Freddy Gomez – D’un néant critique : déconstruction et postanarchisme (2015)

A propos du livre de Renaud Garcia : LE DÉSERT DE LA CRITIQUE – Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée, collection « Versus », 2015, 224 p.

L’équilibre du jugement n’est pas la sérénité. Et moins encore la sagesse. C’est une prédisposition à garder le cap, non sur des certitudes – et pas davantage sur des doutes –, mais sur les enjeux intellectuels et politiques d’un temps si manifestement confus qu’à l’interpréter, la pensée du malaise devient malaise de la pensée. Ce cap, Renaud Garcia le tient sans faillir, mais en se gardant de l’excès. Car, il le sait, la cause qui l’occupe – saisir en quoi les théories de la déconstruction ont si largement contribué à légitimer la marchandisation généralisée du monde et son artificialisation –, ne pouvait se satisfaire de jugements à l’emporte-pièce ou de condamnations morales pour qu’apparût le lien entre leur triomphe comme idéologie dominante et le recul général de l’idée d’émancipation sociale. Elle exigeait de faire retour sur ses origines et sur l’époque qui les vit naître – un après-68 où s’opéra subrepticement, dans l’arrière-salle postmandarinale d’une rébellion festive, un « changement dans la manière d’appréhender le réel et, par voie de conséquence, dans la manière d’exercer le jugement critique » (p. 9). Elle impliquait aussi de revenir sur l’attrait qu’exerça ce renouveau conceptuel sur une jeunesse apparemment radicalisée mais surtout désireuse de sortir du « vieux monde » – ce « vieux monde » que le capitalisme, lui-même en phase « néo », rêvait parallèlement de déconstruire pour le délester de ses pesanteurs (nos acquis, entre autres) et étendre à l’infini ses infinis taux de profit. Elle imposait, enfin, à partir d’une analyse de leurs fondements et d’une lecture critique de leurs principales productions, de se pencher sur les soubassements politiques des théories de la déconstruction dont l’essor, sur une bonne trentaine d’années, a fini par assécher le champ de la critique de l’aliénation. Devenue esprit du temps, la French Theory, ce performant simulacre de pensée subversive, inspire aujourd’hui, dans un même élan et tous ensemble, les laudateurs de l’économie-monde, les petits-maîtres de l’Alma Mater, les militants d’une gauche devenue sociétale et les adeptes d’un postanarchisme transgressif qui, tout acquis aux fadaises et délires de cette idéologie du néant, est en passe d’en devenir l’avant-garde.

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