Archiv für Oktober 2013

Georges Gurvitch – Mon itinéraire intellectuel ou l’exclu de la horde

Guillaume Paoli – Polyathéisme (2009)

Disons-le pour commencer : il n’y a aucun mérite à ne pas être chrétien dans un temps et une contrée où la religion a cessé d’être une institution structurante de la société. Ce n’est nul titre de gloire que d’être hors confession alors qu’ici la lutte antireligieuse s’est achevée voici plusieurs générations par un irrévocable KO technique de la calotte. C’est enfoncer les portes ouvertes que vouloir encore réfuter la cosmogonie d’antiques bergers superstitieux et ignares. C’est tirer sur les ambulances que s’en prendre au pouvoir d’une église en coma artificiel prolongé, comme s’il n’existait pas de tâche plus urgente et de pouvoir plus affermi à combattre. La raison pour laquelle on n’est, aujourd’hui, pas plus chrétien que gibelin ou partisan de la Ligue, tient tout simplement à ce que l’on est bon gré, mal gré le produit de son siècle. Oswald Spengler écrit quelque part que si l’apôtre Paul était revenu en Europe au Moyen Âge, il aurait hurlé à l’hérésie en voyant ce que les barbares du Nord avaient fait de son église. Que l’on imagine alors sa tête, ou celle d’un Bossuet, ou celle d’un Léon Bloy, en se retrouvant au beau milieu desdites « Journées Mondiales de la Jeunesse », cette love parade papiste ! Ceci dit afin de jeter un doute sur la continuité historique du christianisme. Certes, il y a bien des invariants (écritures, dogmes et institutions), mais ceux-ci ont été sujets à moultes interprétations et pratiques divergentes, lesquelles étaient plus apparentées à leur temps qu’à leur origine. À quelle époque, en quel lieu, à quelle étape d’une longue marche à reculons vers la sécularisation du monde peut-on dire que les gens ont été vraiment chrétiens ? Et par conséquent, la question du non-christianisme a-t-elle un sens séparée de son contexte historique et social ? Il ne viendrait à l’idée de personne de demander pourquoi nous ne sommes pas anabaptistes, jansénistes ou ultramontains. Force est donc de nous situer par rapport au temps présent et ses derniers chrétiens.
Pour la première fois depuis Gutenberg, la Bible n’est plus l’ouvrage le plus imprimé au monde. Elle a été dernièrement supplantée par le catalogue Ikéa. Beau progrès des lumières, on le voit ! Du reste, les églises elles-mêmes ne sont plus qu’autant de marques disponibles à la rubrique « bien-être et convivialité » dudit catalogue. Qui réclame encore des preuves de l’existence de Dieu ? Il existe une demande pour ce genre d’articles, il faut donc qu’y corresponde une offre, un point c’est tout. Ce qui existe est ce qui se vend, le Dieu des chrétiens se vend, donc il existe – syllogisme au demeurant parfaitement superflu, près de la moitié des catholiques français d’aujourd’hui déclarant ne pas croire en Dieu ! Probable qu’ils consomment du rituel apostolique pour la même raison qu’ils mangent du camembert tradition (les racines, c’est important !), sans pour autant délaisser les offres spéciales renouvelées de la transcendance low cost. Chacun a le choix, nul n’est contraint d’en prendre. Vue sous cet angle, la séparation de l’Église et de l’État n’aura été qu’un prologue à la grande privatisation libérale des services publics.
« La religion est une affaire privée » – ce lieu commun que des néo-chrétiens rabâchent pour donner des gages de compatibilité démocratique, que ne voient-ils pas qu’il est la négation même de toute religion, celle-ci étant par définition service public (en latin : liturgia), pratique constitutive de l’assemblée (en grec : ekklesia) ? La religion ne relie plus. Oh, elle n’exclut plus non plus, toutes les églises prêchent désormais le dialogue, la tolérance et l’œcuménisme, mais c’est d’abord qu’elles n’ont plus assez de force pour prononcer l’anathème, l’excommunication et la croisade. C’est surtout qu’elles se sont définitivement inféodées au dogme de la libre entreprise, escomptant que la concurrence générale des cultes réussira là où la nationalisation avait échoué, stimulant la qualité des prestations particulières. Catholiques ouverts, musulmans modernistes, juifs décomplexés, puritains hédonistes, athées compréhensifs, tous concourent, dans le respect des différences, à optimiser leurs services et à diversifier leur ligne de produits. Et si, dans la course au mieux-disant spirituel, l’église apostolique et romaine ne s’en tire pas trop mal, c’est qu’elle a, et elle seule, une expérience bimillénaire du marketing et des shows médiatiques.
On est désormais chrétien comme on est new âge, hip-hopper, taoïste, queer, altermondialiste ou patchwork de tous ces codes identitaires préfabriqués. Tout est dans la combinatoire et dans le zapping. C’est pourquoi « non-chrétien » n’est pas plus une marque distinctive que « non-mangeur de yaourts bio », tout au plus une tendance. En d’autre termes, la coexistence pacifiée de visions du monde qui, jadis, luttaient pour conquérir l’hégémonie universelle (l’avènement du royaume de Dieu d’un côté, celui des Lumières et de la Raison de l’autre), cette coexistence les neutralise, leur scie toute dynamique, les intègre emballées sous vide au présent pérenne de l’hypermarché mondial.
C’en est même gênant d’être non-chrétien de concert avec des légions d’ignorants qui, élevés par les instituteurs de la République dans le respect révérencieux de la laïcité, des Lumières et des surréalistes, ne savent rien des terreurs, des déchirements et des consolations qui, des siècles durant, ont marqué l’expérience religieuse. Car être ignorant, ce n’est pas être incroyant. L’incroyance suppose que l’on sache ce qu’est l’objet de la croyance et que l’on s’en tienne à distance en connaissance de cause. Un gamin instruit de Playstation et du Père Noël, mais ignorant tout de la Bible et de Jésus, celui-là n’aura aucun moyen de comprendre son histoire, et partant son présent. La philosophie, l’art et la littérature des siècles l’ayant précédé ne seront à ses yeux qu’embrouillamini inintelligible – y compris la part négatrice de cet héritage : comment comprendre la transgression si l’on ignore ce qui est transgressé ? Non seulement Blaise Pascal, Michel-Ange ou Dante lui seront impénétrables, mais aussi bien Buñuel, Artaud ou Clovis Trouille. Ainsi libéré du ballast du passé, il pourra au mieux se reformater et optimiser son plan de carrière.
Autant dire que je considère le « nous » proposé en titre de cet ouvrage comme irrecevable. L’extérieur de l’ensemble « chrétiens » n’est pas un ensemble. Le fait de ne pas être chrétien (ou islamiste, royaliste, etc.) ne me relie a priori à personne. Ce n’est pas pour autant que je dispose d’une réponse individuelle à la question de savoir pourquoi je ne crois pas. Si la croyance n’a pas de base rationnelle, comment la non-croyance en aurait-elle une ? S’agissant des motifs transcendantaux qui tourmentent les consciences religieuses, je ne puis que faire mienne la fameuse réponse de Duchamp : « Pour moi il y a autre chose que oui, non et indifférent, c’est par exemple l’absence d’investigations de ce genre. »
Ceci revient à poser que la question n’est pas tant pourquoi, mais comment l’on n’est pas chrétien. Or si le monothéisme ne me parle pas, le monoathéisme, empreinte négative de ce à quoi il s’oppose, ne m’inspire pas davantage. Je veux parler de toute cette tradition réactive se complaisant à dresser le catalogue des idées fausses et superstitions et réduisant la question religieuse à une théorie du complot calotin. Fondamentalement dépendant de son repoussoir, celui-ci seul lui permettant de s’imaginer émancipé de l’erreur, le monoathéisme naquit en France, fils vindicatif d’une église accouplée à l’absolutisme politique. Il en hérita la violence et l’étroitesse de vues. Et n’oublions pas que du massacre des Albigeois (au nom de la lutte contre l’hérésie) à celui des Vendéens (au nom de la lutte contre le « fanatisme »), ce fut toujours l’État-Nation centralisé qui empocha la mise. On croit combattre la superstition, on œuvre à l’établissement d’une idéologie plus en phase avec la nouvelle domination.
Il est piquant qu’aujourd’hui ce soient les scientistes défenseurs des manipulations génétiques du vivant et d’un déterminisme techniquement assisté qui aient repris le flambeau monoathéiste de mains qui se voulaient autrement subversives. Lorsque Richard Dawkins, l’inventeur du gène égoïste, fait paraître son Pour en finir avec Dieu, il ne s’inscrit pas tant dans la lignée de Darwin que dans celle de Diderot et de Sade. Voilà les petits-enfants des surréalistes fort marris, qui voient leur héros mis au service d’un système qu’ils combattent. Le divin Marquis recyclé en défenseur des OGM et des neurosciences, quelle récupération éhontée ! Mais l’avait-on bien lu ? C’est assurément une constante dans les écrits de Sade que cette nature aveugle à laquelle nous devons « oser faire outrage pour mieux savoir l’art d’en jouir », qu’il faut « dépasser beaucoup pour entendre ce qu’elle veut nous dire ». Dans une perspective sadienne, et en toute logique, tout appel au « respect du vivant » ou à la « préservation de la nature » n’est qu’un méprisable succédané de catholicisme. La nature est hostile, cruelle et dominatrice, aussi ne peut-on la respecter qu’en lui faisant violence et en la pliant à nos fins. Quant au libre arbitre, que généticiens et chercheurs du cerveau viennent de réinscrire aux abonnés absents, le moribond du dialogue sadien lui avait depuis longtemps réglé son sort : « Le système de la liberté de l’homme », dit-il, ce « préjugé », « ne fut jamais inventé que pour fabriquer celui de la grâce », et l’un doit donc être anéanti avec l’autre. Voilà comment la libre-pensée en vient à se nier elle-même. Le conflit entre prédestination et liberté avait marqué toute l’histoire de la théologie chrétienne, il se poursuit dans les mêmes termes après la disparition de celle-ci. Au moins les chrétiens savaient-ils qu’ils croyaient, tandis que les Philistins laïques croient qu’ils savent. Une métaphysique a chassé l’autre, et elle gouverne les consciences de manière d’autant plus hégémonique qu’elle se dissimule derrière des énoncés scientifiques.
Ainsi existe-t-il, qui pourrait en douter, des lignes de partage fondamentales qui ne passent pas par l’appartenance ou la non-appartenance au christianisme. Car évidemment on peut soutenir l’existence du libre arbitre tout en récusant la notion de péché qui, pour les chrétiens, lui est concomitante. On peut, comme le font aujourd’hui les partisans d’une éthique du don et de la solidarité, chercher à renouer avec la caritas antique, sans pour autant en espérer une rétribution dans l’au-delà. On peut évoquer l’âme tout en sachant très bien que ce terme n’a aucune consistance scientifique et qu’il est, de surcroît, incompréhensible aux Chinois (ce qui provoqua la déconvenue des Jésuites). De telles positions ne s’appuient ni sur la science, ni non plus sur la croyance en une vérité révélée. Elles consistent à faire comme si nous avions le libre arbitre, comme si la caritas pouvait être instituée, comme si l’âme existait. Mais les chrétiens contemporains eux-mêmes ne font-ils pas comme s’ils croyaient ?
Peut-être faut-il, aujourd’hui, repartir de la pensée de Ludwig Feuerbach qui, renvoyant dos à dos théologiens et athées bornés affirmait : oui, le christianisme est littéralement faux, mais il est anthropologiquement vrai. Il ne s’agit ni de le détruire, ni de le conserver, mais de le dépasser. « Dieu » est une métaphore désignant l’esprit d’une humanité étrangère à elle-même. Le pain et le vin sont effectivement des miracles quotidiens. C’est le mérite historique de Feuerbach que d’avoir rendu ses droits à l’allégorie, ou plutôt d’avoir su hériter de cet apport positif des religions du Livre. Si, lors d’une discussion, j’illustre mon propos en évoquant Œdipe, ou Prométhée, ou Icare, personne ne me répondra : « Tu y crois, toi, à ces sornettes ? » Il est communément admis que l’on se réfère aux mythes grecs, non pas parce que l’on y prêterait foi, mais parce que ce sont des allégories qui, par delà les âges, demeurent intelligibles et éclairantes. Qu’en revanche, j’évoque telle parabole biblique, et il y a de fortes chances que je me rende immédiatement suspect de crypto-christianisme. Ma référence à la métaphore est pourtant identique, mais elle suscitera la connivence dans un cas, la réactivité dans l’autre. C’est que beaucoup de nos contemporains ne sont pas encore parvenus au stade de l’indifférence post-religieuse.
Or nous avons besoin d’allégories pour déchiffrer le présent. Il n’est pas fortuit que les penseurs les plus féconds du XXe siècle, Benjamin, Adorno, Arendt, Anders, Jonas et tant d’autres, aient été des juifs qui, tout en étant non-religieux, avaient su hériter de la tradition allégorique du judaïsme. Il était, alors, probablement plus difficile à des Européens d’origine chrétienne de s’extraire de l’attraction-répulsion exercée par les pôles magnétiques de l’Église et de l’État laïque. Aujourd’hui que ces deux pôles ont perdu beaucoup de leur force, ceux qui ne sont pas chrétiens sans pour autant être assimilés à la modernité marchande pourront peut-être inaugurer un polyathéisme opposant aux informations univoques et réductionnistes une myriade d’allégories héritées de multiples traditions, la chrétienne y compris.

Source : Pourquoi nous ne sommes pas chrétiens, Max Milo, 2009.

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La flamme noire

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Andrew Jackson Jihad – Bad Bad Things