G. Munis – La non-révolution (1966)

Le type de contre-révolution qui a eu lieu en Russie n’est pas nouveau par son contenu, mais il l’est par sa forme. Personne n’avait prévu que la contre-révolution prendrait, après cet Octobre Rouge si grandiose, les chemins scabreux qu’elle a empruntés. Même pas Rosa Luxembourg qui a indiqué, avec beaucoup d’à-propos, les défauts de la révolution soviétique et les dangers que renfermait le centralisme du parti bolchevique, se doutant que ce dernier se transformerait en son contraire, et utiliserait même le marxisme comme un tourniquet extracteur de plus-value. La « restauration du vieil appareil » dont Marx parlait si la révolution ne supprimait pas le travail salarié était vue comme le retour à la domination politique de la bourgeoisie d’avant Octobre, si ce n’est du tsarisme. Même les meilleurs révolutionnaires, lorsque la racaille politique de la société a fait clairement surface, avec le stalinisme, crurent que ce dernier introduirait le vieux type de réaction, et non qu’il représenterait une contre-révolution « sui generis ».
Cette erreur, totalement compréhensible au vu de la situation mondiale et l’inexpérience par rapport aux grands chamboulements sociaux, eut d’énormes conséquences, aussi graves que variées. Dans l’immédiat, la conséquence la plus grave fut la servilité des dirigeants communistes qui se prosternèrent devant le Kremlin qui s’éloignait du prolétariat à grands pas. La continuité apparente du pouvoir en Russie endormit les consciences qui ne se réveillèrent qu’une fois avilies, allant jusqu’à la trahison et le crime. Cette imitation frauduleuse coûta la vie à la révolution mondiale qui gronda d’un pays à l’autre entre 1918 et 1936. Au nom de la révolution russe dont il ne restait plus aucun vestige avant la fin des années vingt, les partis devenus staliniens agissaient traîtreusement contre la révolution là où elle surgissait. Ils ont été d’une efficacité telle que les défaites du prolétariat depuis 1923 sont toutes dues à leur intervention politique, ou policière. Le bilan des événements aurait sans nul doute été très différent si le stalinisme s’était vu forcé de fusiller Lénine, Trotski, Boukharine, Rakovski et d’autres révolutionnaires internationalement connus. Cela aurait délimité les camps et permis, tout du moins, de former de nouveaux partis capables de remplir la mission historique que les dirigeants de Moscou trahissaient ; c’est une chose que l’erreur initiale sur la forme qu’aurait dû prendre la contre-révolution empêcha pendant de nombreuses années. Il était encore temps, en 1926-1928, de couper court à la propagation dans le monde de l’erreur qu’avait faite le parti, avant même la mort de Lénine, d’ouvrir de nouvelles perspectives internationales, et de sauver ainsi la révolution d’Octobre. Vu rétrospectivement, il aurait fallu soulever les masses et la base du parti contre la direction, siège d’un pouvoir qui était déjà antisoviétique. Même une tentative d’insurrection avortée, comme celle de Robespierre et des siens le 9 thermidor de l’an II, aurait prévenu le monde de la fin de la révolution et aurait empêché Moscou d’avoir l’influence que le prolétariat paye encore si chèrement.
Mais aucune des deux personnalités les plus fortes de cette révolution n’en ressentit le besoin. Au contraire, et s’ils le ressentirent, ils le rejetèrent en craignant d’aider la vieille réaction. Le Testament Politique de Lénine ne fut pas rendu public en Russie. C’est principalement parce qu’il dénonçait Staline pour son manque de loyauté et parce qu’il proposait de le destituer comme Secrétaire Général. Mais le Testament se trompe sur les autres considérations et les mesures politiques qu’il propose. Dans le meilleur des cas, elles auraient ralenti et non empêché ou mis en évidence ce qu’a été la contre-révolution. Lénine répétait que le pouvoir révolutionnaire se base sur l’alliance entre le prolétariat et les paysans, alors que cette alliance avait été défaite au détriment des deux classes, qui ne jouaient plus aucun rôle ni dans les soviets, pris dans un étau, ni dans aucun autre organisme. Lénine l’avait pourtant reconnu clairement auparavant. D’autre part, croyant qu’il fallait éviter la scission qui était latente dans le Parti, au niveau de la direction, entre Trotski et Staline, le révolutionnaire moribond recommanda de doubler le nombre de membres du Comité Central. Mais la réalité de la structure politique dans tous les secrétariats, au détriment du prolétariat et des paysans, n’était autre que l’alliance encore dissimulée, mais bien ficelée par les bénéfices réciproques et les liens personnels, entre les nouveaux seigneurs bureaucratiques et les anciennes couches dirigeantes provenant du tsarisme. Dans de telles conditions, la rupture entre les révolutionnaires et les thermidoriens aurait été, pour le moins, le moindre mal. Des motifs comparativement plus banals avaient poussé Lénine, au début du XIXe siècle, à cette scission si féconde entre bolcheviques et mencheviques.
Trotski, quant à lui, voyant que sa position au conseil des Commissaires du peuple et à la direction du parti perdait de la force à mesure que Lénine s’approchait de la mort, et influencé sans doute par ce que conseillait avant tout le Testament, s’abstint face à la majorité stalinisante et accepta même, par discipline, d’occulter ce document (le testament) ; il accepta même des décisions de droite. Trotski a lui- même raconté les énormes sacrifices politiques et personnels qu’il a dû faire pour éviter l’affrontement et la scission. Entre-temps, les thermidoriens qui ne désiraient l’unité que pour imposer leur politique de retour en arrière, expulsaient les révolutionnaires de leurs postes et acculaient Trotski jusqu’à réussir à le destituer du Commissariat à la guerre. Lorsque les révolutionnaires se rendirent compte de ce qui se passait, ils étaient complètement assiégés. La domination de l’appareil politico-étatique par les acolytes de Staline était à ce point complète que lorsque celui qui avait organisé la prise du pouvoir en 1917 et la victoire sur les différentes armées réactionnaires et qui était aussi populaire que Lénine, voulut faire volte-face et attaquer, il ne put éditer sa Plate-forme de l’Opposition qu’à quelques exemplaires, comme l’aurait fait n’importe quel nouveau groupe dans la clandestinité.
Les thermidoriens n’étaient intéressés par les idées et les militants révolutionnaires que pour lâcher la police sur eux, de telle sorte que lorsque Trotski passa devant la Commission de contrôle, ses juges qui n‘ont fait aucun cas des divergences politiques sur la situation et l’avenir du prolétariat, l’accusèrent faussement, de façon calomnieuse et stupide. Cela deviendra la pratique quotidienne de la terreur stalinienne. La réponse vigoureuse de Trotski, sans aucun doute la déclaration la plus lucide à ce moment- là, montre clairement que la fraction stalinienne n’avait absolument pas honte d’incarner le thermidor. Malgré tout, Trotski ne le voyait que comme un danger plus ou moins imminent, comme une menace qui n’avait pas encore été consommée. Trotski a reconnu ce retard à juger la réalité politico-sociale quelques années plus tard, dans son fascicule Thermidor et Bonapartisme. Cependant, ce retard n’a jamais été complètement rattrapé ; c’est une erreur dont les conséquences se font encore sentir tous les jours aujourd’hui.
Si la perversion des partis communistes a été la plus mauvaise conséquence immédiate du type particulier de contre-révolution que représente le stalinisme, cette perversion a aussi eu des répercussions sur la majorité de ceux qui s’y opposaient. Elle les a rendus incapables d’impulser le renouveau théorique indispensable à la formation de nouveaux partis. Tous les groupes, qu’ils se disent Trotskistes ou non, qui n’ont pas su se défaire de l’erreur fondamentale de Trots ki, erreur qui est aussi celle de Lénine, et de ce qu’elle implique tactiquement, continuent à s’empêtrer dans leurs rites, comme s’ils étaient privés de leurs cinq sens.
On pourrait me reprocher de ne pas tenir compte, dans le processus des luttes internes qui déboucha sur la victoire de la contre-révolution, de ce qu’a dit la dite Opposition ouvrière, qui est chronologiquement antérieure à l’opposition Trotskiste. C’est qu’il n’y a aucune raison de tant la louer, comme le font certains groupes en Angleterre et en France. Il s’agissait fondamentalement d’une opposition de la bureaucratie syndicale, certainement pas meilleure que celle du parti, dont le but était de remplacer ce dernier dans la gestion du capital et du travail sal¬rié. C’est la raison pour laquelle ses principaux dirigeants ont si vite trouvé leur place dans la contre-révolution. Par contre, il faudra déterrer un jour des archives de la police les Thèses sur la contre- révolution stalinienne rédigées dans la prison de Souzdal avant 1930, et celles de la minorité trotskiste déportée à Verkneouralsk, sur le capitalisme d’État, dont l’existence a été révélée par Victor Serge dans S’il est minuit dans le siècle.
La première erreur de Lénine et de Trotski de laquelle découle ensuite la position du second, est de ne pas avoir recouru aux masses contre la direction du parti et contre le pouvoir. Ils prétendaient les régénérer, l’un et l’autre, de l’intérieur, en se basant sur une discussion politique qui en pratique était résolue par la bureaucratie à coups d’oukases administratifs ou même à coups de pistolet dans les cachots. Les révolutionnaires furent les premiers et les seuls ennemis réels du stalinisme. En effet, avant même la déportation de Trotski à Alma Ata, les membres étaient substitués dans les comités et les organismes de toutes sortes. C’est un fait sur lequel Victor Serge a également témoigné. Les réactionnaires et les popes revenaient de Sibérie pour occuper les postes de commandement, alors que ceux qui les avaient occupés à partir de 1917 étaient jetés en prison ou déportés. C’est par milliers qu’ils allaient y mourir, et ce, avant même leur extermination systématique entre 1936 et 1940. Le parti auquel appartenaient les plus purs révolutionnaires qui voulaient éviter la scission, déchaîna sur ces derniers une répression incomparablement plus féroce que celle du tsarisme.
En même temps que Trotski admettait s’être trompé parce qu’il n’avait pas identifié la victoire du stalinisme à thermidor mais seulement à une menace thermidorienne, il définissait cette phase du pouvoir russe, dans la brochure que nous avons mentionnée, comme bonapartisme, face auquel la politique de réforme n’était plus valable ; il était donc nécessaire dès lors (complicité de Moscou dans la montée d’Hitler au pouvoir) une révolution politique pour redresser la situation. Pour la première fois, Trotski et l’Opposition admettaient le besoin d’organiser le prolétariat contre le parti et le pouvoir russes, jus¬qu’à l’insurrection armée. Ce pas en avant était considérable, mais il était fait dans une direction où les pieds ne pouvaient pas trouver de points d’appui.
Lorsque les problèmes ont une transcendance historique, les obstacles masquent l’objectif à atteindre et rendent stérile toute l’activité prolétarienne. En réduisant le futur soulèvement du prolétariat contre le stalinisme à une révolution politique, on se fixait un objectif pire que faux car irréalisable, et les masses se retrouvaient sans principaux motifs de rébellion, ceux de la lutte contre l’exploitation du travail salarié, pas seulement contre ses formes extrêmes introduites par le stalinisme, et ce qui était tout aussi important, ceux de la lutte pour la destruction de l’appareil répressif.
La terminologie de la révolution française était adéquate pour illustrer la régression politique en Russie, à condition cependant de ne pas l’appliquer à la question sociale, car la révolution en Russie était de nature totalement différente ; ce que l’on appelle thermidor et bonapartisme n’a pas eu les mêmes conséquences dans un cas comme dans l’autre.
Le décret conventionnel du 9 thermidor expulsa le Comité de Salut Public robespierriste du pouvoir ainsi que les couches sociales qui l’avaient soutenu. Ces couches sociales se situaient toutes à gauche de la bourgeoisie. Sans leur intervention et leur action énergique quotidienne, forçant souvent les décisions de la Convention, la révolution démocratico-bourgeoise de 1789-93 n’aurait jamais été aussi radicale et paradigmatique. Leur continuité au pouvoir faisait planer une menace sur la propriété capitaliste dont le libre développement correspondait au conte¬nu historique des chamboulements survenus. Thermidor mit fin à l’intervention politique des couches sociales n’appartenant pas à la bourgeoisie et le bonapartisme consolida le pouvoir de cette dernière. Ce n’est pas pour rien que le Code Napoléon est devenu l’archétype du droit capitaliste. Thermidor vociférait hypocritement dans un langage jacobin, alors que le bonapartisme faisait étalage du conservatisme des possédants enfin débarrassés des entraves à leur gauche, ce qui leur permettait d’être conciliants avec l’ancienne réaction.
Il en va de même pour le thermidor russe. Lorsque Staline devint le seigneur absolu, en même temps qu’il parlait encore le langage du bolchevisme de 1917, il supprimait tous les vestiges du pouvoir ouvrier et assujettissait les masses au travail afin de se constituer en puissance capitaliste avide d’expansion, comme toutes les autres puissances. Mais, bien que le processus fût semblable, le contenu historique de la révolution russe, lui, loin de continuer à s’affirmer, comme cela s’était passé en France, fut détruit. Avoir prétendu que le bonapartisme stalinien était forcé de défendre et de développer les bases économiques de la révolution, comme l’empire napoléonien l’avait fait avec la propriété bourgeoisie, est sans aucun doute l’erreur théorique la plus grave de la vie du grand révolutionnaire que fut Léon Trotski. Poussant son erreur jusqu’au bout, il crut qu’en cas de guerre, la bureaucratie omnipuis sante serait obligée de faire des concessions au prolétariat, ce qui permettrait à ce dernier de récupérer le pouvoir. C’est le contraire qui s’est passé, et l’assassinat de Trotski, en 1940, par un mercenaire de Staline, annonça une nouvelle vague de terreur antiprolétarienne en Russie. Pendant la guerre, un ouvrier ne pouvait passer d’un quartier à l’autre d’une même ville sans avoir un sauf-conduit spécial. Ceux qui pouvaient contribuer un tant soit peu à la rébellion des masses étaient liquidés dans les camps de concentration.
Le cœur de cette erreur qui déboussole toujours au¬tant de gens est de confondre capital nationalisé et but historique de la révolution. Il est vrai que le pouvoir bolchevique a décrété la nationalisation, mais il est encore plus vrai que ce qu’il représentait potentiellement d’un point de vue historique était bien différent. On peut citer Trotski lui-même affirmant, dans ses polémiques avec le stalinisme, que « la propriété nationalisée, ce n’est pas encore la propriété socialiste ». L’adverbe est très éloquent. Il insinue, peut-être involontairement, ce qui caractérise la révolution d’Octobre, qui a commencé comme une révolution permanente (démocratico-bourgeoise réalisée par le prolétariat) et qui devait se transformer en révolution socialiste. Mais, cette conversion ayant été empêchée par le bilan négatif de la lutte de classes que représente la victoire du stalinisme, la nationalisation n’a été que la centralisation du capital dont s’est servie ensuite la contre-révolution pour agir en toute tranquillité. Ainsi, le pouvoir bureaucratique a préservé la forme de capital des instruments de production et de travail salarié, et non point les bases de la révolution sociale qui n’étaient qu’à l’état de projet. La prise en main par la société des instruments de production et de toutes les sources de richesse, qui est le but historique de notre époque, n’a rien à voir avec leur étatisation.
Le socialisme dans l’ex-URSS n’a jamais été qu’un symbole représenté par le pouvoir des soviets et en leur sein par les révolutionnaires. C’est ce qui a permis à la contre-révolution d’atteindre ses objectifs par la régression politique, en se débarrassant des soviets et en tuant ou en corrompant les révolutionnaires. La terreur déchaînée contre eux fut terrible, mais les structures du capital et du salariat, loin d’être changées, étaient, en vertu de leur centralisation, le bouillon de culture idéal pour la contre-révolution qui a fleuri au sein du parti bolchevique. L’expérience en a donné la preuve à satiété, même en dehors de la Russie.
Croire qu’une nouvelle révolution en Russie ne devait être que politique a toujours été une stupidité. Cette croyance contribue aujourd’hui à faire le jeu du stalinisme dans le monde entier, et demain, lorsque le prolétariat russe passera à l’action, elle se révélera être sans équivoque possible une idée réformiste semblable à celle de l’ancienne social-démocratie par rapport au capitalisme classique. La contre-révolution n’a été que politique parce que la révolution n’a pas atteint le degré de transformation socialiste de la production et de la distribution.
Mais, soyons plus précis encore. En supposant qu’en Russie se produise un événement s’autoqualifiant de révolution politique, quelle serait son œuvre ? Admettons, dans le cas le plus favorable, que les soviets de 1905 et 1907 ressurgissent. Puisqu’en soi, ils sont le terrain de la libre expression des travailleurs, dont l’orientation, bonne ou mauvaise, est donnée par les tendances qui y sont majoritaires, les partisans de la révolution politique s’efforceraient de les convaincre de ne pas détruire toutes les structures et les superstructures actuelles, ni les structures économiques et politiques, ni les structures policières, militaires et judiciaires. Et s’ils avaient le pouvoir, ce qui n’est pas improbable, avec le piège de la révolution politique, ils utiliseraient la coercition pour empêcher que les soviets et le prolétariat par eux-mêmes ne se mettent en branle. Toute position politique a sa logique et ses impératifs. Ils permettraient, au plus, une certaine liberté politique. Ils se verraient peut-être aussi dans l’obligation de dissoudre la police qui attire une telle haine sur elle qu’elle serait irrépressible, mais ils ne pourraient se passer d’un autre type de police professionnelle. Ils se contenteraient de réformer l’armée, et sous prétexte de la « défense de la révolution contre l’impérialisme » —rengaine habituelle- ils conserveraient les industries de guerre, y compris les armes atomiques. L’économie fonctionnerait toujours, indépendamment des con-cessions faites aux ouvriers, comme capital qui utilise de la main-d’œuvre salariée, point sine qua non de la prétendue révolution politique. Enfin, le parti stalinien, centre de la contre-révolution, âme du système policier, grand bénéficiaire de la plus-value, serait, tout au plus, complètement réformé, certainement pas dissous ; ou alors, si les masses imposaient sa dissolution, comme en Hongrie en 1956, ce serait une ruse pour gagner du temps et le reconstituer. De toute façon, sans désintégrer toutes les institutions actuelles, sans remettre les instruments de travail, et ce qui représente aujourd’hui le capital liquide et la plus-value aux travailleurs à l’échelle locale, régionale et internationale, la bureaucratie, la police et l’armée récupéreraient le pouvoir. En somme, la fameuse révolution politique, c’est la non-révolution ; elle est irréalisable parce qu’elle n’a pas de fondements historiques.
L’armée et la police, qui se confondent avec le parti dictateur, et qui constituent avec lui le trio étatique, ont les effectifs les plus importants du monde proportionnellement à la population, à l’exception peut- être de la Chine actuellement. Leur nombre et leur fonction répressive et de défense nationale ne peu¬vent se comprendre que comme instrument de protection d’intérêts réactionnaires, parce que le travail est du travail exploité et les instruments de production sont du capital, une richesse créée par la population et qui lui est étrangère, comme partout ail¬leurs. Or, en finir avec le travail salarié en restituant les instruments de travail et la culture à la société, et non à l’État quel qu’il soit, est le besoin historique urgent de notre époque et le but du prolétariat. En accomplissant cette tâche, les masses détruiront de haut en bas « les bandes d’hommes armés », ces professionnels qui incarnent l’État de la contre-révolution stalinienne. Et cela suffira pour qu’il ne reste plus aucun vestige du parti qui l’a représentée. Cette révolution sera incomparablement plus profonde que celle de 1917. Ce sera une révolution sociale, mais si elle se produisait d‘abord en Russie, non seulement elle ébranlerait à nouveau le monde, mais encore elle le changerait rapidement et de façon radicale.
L’optique de la révolution permanente, qui a eu l’immense mérite de mener les soviets au pouvoir, ne serait-ce que pour un temps limité, a empêché Lénine de voir dans la dégénérescence du pouvoir qu’il a lui-même reconnue, l’invasion des thermidoriens et a maintenu Trotski dans l’erreur jusqu’à la fin de ses jours. De toute évidence, c’est la révolution de 1917, dans ses mesures imaginables et extrêmes, qui a été une révolution politique ; son immanence socialiste ayant été rejetée, elle s’est transformée en contre-révolution capitaliste d’État.
Les erreurs des maîtres sont souvent des récifs sur lesquels les disciples font naufrage, mais aussi le prétexte pour les opportunistes intéressés. Mais on ne peut pas aujourd’hui rendre Lénine et Trotski responsables des bêtises de tant de groupes Trotskistes, ni des inepties et des faiblesses d’autres groupes, qu’ils soient Trotskistes ou non. Les meilleurs de ces groupes en sont restés à la tactique bolchevique, qu’ils adaptent plus ou moins fidèlement, mais toujours en vain, car les tâches actuelles et le milieu prolétarien ont tellement changés que sur certains aspects ils sont à l’opposé de la période 1917-1937. Néanmoins, ce qui est exaspérant au plus haut point, à force d’être stupide, ce sont les dérivés de l’idée de révolution permanente, et ce, pas uniquement chez les adeptes de la non-révolution. Si certains d‘entre eux ne nous parlent pas de révolution permanente en Chine, à Cuba, en Algérie, au Ghana, en Indonésie dernièrement, ou même au Vietnam et en Égypte, c’est presque toujours la plu¬part du temps pour ne pas paraître Trotskistes ; cependant, ils affirment la même chose que les Pablo, Posadas et autres Frank-Maïtan (1) en qualifiant de « révolution coloniale » ou « double révolution » (en sous-entendant : révolution démocratique allant se transformer en socialiste), ce qui se passe dans ces pays-là.
Nous nous trouvons ici, sans aucun doute, devant l’ultime conséquence néfaste du cours astucieux de la réaction russe. Là où le prolétariat n’a eu ni le pouvoir, ni les armes ne serait-ce que quelques instants, il ne peut y avoir d’intention révolutionnaire de la part de ceux qui gouvernent. Les Mao Tsé-Toung, les Nasser et les Castro n’ont pas commencé où ont commencé les bolcheviques de 1917 mais ont commencé au point où a terminé le stalinisme. Ce sont des « condottieri » (mercenaires) chanceux du XXe siècle ; leur action ne provient pas des besoins historiques humains, mais du brigandage interimpérialiste. Leurs mesures visent le capitalisme d’État et elles ont sur le prolétariat l‘effet contraire à celui d’Octobre 17 : elles le démoralisent, elles minent sa confiance en lui comme sujet historique immédiat, elles le poussent à des activités qui lui sont étrangères en suivant les ordres d’autres « condottieri », elles lui impriment un esprit moutonnier au lieu de l’éduquer et de faire en sorte qu’il se soulève. Qu’ils se permettent d’usurper le mot révolutionnaire n’est pas très original à la suite de Mussolini, de Staline, d’Hitler et de Franco. Mais que ceux qui se disent les ennemis du stalinisme puissent les cautionner est la preuve qu’au fond ils subissent son influence délétère. Le mal produit par la contre-révolution est à ce point inimaginable, qu’il dénature même la pensée d’une grande partie de ceux qui s’y opposent, et leur ôte toute possibilité d’être des ferments des nouvelles luttes prolétariennes.
Il s’agit en vérité, dans la plupart des cas, d‘individus résignés qui ont renoncé à eux-mêmes. L’organisation du prolétariat dans tous les pays se formera forcément indépendamment d’eux et elle élaborera ses idées en rompant sans regret avec tout ce qui n’est plus que rite et tabou. L’un des tabous les plus dangereux est l’idée selon laquelle les pays sous-développés doivent suivre les traces de 1917. La révolution permanente doit être amputée de sa première partie. Elle doit immédiatement prendre des mesures socialistes ou tendant au socialisme, et non appliquer les tâches de la révolution démocratique qui n’est aujourd’hui que chimère, et dont les ennemis du prolétariat sauraient tirer profit.
La vieille polémique sur la nature de la révolution dans les pays qui n’avaient pas encore eu leur 1789 a été tranchée — et à quel prix ! — par le destin funeste de la révolution russe.

G. Munis. Juin 1966, Alarma, 2ème série n° 9. Traduction : Eu.
(Source : Controverses, Cahier thématique 1 : D’Octobre 1917 à l’effondrement de l’URSS, nov. 2011, pp. 32-36)

Notes :
(1) Michel Raptis dit Pablo (1911-1996) est secrétaire géné¬ral de la IVe Internationale à partir de 1946.Il écrit dans La guerre qui vient (Paris, Publications de la IVe Interna¬tionale, 1953) que « le capitalisme va maintenant rapidement vers la guerre car il n’a pas d’autre issue à moyen ou à court terme » et il parle d’une « guerre générale », d’une « guerre civile internationale qui serait essentiellement révolution ». Malgré le caractère bureaucratique et stalinien du régime qu‘il considère soviétique, Pablo préconise puisque la IVe Internationale ne peut rester neutre, de défendre l’URSS, dans l’espoir que sa victoire déclenche une vague de révolutions politiques et anticapitalistes dans le monde entier. Dans ce processus de « guerre-révolution » le conflit entre les « États ouvriers » et les pays capitalistes se combinerait avec une série de soulèvements nationaux antiimpérialistes ou révolutionnaires. Il mène la bataille lors du IIIe Congrès mondial de la IVe Internationale en 1951 pour que cette orientation tactique et politique soit adoptée. Il s’agit d’une réorientation fondamentale car le IIe Congrès préconisait la construction de partis trotskistes indépendants. Pablo fait alors le constat de l’échec de cette stratégie et propose, compte tenu du rapport de forces défavorable, l’intégration dans le « réel mouvement de masse », c‘est à dire dans le parti politique ouvrier le plus représentatif de chaque pays. En France, c’est le Parti communiste français qui correspond à ce parti. La majorité de la section française, dirigée par Pierre Boussel dit Lambert, suivie par une minorité de l’Internationale, considère qu’il s’agit là d’une capitulation face au stalinisme et qualifie Pablo ainsi que la direction internationale de « révisionnistes et de liquidateurs pro-staliniens » (Yvan Craipeau, Le mouvement trotskiste en France, Paris, Éd. Syros, 1971). Avec ses partisans, il s‘est installé en Algérie après l’indépendance jusqu’au coup d’État de Boumediene en 1965. Jusqu‘en 1965 Pablo a été l’un des conseillers de Ben Bella.
Pierre Frank (1905-1984) et Livio Maïtan (1923 – 2004) sont les principaux dirigeants de la IVe avec Ernest Man¬del (1923-1995) et Pablo.
Juan Posadas (1912—1981) et ses partisans, minoritaires, font scission avec le secrétariat de la IVe Internationale en 1962. Animateur du POR (T), section argentine de la IVe Internationale et du Bureau latino-américain (BLA), il travaille en collaboration étroite avec la direction de la IVe et avec Michel Raptis. Ils partageaient la même sensibilité envers la « révolution coloniale » et la conviction qu’il fallait construire un « parti mondial » dont les sections nationales seraient insérées dans le mouvement des masses. Cette collaboration dura dix ans. L’arrestation aux Pays-Bas, en 1960-61, de Michel Raptis du fait de leur engagement aux côtés du FLN a distendu leurs liens. En 1962, le BLA convoque une conférence internationale à Montevideo et se sépare publiquement de la IVe.


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