Catherine Baroin – Anarchie et cohésion sociale chez les Toubou

ANARCHIE ET COHÉSION SOCIALE CHEZ LES TOUBOU. LES DAZA KERCHEDA DU NIGER
par Catherine Baroin

Thèse de doctorat de 3e cycle, préparée sous la direction de M. Claude Tardits, soutenue le 27 février 1982, à l’Université de Paris X

Les Toubou forment un vaste ensemble de pasteurs saharo-sahéliens, éleveurs de chamelles et de vaches principalement, dont le territoire se centre sur la moitié nord de la République du Tchad, mais déborde largement en Libye au nord et au Niger à l’ouest Parmi eux, c’est chez les Daza Kécherda du Niger que l’enquête a été menée.
La société toubou en général, et celle des Daza Kécherda du Niger particulièrement, apparaît sur le terrain comme une constellation de petits groupes fluides, de composition variable et sans pouvoir politique centralisé. Cette absence de commandement, cette anarchie au sens étymologique du terme, a frappé tous les observateurs occidentaux qui se sont trouvés en contact avec des Toubou. Pourtant, l’anarchie chez eux n’est pas synonyme de désordre. Un examen approfondi des relations sociales chez les Toubou montre que leur société s’autorégule de façon très efficace grâce à un mécanisme particulier de cohésion sociale. Ce mécanisme se fonde sur les relations d’entraide complémentaires de la parenté et de l’alliance.
Le mariage en effet, chez les Toubou, ne saurait se produire entre trop proches parents. Tout consanguin, jusqu’au 8e degré, est prohibé. Il est donc nécessaire de chercher époux au-delà du cercle de la parentèle proche, et la parentèle du mari, par définition, est différente de celle de la femme. Les Toubou s’opposent par ce fait aux sociétés pastorales voisines de la leur (Touaregs, Peuls, Arabes) chez lesquelles au contraire le mariage avec un parent proche est le mariage préféré.
L’alliance chez les Toubou n’est pas seulement un contrat entre deux individus, c’est une affaire où sont impliqués deux groupes de personnes, deux parentèles distinctes et largement étrangères l’une à l’autre. Le lien matrimonial entre ces deux groupes est consolidé, avant et après la cérémonie, par de très importants dons et contre-dons de bétail. Tout d’abord, ce sont les parents consanguins du futur marié qui, pour l’aider à payer la compensation matrimoniale, lui donnent chacun un animal. Grâce à ces multiples dons, le jeune homme est en mesure de verser à son futur beau-père la forte compensation exigée. Celle-ci peut prendre la forme du thé et de sucre, et il est alors nécessaire de vendre vingt à trente bêtes d’âges divers au marché pour se procurer la quantité de thé et sucre requise ; ou bien ce sont des chamelles que le beau-père souhaite obtenir, auquel cas dix chamelles adultes doivent être données.
Lorsqu’il a reçu ces dons, le beau-père les partage entre les membres de la parentèle de sa fille. Plus tard, le jour du mariage, les parents de la jeune fille qui ont reçu une part de la compensation matrimoniale font à leur tour un don, nécessairement en bétail, au jeune marié. C’est ainsi que ce dernier reçoit des parents de sa femme les animaux qui formeront la plus grosse partie de son troupeau familial. Grâce aux vingt à trente vaches et chamelles qu’il obtient de la sorte, le jeune époux peut constituer, avec sa conjointe, une nouvelle cellule sociale économiquement autonome.
Les dons de bétail sont une des formes essentielles des rapports d’entraide. Ces dons, entre parents et entre alliés, n’ont pas lieu uniquement lors du mariage, même si celui-ci constitue un haut lieu de l’échange. D’autres animaux sont donnés en diverses circonstances : naissance, circoncision, versement du « prix du sang » en réparation d’un meurtre, ou encore après une épidémie ou une sécheresse par exemple, pour aider à reconstituer le troupeau familial.
Mais les rapports solidaires entre parents et alliés ne se limitent pas aux dons de bétail. Ils peuvent prendre d’autres formes, telles que le prêt d’un enfant à un parent ou un allié qui manque de main-d’œuvre, le prêt d’une bête laitière à celui qui n’en a pas assez pour nourrir sa famille (le lait constitue en effet, avec le mil, la base de la nourriture de ces pasteurs). La solidarité économique se double, entre parents, d’une solidarité morale : vengeance de l’affront reçu par un parent et, de façon plus générale, partage d’un sentiment commun de l’honneur. Dans cette société où le sentiment de l’honneur est très fort, et les atteintes à l’honneur quasi quotidiennes, ce type de solidarité est loin d’être négligeable.
Tous ces liens sont sans cesse réactivés et renouvelés par la série des mariages qui, chaque fois, mettent en rapport deux nouvelles parentèles distinctes. Ceci entraîne un brassage social permanent, un flux et reflux constant de relations solidaires et de dons et contre-dons entre les familles nucléaires. Grâce à l’enchevêtrement des parentèles, toutes les cellules familiales de proche en proche sont incluses dans ces réseaux imbriqués d’échange de bétail et d’entraide.
Ceci explique la souplesse de la texture sociale et éclaire, dans une certaine mesure, le caractère anarchique de cette société au niveau politique. En effet, grâce aux recoupements de ces multiples réseaux de rapports solidaires, la cohésion sociale est si forte à la base qu’aucune institution politique n’est nécessaire pour la renforcer.

EPHE, 1980, t.90, pp. 537-539.


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