Tolstoï – Pourquoi les hommes se droguent-ils ?

Est-il concevable que des gens qui ne sont pas ivres, s’occupent de mettre à exécution tant de choses extraordinaires qui s’accomplissent dans le monde, depuis la Tour Eiffel jusqu’au service militaire ? C’est absolument inconcevable. Sans qu’on éprouve le moindre besoin, même sans qu’il existe un semblant de besoin, une compagnie est formée, un capital considérable est souscrit, des gens se mettent au travail pour établir des devis, tirer des plans ; des millions de jours de travail et des millions de kilogrammes de fer sont employés à la construction d’une tour. Quand cette tour est finie, des millions de personnes considèrent comme un devoir de monter au sommet de cette tour, d’y rester quelques instants, d’en descendre en glissant ou en rampant, et le seul effet produit sur l’esprit des hommes par cette tour, par la fréquence des ascensions qu’on y fait, est le désir et la résolution d’édifier des tours encore plus élevées, on d’autres lieux.
Passons à un autre exempte. Tous les États de l’Europe se sont occupés et s’occupent activement depuis une vingtaine d’années d’inventer et de perfectionner les armes de guerre. Ils enseignent soigneusement la science du meurtre organisé à tous les jeunes gens qui ont atteint l’âge viril. Ils savent bien que les invasions des barbares ne sont plus possibles, et que ces préparatifs de meurtre sont dirigés par des nations chrétiennes, civilisées, contre d’autres nations chrétiennes et civilisées. Tout le monde sent bien que c’est là une chose absurde, néfaste, ruineuse, immorale, impie, et cependant on persiste à continuer les préparatifs dans le but de s’entre tuer. Les uns élaborent des combinaisons politiques, concluent des alliances, règlent la question de savoir qui égorgera et qui sera égorgé ; d’autres dirigent les travaux de ceux qui s’occupent à tenir tout prêt pour le massacre ; d’autres enfin, se résignent, contre leur propre volonté, contre leur conscience, contre leur raison, à ces préparatifs de meurtre. Des hommes, à l’esprit lucide pourraient-ils agir de la sorte ? Il n’y a que des alcoolisés, des intoxiqués qui puissent faire de telles choses, qui puissent continuer à vivre au milieu de cette lutte perpétuelle, terrible, irréconciliable entre la vie et la conscience, lutte dans laquelle, non seulement sous ce rapport, mais encore sous tous les autres, les gens de ce monde passent toute leur existence.
Jamais, j’en suis convaincu, à aucune autre période de l’histoire, l’humanité n’a mené une existence dans laquelle les inspirations de la conscience et l’action fussent, autant qu’à présent, en opposition évidente.