Temps Critiques – Quarante plus tard : retour sur la revue Invariance

La revue Invariance est issue de la frac­tion de gauche du parti com­mu­niste ita­lien (PCI) qui s’est affirmée au début des années 1920. Elle est regroupée autour d’Amadeo Bordiga pre­mier diri­geant du PCI avant que Gramsci ne le rem­place avec l’appui de Moscou. Le PCI, à l’ori­gine, se dis­tin­gue des 21 condi­tions d’adhésion à la IIIe Internationale par son refus du par­le­men­ta­risme et par son rejet d’une ligne anti­fas­ciste. La Fraction devient, de fait, la « Gauche ita­lienne ». Lénine englobe la gauche ita­lienne et la gauche ger­mano-hol­lan­daise dans sa cri­ti­que du gau­chisme comme « mala­die infan­tile du com­mu­nisme ».

Au congrès du PCI à Lyon, en 1926, la frac­tion de gauche présente ses thèses, mais elle est mise en mino­rité et quitte le parti. Bordiga qui y avait présenté ses posi­tions prin­ci­pa­les, élabore, en les dévelop­pant, une théorie de l’inva­riance. Pour lui, ce qui définit le Parti ce sont le Programme et la Théorie qui sont inva­riants. Cette inva­riance débute en 1848 avec Le Manifeste du Parti Communiste et court tout au long des œuvres de Marx publiées de son vivant, même si le VIe cha­pi­tre inédit du capi­tal sera ensuite intégré dans « l’inva­riance » à cause de l’impor­tance des notions de domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle du capi­tal.

À partir de là, toute nou­velle décou­verte théorique est sus­pectée au mieux d’oppor­tu­nisme ou de moder­nisme, au pire de tra­hi­son. Et pour éviter cela le Parti doit être le garant sans faille de l’inva­riance. Il est à la fois parti-classe (en établis­sant une différence entre parti his­to­ri­que — « le parti-Marx » qui peut se réduire à deux indi­vi­dus comme après la dis­so­lu­tion de la Première Internationale — et parti formel d’avant-garde et non de masse) et parti-com­mu­nauté (cen­tra­lisme orga­ni­que et non démocra­ti­que, absence de leader, ano­ny­mat des textes). Cette posi­tion inva­riante sera faci­litée par le fait qu’elle est défendue en exil et que le parti n’a pas à se salir les mains sur le ter­rain. L’inva­riance est donc davan­tage tena­ble que pour la gauche ger­mano-hol­lan­daise qui vit révolu­tion et contre-révolu­tion sur le ter­rain en Allemagne, en prise directe avec le risque de l’immédia­tisme.

« L’inva­riance » ne sera pas ébranlée par la révolu­tion espa­gnole réduite par la revue Bilan à une guerre anti-fas­ciste, ni par la Seconde Guerre mon­diale puis­que Bordiga en tire la leçon que si les démocra­ties ont gagné au niveau mili­taire, poli­ti­que et idéolo­gi­que, le fas­cisme a gagné plus pro­fondément en tant que forme domi­nante de la contre-révolu­tion. New Deal et dévelop­pe­ment de l’État-pro­vi­dence des trente glo­rieu­ses ne sont que des varian­tes des poli­ti­ques des États fas­cis­tes. Elle n’est pas entamée non plus par des contacts avec l’autre « Gauche » qui ne com­men­cent que dans les années 1960 à la suite de l’implo­sion des grou­pes bor­di­guis­tes et du « Parti com­mu­niste International » (PCint). Lucien Laugier issu de la gauche ita­lienne et Carsten Juhl de la gauche ger­mano-hol­lan­daise pren­nent contact et « l’inva­riance » va perdre de sa cohérence. En 1966, cri­ti­quant les orien­ta­tions mili­tan­tes et les régres­sions théori­ques du PCint, Jacques Camatte et Roger Dangeville le quit­tent. Le pre­mier fonde la revue Invariance, le second la revue Le fil du temps.

Le titre de la nou­velle revue Invariance res­sem­ble un peu à une pro­vo­ca­tion, même si dans la série I il s’agit plutôt d’exhu­mer des textes anciens des deux Gauches plutôt que d’ouvrir des voies nou­vel­les, ce qui sera seu­le­ment effec­tif à partir du no 8 (fin 1969) de la série I dont l’inti­tulé « Transition » indi­que bien de quoi il s’agit. La revue passe de la res­tau­ra­tion du pro­gramme prolétarien dans les numéros précédents à l’énoncé de sa cadu­cité ainsi que celle de tout parti formel bientôt assi­milé à « la forme racket ». Avec la série II puis la série III, s’amorce une remise en cause pro­gres­sive de concepts marxis­tes deve­nus inadéquats pour décrire les trans­for­ma­tions du capi­tal. C’est à partir de là qu’inter­vient publi­que­ment, dans la revue, J.-L. Darlet. Nous allons exa­mi­ner son apport, sa différence d’appro­che par rap­port à J. Camatte et l’influence et la résonance entre ces thèses et notre propre par­cours théorique.

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