Amadeo Bordiga – Les voies qui conduisent au « noskisme » (1921)


Disons quelques mots de l’évolution de la social-démocratie italienne vers la droite. Dans des proclamations officielles répétées, le Parti socialiste s’est placé sur un terrain nettement «pacifiste» en ce qui concerne les méthodes de lutte que le prolétariat doit employer et a donc adopté le point de vue des partisans de Turati : apaisement des haines, désarmement des esprits et des mains, lutte avec les armes civilisées (c’est-à-dire non sanglantes) de la propagande et de discussion, condamnation de la violence prolétarienne armée, non seulement pour l’offensive, mais même pour la défensive. Cela signifie que si le Parti socialiste n’est pas encore parfaitement d’accord avec le point de vue de Turati qui va jusqu’à admettre la «collaboration gouvernementale» avec la bourgeoisie, il approuve du moins ses méthodes légalitaires et social-démocratiques. Ce sont, il est vrai, deux questions distinctes. Quiconque admet la collaboration avec la bourgeoisie est contre les directives révolutionnaires des communistes; mais quiconque, sans aller jusque là, réprouve l’usage concret de la violence dans la lutte de classe et se limite aux moyens tactiques que lui offrent les institutions bourgeoises, l’est tout autant. L’expérience révolutionnaire permet de conclure qu’une telle position conduira fatalement ses auteurs à renoncer à la révolution et à se faire les complices de la contre-révolution. Voyons comment ceci se trouve confirmé par les événements d’Italie.
Quelle est la base de principe du «social-pacifisme» ? Serait-ce le «tu ne tueras point», le «tu tendras l’autre joue à l’offenseur» du chrétien, du tolstoïen? Bien sûr que non. Si les sociaux-démocrates croyaient à de pareilles extravagances, ils seraient certainement moins dangereux, mais aussi plus bêtes qu’ils le sont.
Le mot d’ordre de ne pas tuer les fascistes, de ne pas répondre à leurs provocations est un mot d’ordre contingent qui procède d’un autre principe général que le principe moral éternel ci-dessus évoqué. Quel est donc ce principe?
Examinons si la social-démocratie a «toujours» condamné la violence en tant que telle, c’est-à-dire dans l’absolu. Prenons Turati qui a donné à son parti ce mot d’ordre de passivité. Que disait- il, en octobre 1917, après la défaite de Caporetto, tandis que l’armée autrichienne progressait, les armes à la main, sur le territoire italien? Conseillait- il aux soldats italiens de ne pas tuer, de jeter les armes, de ne pas répondre à la violence par la violence? Tout au contraire! Il exaltait et sanctifiait la résistance armée des troupes italiennes sur le Grappa. Et c’est quand nous, communistes, nous défendions la thèse révolutionnaire condamnant la défense nationale, qu’il nous prêtait pour les commodités de la polémique des motifs «tolstoïens» qu’il qualifiait «d’idiots et néfastes», alors qu’en réalité nous partions du mot d’ordre «les prolétaires ne tournent pas leurs armes contre d’autres prolétaires, mais contre l’ennemi de classe qui est dans leur propre pays».
Entre ces deux positions prises successivement par le social- pacifisme face à l’invasion étrangère et face au brigandage fasciste, il doit exister une continuité logique. Elle doit exister, il n’est pas difficile de la définir.
Le social-démocrate, le social-pacifiste n’est pas contre la violence en général. Il reconnaît à la violence une fonction historique et sociale. Il ne nie pas, par exemple, la nécessité d’arrêter et, s’il le faut, de tuer le délinquant de droit commun, l’auteur d’agressions dans la rue. C’est à ce genre de délits qu’il compare l’invasion militaire, mais il se refuse à leur comparer également l’offensive civile des chemises noires. Quelle est donc la distinction qui le guide?
Ce n’est pas le social-pacifisme qui peut répondre à cette question, mais nous. Sa distinction repose sur sa conception de la «fonction du pouvoir d’Etat constitué». Elle est extrêmement simple. Quand c’est le pouvoir d’Etat qui emploie la violence, qui la veut, qui l’ordonne, cette violence est légitime. Par conséquent, puisque c’est l’Etat qui l’a voulue, organisée et ordonnée, la défense armée sur le Grappa fut non seulement légitime, mais sacrée, quoiqu’extrêmement sanglante. Mais la violence défensive contre le fascisme est illégitime parce que ce n’est pas l’Etat, mais des forces extra- légales, qui en prennent l’initiative.
S’il ne faut pas se défendre contre le fascisme, ce n’est pas parce que se serait le meilleur moyen de le désarmer (Turati n’est pas retombé en enfance!), mais parce que c’est à l’Etat qu’il incombe de réprimer la violence fasciste, considérée elle aussi comme extra-étatique et extra-légale, selon la mentalité social-pacifiste.
Continuons à suivre le raisonnement et la politique social- pacifistes. Une telle orientation revient à souscrire à un principe typiquement bourgeois contre lequel le socialisme marxiste s’est toujours dressé, même, à l’occasion, dans la personne de Filippo Turati. Ce principe consiste à admettre que depuis qu’existe l’Etat démocratique et parlementaire, l’époque de la lutte violente entre les particuliers et les divers groupes et classes de la société est close, et que la fonction de l’Etat est précisément de traiter toute initiative violente de la même façon que les actions antisociales, même s’il est lui- même né de la destruction violente de l’Etat constitué de l’ancien régime.
C’est à cette logique théorique que répond la politique actuelle et la fatale politique future du Parti socialiste italien. Il a lancé le mot d’ordre du désarmement et de la non-résistance au fascisme, mais le fascisme n’a pas désarmé. Il a lancé le mot d’ordre de l’action légale et électorale, et une fraction considérable du prolétariat l’a suivi, mais le fascisme n’a pas désarmé.
Le PSI refuse de se placer du point de vue communiste selon lequel le fascisme n’est qu’un autre aspect de la violence que l’Etat bourgeois oppose à la violence révolutionnaire du prolétariat et qui constitue son dernier argument défensif et contre-offensif. Le PSI voudrait une stagnation de la situation qui permettrait un retour à la vie normale dans laquelle il pourrait continuer l’oeuvre pacifique traditionnelle à laquelle sa structure est adaptée. La politique de désarmement et de participation électorale n’ayant pas suffi à mener à ce résultat, le PSI est conduit à des tractations directes avec les dirigeants fascistes.
Leur échec actuel ne veut rien dire. Le seul fait de les avoir engagées après avoir spontanément renoncé officiellement à la lutte armée signifie que le PSI se prépare à d’autres concessions qui seront la conséquence logique de sa fatale prémisse «pacifiste». Cela implique un pacte de ce genre: nous avons désarmé; que le fascisme s’engage à en faire autant; que la répression des violences privées incombe à nouveau aux forces légitimes de l’ordre, à l’Etat. Le social-démocratisme aspire avec une ardeur stupide et néfaste à cet illusoire retour à la légalité. Il est donc logique et vraisemblable que si le PSI ait aussi proposé que les deux parties s’engagent à dénoncer tous ceux, quels qu’ils soient, qui attenteraient à cette légalité, et si ce n’est pas encore fait, ça se fera.
Réserver à l’Etat «l’administration de la violence» n’est pas seulement reconnaître un principe typiquement bourgeois; car la reconnaissance d’un «faux» principe conduit à bien d’autres conséquences. Puisqu’il est vrai que l’Etat administre la violence pour le plus grand bien de la bourgeoisie et que le fascisme n’est lui- même qu’un aspect de cette violence, qu’une contre- offensive destinée à prévenir une future attaque révolutionnaire du prolétariat (si elle engageait la bataille de classe en se servant des forces de l’ordre officielles avant qu’une avant- garde prolétarienne l’ait elle-même attaquée, la bourgeoisie découvrirait trop ses batteries et fournirait trop d’armes à la critique communiste) on doit nécessairement conclure que le fascisme ne désarmera pas avant d’être certain que dans son ensemble la classe ouvrière n’a plus la moindre velléité d’attaquer l’Etat constitué et les institutions bourgeoises. Le fascisme fera donc à la social-démocratie l’offre suivante: pour être sûrs que les masses prolétariennes n’attenteront pas au pouvoir légitime… prenez la direction de l’Etat, participez au gouvernement bourgeois.
Le bon sens social-démocratique vulgaire voit cette situation sous un autre angle. Il caresse l’illusion stupide qu’il pourrait s’emparer en tout ou en partie des rênes de l’Etat pour venir à bout de «l’illégalité barbare» du fascisme à l’aide de la garde royale et des autres forces de police officielles. Mais que le fascisme vide le terrain parce qu’il aura été satisfait d’avoir contribué à transformer un parti d’action prolétarienne révolutionnaire en parti de gouvernement dans le cadre de l’ordre en vigueur, ou qu’il soit supprimé par ordre d’un éventuel gouvernement social- démocrate (pure hypothèse à laquelle nous ne croyons nullement), dans les deux cas, la social- démocratie devra parcourir une autre étape de son évolution. Parvenue à la fonction de gérante de l’Etat et donc de la violence légale soit par un pacte avec le fascisme, soit par la collaboration ministérielle, que fera-t-elle quand les communistes continueront à préconiser et à employer la violence pour l’attaque révolutionnaire contre le pouvoir d’Etat?
Elle fera une chose bien simple. Elle condamnera cette violence révolutionnaire en principe; mais, malgré son pseudo-pacifisme chrétien d’aujourd’hui, elle se gardera bien de parler de non-résistance à cette violence! En parfaite logique avec elle même, elle proclamera au contraire que l’Etat a le droit et le devoir de l’écraser. Pratiquement, elle donnera à la Garde Royale l’ordre de mitrailler le prolétariat, c’est-à-dire les nouveaux «brigands anti-sociaux» qui nieront alors la fonction bénéfique de son gouvernement «ouvrier». Voilà à quoi seront conduits les partis qui nient que la légalité et la violence soient les moyens fondamentaux de la lutté prolétarienne. C’est exactement la voie que Noske a suivie.
Voilà ce que montrent la critique marxiste et la réalité dramatique que nous vivons aujourd’hui en Italie.

Il Comunista, 14 juillet 1921.

(Illustration : Humanité du 9 février 1923)


1 Antwort auf „Amadeo Bordiga – Les voies qui conduisent au « noskisme » (1921)“


  1. 1 Alte neue linke Archivalien « Entdinglichung Pingback am 17. März 2012 um 14:20 Uhr
Die Kommentarfunktion wurde für diesen Beitrag deaktiviert.