Duel au soleil

Un duel à l’épieu

On a apposé, ces jours derniers, une plaque commémorative sur la maison de la rue Saint-Louis-en-l’Ile, où vécut durant de longues années et où mourut Henry Bauër.

A cette occasion, on a rappelé le grand journaliste et le vigoureux critique dramatique qu’il fut et qui, contre Sarcey, défendit avec courage les droits du théâtre contemporain ; on a également évoqué ses luttes politiques, sa participation à la Commune, sa condamnation par un conseil de guerre de Versailles et son envoi au bagne.

Mais nul n’a rappelé le singulier duel qu’il eut à la Nouvelle-Calédonie et qui — oh ! les tragédies de la proscription ! — le mit aux prises avec l’un de ses coreligionnaires. Voici cette curieuse histoire :

A la presqu’île Ducos, où avait été fixée sa résidence, Bauër avait pour voisin un blanquiste fervent nommé Charbonnaud, et ouvrier menuisier de son métier. Les deux condamnés de l’insurrection parisienne fraternisèrent aussitôt. Après s’être construit un petit atelier, Charbonnaud entreprit de monter la cabane de Bauër : ce fut l’affaire de quelques jours et bientôt, au sommet de la case achevée, flotta le petit drapeau traditionnel. Puis, conformément à la coutume, on arrosa l’édifice.

En buvant, on discuta ; on évoqua naturellement les événements de Paris, on s’échauffa de part et d’autre et on en vint à discuter le degré de révolutionnarisme de chacun. Bauër ayant émis la prétention qu’il était peut-être plus révolutionnaire que Charbonnaud, celui-ci n’y tint plus et s’exprima en termes sévères, violents, injustes, sur les fils de la bourgeoisie qui s’étaient mêlés à la Commune et risquaient par la suite de trahir la classe ouvrière. La réponse de Bauër fut une gifle, et comme le blanquiste Charbonnaud n’était point de ceux qui, en matière de soufflets, pratiquent la théorie du Christ, il se jeta sur son contradicteur.

Au bruit de leur querelle, intervint le déporté Rousseau. C’était un ferme républicain, plus jacobin au fond que socialiste, mais surtout formaliste. « On ne se bat pas, prononça-t-il, à coups de poing, et puisque le règlement de votre discussion exige un duel et qu’ici vous n’avez à votre disposition ni épée ni pistolet, je ne vois de possible qu’un duel à la hache. »

Et les deux antagonistes de constituer leurs témoins ; Amilcar Cipriani et Caulet de Tayac pour Bauër ; Jules Renard (père de M. Edouard Renard, ancien préfet de la Seine) et Mair pour Charbonnaud. C’est Assi, l’ancien mécanicien du Creusot, membre, de la Commune pour le 11e arrondissement, qui, dans son modeste établi de forgeron, fabriqua les piques avec lesquelles s’affrontèrent les deux combattants.

Comment se déroula le duel ? Je suis probablement le seul aujourd’hui à en posséder le procès-verbal ; je le reproduis :

Presqu’île Ducos, Numbo.

Aujourd’hui, 24 décembre 1872, à cinq heures du soir, conformément aux termes du procès-verbal signé par nous dans la matinée, nous avons conduit sur le terrain désigné d’avance MM. Charbonnaud et Bauër auxquels nous avions laissé ignorer jusqu’au dernier moment l’heure et le lieu du combat.

M. Charbonnaud était arrivé le premier sur le terrain avec ses témoins, et quand M. Bauër y est arrivé un instant après avec les siens, un incident imprévu s’est produit. M. Charbonnaud, auquel ses témoins venaient de donner lecture du procès-verbal, a demandé qu’une modification fût apportée au premier paragraphe et que les paroles blessantes échangées entre M. Bauër et lui y fussent relatées in extenso. Cette demande, transmise par les témoins de M. Charbonnaud, a été discutée par les signataires des présentes, et d’accord tous quatre, ils ont décidé qu’il n’y avait aucune modification à apporter au procès-verbal.

L’incident clos, les deux adversaires ont été placés en face l’un de l’autre, et au signal donné par les témoins, le combat a commencé.

Après trois passes échangées, M. Charbonnaud a été atteint à la gorge d’un coup de pointe qui a porté de bas en haut. Au même instant, M. Charbonnaud a saisi le poignet droit de son adversaire, lequel, en faisant effort pour se dégager, tomba à la renverse en même temps que son arme lui échappait de la main. M. Charbonnaud, animé par le combat et ignorant les règles du duel, allait se précipiter sur M. Bauër, quand il fut retenu par ses témoins.

M. Bauër s’étant relevé et ayant ressaisi son arme, le combat recommença sur un second signal des témoins, et après quelques passes, M. Charbonnaud a été une seconde fois atteint d’un coup de pointe qui a porté dans l’articulation placée entre le pouce et l’index de la main droite.

Les témoins ont alors fait cesser le combat et ont déclaré l’honneur satisfait.

Nous, témoins du combat, attestons sur l’honneur la vérité de ce qui précède et déclarons que sur le terrain la conduite de MM. Charbonnaud et Bauër a été celle d’hommes d’honneur.

En foi de quoi, nous avons signé sur double copie le présent procès-verbal.

A. Cipriani,Jules Renard, Caulet de Tayac, Maib

Quelle émotion à l’idée de cette rencontre sauvage entre deux hommes, deux vaincus de la même bataille sociale, deux déportés, essayant de s’entre-tuer à deux mille lieues de la France, sur la terre ingrate du bagne !

Quoi de plus douloureux que ce duel à l’épieu ! ..

Alexandre Zévaès

L’Œuvre, 16 juillet 1934, p. 5.

Illustration : Le monde illustré, 8 février 1873, p. 88. (Nouvelle-Calédonie – L’arrivée de la « Danaé » – Les déportés au moment de leur débarquement)

Biblio.
Georges Pisier, « Les déportés de la Commune à l‘île des Pins, Nouvelle-Calédonie, 1872-1880 », Journal de la Société des Océanistes, 1971, n°31, p. 103-140.


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