Archiv für August 2012

Guillaume Paoli – L’anti-travail comme métier (entrevue, 2012)

Guillaume Paoli est le troisième membre des «chômeurs heureux», trio allemand auteur du manifeste du même nom en 1996. Français résidant à Berlin depuis 20 ans, l’essayiste-philosophe auteur de titres évocateurs comme «A bas le travail!» ou «Plus de carotte, moins de baton» s’est surtout fait (re)connaître grâce à son «Éloge de la démotivation» publié en 2008. Fin analyste de cette pathologie nommée travail, il n’en est pas moins dénué d’humour. La preuve par quatre et un entretien repos qui tombe à point nommé.

Quand et dans quelles conditions avez-vous décidé de ne plus travailler ?
J’étais dans le ventre de ma mère, je crois… En fait, je n’ai jamais songé à postuler à un emploi, à faire carrière dans quoi que ce soit, jugeant plus souhaitable de faire ce qui me plaisait, sans souci des «contraintes du marché». J’ai eu la chance d’être adolescent à une époque -les années soixante-dix- où une telle attitude existentielle était plus facile et plus répandue qu’aujourd’hui. Ceci dit, il ne s’agit pas d’un refus par principe. Lorsqu’on me propose de me payer pour que je continue à faire ce qui me convient, j’accepte volontiers. C’est le cas en ce moment, au Centraltheater de Leipzig. Mais surtout j’insiste: le souci de soi est aussi un souci des autres. Je n’ai aucune considération pour qui ne cherche que sa petite autosatisfaction narcissique, qu’il soit trader ou glandeur. Nous sommes des êtres sociaux et nous nous épanouissons en tant qu’êtres sociaux. Ce qu’il y a à critiquer dans le travail tel qu’il existe, c’est précisément qu’il pousse à des comportements antisociaux, à vivre au détriment des autres, que ce soient les clients qu’on arnaque avec le sourire, les subordonnés qu’on piétine ou les collègues sur la tête de qui on grimpe.

Le manifeste des chômeurs heureux a été écrit il y a plus de 15 ans. Le jugez-vous plus crédible que jamais ?
Sur le plan pratique, il était certainement plus facile alors (du moins là où j’habite, à Berlin) d’esquiver la contrainte salariale sans pour autant sombrer dans la misère et les tracasseries administratives. De ce point de vue, ce qui était la description d’un mode de vie effectif est devenu une sorte d’idéal difficile d’accès. En revanche sur le plan des idées, rien n’est venu contredire notre exposé, au contraire: Le monde du travail devient chaque jour plus absurde et destructeur. De sorte que la question se fait toujours plus pressante: Comment désirons-nous vivre vraiment?

Que sont devenus les autres membres ?
En tant que groupe intervenant publiquement, les Chômeurs Heureux ont cessé d’exister vers 2002, simplement parce que nous avions l’impression d’avoir fait le tour de la question et l’envie de vaquer à d’autres occupations. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’en niche encore dans les replis du système. Que sont-ils devenus? À ce que je sais, l’un s’est converti à l’Islam et vit à Dubai, l’autre en Chine, un troisième se voue à l’architecture critique, une autre photographie, une vit à la campagne et cultive son jardin, etc.

Que pensez-vous de Krisis ?
Il y a chez des groupes comme Krisis un côté confrérie spirituelle unie autour d’un dogme qui n’est pas dénué de charme. On s’évertue à préserver la théorie des souillures du monde. D’ailleurs, il deviendra peut-être bientôt nécessaire de former des monastères pour faire barrage aux avancées de la barbarie. Mais personnellement, j’incline plutôt vers Heiner Müller qui disait: Il est vain de chercher la pureté dans un monde impur. C’est, je suppose, affaire de tempérament.

Si vous deviez débattre face à ‘Bernard Henry Gluckskraut’, vous lui diriez quoi ?
En aucun cas je n’accepterais de discuter avec quelque nullité possédant le monopole médiatique du baratin pseudo-intellectuel que ce soit. Ce serait leur faire trop d’honneur. J’ai croisé Finkielkraut une fois dans la rue, mais ne l’ai pas reconnu assez vite pour lui cracher à la figure. Je l’ai regretté.

Jugez vous les films de Pierre Carles toujours crédibles ?
Si je me souviens bien, le film «Attention danger travail» présente des témoignages de personnes ayant pratiquement rompu avec le salariat. En tant que témoignages, pourquoi ne seraient-ils pas crédibles? Mais bien évidemment, on ne saurait y voir la formule fournie clés en main pour changer la vie.

Celui-ci s’interroge sur sa crédibilité (dans son dernier «DSK, Hollande, etc.»), devenu une petite attraction médiatique, qui fait sourire les puissants plus qui ne les inquiète.
J’ai l’impression que Pierre Carles fait un peu son coquet avec ses interrogations auto-référentielles. Ou bien on fait des films, ou on n’en fait pas. Ou bien on se met soi-même en scène, ou non. C’est un choix individuel. Je ne crois pas que la chose intéresse outre mesure le spectateur. La question n’est pas que l’auteur soit «crédible», mais que le film soit bon ou pas. Quant aux puissants, qu’ils sourient à leur aise. Ce n’est de toute façon pas un film qui les fera trembler.

Comment a été accueilli «Éloge de la démotivation» ?
Plutôt bien. C’est à dire que j’ai eu des retours de communication. Des lecteurs sont venus me parler de leur propre expérience, me dire que ce petit livre les avait aidés à faire le point sur leurs aspirations, leur existence. C’était bien mon propos, au fond: non pas briller par une nouvelle théorie ultraradicale sur le marché des idées, mais convier à se poser quelques questions. Les lecteurs attentifs ont saisi la distance ironique de l’énoncé. D’autres, engoncés dans le moule des critiques toutes faites, ont foncé tête baissée dans le commentaire prévisible. Ceux que les questions importunent ont préféré ne pas en parler. De toute façon tout livre est une bouteille jetée à la mer. Il ne faut ni en surestimer la portée, ni croire pouvoir en mesurer l’effet véritable.

Dans son livre «L’abolition du travail», Bob Black milite pour la fête permanente, la révolution ludique… Vous en pensez quoi ?
Raoul Vaneigem l’avait écrit avant lui. C’étaient les slogans de 68, il y a eu une époque où je les faisais mien, sans trop y réfléchir d’ailleurs. Depuis, j’ai lu la critique féroce qu’en a fait Philippe Muray, et surtout j’ai vu comment ces slogans ont été appliqués: Carnavalisation de la colère, dépolitisation festive, infantilisme de masse. Refuser le travail n’est pas refuser l’effort, et qui rêve de révolution ne peut faire l’impasse sur l’effort, pas toujours ludique, nécessaire à l’auto-organisation, à la construction patiente de réseaux, à l’expérience. Mais surtout: On s’emmerderait dur dans une fête permanente!

Vous sentez-vous paresseux ?
Chaque être humain porte en lui une tension contradictoire entre activité et repos, quiétude et inquiétude, action et contemplation. Lorsqu’on vit en dehors de la contrainte salariale, cette tension est sensible à tout moment. Que la vigilance se relâche, et l’on tombe dans l’inertie totale ou bien dans l’activisme vide. Laisser coexister ces deux penchants, chercher la voie médiane, c’est l’apprentissage de toute une vie.

Certains voient l’anti-travail comme une posture dandy en contradiction avec le peuple qui trime. Comment changer cette vision ?
Cette vision s’écroule d’elle-même dès que l’on observe les conditions concrètes du travail aujourd’hui, le burn-out, la hiérarchie, le mobbing, la précarité, le sous-emploi des facultés individuelles, la perte du sens et du désir, le sentiment d’œuvrer à l’autodestruction généralisée. Qu’y a t-il de dandy à refuser tout cela?

Dans «Notre paresse» de Camille Saint-Jacques, celui-ci écrit: «Quoi qu’on pense de l’éthique du travail de notre société productiviste, dans l’immense majorité des cas, une inaptitude au travail révèle une grande souffrance souvent accompagnée d’une accoutumance à l’alcool ou à la drogue, ainsi que par d’autres pathologies psychiques ou somatiques» ou encore «en dehors d’un dandysme asocial et parasite, la réalité de la paresse au quotidien, c’est la dépression et l’impuissance»… Une réaction ?
J’ai écrit dans l’Éloge de la démotivation que le manque de travail provoque une souffrance identique au manque de drogue. Des individus rendus accros depuis l’école à la performance et au rendement se retrouvent en crise de manque, dépriment, tombent malade ou recourent à d’autres drogues compensatoires. Il ne s’agit pas de nier cette pathologie, mais de la considérer comme la conséquence de l’accoutumance nocive au travail, à la violence psychique et biologique qu’il impose. En d’autres termes, ce que cette dame nomme l’inaptitude au travail est une inaptitude à la paresse.

Vous êtes toujours partisan de la subversion du système au moyen d’action illégales ? Comment cela se matérialise ?
Il ne s’agit nullement de glorifier l’illégalité pour elle-même. On connaît assez les ravages de comportements mafieux, du reste fort bien intégrés au monde tel qu’il est. Rappelons l’évidence: Nous ne vivons pas sous le règne de la loi, mais sous celui du rapport de forces. Et celui-ci est naturellement en défaveur des individus atomisés. Par exemple il n’est pas permis à des chômeurs de faire valoir leurs droits collectivement. Débouler en groupe dans le bureau d’un responsable du «pôle emploi», c’est déjà se mettre hors la loi. De même que vendre des merguez grillées au coin de la rue pour se faire quelques sous – il y a des règlements pour interdire ça. Et je ne parle même pas de rebrancher soi-même l’électricité, de refuser d’acquitter ses dettes ou de résister à une expulsion. Toutes ces pratiques ne sont possibles que collectivement. Et tout collectif génère sa propre pratique, laquelle n’est pas nécessairement illégale, mais du moins a-légale dans la mesure où elle porte sa légitimité en elle-même.

Que dites-vous aux chômeurs déprimés qui se sentent «exclus» et «inutiles» ?
La même chose qu’aux travailleurs déprimés qui se sentent exclus et inutiles. La première question est: exclu de quoi exactement? D’une vie riche en expériences, en rencontres, en passions? Ou bien d’un job répétitif, usant, sans gratification véritable? Exclu de la reconnaissance de ses semblables ou de la concurrence générale et autistique? Ensuite, parlons-en, de l’utilité. Qu’est-ce qui est utile? Vendre des hamburgers, des faux médicaments et des attrape-couillons publicitaires? Ou prendre soin de ses proches, préparer un bon repas, faire l’amour ou lire un bon livre? Sans oublier que si nous sommes humains, alors le superflu est nécessaire et l’inutile utile. Le bénéfice d’une longue promenade printanière n’est pas quantifiable.

Les mentalités conditionnées par le monde du travail depuis trop longtemps peuvent-elles encore changer ?
Les mentalités changent en permanence, et le monde du travail encore plus vite. Les raisons qui autrefois faisaient que les gens étaient attachés à leur métier sont aujourd’hui autant d’obstacles «archaïques» à leur emploi. Par exemple prendre le temps d’élaborer un produit de qualité, gagner la confiance du client, jouir d’une certaine sécurité matérielle, l’assurance d’être couvert en cas de maladie, une retraite décente etc… Toutes ces choses n’ont plus aucune place dans le monde de l’entreprise, d’où une démotivation galopante des salariés. Aujourd’hui, beaucoup de gens comprennent sans difficulté que c’est précisément l’attachement à certaines valeurs, à une qualité de vie, qui est incompatible avec la sphère de l’emploi.

Quelle serait le premier pas vers un monde sans travail ?
Supprimer les rentiers du capital. Le système du travail tel qu’il existe aujourd’hui n’a qu’une seule fonction: multiplier la rente de l’oligarchie mondiale. Le droit de vote n’y change rien, c’est toujours la féodalité. Tant que cela durera, il n’y aura pas de liberté possible. Maintenant, à la question de savoir comment supprimer les rentiers du capital, je n’ai évidemment pas de réponse. S’il en existait déjà une, cela se saurait.

LE DOSSIER COMPLET : L’ANTI-TRAVAIL COMME MÉTIER (Standard n°36)
Source

Joseph Gabel – Kafka, Romancier der Entfremdung (1953)

in: Formen der Entfremdung. Aufsätze zum falschen Bewußtsein (Frankfurt/Main, Fischer, 1964)

Joseph Gabel (1912-2004)

Joseph Gabel est mort le 15 juin 2004, à la suite d’une longue maladie. Il allait avoir 92 ans.
Né en 1912 à Budapest, il quitta la Hongrie à 19 ans, en raison du numerus clausus imposé aux Juifs, pour étudier la médecine en France.
Il passa sa thèse en 1939 sur « Le génie et la folie dans l’œuvre de Maupassant ».
C’est à Toulouse qu’il vécut dans la clandestinité pendant une partie de la guerre, il enseignait muni de faux papiers. Puis il se réfugia en Espagne, dont la langue s’ajouta au nombre déjà considérable de celles qu’il parlait de manière pratiquement parfaite. Après la guerre, faisant fonction d’interne, il poursuivit à Paris sa formation en psychiatrie ; il était très influencé par Minkowski. Il bifurqua ensuite vers la sociologie, s’attachant à appliquer à celle-ci les concepts de conscience morbide et de dédialectisation, qu’il tirait de la psychopathologie de la schizophrénie, et développant celui de « Fausse conscience », ainsi que se nommaient sa thèse et le livre, publié en 1962, qui, traduit en de nombreuses langues, l’a fait connaître dans le monde entier. De 1965 à 1971, il enseigna à l’Université de Rabat, puis à Amiens, à l’Université de Picardie, dont il fut Professeur Émérite après sa retraite, enfin, à l’Université Paris 8.
S’il n’a pas cessé de faire référence à Marx, d’une façon d’ailleurs parfois très critique, il considérait, au rebours de certains courants marxistes dominants, et notamment d’Althusser, la déhistoricisation comme une erreur capitale. Il fut très lu en 1968 et dans les années suivantes ; son influence fut certaine sur de nombreux penseurs : il était par exemple admiré de Guy Debord, qui le citait fréquemment. Ses principaux ouvrages furent d’abord, après La fausse conscience, parue aux Éditions de Minuit, et qui doit être prochainement rééditée, Sociologie de l’aliénation (PUF, 1971) ; Idéologies I et II (Anthropos, 1974 et 1978). Ces trois ouvrages sont une série d’applications de ses idées sur la conscience réifiée, les fausses identifications, la causalité « pré-dialectique », à des questions très variées, qui embrassent aussi bien une réflexion sur les œuvres de Swift et de Kafka que le totalitarisme, le maccarthysme, la sociologie de la connaissance, la « sociologie religieuse » de Max Weber. Idéologies II porte un sous-titre significatif : Althussérisme et stalinisme. Dans Études dialectiques (Méridien-Klincksieck, 1990), il constate : « Le marxisme est peut-être moribond, mais la dialectique se porte, en revanche, comme un charme » et il critique la conscience bureaucratique, cherche à définir l’Utopie et envisage un cas clinique de « logique réifiée ». Chez le même éditeur, il faut citer aussi, parus tous deux en 1987, Mannheim et le marxisme hongrois et Réflexions sur l’avenir des Juifs (également aux Éditions Méridien-Klincksieck) Le premier de ces ouvrages s’intéresse particulièrement aux questions du « phénomène idéologique » dans ses rapports avec l’Utopie ; dans le second, il envisageait le sionisme en tant que mouvement de libération nationale dénoncé par un « antisémitisme de gauche » inavoué, procédant par « fausses identifications » et manifestant le succès d’une idéologisation manichéiste et dédialectisante. Joseph Gabel donna par la suite de nombreuses conférences sur ce thème, mais, dès la parution du livre, il se montrait bon prophète en écrivant, à propos du maniement pervers et idéologisé des concepts de racisme et d’anti-racisme, dans son avant-propos : « Nous assisterons peut-être une fois à des pogromes anti-racistes ».
D’autres ouvrages furent publiés directement en anglais, en allemand… Il dirigea, assisté de Bernard Rousset et Trinh Van Thao, plusieurs ouvrages collectifs, L’aliénation aujourd’hui, La mort aujourd’hui, Actualité de la dialectique (Anthropos, respectivement en 1974, 1976 et 1980) et fut un collaborateur de L’Encyclopédia Universalis et de plusieurs revues, notamment L’homme et la société, dont il était membre du comité de direction.
Joseph Gabel croyait en l’intelligence et en l’homme ; il était ouvert à de nombreux savoirs, et notamment s’intéressait aux apports de la psychanalyse. L’axe principal de sa réflexion a consisté en la recherche des causes de la renonciation à la raison, des masques que prend cette renonciation, et dans l’étude des catastrophes qu’elle entraîne. Cette recherche s’appuyait sur l’immense culture de cet auteur qui était à la fois sociologue et historien, et dont le nom figure aussi bien, entre autres, dans le Dictionnaire des Philosophes que dans le recueil de textes La psychiatrie, publié par Jacques Postel, dans le Biographical Dictionary of Neo-Marxism que dans les Contemporary Authors. C’était un homme d’une grande intelligence et d’un subtil humour, parfois caustique et néanmoins très tolérant. Son œuvre restera comme celle d’un esprit doué de lucidité dans le regard qu’il a porté sur son époque et de courage dans ce qu’il en a écrit. Tous ceux qui l’ont connu de près savaient qu’ils étaient en présence d’un homme remarquable.

Georges Gachnochi, « Joseph Gabel (1912-2004) », Perspectives Psy 1/2005 (Vol. 44), p. 78.