Alzir Hella – Senna Hoy (1914)

Senna Hoy

Senna Hoy, de qui le Libertaire a entretenu ses lecteurs dans son dernier numéro, restera une des plus belles figures du mouvement anarchiste. Non seulement il méprisa la vie calme et facile qui l’attendait, les honneurs que n’eût pas manqué de lui attirer son talent incontesté de poète — talent qu’on était déjà obligé de reconnaître alors que Senna Hoy n’avait que vingt ans — mais encore il avait sacrifié son existence à la cause des déshérités. C’est ce que les philistins de son pays ne lui pardonnèrent point. Car, à la rigueur, les gens qui possèdent — les véritables soutiens de l’ordre bourgeois — comprendraient peut-être bien — sans pour cela jamais l’admettre — l’insoumission des gueux ; mais une chose qui sort tout à fait de leur entendement, contre quoi ils s’élèveront toujours haineux et sans mesure, c’est, par un des leurs, la poussée à la révolte des spoliés.
Aussi Senna Hoy fut particulièrement traqué en Allemagne par ceux-là qui se croyaient, sinon en droit de compter sur son appui pour favoriser la perpétuation de l’état de servage actuel, du moins à l’abri de ses attaques. Mais si les poursuites dont il fut l’objet décidèrent de sa triste destinée, elles ne l’arrêtèrent point dans la voie que vaillamment il s’était tracée, au contraire.
Mieux, pour s’adonner plus entièrement à la cause d‘émancipation humaine qu’il a embrassée, il ira jusqu’à sacrifier complètement la poésie — en prison seulement là se remit à composer — subissant incontestablement de ce fait une réelle mutilation de son individualité.
C’est ainsi qu’à l‘étranger, en Suisse tout d‘abord, nous le voyons se consacrer exclusivement à la propagande et à l’agitation anarchistes.
S’il fuyait la prison en quittant l’Allemagne — il avait une peine globale d’environ deux ans à purger dans son pays — ce n’est certainement pas la crainte des souffrances qui le poussa en Russie, mais bien la soif de combattre, le désir de se dépenser sans compter pour les idées qui lui étaient chères. Voici à ce sujet la traduction d’une lettre qu‘il adressait à son ami, Pierre Ramus, réfugié à Londres et qui l’avait engagé à retourner en Allemagne.
Cette lettre est datée du 18 janvier, deux mois avant son départ pour la Russie :

« …Je me réjouis on ne peut plus d’apprendre que tu penses sérieusement à rentrer en Autriche. C’est là-bas que tu dois être, c’est au mouvement révolutionnaire autrichien que tu appartiens, toi qui as suffisamment combattu à l‘étranger pour notre idée. Mais pour moi, il n’en est pas du tout de même, et c’est une chose que tu ne peux comprendre, parce que tu n‘es pas dans ma peau. Je veux encore prendre part un peu plus et plus longtemps aussi au mouvement anarchiste étranger, avant de me rendre dans les prisons du pays indigne où je suis né — pour cela j’ai toujours le temps. Et puis je n’ai pas l’intention d’aller moisir à l’heure actuelle dans les geôles d’un pays comme l‘Allemagne où la révolution n’avance qu’à pas comptés. Partir en Russie, me semble pour le moment le plus imposant des devoirs pour tous ceux qui aiment combattre. Si je succombe là-bas, je succomberai pour la liberté de l’Europe, car elle dépend beaucoup de l’issue de la révolution russe. Si je survis à la révolution, j’aurai encore devant moi tout le temps nécessaire pour retourner en Allemagne purger ma peine, et, instruit par l’expérience des choses vécues en Russie, pour y reprendre ma place dans la lutte pour nos idées. Dans ce dernier cas, la prison serait pour moi un lieu de repos, et ma détention marquerait une trêve dans ma vie… »

Hélas ! Il ne fut point donné à Senna Hoy de rentrer en Allemagne pour, après s’être tout d‘abord reposé dans ses dures prisons, y reprendre le bon combat. C’est dans un sombre cachot de la prison centrale de Moscou qu’une vie si bien commencée, qu’un si beau caractère vient de sombrer.
Puisse au moins la mort de notre malheureux camarade ranimer chez nous des énergies toujours susceptibles de s’éteindre, puisse-t-elle aussi faire voir au peuple combien il est lâche d‘accepter sa misère, quand des hommes comme Senna Hoy savent mourir pour lui.

ALZIR HELLA.

Le Libertaire, 30 mai 1914.


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