Jean-Pierre Garnier – Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes. Introductions aux analyses de Makhaïski

CE QUI SURPREND LE PLUS dans les thèses de Makhaïski, c’est, outre la perspicacité de leur auteur, la date à laquelle elles furent écrites et leur extraordinaire actualité. Et il faut savoir gré à Alexandre Skirda, dans la passionnante présentation qu’il en propose, de les avoir situées dans leur contexte historique et théorique avant d’en retracer la postérité. Dès le début du siècle, en effet, Makhaïski décèle dans le socialisme « l’idéologie d’intellectuels qui tirent avantage de la position charnière qu’ils occupent au sein de la société capitaliste – par le contrôle de la production et la gestion de l’économie – ainsi que de leur monopole des connaissances pour tenter de s’ériger en nouvelle classe dominante. Cette classe ascendante de capitalistes du savoir serait limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir ses propres intérêts » (1). Les décennies qui suivirent allaient confirmer le bien-fondé de cette thèse.
De la social-démocratie allemande de Kautsky au socialisme « autogestionnaire » de Rocard en passant par le marxisme russe de Lénine et l’« eurocommunisme » de Carillo et Berlinguer, l’expérience n’a effectivement cessé de montrer sur quelle base douteuse se fondait l’essentiel de l’« anticapitalisme » de l’intelligentsia : l’« incapacité » et l’« impuissance » de la bourgeoisie à diriger correctement les affaires du pays. « N’est-il pas évident, demande Makhaïski, que les socialistes s’élèvent seulement contre les formes archaïques de domination, et non contre le pillage séculaire ? Ils n’attendent que le renouvellement de ces formes dépassées. Ils ne se soulèvent pas contre les maîtres en général mais seulement contre ceux qui ont dégénéré, qui ne sont plus capables de diriger et qui conduisent l’économie à la ruine par leur insouciance, leur inactivité et leur ignorance. » (2) En d’autres termes, ce que les intellectuels de gauche reprochent à la bourgeoisie, ce n’est pas tant d’être une classe exploiteuse que son incompétence. Eux-mêmes, en revanche, se montrent tout disposés à pallier cette défaillance, quitte à bouter les capitalistes privés hors de la scène historique et à assurer la relève pour parachever, à coups de nationalisation et de planification, la « rationalisation » de l’exploitation.
Aux yeux de Makhaïski, en effet, le socialisme professé par la caste des « mains blanches » imbues de leur compétence ne va pas dans le sens de l’émancipation des travailleurs : « Ce n’est pas la révolte des esclaves contre la société qui les dépouille, ce sont les plaintes et les plans du petit rapace, de l’intellectuel humilié mais commençant à avoir de l’assise, et qui dispute au patron le bénéfice de l’exploitation des ouvriers. » (3) Dispute qui peut tourner fort mal, au point de déboucher sur la liquidation du second par le premier. On parlera, dans ce cas, de « révolution ». Mais, pour Makhaïski, « révolutionnaires » ou « réformistes », les intellectuels socialistes, toutes tendances confondues, sont à mettre dans le même panier : celui des crabes qui luttent pour améliorer leur position de privilégiés sur le dos des ouvriers.
La révolution d’octobre allait fournir à Makhaïski l’occasion de voir prendre corps « sur le terrain » ses pires appréhensions. À la différence des « marxistes » en tous genres et de leurs frères ennemis, les « goulaguistes », ex-« marxistes » reconvertis dans la défense de l’« Occident », il ne se laisse pas abuser par les étiquettes « populaires », « ouvrières » ou « prolétariennes » accolées aux institutions du nouveau régime mis en place par les bolcheviks. Pour lui, ce ne sont évidemment pas les masses qui sont allées gouverner l’État mais les élites petites-bourgeoises qui, sitôt les anciens dirigeants évincés, se sont empressées d’user du pouvoir gouvernemental contre ceux qui les avaient aidées, les armes à la main, à le conquérir, pour instaurer la « discipline révolutionnaire de travail » dans les fabriques, « réprimer les révoltes des crève-la-faim et écraser impitoyablement les troubles suscités par les ouvriers et les chômeurs » (4). C’est dire si ces « dictatures du prolétariat » qui se muent en dictatures sur le prolétariat, métamorphoses dans lesquelles les experts ès luttes de classes aiment à discerner des « ruses de l’histoire », apparaissent au contraire à Makhaïski comme le fruit logique de leur nature de classe, à condition de s’entendre sur le sens des mots. « Faire la révolution », c’est la diriger, et non servir seulement de chair à canon lors de la prise du pouvoir par la violence. « Construire le socialisme », c’est orienter, organiser et contrôler le développement de la nouvelle société, et non servir seulement de « chair à usine ». Or, à chaque fois que les intellectuels en lutte contre le capitalisme ont, selon l’expression consacrée, « rejoint les rangs du prolétariat », ce fut à une condition : marcher en tête. Ce qui les place naturellement en bonne position lorsque le « parti d’avant-garde » devient État.
À tous ceux qui s’étaient longuement demandé s’il fallait ou non « désespérer Billancourt » avant de changer de discours pour rassurer Passy, Makhaïski répondit par avance en des termes qui n’ont rien perdu de leur pertinence. « Partout les socialistes s’efforcent de suggérer aux ouvriers que leurs seuls exploiteurs, leurs seuls oppresseurs, ne sont que les détenteurs du capital, les propriétaires des moyens de production. Pourtant, dans tous les pays et États, il existe une immense classe de gens qui ne possèdent ni capital marchand ni capital industriel et, malgré tout, vivent comme de vrais maîtres. C’est la classe des gens instruits, la classe de l’intelligentsia. » (5) Ce dont le « travailleur intellectuel » dispose, en effet, et qu’il cherche à faire fructifier au mieux de ses intérêts, c’est ce que Pierre Bourdieu appelle le « capital culturel » (6), capital de connaissances qu’il a acquises grâce au travail des ouvriers, comme le capitaliste son usine. Car « pendant qu’il étudiait à l’université, et voyageait pour la “pratique” à l’étranger, les ouvriers, eux, se démenaient à l’usine, produisant les moyens de son enseignement, de sa formation. […] Il vend aux capitalistes son savoir-faire pour extraire le mieux possible la sueur et le sang des ouvriers. Il vend le diplôme qu’il a acquis de leur exploitation » (7) ; à moins qu’il ne préfère prendre place dans la cohorte des « agents mercenarisés par l’État » (8).
Et quand des « travailleurs intellectuels » se rallient à la « cause du prolétariat » parce qu’ils jugent insuffisamment rétribuée ou reconnue la qualité des services rendus à la classe dirigeante du moment, c’est encore leur intellect qu’ils mobilisent pour masquer leurs plans et leurs calculs de « classe dirigeante potentielle, de futur propriétaire des biens pillés au cours des siècles. Ce n’est pas pour rien que l’intelligentsia a en main toutes les connaissances et sciences » (9). Parmi les sciences « socialistes » élaborées pour tromper le prolétariat, il en est une qui s’attire tout particulièrement les foudres de Makhaïski : le marxisme.
Selon Makhaïski, la « première tâche du marxisme est de masquer l’intérêt de classe de la société cultivée, lors du développement de la grande industrie ; l’intérêt des mercenaires privilégiés, des travailleurs intellectuels dans l’État capitaliste » (10). Kautsky, Plékhanov et Lénine ont parfaitement su traduire les aspirations de l’élite du savoir à prendre la succession des capitalistes au nom d’une « raison historique » incarnée dans un développement industriel inéluctable, car régi par des lois se situant « au-dessus de la volonté des hommes » et identifié au progrès scientifique, technique, et donc social. Mais il serait vain de ne voir dans cette conversion du socialisme scientifique en religion d’une nouvelle classe ascendante la trahison de la pensée du père fondateur par des héritiers plus ou moins légitimes. Marx lui-même, en effet, aurait contribué à établir cette mystification, en particulier en occultant – pour la légitimer – l’origine de la rémunération des « travailleurs intellectuels » : le produit non payé du labeur des prolétaires. C’est pour obtenir une plus grande part de la plus-value qui leur est extorquée que « l’armée des “mercenaires” privilégiés du capital et de l’État capitaliste se trouve en opposition avec ces derniers à l’occasion de la vente de ses connaissances, et agit, pour cette raison, à certains moments de la lutte, comme détachement socialiste de l’armée prolétarienne anticapitaliste » (11).
Plus clairvoyant que les idéologues, dont les diverses interprétations du « phénomène stalinien » devaient fleurir par la suite dans le champ de la théorie marxiste, Makhaïski a vite découvert ce qui demeure encore opaque aux yeux de ces derniers : « L’absence de propriété privée des moyens de production ne résout en rien la question de l’exploitation, même si on appelle cet état de fait, dans un contexte différent, une “production socialisée”. » Et ce n’est pas pour rien qu’il appelle la masse ouvrière à se soulever de nouveau pour ses « exigences précises de classe » contre la « bourgeoisie démocratique d’État ». Qu’il utilise l’expression de « socialisme d’État » au lieu de celle de « capitalisme d’État » pour caractériser cette « ère nouvelle de la domination de classe des travailleurs intellectuels » n’a, sous cet angle, qu’une importance secondaire, sauf pour ceux qui aiment à ne considérer que les mots pour ne pas avoir à envisager les choses.
Il va de soi que, pour l’intelligentsia, l’État « socialiste », ce ne peut être qu’elle. Mais il fallait aussi convaincre les masses que c’était le leur. La « science marxiste » va servir à poser un signe d’égalité entre le rôle dirigeant de la classe ouvrière et celui de ses dirigeants. Ainsi les prétentions de l’intelligentsia révolutionnaire seront-elles sublimées en « mission historique » du prolétariat dont elle aura épousé la cause, non sans avoir introduit « de l’extérieur », au cas où il en aurait douté, la « conscience politique » qui lui manquait. Cet accouplement tératologique va accoucher d’un monstre : le Parti-État qui, pour aider la classe ouvrière à accomplir sa fameuse « mission », « s’appuiera » sur elle au point de l’écraser.
Ainsi s’explique la réceptivité des intellectuels à l’égard du marxisme : exaltés à l’idée de faire enfin plein usage de leurs compétences, une fois délivrés de l’humiliant contrôle des propriétaires, des industriels et des banquiers « privés », ils saluent dans l’avènement du « socialisme » l’avènement de leur propre transcendance. Quant au prolétariat, réduit par les soins des théoriciens à une abstraction historico-philosophique, il ne lui restera plus qu’à développer, contre ses « représentants », son mouvement spontané pour l’autodétermination. Mais pour que son auto-activité ne soit pas que défensive, il lui faut préserver une autonomie de pensée sans cesse remise en cause par une intelligentsia qui, non contente de le priver des produits de son travail, le prive aussi de son identité sociale, beaucoup plus efficacement que peut le faire la bourgeoisie. Car le fait que, pour la première fois dans l’histoire, l’intelligentsia soit en train de devenir une classe dominante est lourd de conséquences. En empêchant la formation d’intellectuels organiques des classes opprimées et le développement d’une vision du monde qui leur serait propre, le règne de l’intelligentsia ne rend-t-il pas problématique la saisie de la réalité sociale autrement que dans les termes de l’idéologie dominante ? La question est autant d’ordre épistémologique que politique. Et elle ne concerne pas seulement les pays du « socialisme » irréel, si l’on en juge par le néo-obscurantisme qui s’est abattu sur la France depuis que l’intelligentsia, après avoir vainement tenté de chevaucher le prolétariat pour caracoler vers les rendez-vous qu’elle s’était fixés avec l’histoire, s’est peu à peu convaincue qu’il valait mieux pour elle rentrer triomphalement au bercail où la bourgeoisie saurait la consoler en lui confiant une nouvelle mission historique : penser un « au-delà du socialisme » compatible avec le maintien du capitalisme.
Aussi n’est-il pas exagéré de craindre que l’autoconnaissance de la société soit menacée de crise dès lors que le groupe social qui, normalement, assure la production, le maintien et la transmission de la culture et des finalités sociales, s’organise en une classe dont l’activité cognitive est subordonnée à ses propres intérêts de classe. Tant que l’économie de marché ne lui offrait pas assez de débouchés, l’intelligentsia, acculée à engager la lutte pour une société qui lui permettait de conquérir la direction de l’économie, était susceptible d’élaborer une pensée qui, bien que conforme à ses intérêts, n’en était pas moins critique. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’elle parvient au pouvoir ou se rallie massivement à celui déjà en place ? La réponse ne se trouve évidemment pas dans Marx, « resté prisonnier de son couple antagoniste capitalistes-ouvriers, sans arriver à une tierce force sociale qui utiliserait son idéologie pour son propre compte » (12). Mais on peut déjà entrevoir, à la lecture de la production intellectuelle de ces dix dernières années, où risque de mener l’irruption imprévue de ce « troisième larron de l’histoire » : à l’impossibilité de penser un au-delà du capitalisme et à l’invalidation comme « utopique » de toute critique radicale de l’ordre qu’il a établi. Quitte à présenter cette régression idéologique comme une « révolution théorique ».

Jean-Pierre Garnier

Notes

1  Alexandre Skirda, « Présentation. Le contempteur des “capitalistes du savoir” », in Jan Waclav Makhaïski, Le Socialisme des intellectuels, Seuil, « Points-Politique », 1979, p. 8.
2  Ibid., p. 179. « Les grands drames de la mauvaise gestion dans notre pays, c’est le secteur privé », affirmait, par exemple, Michel Rocard lors du lancement de sa candidature à la présidence de la République (Le Monde, 27 février 1980).
3  Ibid., p. 92.
4  Ibid., p. 243.
5  Ibid., p. 177.
6  Pierre Bourdieu, La Distinction, Minuit, 1979. Sur la manière dont les avant-gardes artistiques les plus radicales usent de leur capital-savoir à des fins de réussite personnelle, lire Louis Janover, Surréalisme, art et politique, Galilée, 1980.
7  Jan Waclav Makhaïski, Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 190. Sur l’entretien de la bourgeoisie, grande et petite, par les travailleurs non intellectuels dans la France d’aujourd’hui [de 1981, ndlr], lire Christian Baudelot, Roger Establet et Jacques Toisier, Qui travaille pour qui ?, Maspero, 1979, p. 253.
8  « Des sections entières des sciences sociales instituées par l’État s’occupent à élaborer des formules de domination », notait déjà Makhaïski en 1900. Grâce à un tel « travail intellectuel », les classes dominantes et le régime des classes « continuent à bien se porter » (Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 126). Que dirait-il face aux centaines de chercheurs « de gauche » affairés aujourd’hui, « marxistes » en tête, à étudier les « mouvements sociaux » pour le compte de l’État ! Lire notre ouvrage, Le Marxisme lénifiant Le Sycomore, 1979.
9  Le Socialisme des intellectuels, op. cit., p. 171.
10  Ibid., p. 111.
11  Alexandre Skirda, « Présentation », art. cit., p. 16.
12  Ibid., p. 47.

Extrait de : Jean-Pierre Garnier, « L’État, la cuisinière… et les intellectuels », Études de marxologie, n° 21/22, juin-juillet 1981. Cet article rendait compte également des livres de Rudolf Bahro L’Alternative (Stock, 1979) et de Gyorgy Konrad et Ivan Szelényi La Marche au pouvoir des intellectuels (Seuil, 1979).

(Agone, 41-42, 2009 : Les intellectuels, la critique & le pouvoir)