Gustav Landauer, héros de la pensée et de l’action prolétariennes (1923)

Gustav Landauer, héros de la pensée et de l’action prolétariennes (1923)

Paul Colin vient de publier un livre considérable sur l’Allemagne. Témoignage Sincère, nous n’en doutons pas. Témoignage d’un homme clairvoyant et richement renseigné. Pourtant…, pourtant…, qu’il est discutable ce livre, en maints détails. Quelle timidité ! Quels silences ! Quelle terreur devant le moindre soupçon de « parti-pris » ! Quels épais matelas aux fenêtres quand il y a fusillade dans la rue ! Notre ami Colin, vous la connaissez, la foi révolutionnaire vous l’évoquez, mais combien parcimonieuses vos couleurs ! Combien prudente votre sympathie !
Jacques Mesnil, demain, dans notre feuilleton, parlera de ce livre. En voici plusieurs pages :

La publication récente de deux livres posthumes a fait découvrir la vraie figure de Landauer, génie critique doublé d’une intelligence pénétrante. Sa participation à la République de Munich, sa mort violente, et le titre d’un de ses premiers ouvrages lui avaient valu la réputation d’un dynamitard. Ses assassins eurent bien soin de laisser s’accréditer et même de propager cette légende, qui constituait pour eux un plaidoyer et presque une justification. Mais aujourd’hui la situation se modifie et la vraie figure de Landauer sort de l’ombre.
Gustav Landauer, philosophe et philologue, avait abordé généreusement le socialisme pour en prêcher les Principes comme d’une religion nouvelle, saine et équilibrée. Son esprit était dominé par l’évidence de la déroute capitaliste et avec une probité très simple et très courageuse, il s’était appliqué à exprimer les causes et les conséquences de cette crise. Il eut des disciples. Aussi quand, après la guerre, on se haussa du domaine abstrait des théories sur le plan de l’action, un grand nombre d’inconnus se tournèrent vers lui. Et à cette heure décisive, Gustav Landauer se séparant de la plupart des apôtres de bibliothèque, ne renia pas sa parole : il prit sa place au front de combat. Il y demeura jusqu’au dernier jour – avec un héroïsme paisible et imperturbable – et il resta même parmi les ouvriers des rues quand les principaux chefs du gouvernement eurent pris la fuite devant les vainqueurs. Il resta, parce qu’il ne désertait pas plus l’heure de la défaite qu’à celle de l’effort. Il fut pris, interné dans la forteresse de Stadelheim et tué à coups de crosse par des soldats déchaînés.
Je ne veux pas porter ici un jugement sur l’œuvre politique de Gustav Landauer, ni discuter l’importance de ses livres et de son exemple. Je voudrais seulement dégager du spectacle de son œuvre et de sa vie la ligne de son de son évolution.
Le début de sa carrière révèle ses penchants mystiques. Hanté par la recherche de l’absolu, avide de s’appuyer sur une vérité plus solide que celles dont cent maîtres débitent, sans conviction, les principes fondamentaux dans cent chaires d’université ou dans les pages de cent livres, il se heurte à l’imprécision, à l’instabilité, à la détresse du langage ; il devient der Sprachzweifler, celui qui doute du langage. Il confesse cette crise dans un court écrit, Sprache und Mystik (Langage et Mystique) [1] et il aboutit à cette conclusion tranchante comme un dilemme : celui qui doute des mots doit ou bien se taire définitivement ou bien se sauver dans l’action.
Il choisit cette seconde voie. Et l’on voit ici avec quelle mentalité et quels désirs il aborda les problèmes sociaux : en savant, ou, pour mieux dire, en philosophe. Après quelques essais il aboutit rapidement à une œuvre considérable, Aufruf zum Sozialismus (Appel au Socialisme). Rien dans ce livre fameux ne relève de la politique. On y trouve au contraire dans un étonnant mélange d’enthousiasme et de gravité, une manière d’hymne à la glaise de l’intelligence. L’idée centrale de l’ouvrage est le désir d’équilibrer les masses et d’exprimer une formule d’harmonie et d’ordre. Landauer s’approche de Tolstoï et il se maintiendra, au point de vue philosophique, très près de lui, moins littérateur dans le sens péjoratif de ce mot, mais animé d’un lyrisme aussi ardent.
Le deuxième ouvrage de grande envergure que publia Landauer, Rechenschaft (Compte), affecte sinon les allures, du moins l’esprit, d’une confession. C’est au fond l’histoire d’un doute et d’une détresse. Landauer constate qu’un manque de solidarité vraie entre les peuples et même entre les partis socialistes (quelle tragique prophétie ! ) menace la paix du monde. Et s’il n’abdique pas devant cette certitude sa grande et magnifique opposition au principe de la défense nationale, il proclame cependant la nécessité « pour les nations révolutionnaires elles-mêmes » de demeurer armées contre la guerre. Comme l’a dit Wilhelm Michel, « il y avait de l’héroïsme dans ce compromis, qui était pour lui une notion terrible, ennoblie par la douleur et par cette conscience généreuse que la contradiction fondamentale du monde ne pouvait épargner ».
La crise d’âme que révèle Rechenschaft n’était pas résolue quand les spéculations intellectuelles et le jeu des théories furent interrompus par le canon de Liège. Dès qu’il entendit celui-ci, Gustav Landauer se jeta farouchement dans le parti de la Révolution. II ne se laissa pas prendre au piège de ]’Union sacrée, et en attendant l’effondrement social qui devait fatalement suivre ou accompagner l’émeute des militarismes, il se retrancha dans l’étude et témoigna d’une indépendance d’esprit et d’une hauteur de vues auxquelles ses ennemis eux-mêmes viennent aujourd’hui rendre hommage. Il sut s’arracher à la suggestion politique pour reporter sur Shakespeare, et sur des poètes comme Hölderlin ses anxieuses et lucides méditations.
Les deux livres posthumes qu’on vient de publier sont précisément le fruit de cette solitude.
De Shakespeare, Landauer fait un homme, c’est-à-dire l’ensemble de toutes les qualités, de toutes tes richesses sentimentales et cérébrales que l’on peut imaginer. Impartial non pas devant la vie, mais comme la vie, non pas devant le miroir, mais comme le miroir qui réfléchit tout ce qui se déroule devant lui.
Cet ouvrage grandiose est sans nul doute le chef-d’œuvre de Landauer. Mais le tout récent livre posthume qu’on vient de publier sous le titre évocateur Der werdende Mensch (L’Homme de demain) restera parmi les plus remarquables oeuvres critiques de l’Allemagne contemporaine.
On se rend mieux compte aujourd’hui de la valeur de cet homme et de la perte que sa mort entraîne dans le patrimoine culturel de son pays. Ceux qui ne l’ont pas connu personnellement – qui ne savent pas l’ami délicieux et le penseur magnifique qu’il était – s’étonnent aujourd’hui d’avoir méprisé ses appels et ses prophéties. Qu’ils retournent, ceux-là, au portrait de Brutus dans l’étude du Jules César de Shakespeare, et ils déchiffreront sans peine le mystère de Gustav Landauer, en lisant ces mots : « C’était, un homme d’intérieur, mais qui n’eût supporté de garder pour l’intimité d’une vie tranquille ses nobles aptitudes que si, au dehors, tous les hommes eussent été libres et heureux. Il était le politicien venu de la philosophie dans la politique, d’une philosophie étroitement liée à la vie, pas assez simple pour penser avec son cœur, mécontent, au ‘contraire, tant que la réalité des faits ne confirmait pas sa pensée. Mû par un penchant grave, doux, mais irrésistible vers l’action ».
Le Gustav Landauer que la soldatesque assassina, dans la cour de la prison de Stadelheim, était ce philosophe-là, grave, doux, mais irrésistiblement entraîné vers la stabilisation de la vie.

(L’Humanité, 12 mai 1923)

[1] Ce livre s’intitule, en réalité, Skepsis und Mystik (scepticisme et mystique).


1 Antwort auf „Gustav Landauer, héros de la pensée et de l’action prolétariennes (1923)“


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