George Orwell – « The Freedom of the Street » de Jack Common (1938)

« The Freedom of the Street » de Jack Common

Jack Common est un auteur qui n’a pas encore la notoriété qu’il mériterait. C’est pourtant, virtuellement, une sorte de Chesterton de la gauche, qui traite aujourd’hui du socialisme sous un angle intéressant et inusité.
D’origine prolétarienne, il a su, bien mieux que la plupart des auteurs dans ce cas, préserver en lui le point de vue prolétarien. Ce faisant, il met le doigt sur l’une des principales difficultés auxquelles se heurte le mouvement socialiste — à savoir que le mot « socialisme » a pour un travailleur une signification toute différente de celle qu’il revêt aux yeux d’un marxiste originaire de la classe moyenne. Pour ceux qui tiennent effectivement entre leurs mains les destinées du mouvement socialiste, la quasi-totalité de ce qu’un travailleur manuel entend par « socialisme » est soit absurde, soit hérétique. Comme le montre M. Common dans une série d’essais distincts mais que relie un fil directeur, les travailleurs manuels acquièrent dans une civilisation machiniste, de par les conditions mêmes dans lesquelles ils vivent, un certain nombre de traits de caractère : droiture, imprévoyance, générosité, haine des privilèges. C’est à partir de ces dispositions précises qu’ils forgent leur conception de la société future, au point que l’idée d’égalité fonde la mystique du socialisme prolétarien. C’est là une conception très différente de celle du socialiste de la classe moyenne, qui vénère en Marx un prophète — un prophète extra-lucide, un donneur de tuyaux qui non seulement vous indique sur quel cheval il faut miser, mais qui vous explique aussi pourquoi ce cheval n’a pas gagné.
L’esprit dans lequel écrit M. Common combine l’espoir messianique avec un joyeux pessimisme, en un mélange qu’il est parfois donné d’apprécier au fond d’un bar de quartier le samedi soir. M. Common pense que nous allons tous être réduits en bouillie par les bombardements, mais que la dictature du prolétariat est destinée à voir le jour.
« Voici venir un temps où même les gens relativement bien installés dans la vie auront à souffrir de gouvernements sans foi ni loi, qu’ils auront eux-mêmes mis en place ou qu’ils auront laissé s’installer. Les bombardés-en-puissance n’ont pas à redouter le communisme. Ils seront eux-mêmes communistes quand les bombardements auront cessé, s’ils sont encore vivants… Car il suffit d’un tour d’écrou supplémentaire, d’une tension encore accrue, pour que volent en éclats les particularismes fragiles et bien souvent imaginaires qui font que les masses du monde entier chérissent leurs divisions. »
Oui, mais s’il existait une certitude quelconque que les choses se passeront bien ainsi, tout socialiste n’aurait-il pas le devoir de souhaiter la guerre et d’œuvrer à sa venue ? Et y a-t-il un individu conscient qui ose le faire aujourd’hui ?
Il doit y avoir beaucoup de gens pour qui l’expression tant galvaudée « dictature du prolétariat » a été tour à tour un cauchemar, une espérance et une chimère. On commence d’abord — car enfin c’est bien par là que commencent la plupart des représentants de la classe moyenne — par se dire : « Que Dieu nous vienne en aide quand cela arrivera ! » et l’on finit par se dire : « Quel dommage que cela ne puisse jamais arriver ! » Tout au long de son livre, M. Common a l’air de penser que la dictature du prolétariat est pour demain matin — vœu pieux, que les faits ne semblent guère devoir exaucer. Il semblerait que ce à quoi on assiste chaque fois, ce soit à un soulèvement prolétarien très vite canalisé et trahi par les malins qui se trouvent au sommet, et donc à la naissance d’une nouvelle classe dirigeante. Ce qui ne se réalise jamais, c’est l’égalité. La grande masse des gens n’a jamais la moindre occasion de mettre son honnêteté foncière au service de la gestion des affaires, de sorte qu’on en arrive presque à conclure cyniquement que les hommes ne sont honnêtes que lorsqu’ils n’exercent aucun pouvoir.
Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un livre intéressant, qui vous apprend beaucoup moins de choses sur le socialisme en tant que théorie économique que le banal manuel de propagande, mais infiniment plus sur le socialisme en tant qu’article de foi et, pourrait-on presque dire, comme mode de vie. Je recommande tout particulièrement les deux essais ayant pour titre « Le jugement du vulgaire » et « Le fascisme chez les hommes de bonne volonté ». Grâce au fait qu’elle a trouvé une expression littéraire (ce qui est en soi quelque peu anormal), on entend ici la voix authentique de l’homme ordinaire, de cet homme qui introduirait une nouvelle honnêteté dans la gestion des affaires, si seulement il y accédait, au lieu de ne jamais sortir des tranchées, de l’esclavage salarié et de la prison.

New English Weekly, 16 juin 1938.

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Matériaux

Jack Common – Selected articles (« A fascinating writer, his analysis of the emerging mass consumerism of the 1930s & 40s seems to closely anticipate the concept of the ’society of the spectacle‘ later developed by the situationists. »)

Armstrong, Keith – From the ‘freedom of the streets’: a biographical study of culture and social change in the life and work of writer Jack Common (1903-1968). Doctoral thesis, Durham University, 2007.
« The author assesses the life and work of the Newcastle upon Tyne born writer Jack Common in the light of the massive social, economic and cultural changes which have affected the North East of England and wider society through the period of Common’s life and afterwards. He seeks to point out the relevance of Common to the present day in terms of his ideas about class, community and the individual and in the light of Common’s sense of rebelliousness influenced by a process of grass-roots education and self-improvement. In addition, he draws upon his own extensive experience in community arts and education, looking, in particular, at the work he and others have carried out on Common over the last thirty years and assessing its value in the light of recent political changes. The author draws together the range of biographical and literary criticism carried out by a range of individuals over this period of time and brings into print hitherto unpublished material about Common’s life and work by interviewing family members and associates, exploring the Common Archive at Newcastle University and other largely ignored sources, and studying Common’s significant association with George Orwell in great detail. Through all of this, he seeks to argue that Common’s life and ideas remain worthy of close attention in the present day. »


John Mapplebeck’s film COMMON‘S LUCK (27 minutes, 1974)


1 Antwort auf „George Orwell – « The Freedom of the Street » de Jack Common (1938)“


  1. 1 The Weekly Archive Worker: The Workers’ council. An organ for the Third International « Entdinglichung Pingback am 24. Mai 2012 um 10:44 Uhr
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