Archiv für April 2015

Ah ! si je pouvais être de cette révolution-là !

La lutte pour la liberté n’est autre chose que l’assimilation lente et vivante de l’idée de la liberté. Celui qui possède la liberté autrement que comme un idéal à atteindre ne la possède que morte et anéantie, car l’idée de la liberté a ceci de particulier qu’elle s’élargit et s’étend sans cesse pendant qu’on se l’assimile; voilà pourquoi si quelqu’un s’arrêtait durant la lutte et disait: maintenant je la possède, il l’aurait déjà perdue. Or, cet arrêt fatal dans le développement de la liberté est le trait caractéristique des sociétés politiques et c’est là ce qu’elles ont de plus funeste. Certes, il peut y avoir profit à posséder la liberté électorale, la liberté de l’impôt, etc., mais à qui cela profite-t-il ? Au citoyen, non à l’individu. Or, il n’y a aucune nécessité de raison pour que l’individu soit citoyen. Au contraire, l‘État est la malédiction de l’individu. Par quoi la puissance politique de la Prusse a-t-elle été achetée ? Par l’absorption de l’individu dans l’idée politique et géographique. Le Kellner ! voilà le meilleur soldat. Considérez d’autre part le peuple juif, cette élite de l’humanité. Par quoi s’est-il conservé dans l’isolement et dans la poésie malgré toutes les compressions du dehors ? Parce qu’il n’a pas été entraîné dans l’engrenage de l’État. S’il était resté en Palestine, il aurait succombé depuis longtemps comme toutes les autres races. L’État doit disparaître. Ah ! si je pouvais être de cette révolution-là ! (Staten maa vaek ! Den Revolution skal jeg vaere med pas !) Mettons la mine et la sape à l’idée de l’État. Ne reconnaissons que la spontanéité et la sympathie comme les seuls facteurs d’une association. Ce sera le commencement de la seule liberté qui ait quelque prix. Les changements introduits dans la forme de gouvernement ne sont autre chose qu’une misérable question de degré, de plus ou moins. Tout cela n’est que misère ! L’état a eu sa racine dans le temps, il aura aussi dans le temps son couronnement et sa fin. Il s’écroulera bien des choses plus grandes que lui. Ni les idées morales, ni les formes de l’art n’ont une éternité devant elles. Combien y a-t-il au fond de choses auxquelles nous soyons obligés de nous tenir. Qui nous-garantit que 2 et 2 ne font pas 5 dans la planète Jupiter ?

Lettre de Henrik Ibsen à Georg Brandes, 17 février 1871 (in : Charles Sarolea, Henrik Ibsen. Étude sur sa vie & son œuvre, 1891, pp. 74-75)

Le passé fait désormais partie de mon futur, le présent échappe à tout contrôle