Joseph Gabel (1912-2004)

Joseph Gabel est mort le 15 juin 2004, à la suite d’une longue maladie. Il allait avoir 92 ans.
Né en 1912 à Budapest, il quitta la Hongrie à 19 ans, en raison du numerus clausus imposé aux Juifs, pour étudier la médecine en France.
Il passa sa thèse en 1939 sur « Le génie et la folie dans l’œuvre de Maupassant ».
C’est à Toulouse qu’il vécut dans la clandestinité pendant une partie de la guerre, il enseignait muni de faux papiers. Puis il se réfugia en Espagne, dont la langue s’ajouta au nombre déjà considérable de celles qu’il parlait de manière pratiquement parfaite. Après la guerre, faisant fonction d’interne, il poursuivit à Paris sa formation en psychiatrie ; il était très influencé par Minkowski. Il bifurqua ensuite vers la sociologie, s’attachant à appliquer à celle-ci les concepts de conscience morbide et de dédialectisation, qu’il tirait de la psychopathologie de la schizophrénie, et développant celui de « Fausse conscience », ainsi que se nommaient sa thèse et le livre, publié en 1962, qui, traduit en de nombreuses langues, l’a fait connaître dans le monde entier. De 1965 à 1971, il enseigna à l’Université de Rabat, puis à Amiens, à l’Université de Picardie, dont il fut Professeur Émérite après sa retraite, enfin, à l’Université Paris 8.
S’il n’a pas cessé de faire référence à Marx, d’une façon d’ailleurs parfois très critique, il considérait, au rebours de certains courants marxistes dominants, et notamment d’Althusser, la déhistoricisation comme une erreur capitale. Il fut très lu en 1968 et dans les années suivantes ; son influence fut certaine sur de nombreux penseurs : il était par exemple admiré de Guy Debord, qui le citait fréquemment. Ses principaux ouvrages furent d’abord, après La fausse conscience, parue aux Éditions de Minuit, et qui doit être prochainement rééditée, Sociologie de l’aliénation (PUF, 1971) ; Idéologies I et II (Anthropos, 1974 et 1978). Ces trois ouvrages sont une série d’applications de ses idées sur la conscience réifiée, les fausses identifications, la causalité « pré-dialectique », à des questions très variées, qui embrassent aussi bien une réflexion sur les œuvres de Swift et de Kafka que le totalitarisme, le maccarthysme, la sociologie de la connaissance, la « sociologie religieuse » de Max Weber. Idéologies II porte un sous-titre significatif : Althussérisme et stalinisme. Dans Études dialectiques (Méridien-Klincksieck, 1990), il constate : « Le marxisme est peut-être moribond, mais la dialectique se porte, en revanche, comme un charme » et il critique la conscience bureaucratique, cherche à définir l’Utopie et envisage un cas clinique de « logique réifiée ». Chez le même éditeur, il faut citer aussi, parus tous deux en 1987, Mannheim et le marxisme hongrois et Réflexions sur l’avenir des Juifs (également aux Éditions Méridien-Klincksieck) Le premier de ces ouvrages s’intéresse particulièrement aux questions du « phénomène idéologique » dans ses rapports avec l’Utopie ; dans le second, il envisageait le sionisme en tant que mouvement de libération nationale dénoncé par un « antisémitisme de gauche » inavoué, procédant par « fausses identifications » et manifestant le succès d’une idéologisation manichéiste et dédialectisante. Joseph Gabel donna par la suite de nombreuses conférences sur ce thème, mais, dès la parution du livre, il se montrait bon prophète en écrivant, à propos du maniement pervers et idéologisé des concepts de racisme et d’anti-racisme, dans son avant-propos : « Nous assisterons peut-être une fois à des pogromes anti-racistes ».
D’autres ouvrages furent publiés directement en anglais, en allemand… Il dirigea, assisté de Bernard Rousset et Trinh Van Thao, plusieurs ouvrages collectifs, L’aliénation aujourd’hui, La mort aujourd’hui, Actualité de la dialectique (Anthropos, respectivement en 1974, 1976 et 1980) et fut un collaborateur de L’Encyclopédia Universalis et de plusieurs revues, notamment L’homme et la société, dont il était membre du comité de direction.
Joseph Gabel croyait en l’intelligence et en l’homme ; il était ouvert à de nombreux savoirs, et notamment s’intéressait aux apports de la psychanalyse. L’axe principal de sa réflexion a consisté en la recherche des causes de la renonciation à la raison, des masques que prend cette renonciation, et dans l’étude des catastrophes qu’elle entraîne. Cette recherche s’appuyait sur l’immense culture de cet auteur qui était à la fois sociologue et historien, et dont le nom figure aussi bien, entre autres, dans le Dictionnaire des Philosophes que dans le recueil de textes La psychiatrie, publié par Jacques Postel, dans le Biographical Dictionary of Neo-Marxism que dans les Contemporary Authors. C’était un homme d’une grande intelligence et d’un subtil humour, parfois caustique et néanmoins très tolérant. Son œuvre restera comme celle d’un esprit doué de lucidité dans le regard qu’il a porté sur son époque et de courage dans ce qu’il en a écrit. Tous ceux qui l’ont connu de près savaient qu’ils étaient en présence d’un homme remarquable.

Georges Gachnochi, « Joseph Gabel (1912-2004) », Perspectives Psy 1/2005 (Vol. 44), p. 78.


4 Antworten auf „Joseph Gabel (1912-2004)“


  1. 1 Alex 08. August 2012 um 18:07 Uhr

    Vous écrivez que Joseph Gabel fut « admiré de Guy Debord, qui le citait fréquemment ». Certes, Gabel est cité en 1967 dans „La Société du Spectacle“ dans les thèses 217, 218 et 219 du dernier chapitre « L’idéologie matérialisée » pour le parallélisme que Gabel a établi dans son ouvrage („La Fausse Conscience“, 1962) entre idéologie et schizophrénie.
    Si l’on y regarde de plus près, on ne trouve jamais Gabel nommé ni cité dans les 8 volumes de la „Correspondance“ de Debord, et dans les 12 numéros de la revue „Internationale situationniste“, il est cité deux fois, l’une en mauvaise part en 1964 car listé dans le gang argumentiste (no 9 p. 30) et l’autre en 1966 dans une notule du numéro 10 («Quelques recherches sans mode d’emploi», p. 73) au ton positif mais aussi très critique quant aux limites théoriques de son ouvrage, „La Fausse Conscience“.
    Pour ma part, je ne vois là ni admiration ni citation fréquente de la part de Debord envers Gabel mais l‘utilisation du lien pertinent établi par Gabel entre schizophrénie et idéologie politique sans pour autant que celui-ci pousse plus loin son analyse qui «conduit en même temps à une certaine faiblesse de Gabel devant l‘orthodoxie stalinienne, comme devant la pensée universitaire occidentale» („Internationale situationniste“, no 10).

  2. 2 Administrator 09. August 2012 um 14:39 Uhr

    Je n’écris rien du tout, cette notice nécrologique n’étant pas de moi. Si l’auteur va sans doute trop loin quand il évoque, sans connaître, une profonde admiration de Debord pour Joseph Gabel – encore que je doive dire que votre argument « comptable » ne me convainc qu’à moitié – , il n’empêche que ce psychiatre d’origine hongroise fait bien partie des sources – aux côtés de Hegel, Marx, Korsch, Lukacs, Eliade, etc. – à partir desquelles la théorie situationniste s’est constituée. (Plus généralement, les travaux de Gabel avaient à l’époque une grande importance dans la lutte contre le néopositivisme althussérien.)

  3. 3 Alex 10. August 2012 um 13:12 Uhr

    Certes vous n’écriviez pas mais vous citiez sans sourciller, aussi mon clavier a-t-il glisser. Quant à l’aspect comptable, c’est d’abord et avant tout un retour rapide aux textes, et si l’on peut admettre qu’une influence puisse rester invisible, sur une longue période cela semble assez peu probable.
    L’apport d’Eliade comme une des sources de la théorie situationniste ne me paraît pas probant même si Vaneigem le cite en 1962 dans ses “Banalités de base” ; on pourrait y ajouter aussi, mais à des degrés divers : Gracián, Fourier, Isidore Ducasse…

  4. 4 Administrator 13. August 2012 um 15:02 Uhr

    Allons, c’est vous qui ne savez pas lire, c’est tout ! Wer lesen kann…
    Plus sérieusement : comme je vous l’ai dit, je ne vois pas matière à scandale dans ce qu’écrit l’auteur à propos de Debord (d’ailleurs, je ne me rappelais plus que Gabel était autant et aussi clairement cité dans la SdS !). Je ne crois pas me tromper en disant que Gabel était une lecture « obligée » dans les milieux subversifs non dogmatiques des années 1950-60.
    (Je dois tout de même préciser que ce qui m’intéresse dans ce petit texte, c’est surtout l’aspect bio-bibliographique.)
    J’ai intentionnellement glissé le nom d’Eliade dans la liste des sources de la théorie situationniste. Un peu par provocation… Car m’est avis, en ce qui me concerne, que cet exemple montre bien, là encore, les limites de toute approche « comptable » et que la reconstitution de certaines généalogies intellectuelles ne saurait se réduire à la consultation rapide d’index ou au nombre de citations que recracherait Google. A plus forte raison quand il s’agit du mouvement situationniste, un mouvement qui, justement, a toujours fait un usage extrêmement maîtrisé des sources qui l’ont inspiré – tantôt en les revendiquant publiquement, tantôt en les pillant allègrement.

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