se sont créé un périodique et une maison d’éditions : Verlag der Vagabunden à Sonnenberg, par Stuttgart-Degerloch, en Wurtemberg. Der Kunde et le Verlag der Vagabunden appartiennent à la « fraternité » des errants, lesquels ont tenu en 1929, à la Pentecôte, leur premier et solennel Congrès.

Le panorama du Vagabond est varié : Discussions philosophiques, poésies lyriques, renseignements sur la Route, questions nègres, envols exotiques, aphorismes sarcastiques de cette trempe :

« Aussi longtemps que les clochers feront signe aux gens de venir, il y aura des ratichons, et nous aurons l’occasion d’éprouver leur christianisme. »

Des caricatures illustrent le périodique : Hans Tombrock est l’un des meilleurs dessinateurs de la « fraternité » (Il vend même une pochette de 15 dessins pour 2,50 R. M.).

L’écrivain qui, parmi les vagabonds allemands, semble avoir le plus de talent, est Gregor Gog, surnommé le Père des Vagabonds. Son œuvre la plus célèbre est une « Introduction à la Philosophie de la Route », un recueil de pensées subversives enrobées dans les petits étuis de l’aphorisme corrosif. En voici quelques exemples :

« Les hommes politiques de mon pays sont vraiment réalistes quand ils dorment. »

« La plupart des prolétaires sont des bourgeois qui ont manqué leur naissance et sont en retard d’une génération. »

« L’homme nouveau ? Rassurez-vous : il a changé de chemise. »

Gregor Gog maltraite ses amis — il les connaît, le diable ! — comme ses ennemis : Ses regards sont pareils aux rayons Rontgen et ses sarcasmes sont clairs, coupants et cruels comme des scalpels.

Il a publié un journal « d’un fils dévoyé » : En Chemin, pour lequel Alfons Paquet a écrit une préface. Cette œuvre est présentement épuisée. L’un des plus remarquables chapitres en est l’Epitre pour les Antisémites et les Sémites, où comme dans tout le livre d’ailleurs les opinions contradictoires se heurtent avec un cliquetis d’épées.

Hans Trausil a chanté dans son livre : La Route des Etoiles (actuellement épuisé) les aventures personnelles qu’il a vécues, et ses mots et ses vers sont crus, saignants. De la viande saignante.

Otto Ziese a publié, avec une introduction de Max Barthel, son Route, route sans fin, où il s’affirme à la fois un Voyant et un Prophète de la Route, avec la Révolte aux yeux clairs contre les casernes crasseuses où grouillent les multitudes sédentaires dans les villes. J. Mihàly dans sa Ballade de la Misère peint l’existence douloureuse des anonymes qui gémissent dans les prisons et dans le dénuement pour n’avoir pas su admirer et aimer comme tout le monde les délices de la vie bourgeoise.

Manfred Hausmann continue l’histoire des tribulations de son célèbre Lampioon dans un second volume : Salut au Ciel ! (Fischer, Berlin) qui est une suite heureuse de Lampioon embrasse les petites filles et les petits bouleaux.

Et ce ne sont là que les plus connus de la « fraternité » !

Ecoutons Hans Tombrock, lorsqu’il chemine avec un frère sur la route de Berlin, tristes, affamés, accablés. D’où ces : A quoi bon ? qu’ils murmurent, l’âme en détresse. Oui, répondent-ils, désespérés, « Faim, soif, le cachot, les arches des ponts, les poux et la gratte. Rencontrer des copains et échanger des services, demander d’où ils viennent et où ils vont, et si cela ou l’asile de nuit sont bons. Et le soir quand on a une place à la Herberge (auberge destinée spécialement à la jeunesse naturiste) et un lit pour 40 pfennigs, — qu’est-ce qu’on en a de plus ? »

Et Hans Tombrock évoque l’Herberge de Leipzig où les chemineaux ont trouvé une paillasse pour la nuit :

« Ces gaillards se trouvent bien dans n’importe quelle situation, ou du moins ils prennent les choses comme elles viennent : Du soleil, un orage — ils rient aujourd’hui, ils pleureront demain, et après-demain ils auront une fringale à bouffer de la terre, ils coucheront sous les ponts et rêveront de chambres bien chauffées avec une table pour manger dedans, et dessus, — dessus : des cales de pain sur lesquelles on aura tartiné de la margarine de bonne marque, et tout contre, un morceau de boudin noir long comme ça ! Qu’est-ce qu’on veut de plus de la vie ? Se remplir à la table de la Providence ? Quoi encore ? Une femelle ? Certes, tous ces drôles ont la fringale d’une femelle ! Une femme ! Qui n’en voudrait pas avoir, quand il vous reste encore une goutte de sang dans les veines ? Et les vagabonds en ont toujours à revendre, de cette viande liquide ! Cela vient de la vie qu’ils mènent : Ils ont ça dans le sang, quoi ! Un vagabond, c’est pour ainsi dire rien que du sang ! C’est ça qui le fait marcher, qui le fouaille à travers la vie ! C’est par son sang qu’il se distingue des autres, des sédentaires assis à la périphérie de la vie ! Son sang brûlant, bouillonnant, en révolte, lui fait tout sentir profondément, puissamment, rageusement, jusqu’à la plus petite fibre nerveuse. Une femme, c’est pour le chemineau ce qu’est un million de marks-or pour un bourgeois. Mais, c’est faux ! On ne peut pas comparer la femme — car enfin c’est tout de même de l’amour ! — avec de l’argent ! Mais, comment expliquer ça ? Tiens ! N’expliquons rien, ça sera encore mieux !…
Représentez-vous comment qu’ ça vit, un vagabond ! Bon an, mal an, la faim au ventre, la soif à l’âme, et la nostalgie, la grande nostalgie pour… pour ça…
Voyez un peu : Vlà ma langue qui tombe en paralysie, mon sang qui ne fait qu’un tour, toutes les lois qui s’effondrent, tous les mots, voilà tout qui tourbillonne en un unique complexus embrasé et monstrueux. Et ça hurle à l’action, à la délivrance de la misère profonde, d’un incompréhensible chaos de pensées et de sentiments, et ça vous pousse à vivre… à… à je ne sais quoi ! J’explique rien ! Ça sera encore mieux !… »

Puis Hans Tombrock passe en revue les frères :

« L’un découpe des fleurs pour coller sur des cartes postales qu’il offrira de porte en porte. À côté de lui, le peintre. Il imite assez mal les têtes de Hindenbourg, Goethe, Bismarck, Frédéric, et cela à cause du patriotisme de sa clientèle. On l’appelle : le peintre, et à cause de son talent artistique il est bien considéré par les camarades. Avec cela, il s’occupe encore, à ce qu’il dit, de psychanalyse. En voici un là, qui ramasse les mégots de cigarettes et de cigares, c’est le Kippensucher (celui qui happe au vol tout ce qui tombe). Il transforme tout en tabac et tire de là sa nouvelle marchandise. Un tout jeune gars, avec un visage de lait et de sang, va aux chemises. Il n’a qu’une culotte et une veste. Il fait ses six chemises par jour et touche des camarades de 20 à 30 pfennigs pour ça.
Il y a beaucoup à faire : Quémander des souliers, mendier des habits, ramasser des chapeaux, des cravates, des cols. D’autres passent devant les boucheries et les boulangeries, — et le butin est vendu sur le grabat. Trouver de l’argent, c’est (même chez ces pauvres errants) naturellement la grande affaire. Ils ne veulent pas entasser trésor sur trésor, mais vivre au jour le jour. Ils veulent tâter un peu au repas de midi à 50 pfennigs, avoir l’argent du lit à 40 pfennigs. Et pouvoir fumer. Boire du schnaps aussi ? Non ! Pas un ne pense à ça. Ceux qui disent le contraire de mes collègues, en ont menti. Ou ne les connaissent pas. Ils n’ont jamais su ce que c’était que d’avoir faim. Il se peut que quelques ramasseurs de couennes troquent leurs groschen pour de l’alcool. Mais les autres que leur sang a poussé vers les grands chemins, que le destin ou la misère ont chassés, tous ces camarades qui ont été refoulés par la crise économique, et ceux qui d’eux-mêmes se sont enfuis du mouvement bourgeois et capitaliste, ils ne boivent pas ! Ils ne peuvent pas boire ! Ils ont assez à faire avec leur misère qu’ils doivent surmonter le jour comme la nuit ! Ils doivent lutter, heure après heure, pour ne pas succomber et crever n’importe où et n’importe quand ! Ceux-là, il faut qu’ils cheminent, qu’ils mendigotent : une chemise, un mors de pain, une paire de groschen, monter les escaliers, les descendre, quatre, six, huit heures durant. Et se voir claquer les portes au nez, et se laisser humilier avec des regards réfrigérants et des mots durs, dans leur détresse intérieure et leur misère physique. Ah ! Ils n’ont pas le temps de boire du schnaps ou de la vinasse ! Ils n’ont d’ailleurs pas le sou, et pas l’âme à ça !… »

Et maintenant la haute-volée :

« La plupart sont gens qui ont le caractère des mangeurs de lard ou la nostalgie du bourgeois. Les ramasselard vivent ainsi : Ils rayonnent dans leur district qui a un diamètre d’environ 100 kilomètres. Ils s’en vont, connus des paysans et des ouvriers, reçoivent leur tribut sous forme d’aliments (avant tout : du lard ! ), ou même d’argent. Ils boivent l’argent. Ils traînent la boustifaille (presque toujours un plein havresac) avec eux, mais ne partagent jamais avec un collègue, même si la faim tord les tripes du pauvre diable. Ils aiment mieux laisser pourrir ce qu’ils ne peuvent pas manger. Le chasse-lard est un sale individu, égoïste, ladre, bête. C’est malheureusement comme ça. Mais dans l’organisation de la société capitaliste, on en voit des pareils qui ne donneraient rien de leur superflu à celui qui n’a rien du tout, mais qui iraient même encore jusqu’à leur enlever ce qui peut leur rester ! et si celui-là se fâche, veut se défendre, on lui met la main au collet et on l’enferme…
Rien à en tirer !… Pourtant les affamés, les prolétaires, ceux qui ont encore du travail, ceux qui attendent dehors, ceux qu’on a f… à la porte, ils devraient tous se mettre ensemble et f… sur la gueule au mangeur de lard capitaliste, lui f… un coup de pied dans le ventre, que le vieil ustensile pète… Alors peut-être que la route serait déblayée pour une vie où il y aurait place pour tous les hommes, et que chacun aurait autant de soleil et de bonheur qu’il en veut !… »

Et la tirade s’achève ainsi : « Nous, les vagabonds, nous luttons pour la révolution sociale dans le monde ! » Il y a naturellement un argot allemand qui corse la conversation des frères : Kippensucher (ramasse-débris), Touren (tournées faites pour mendier une chose déterminée), Geschnorrte (le butin de la mendicité), Speckjaeger (mangeur de lard,), tippeln (aller sur les grands chemins), Kumpels (les collègues de la « fraternité » ), etc.

Voici la traduction de la Romance des Chemineaux de Hans W. Smolik :

« Les pas de trois vagabonds sonnent sur la route d’Augsbourg. La route est recouverte de neige et de glace. Transis, déguenillés, harassés, les trois vagabonds ont été maltraités et meurtris par le destin.
C’est la veille de Noël. Le soleil vient de se cacher, Bon D.., c’que le vent est glacé ! L’un jure, les autres présagent du malheur ! Oui, le pote, tu te fais vieux un peu tous les jours !
Ils se taisent de nouveau. Ils se replongent dans la nuit d’autrefois. Il était une fois… Mais ça n’est plus, si ça a été ! Le cœur en a assez et l’âme n’a plus un poil sur le caillou !…
Le vieux marmonne ci, et puis encore ça, le regard éteint, la bouche de travers. Le plus jeune se fredonne des cantiques de Noël. Sur un arbre de noirceur, une agasse jacasse….
Est-ce que tu la perds ? En voilà assez, avec ton fredon ! Laisse ta musique, enfant que tu es ! Ils s’en vont, leurs pas sonnent, ils se taisent… La neige et le vent auront-ils pitié d’eux ? »

Est-il besoin de dire que la « littérature syndicaliste » (celle d’un Tureck : Un prolétaire raconte, d’un Knoll : Histoire de la route et de ses travailleurs, d’un Walter Bauer : Une voix du Leunawerk, etc.) contient des pages nombreuses, et des meilleures ! sur les voluptés du chemineau, que les auteurs ont souvent connues autrement que par le truchement du Kunde ou des éditions du Verlag der Vagabunden ?(*)

Gabriel GOBRON.

Les Primaires, décembre 1931, p. 182-189.

(*) Prière au lecteur de se reporter aux deux articles de Gabriel Gobron déjà publiés sur La littérature prolétarienne en Allemagne et l’enfance d’un prolétaire allemand, Les Primaires n° du 1er octobre 1930 et du 1er juillet 1931.