Archiv für November 2015

Gustav Landauer – Pensées anarchistes sur l’anarchisme (1901)

Pieter Bruegel, Der Triumph des Todes (détail)

Je me souviens d’une parole de l’anarchiste anglais Mowbray, devant le congrès socialiste international de Zurich en 1893. Il était question de savoir si les anarchistes avaient le droit, ou non, de participer au congrès. Après de tumultueux débats, une résolution avait été adoptée, selon laquelle seuls seraient admis ceux qui se prononceraient pour l’action « politique ». Au moment même où nous, les anarchistes, semblions déjà exclus, Mowbray parvint à remettre la balance en mouvement par une vibrante répartie. L’acte de Brutus, s’écria-t-il, fut aussi une action éminemment politique ; nous sommes en faveur de l’action politique, nous devons donc être admis au congrès.

Cette parole me semble tout à fait appropriée pour expliquer un étrange phénomène : à savoir que le fait d’attribuer, après coup, un caractère anarchiste à l’assassinat de chefs d’État a été élevé par les anarchistes à la hauteur presque d’un dogme ; et que, en effet, presque tous les auteurs d’attentats des dernières décennies ont agi en partant des idées fondamentales de l’anarchisme. Tout observateur impartial trouvera étrange cette coïncidence. Car que peut bien avoir en commun la mise à mort d’individus avec l’anarchisme, avec une doctrine qui aspire à une société sans État et sans contrainte autoritaire, avec un mouvement qui s’oppose à l’État et à la violence légalisée ? Rien du tout. Les anarchistes se rendent bien compte, néanmoins, que les principes et les proclamations ne suffisent pas ; la construction du nouvel édifice social n’est pas possible car le pouvoir des maîtres y fait obstacle ; il faut donc, telle est la conclusion à laquelle ils arrivent, que la propagande par la parole et l’écrit, que la construction en somme, s’accompagne de la destruction ; trop faibles pour détruire toutes les entraves, ils se consolent en propageant le fait ou en faisant de la propagande par le fait ; les partis politiques font de l’action politique positive ; les anarchistes devraient donc, en tant qu’individus, faire de l’antipolitique positive, de la politique négative. C’est de ce raisonnement que découlent l’action politique des anarchistes, la propagande par le fait et le terrorisme individuel.

Je n’hésite pas à le dire en toute netteté – tout en sachant que personne, d’un côté comme de l’autre, ne m’en sera reconnaissant : la politique terroriste des anarchistes vient, en partie, des efforts que fait un petit groupe pour suivre les traces des grands partis. C’est au fond un besoin de vantardise qui les anime : « Nous aussi, nous faisons de la politique », se disent-ils, « nous ne sommes pas inactifs ; il faut compter avec nous ».

Les anarchistes ne sont pas assez anarchistes à mon goût ; ils continuent d’agir comme un parti politique ; on pourrait même dire qu’ils en reviennent à une forme toute primitive de politique réformiste. L’assassinat d’individus a toujours fait partie des moyens naïfs des primitifs pour améliorer les choses ; et le Brutus de Mowbray était un de ces réformistes à la courte vue. Quand les gouvernants américains, sans se soucier des droits et des lois, font pendre quelques anarchistes totalement innocents, alors ils agissent d’une façon tout aussi anarchiste que n’importe quel terroriste – et peut-être, tout comme lui, par idéalisme. Car seuls des dogmatiques oseraient affirmer qu’il n’existe pas d’idéaliste ardent et sincère de l’État. Les anarchistes sont, il est vrai, pour la plupart, des dogmatiques ; ils vont me reprocher hautement de dire ma vérité aussi crûment, et cela alors que je m’accorde encore aujourd’hui le droit de donner le nom d’anarchie à ma conception du monde. Ce sont aussi des opportunistes et ils vont trouver que le moment est particulièrement mal choisi pour dire ces choses-là. Je trouve, au contraire, que c’est le bon moment.

Ce qui est assurément un autre dogme des anarchistes, c’est de dire : « Puisque, tous les jours, tant d’ouvriers, tant de soldats, tant de tuberculeux sont les victimes des conditions meurtrières dans lesquelles nous vivons, pourquoi fait-on tout ce bruit pour une seule personne ? McKinley [1] ne compte pas plus qu’un de ceux-là. » Permettez ! Là encore, je vais être par trop anarchiste pour mes camarades anarchistes : la mort de McKinley m’a plus bouleversé, beaucoup plus, que celle d’un couvreur qui serait tombé d’un toit à cause d’un échafaudage mal construit. Ce n’est pas à la mode, j’en conviens volontiers – mais quand un homme, paré des dehors du pouvoir, est abattu par un de ses semblables à qui il tend la main, quand des millions d’yeux se tournent vers son lit de mort, il y a là quelque chose de véritablement tragique qui le transfigure, en le faisant paraître sans doute plus remarquable et plus noble qu’il n’était en réalité. Mais j’ajouterais volontiers que le terroriste est plus proche de mon cœur que le pauvre hère ayant commis une négligence dans la construction d’un échafaudage. Car, dans le premier cas, cela veut dire qu’on a décidé d’en finir avec la vie.

Je n’ai pas l’attention de me plonger dans la psychologie des terroristes modernes. On devrait peut-être les considérer moins comme des héros ou des martyrs que comme une nouvelle sorte de suicidés. Pour un homme qui ne croit à rien d’autre qu’à cette vie et qui en a été amèrement déçu ; pour un homme rempli de haine froide contre les conditions qui l’ont brisé et qu’il ne peut plus supporter ; pour un tel homme, donc, il est diaboliquement facile de se laisser séduire par l’idée d’emporter avec lui dans la mort un de ceux d’en-haut et de se tuer, de façon spectaculaire, par le truchement des tribunaux, devant les yeux du monde. Une autre idée, au moins aussi séduisante, revient dans la littérature anarchiste sous des formes multiples et variées : celle d’opposer à la violence autoritaire la libre violence, la révolte de l’individu.

L’erreur fondamentale des anarchistes révolutionnaires, que j’ai d’ailleurs partagée moi-même assez longtemps, c’est de penser que l’on peut atteindre l’idéal de la non-violence par la violence. Ils dénoncent avec véhémence, par exemple, la « dictature révolutionnaire » que Marx et Engels, dans leur Manifeste communiste, ont envisagée comme une brève période de transition après la grande révolution. Mais ces anarchistes s’abusent eux-mêmes ; car tout exercice de la violence est dictature, à moins qu’elle ne soit volontairement supportée ou reconnue par les masses dirigées. Dans le cas des attentats anarchistes, il s’agit cependant bien d’une violence autoritaire. Toute violence est soit despotisme, soit autoritarisme.

Les anarchistes devraient comprendre qu’un but ne peut être atteint que si le moyen est déjà complètement pénétré par ce but. On ne parviendra jamais à la non-violence par la violence. L’anarchie n’existe que là où il y a des anarchistes, de véritables anarchistes, c’est-à-dire des individus qui n’exercent plus aucune violence. En disant cela, je ne dis rien de vraiment nouveau ; c’est ce que Tolstoï nous a dit depuis longtemps. Quand le roi d’Italie a été assassiné par l’anarchiste Bresci, Tolstoï publia un merveilleux article qui culminait dans ces mots : on ne devrait pas tuer les princes, mais leur faire comprendre qu’ils ne doivent pas tuer [2]. La formulation était encore plus tranchante, et l’article renfermait des attaques si virulentes contre les maîtres qu’il fut reproduit dans les feuilles anarchistes. On reproduisit donc aussi ces passages – d’une manière que je qualifierais de bonhomme ou de nonchalante – mais sans en tenir compte, comme si c’était une simple lubie.

Les anarchistes m’objecteront ceci : « Si nous sommes non-violents, nous serons soumis à toutes les extorsions et à toutes les oppressions ; nous ne serons pas des hommes libres, mais des esclaves ; nous ne voulons point la non-violence des individus, mais l’état de non-violence ; nous voulons l’anarchie, mais avant cela nous devons récupérer ou prendre ce qu’on nous vole ou ce dont nous sommes privés. » Voilà encore une erreur fondamentale : c’est celle de croire qu’on pourrait ou qu’on devrait apporter l’anarchisme au monde ; de croire que l’anarchie serait la cause de l’humanité ; de croire qu’un grand Règlement de comptes doive précéder le Règne millénaire. Qui veut apporter la liberté au monde (cela revient à dire : sa conception de la liberté), celui-là est un despote, mais pas un anarchiste. L’anarchie ne sera jamais la cause des masses, elle ne viendra jamais au monde par la voie de l’invasion ou de l’insurrection armée. Pas plus qu’on ne saurait réaliser l’idéal du socialisme fédéraliste en attendant que le capital déjà amassé et les possessions foncières passent entre les mains du peuple. L’anarchie n’appartient pas à l’avenir, mais au présent ; elle n’est pas affaire de revendications, mais affaire de vie. Il ne s’agit point de la nationalisation des conquêtes du passé, il s’agit de la naissance d’un nouveau peuple qui, venant de petits commencements, se forme de tous côtés par colonisation intérieure, au milieu des autres peuples, dans de nouvelles communautés. Il ne s’agit point de la lutte de classes des non-possédants contre les possédants, il s’agit du fait que des êtres libres, moralement forts et maîtres d’eux-mêmes, se séparent des masses pour s’unir dans de nouveaux liens. L’ancienne opposition entre la destruction et la construction commence, alors, à perdre son sens : il s’agit de la formation de ce qui n’a jamais été.

Si les anarchistes savaient que leurs idées touchent au plus profond de la nature humaine et qu’elles conduisent infiniment loin de la mécanique de l’homme-masse, ils seraient amenés à reconnaître, en frémissant, la distance qui sépare leur pratique, leur comportement superficiel, et les abîmes de leur conception du monde. Et alors ils comprendraient ceci : que, pour un anarchiste, il est trop banal et trop commun de tuer McKinley ou de se mettre inutilement en scène dans des tragédies ou des poses de ce genre. Quiconque tue va à la mort. Ceux qui veulent créer la vie doivent être des hommes revivifiés et régénérés de l’intérieur. Je serais sans doute obligé de m’excuser de faire de la « propagande en faveur de l’anarchisme » en terrain neutre [3], si je n’étais persuadé que ce que j’appelle ici « anarchie » – mais sans m’attacher au mot de quelque manière que ce soit – est une disposition fondamentale, présente en tout individu qui médite sur le monde et l’âme humaine. Je veux parler du besoin impérieux de se faire renaître, de refonder son être, puis de façonner – autant qu’on en a le pouvoir – son environnement et son monde. Chacun de nous devrait connaître ce suprême instant : où, pour parler avec Nietzsche [4], il recrée en lui le chaos originel, où il fait jouer devant lui et regarde en spectateur le drame de ses passions (Triebe) et de ses sollicitations intérieures les plus pressantes ; et tout cela afin de déterminer laquelle, parmi ses nombreuses personnalités, doit dominer en lui, de déterminer ce qui lui est propre et le distingue des traditions et des héritages du monde des ancêtres, ce qu’il doit être pour le monde et ce que le monde doit être pour lui. J’appelle anarchiste celui qui a la volonté de ne pas jouer un double jeu avec lui-même ; celui qui, dans une crise décisive de son existence, s’est pétri lui-même comme une pâte toute nouvelle, de sorte qu’il se connaît intimement et peut agir selon les lois de son être le plus secret. Pour moi, un affranchi, un homme libre, un homme véritablement homme, un anarchiste, c’est celui qui est son propre maître, c’est celui qui a découvert en lui-même la passion qu’il veut suivre, la passion qui constitue sa vie même. Le chemin vers les cieux est étroit ; le chemin qui mène à une forme nouvelle et plus haute de société humaine passe à travers les tentures sombres de la porte de nos instincts, ouvrant sur cette terra abscondita – terre mystérieuse – de notre âme, laquelle est notre monde. Le monde ne peut être transformé que de l’intérieur. Ce continent et ce monde de richesses, nous les trouvons lorsque nous parvenons, à travers le chaos et l’anarchie, à travers une expérience intérieure inouïe, silencieuse et abyssale, à découvrir un homme nouveau ; chacun doit se plonger en soi-même. Alors il y aura des anarchistes, alors il y aura de l’anarchie ; il s’agira d’abord d’individus isolés et éparpillés qui se trouveront les uns les autres ; ils ne tueront personne d’autre qu’eux-mêmes dans cette mort mystique qui, par l’immersion la plus profonde en soi, conduit à renaître à la vie nouvelle. Ils pourront dire d’eux-mêmes avec les mots de Hofmannsthal : « Aussi complètement que la terre sous mes pieds, j’ai retiré de moi ce qu’il y avait de commun et de vulgaire [5]. »

Ce n’est qu’après avoir fait un long périple en soi-même et pataugé péniblement dans son propre sang frais, que l’on peut aider à la fondation du monde nouveau, sans intervenir dans la vie d’autrui.

Ce serait bien mal me comprendre si on pensait que je prêche le quiétisme ou la résignation, le renoncement à l’action et à l’engagement dans le monde. Oh que non ! Je souhaite ardemment que l’on se rassemble, que l’on œuvre en faveur du socialisme municipal, en faveur de colonies coopératives, de coopératives de consommation ou d’habitation ; que l’on crée des jardins et des bibliothèques publics, que l’on quitte les villes, que l’on travaille avec des bêches et des pelles, que l’on réduise sa vie matérielle à l’essentiel afin de gagner de l’espace pour le luxe de l’esprit ; que l’on organise et que l’on instruise, que l’on œuvre pour la création de nouvelles écoles et le ralliement des enfants ; mais tout cela ne fait que restaurer l’éternelle habitude d’hier, si on n’agit pas dans un esprit nouveau et en partant de territoires intérieurs nouvellement conquis. Nous somme tous dans l’attente d’on ne sait quoi de grand et d’extraordinaire ; tous nos arts sont remplis du doux et frémissant pressentiment de quelque chose qui se prépare : eh bien, cette chose viendra de notre être même, si nous faisons surgir l’inconnu, l’inconscient dans notre esprit, si notre esprit s’oublie lui-même dans la non-intellectualité psychique qui nous attend dans nos fonds les plus intimes, si nous devenons des hommes neufs ; c’est alors que naîtra ce monde pressenti que tout développement extérieur ne pourra jamais faire advenir. Seuls des hommes qui non seulement ne supportent plus la situation générale et les institutions, mais qui ne se supportent plus eux-mêmes, connaîtront la grande époque à venir. Ne pas tuer les autres, mais se tuer soi-même : telle sera la marque de l’homme qui crée son propre chaos pour retrouver ce qu’il a de plus authentique et de plus noble en lui, et pour devenir un avec le monde – dans une union si étroitement mystique que ce qu’il fera dans le monde semblera émaner d’un monde insoupçonné affluant en lui. Qui réveille à la vie, à la vie individuelle, le monde perdu en lui ; qui se sent comme un rayon du monde, et non pas comme étranger au monde : celui-là vient, il ne sait pas d’où ; celui-là va, il ne sait pas où ; son rapport au monde sera un rapport à soi, et il aimera le monde comme lui-même. Ces hommes régénérés vivront entre eux, parce qu’ils se sentiront faire partie d’un seul et même tout. Là sera l’anarchie. Certes, c’est un but encore lointain. Mais aujourd’hui, déjà, nous sommes arrivés au point où la vie n’a plus de sens si nous ne tendons pas vers l’inconcevable. Pour nous, la vie n’est que néant, si elle ne se dresse pas devant nous comme une mer, comme un infini, si elle n’est pas promesse d’éternités. Réformes ? Politique ? Révolution ? C’est toujours la même chose. L’anarchisme ? La société idéale que les anarchistes nous présentent est beaucoup trop raisonnable, tient beaucoup trop compte de l’existant pour qu’elle puisse devenir ou qu’elle soit jamais réalité. Seul celui qui compte sur l’inconnu, fait un bon calcul, car la vie et l’élément véritablement humain en nous sont pour nous des choses inconnues et innommables. C’est pourquoi, je le répète : plus de guerre ni de meurtres, mais nouvelle naissance.

De même, pourtant, ce serait bien mal comprendre ma pensée si on croyait voir, dans cette conception modifiée, un renoncement à l’activité stimulante, énergique, unifiante et régénératrice que le socialisme libre et antidogmatique déploie sous des formes très variées. Sans doute est-il encore difficile, pour des gens comme nous, qui se sont consacrés depuis des années à cette tâche, d’indiquer de nouvelles voies : tout juste au moment où la croyance enfantine en une transformation radicale par le cours extérieur des choses est partout battue en brèche ; où il devient clair que le socialisme n’est pas un édifice flambant neuf qui s’élèvera sur les ruines de la société bourgeoise, mais quelque chose qui se développe à l’intérieur même de notre monde capitaliste et qui s’y insinue de toutes parts. Car le prix à payer pour arriver à cette connaissance – et cela, bien qu’elle devienne de plus en plus évidente – est encore trop élevé pour que nous puissions nous familiariser avec la nouvelle forme de l’activité socialiste aussi rapidement qu’il le faudrait. Le socialisme moderne y a gagné en clarté, en solidité, en pratique. C’est une bonne chose, assurément : mais nous, les rêveurs d’autrefois, nous étions tellement habitués à la pénombre, au romantisme de l’attente et de la préparation du surgissement révolutionnaire, qu’il va falloir nous laisser du temps pour nous habituer à cette nouvelle forme socialiste. On doit toutefois convenir qu’il ne manque pas de forces jeunes à l’œuvre. Je n’ignore pas non plus que les masses désireuses de sortir de leur état de misère et d’insécurité sociales sont très peu concernées par les plus hauts besoins de culture et les misères morales auxquels je fais allusion ici. Elles n’ont que faire de ce à quoi aspirent les êtres particuliers que nous sommes. Et ce serait encore succomber à un romantisme délétère que de croire que les changements que réclament les masses pauvres et socialement dépendantes d’une part, et la transformation intime des individus dont je parle ici d’autre part, sont identiques ou, du moins, confondus d’une façon inextricable. Il nous faut comprendre qu’il existe une multitude de chemins, par l’État ou en dehors de l’État, pour permettre aux masses d’avancer ; nous devons perdre l’habitude de ne considérer les améliorations, les changements qu’en liaison avec notre but suprême et ultime, et en aucun cas autrement. C’est une belle idée d’associer le bien-être et l’épanouissement des masses à l’intime nécessité de culture, de manière à atteindre ces deux buts en même temps ; mais elle se révèle fausse, comme toutes les conceptions rigides et exclusives de ce genre. Cela fait trop longtemps que nous envisageons le socialisme comme une vague conception du monde qui en relierait tous les éléments, une sorte de springwurzel [6] ouvrant toutes les portes et résolvant tous les problèmes ; et aujourd’hui, nous pourrions concevoir que, dans le monde extérieur aussi bien que dans notre âme, tout est si enchevêtré qu’il n’y a jamais un chemin unique qui conduirait tous les hommes vers un but. L’idée que je défends ici n’a donc absolument rien à voir avec une exigence envers la société humaine ; nous devons comprendre qu’il y a coexistence de plusieurs degrés de culture et nous pouvons sans crainte abandonner le rêve, pas même beau d’ailleurs, de les voir tous s’élever à un même niveau. Nulle exigence, donc. Je désire seulement décrire un état intérieur qui permettra peut-être à certains d’entre nous de montrer, par l’exemple, ce qu’est le communisme et l’anarchie. Je veux simplement dire que cette liberté doit d’abord naître et se développer au plus profond de l’individu avant de se manifester comme réalité extérieure effective. De même, le socialisme est un mot qui a vieilli peu à peu. Il a regroupé diverses significations qui, aujourd’hui, se désagrègent en plusieurs entités distinctes et indépendantes. Partout, le dogmatisme touche à sa fin, ainsi que la lutte pour ces grands mots d’ordre qu’on avait placés comme autant de poteaux-frontière utopistes, marquant le début d’une ère nouvelle ; partout, les mots ont fait place à la réalité et à la fluidité, à l’imprévisible et au fluctuant. Il n’y a de clarté qu’au royaume des apparences et des mots ; l’esprit de système s’arrête là où commence la vie.

Les anarchistes aussi ont été jusqu’ici des esprits par trop systématiques, enserrés dans des concepts étroits et rigides ; et c’est là l’ultime réponse à la question de savoir pourquoi les anarchistes accordent une certaine valeur au meurtre d’êtres humains. Ils ont pris l’habitude de s’occuper de concepts, et non plus des hommes. Pour eux, il y a deux classes distinctes et séparées qui se dressent l’une contre l’autre ; quand ils tuaient, ils ne tuaient point des hommes, mais le concept d’exploiteur, d’oppresseur ou d’homme d’État. La conséquence a été que précisément ceux qui font preuve le plus souvent d’une grande humanité dans la vie intime et les sentiments se laissent aller à l’inhumanité dans les activités publiques. Ils n’éprouvent alors plus aucune émotion ; ils agissent comme des êtres purement pensants qui, à l’instar du culte rendu par Robespierre à la déesse Raison, se font les serviteurs d’une divinité qui classe et juge les hommes. Les condamnations à mort que les anarchistes prononcent froidement s’expliquent par des jugements rendus en vertu d’une logique froide, sans profondeur, abstraite et hostile à la vie. L’anarchie n’a pourtant rien de cette évidence, de cette froideur, de cette clarté que les anarchistes ont cru pouvoir y trouver ; quand l’anarchie deviendra un rêve sombre et profond, au lieu d’être un monde accessible au concept, alors leur éthos et leur pratique seront d’une seule et même espèce.

Gustav LANDAUER

Die Zukunft, tome 37, n° 4, 26 octobre 1901, pp. 134-140,

Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou.

[1] William McKinley, vingt-cinquième président des États-Unis, fut assassiné par un anarchiste, Léon Czolgosz, en septembre 1901. Il mourut après une agonie de plusieurs jours. Quant à Czolgosz, il fut exécuté peu après sur la chaise électrique. (NdT)

[2] L. Tolstoï, « Tu ne tueras point » (8 août 1900), in : L. T., Conseils aux dirigés, Paris, Fasquelle, 1903, pp. 157-170 : « Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Himbert et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes assassins, mais surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer sur leur ordre. » (NdT)

[3] La revue culturelle Die Zukunft, dans laquelle parut cet essai de Landauer, n’était pas de couleur anarchiste. (NdT)

[4] Nietzsche exhorte l’individu à « organise[r] le chaos qui est en lui, en faisant un retour sur lui-même pour se rappeler ses véritables besoins. » (Fr. Nietzsche, Considérations inactuelles, trad. Henri-Albert, Paris, Société du Mercure de France, 1907, pp. 254-255.) (NdT)

[5] Hugo von Hofmannsthal, Die Hochzeit der Sobeide (1899). (NdT).

[6] Dans les contes et légendes populaires germaniques, la springwurzel est une racine magique « force-portes », censée ouvrir toutes les serrures. (NdT)

Source

Freddy Gomez – D’un néant critique : déconstruction et postanarchisme (2015)

A propos du livre de Renaud Garcia : LE DÉSERT DE LA CRITIQUE – Déconstruction et politique, Paris, L’Échappée, collection « Versus », 2015, 224 p.

L’équilibre du jugement n’est pas la sérénité. Et moins encore la sagesse. C’est une prédisposition à garder le cap, non sur des certitudes – et pas davantage sur des doutes –, mais sur les enjeux intellectuels et politiques d’un temps si manifestement confus qu’à l’interpréter, la pensée du malaise devient malaise de la pensée. Ce cap, Renaud Garcia le tient sans faillir, mais en se gardant de l’excès. Car, il le sait, la cause qui l’occupe – saisir en quoi les théories de la déconstruction ont si largement contribué à légitimer la marchandisation généralisée du monde et son artificialisation –, ne pouvait se satisfaire de jugements à l’emporte-pièce ou de condamnations morales pour qu’apparût le lien entre leur triomphe comme idéologie dominante et le recul général de l’idée d’émancipation sociale. Elle exigeait de faire retour sur ses origines et sur l’époque qui les vit naître – un après-68 où s’opéra subrepticement, dans l’arrière-salle postmandarinale d’une rébellion festive, un « changement dans la manière d’appréhender le réel et, par voie de conséquence, dans la manière d’exercer le jugement critique » (p. 9). Elle impliquait aussi de revenir sur l’attrait qu’exerça ce renouveau conceptuel sur une jeunesse apparemment radicalisée mais surtout désireuse de sortir du « vieux monde » – ce « vieux monde » que le capitalisme, lui-même en phase « néo », rêvait parallèlement de déconstruire pour le délester de ses pesanteurs (nos acquis, entre autres) et étendre à l’infini ses infinis taux de profit. Elle imposait, enfin, à partir d’une analyse de leurs fondements et d’une lecture critique de leurs principales productions, de se pencher sur les soubassements politiques des théories de la déconstruction dont l’essor, sur une bonne trentaine d’années, a fini par assécher le champ de la critique de l’aliénation. Devenue esprit du temps, la French Theory, ce performant simulacre de pensée subversive, inspire aujourd’hui, dans un même élan et tous ensemble, les laudateurs de l’économie-monde, les petits-maîtres de l’Alma Mater, les militants d’une gauche devenue sociétale et les adeptes d’un postanarchisme transgressif qui, tout acquis aux fadaises et délires de cette idéologie du néant, est en passe d’en devenir l’avant-garde.

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Andrew Jackson Jihad – Back Pack

and i carried you west to the sea, so i could wash you. Your body felt just like a backpack, and i don‘t know what they did to your face.

No one (Andrew Jackson Jihad)