Jacques Mesnil – Le front unique en Italie (1922)

Le front unique en Italie

L’idée du « front unique » n’est pas en Italie une idée nouvelle, importée récemment de Russie. Dès à l’époque, où la tension révolutionnaire grandissant sans cesse faisait attendre de semaine en semaine une action décisive, aboutissant au renversement du régime établi, on avait ressenti là-bas la nécessité d’un accord, en vue de cette action.

Le Front unique en 1920

Vu le moment, la conception était tant soit peu différente de celle que le Parti communiste préconise aujourd’hui : il s’agissait alors d’un front révolutionnaire unique. La Fédération des cheminots, qui est en Italie une fédération indépendante, avait pris l’initiative de provoquer une réunion de toutes les -organisations se plaçant sur le terrain de la lutte des classes : Parti socialiste (non encore divisé à cette époque), Union communiste, anarchiste, C. G. T., Union syndicale italienne, Fédération des travailleurs de la mer, Ligue prolétarienne des mutilés, Union des jeunes, des révolutionnaires.
Cet essai d’union de tous les éléments vraiment révolutionnaires en vue de l’action n’aboutit point à des résultats précis, à cause de la tiédeur d’une partie des socialistes et du mauvais vouloir des dirigeants de la C. G. T. Il est pourtant resté quelques souvenirs de cette tentative de « front unique » faite sur le terrain politique, à un moment où l’on se croyait à la veille d’une Révolution, et qui ne pouvait être par suite réalisée qu’avec des éléments d’extrême gauche. (Voir l’Humanité des 24 juillet et 6 septembre 1920)

Front unique syndical

L’échec du mouvement d’occupation des usinés, dû à la trahison des chefs de la C. G. T. et d’une partie des dirigeants socialistes et à l’indécision des autres, ramena le prolétariat sur la défensive. Et c’est dans ces conditions nouvelles que le P. C. cherche à réaliser le front unique, cette fois sur le terrain syndical.
La pensée des communistes italiens est tout à fait nette à cet égard ; elle a été exposée dans leurs journaux par Bordiga, dans une série de longs et remarquables articles, sur la Tactique de L’Internationale communiste, où il motive et développe les thèses qui seront défendues à Moscou par les représentants du parti.
il résume en une formule claire et précise le point de vue du P. C. italien :
« Front unique syndical du prolétariat, opposition politique incessante vis-à-vis du gouvernement bourgeois et de tous les partis légalitaires. »
L’offensive capitaliste même, impose aujourd’hui le front unique, c’est-à-dire « l’action commune de toutes les catégories, de tous les groupes locaux et régionaux de travailleurs, de tous les organismes syndicaux nationaux du prolétariat », et il faut en même temps conquérir les masses au communisme. Tout en prenant comme plateforme d’agitation des revendications économiques contingentes, il faut viser à un mouvement d’ensemble du prolétariat, guidé sur le terrain de l’action directe, par ses organismes de classe, les syndicats.
Mais ce serait une erreur, selon Bordiga, d’employer, comme le propose le P. C. allemand et comme l’envisage Radek dans ses articles, pour l’action du prolétariat, le mécanisme politique de l’Etat démocratique.

Pas d’alliance avec les partis légataires

Les communistes savent qu’il n’y a d’autre issue que la destruction violente du pouvoir de la bourgeoisie, mais les masses, par suite du développement limité de leur conscience politique et de l’influence que les chefs social-démocrates exercent encore sur elle, ne le voient pas et ne se lanceront pas immédiatement dans la. voie révolutionnaire, même si le P. C. leur en donne l’exemple.
Faut-il, se demande Bordiga, épouser cette disposition des masses, s’unir aux forces qui veulent obtenir par voie parlementaire des lois pour les huit heures de travail, contre le chômage, pour le contrôle ouvrier, etc. ? Faut-il pousser le prolétariat à faire cette expérience pour profiter de son immanquable échec et l’amener par ce détour sur la voie révolutionnaire ?
Ce serait, selon lui, une faute grave de tactique. « Le parti, en tant qu’organisme, et l’importance de son influence politique ne sont pas des résultats intangibles, mais ils subissent toutes les influences qui viennent du développement des événements. »
« Si le P. C. prenait des attitudes telles, qu’il détruisît ou altérât son caractère intangible de Parti d’opposition vis-à-vis de l’Etat et des autres partis politiques », le prolétariat, désillusionné de l’expérience social-démocratique et prêt à prendre la voie révolutionnaire, ne trouverait plus pour le guider une minorité qui possédât la vision claire des tâches à accomplir et, avec elle, l’expérience et les armes nécessaires à la victoire de la masse.
Il ne faut pas juger les partis politiques, dit Bordiga, selon le critérium qui convient aux organismes économiques syndicaux, c’est-à-dire d’après le terrain de recrutement de leurs effectifs et la classe où se fait ce recrutement, mais bien d’après leur altitude vis-à-vis de l’Etat et de son mécanisme représentatif. Pas d’alliance avec les partis qui s’enferment dans les limites de la légalité !
Mais même limité au terrain syndical où le veut maintenir Bordiga, le front unique, si nécessaire en ce moment en Italie, où l’offensive capitaliste bat son plein, n’est pas aisément réalisable, comme nous le constaterons en examinant la situation générale du pays et l’état des associations ouvrières.

Jacques Mesnil

(Humanité, 10 février 1922)