Pierre Ramus – Figures et épisodes révolutionnaires : Senna Hoy (1922)

Senna Hoy

Peu d’intellectuels sont des hommes d‘action, beaucoup d’entre eux, au contraire, montrent une répugnance à peine déguisée des mouvements révolutionnaires. Senna Hoy n’était pas de ceux-là. Le merveilleux talent d’écrivain et de poète par lequel il se signala très jeune déjà aux lettrés, ne put annihiler son ardente volonté révolutionnaire qui devait le conduire au bagne et à une mort prématurée. Né en 1883, en Allemagne, fils d’une famille aisée d’origine juive, Senna Hoy, ou, de son vrai nom, Johannes Holzmann, entra, dès ses années d’études, en conflit avec sa famille et ses supérieurs, sentant déjà en lui la poussée irrésistible de la révolte contre les préjugés et les laideurs du régime bourgeois. Son évolution de lutteur ne débuta pas dans les milieux ouvriers. Doué d’un remarquable talent littéraire, d’une fougue poétique puissante et d’une fantaisie ivre de beauté, ses poésies, réunies sous le titre : « Sans Autorité », seules, suffiraient à le classer parmi les meilleurs poètes allemands modernes.

En 1903, Senna Hoy fonde, dans sa ville natale, Berlin, une revue d’abord purement littéraire, intitulée « Kampf » (La Lutte) qui se transforma bientôt, et Senna Hoy avec elle, en un ardent lutteur social. Comme tel, il réussit à grouper autour de lui et de sa revue toute une élite, parmi laquelle nous trouvons Erich Mühsam, le grand poète munichois, actuellement au bagne à cause de sa participation au Soviet de Munich, et F. Pfemfert, directeur de « Die Aktion », de Berlin.

Parallèlement à cette action d‘écrivain d’avant-garde, Senna Hoy organisa des soirées de libre discussion, à laquelle participaient souvent des anarchistes dont les conceptions l’influencèrent profondément.

Bientôt Senna Hoy eut sur les bras toute une série de procès ; pour un délit de presse, il fut condamné à quatre mois de prison.
Mais toute sa fière personnalité se révolta à la pensée de disparaître pour un temps derrière les murs d’une prison sur l’ordre de l’Etat abhorré, ce qui lui sembla comme une reconnaissance tacite de celui-ci. Il préféra fuir.

Comme tant d’autres fugitifs politiques avant et après lui, il se rendit en Suisse, où il s‘adonna à une active propagande anarchiste par la parole et par la plume. Au sein du groupe « Le Réveil », de Zurich, qui édita le journal du même nom, il secondait intensément les frères Nacht, Frick et autres militants.
Il écrivait et agitait parmi les ouvriers de la façon la plus désintéressée et, infatigablement, sa transformation en agitateur prolétarien s’était accomplie.

La « libre Suisse » ne toléra pas trop longtemps cette agitation. Senna Hoy fut arrêté et expulsé et, à cette occasion, il montra, une fois de plus, quel fier esprit de révolte l’animait. Quoique las de son séjour en Suisse — mais trop fier pour se plier à cette expulsion — sachant ce qui l’attendait, il y retourna par deux fois, sans se cacher aucunement et continuant ouvertement sa propagande. Il ne tarda naturellement pas à tomber aux mains de la police et, lors de sa seconde arrestation, l’Etat suisse se chargea de la honte inextinguible d‘avoir fait fouetter le prisonnier. Voici jusqu’à quel degré de bassesse et d‘ignominie peut tomber une « démocratie » !

Finalement, Senna Hoy dut définitivement quitter le sol helvétique. Il se rendit à Paris, où il milita parmi l’élément allemand et russo-juif. C’était l’époque où la première tentative de révolution en Russie (1905-1906) fit naître un immense espoir dans le cœur de tous les révoltés sincères. Senna Hoy entendit, lui aussi, la puissante voix de ces événements historiques et ayant appris que dans beaucoup de, villes comme Lodz, Bialostock, Riga, etc., un grand nombre d’ouvriers comprenaient l’allemand, ainsi que le jargon hébraïque avec lequel, par suite de son origine, il était familier, il décida de se rendre à cet appel et partit pour la Russie en avril 1907.
Son action, malgré la courte durée, était des plus intensives. Son arrestation, qui eut lieu le 30 juin 1907, c’est-à-dire quelques mois après son arrivée, mit fin aux efforts d’organisation révolutionnaire que, d’après de nombreux témoignages, il poursuivit avec une rare capacité. Inculpé, avec 23 autres compagnons, d‘avoir appartenu à la « Fédération des groupes anarchistes communistes de Pologne et de Lithuanie » et d’avoir pris part, comme membre de cette association, à la révolution russe, il vit s’abattre sur ses épaules la formidable peine de 15 années de travaux forcés. La presse bourgeoise elle-même, dans les comptes rendus des débats qui durèrent du 18 au 20 septembre 1907 dut rendre hommage à la fermeté et à l’audace avec laquelle tous les accusés présentaient leur défense. Enfermé à la citadelle de Moscou, plusieurs tentatives furent faites de le libérer, mais elles échouèrent toutes et Senna Hoy ne dut plus jamais connaître la liberté dont il était un des plus fervents apôtres. Plus d’une fois, il s’attira des punitions pour s’être mis à la tête des autres détenus politiques dont il se fit le porte-parole de leurs revendications.
Malgré tout, il resta le lutteur intrépide qu’il avait été dehors et, au moins une demi-douzaine de fois, il s’exposa aux tourments de la grève de la faim, se prolongeant jusqu’à la deuxième semaine.

Il est certain qu’aucune adversité du sort n’aurait pu abattre cette énergie, qui était en même temps une haute conscience et une belle intelligence. Mais la maladie, sous forme de la phtisie, l’attaqua à la quatrième année de sa détention et finit par le terrasser. Il est mort à la prison de Moscou, en avril 1914, après avoir vécu sept longues années de cette épouvantable vie de bagne. Le mouvement anarchiste allemand et, avec lui, le mouvement international, ont perdu en Senna Hoy un de ses plus vaillants combattants.

PIERRE RAMUS.
(Adapté de l’allemand par Dolcino.)

Le Libertaire, 25 août 1922.


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