Archiv für Dezember 2011

Jean Vigo – A propos de Nice – Apropos Nizza (1930)

A propos de Nice

Loren Goldner – La lutte de classes aux Etats-Unis depuis le krach de 2008 (2011)

[L’article suivant a été rédigé à New York pour la revue allemande Wildcat.]

Depuis juillet [2011], les médias domi­nants par­lent de plus en plus fréqu­emment d’une « réc­ession » « à double plongée » aux Etats-Unis. Mais nous pou­vons affir­mer sans crainte que, pour la plu­part des tra­vailleurs, la « réc­ession » n’a jamais pris fin, et qu’elle va s’aggra­ver.

ANTÉCÉDENTS

Pour com­pren­dre la lutte des clas­ses aux Etats-Unis depuis la crise finan­cière de 2007-2008, il nous faut d’abord rap­pe­ler briè­vement l’his­toire des quatre déc­ennies pré­céd­entes, depuis la fin de l’insur­rec­tion des der­nières années 1960 et du début des années 1970. Comme on le sait, depuis 1973 envi­ron, l’his­toire de la classe ouvrière amé­ric­aine est celle d’une régr­ession et d’une suite qua­si­ment inin­ter­rom­pue de déf­aites. On l’a déc­rite comme « une guerre des clas­ses au cours de laquelle un seul camp se bat­tait ». Pendant cette pér­iode, les salai­res réels ont baissé de 15 % au bas mot et dès 1960 on a assisté à la dis­pa­ri­tion de la famille ouvrière vivant sur un salaire unique. De nos jours, il faut 2 ou 3 salai­res à la famille ouvrière typi­que, dont un pour cou­vrir les frais de loge­ment (50 % du revenu du foyer). La semaine de tra­vail moyenne s’est allongée d’au moins 10 % pour ceux qui ont un tra­vail à temps plein ; en réalité la force de tra­vail res­sem­ble de plus en plus à « la société en forme de sablier », avec une couche de « pro­fes­sions libé­rales » qui tra­vaillent 70 heures par semaine et une majo­rité de la popu­la­tion pré­carisée par des emplois inter­mit­tents à temps par­tiel.

Pendant la même pér­iode, les 10 % de la popu­la­tion for­mant la couche supéri­eure se sont vu attri­buer envi­ron 70 % de toutes les aug­men­ta­tions de revenu. Et on sait bien aussi que de vastes régions du nord-est autre­fois indus­triel ont été trans­formées en « pou­bel­les », où les emplois de « ser­vice » peu rémunérés et sans avenir (par exem­ple Walmart) se sub­sti­tuent aux anciens emplois ouvriers rela­ti­ve­ment sta­bles et cor­rec­te­ment payés. Les Etats-Unis ont, avec la Corée du Sud, les lieux de tra­vail les plus dan­ge­reux du monde capi­ta­liste « avancé » : 14 tra­vailleurs y meu­rent quo­ti­dien­ne­ment. 2 % de la popu­la­tion (sept mil­lions de per­son­nes) (1), majo­ri­tai­re­ment des Noirs et des Latinos, sont en attente d’un juge­ment, en prison ou en libé­ration condi­tion­nelle, sur­tout à cause de la « guerre contre la drogue ». Des cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes per­dent leur loge­ment après avoir perdu leur tra­vail, le nombre des sans-abri monte en flèche, et la « guerre contre les pau­vres » s’inten­si­fie par le harcè­lement poli­cier, l’entas­se­ment des gens dans des refu­ges sor­di­des sem­bla­bles à des pri­sons et la cri­mi­na­li­sa­tion de ceux qui vivent dans la rue.

Voici donc un ins­tan­tané de la réalité sociale dans « le pays le plus riche du monde ».

LE DÉCLIN DE LA GRÈVE

Face à cette offen­sive capi­ta­liste depuis la déc­ennie 1970, et sans parler de la grève sau­vage, la grève clas­si­que est deve­nue quasi inexis­tante. 20 % des tra­vailleurs amé­ricains ont par­ti­cipé à une grève ou un lock-out chaque année au cours des années 1970 contre seu­le­ment 0,05 % en 2009. Les vieux syn­di­cats indus­triels ont été séri­eu­sement affai­blis par la dés­ind­ustr­ia­li­sation ; ils représ­entaient 35 % de la main-d’œuvre en 1955 mais seu­le­ment 12 % aujourd’hui, et la plu­part de ceux qui exis­tent encore sont des syn­di­cats du sec­teur public (2). (Afin de dis­si­per toute ambi­guïté, je pré­cise que jusqu’en 1973, la plu­part des gran­des cen­tra­les syn­di­ca­les lut­taient contre les mobi­li­sa­tions sau­va­ges de la base et pas contre les capi­ta­lis­tes. Il n’en reste pas moins que la dimi­nu­tion du nombre de leurs adhérents est due en partie à leur inca­pa­cité à assu­rer même ce « syn­di­ca­lisme de négoc­iation » qui les caracté­risait au cours des années 1970.) Lorsqu’ils font grève, les tra­vailleurs qui ont encore des emplois per­ma­nents, des salai­res décents et une cou­ver­ture sociale, res­tent, pres­que sans excep­tion, dans les limi­tes de la légalité et des « cel­lu­les de négoc­iation » dont les objec­tifs sont étr­oi­tement dét­erminés et leur assu­rent la déf­aite avant même d’enga­ger la lutte.

ENDETTEMENT DES CONSOMMATEURS EN CASCADE

Après les années 1970, la classe ouvrière amé­ric­aine et la « classe moyenne » (terme truffé d’idéo­logie qui se réfère au mori­bond « rêve amé­ricain » d’un tra­vail stable, d’un loge­ment à soi et d’une retraite déc­ente) ont com­pensé la baisse des salai­res réels en s’endet­tant de plus en plus. Dès les années 1990 s’y est ajoutée la bulle immo­bi­lière, pro­pagée par le mythe pro­mo­tion­nel des médias (« les prix de l’immo­bi­lier ne bais­sent jamais ») et gros­sie, dans les années 2000, par la bulle des sub-primes. C’était l’époque où pres­que tout le monde pou­vait obte­nir un prêt et ache­ter son loge­ment, ou obte­nir un second prêt, et uti­li­ser ces « avoirs » ima­gi­nai­res pour obte­nir encore plus de crédits. La « relance » suite à la dégr­in­go­lade de la bulle infor­ma­ti­que de 2000-2003 était en grande partie liée au sec­teur de la cons­truc­tion et de ses indus­tries satel­li­tes, ameu­ble­ment et électro-ménager par exem­ple. Cet empi­le­ment de dettes de consom­ma­tion par les tra­vailleurs, qu’ils soient ouvriers ou du sec­teur ter­tiaire, sui­vait en parallèle l’aug­men­ta­tion jusque-là inouïe de la dette de l’Etat (Etat Fédéral, états rég­ionaux ou muni­ci­pa­lités), ainsi que la dette extéri­eure des Etats-Unis (total net des dol­lars détenus à l’étr­anger, moins les actifs amé­ricains à l’étr­anger) qui s’élève à plus de 10 000 mil­liards de dol­lars.

Ainsi, avec l’écla­tement de la bulle immo­bi­lière en 2007, suivi en 2008 par des convul­sions dans le sec­teur ban­caire, l’irrup­tion de la crise ne fut que le point culmi­nant d’un long pro­ces­sus d’ater­moie­ment par une cas­cade de dettes depuis les années 1970, révélant une crise du profit sous-jacente (et fina­le­ment de la valeur au sens que lui don­nait Marx) dans l’éco­nomie « réelle ». Mais c’est une autre his­toire, qui n’a pas sa place dans cet arti­cle.

LA DYNAMIQUE POLITIQUE

Pour avoir une vue glo­bale du climat social, il ne faut pas nég­liger l’élection de Barack Obama en novem­bre 2008 (il a pro­ba­ble­ment été élu grâce à l’irrup­tion de la crise en octo­bre, quel­ques semai­nes aupa­ra­vant). Comme en 1929-1934, la majo­rité des Américains ont d’abord réagi au krach par un silence aba­sourdi. Obama, que la « droite » (le Parti répub­licain et, depuis deux ans, le Tea Party, fac­tion de droite radi­cale des Républicains) dén­once comme « socia­liste » (et aussi comme « musul­man » et même « marxiste »), a en fait mis en œuvre des poli­ti­ques plus à droite que son pré­déc­esseur George W. Bush dans pres­que tous les domai­nes. La réaction à ces poli­ti­ques est restée très feu­trée car sa base libé­rale (au sens amé­ricain du terme) a accordé le béné­fice du doute à son gou­ver­ne­ment. Obama a inten­si­fié la « guerre contre le ter­ro­risme » qui s’est de plus en plus sou­vent étendue à l’oppo­si­tion intéri­eure (3) ; il a enfoncé le pays dans ses guer­res per­dues d’avance au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan) et dans les bom­bar­de­ments du Pakistan au moyen de drones. Dans son « équipe éco­no­mique » figu­raient des tueurs à gage connus comme Lawrence Summers (qui, en tant que sous-secrét­aire au Trésor, avait super­visé le matra­quage de la Corée du Sud lors de la crise asia­ti­que de 1997-1998), Paul Volcker (qui, en tant que direc­teur de la Banque de rés­erve fédé­rale, avait géré la pro­fonde réc­ession de 1979-1982), et Tim Geithner (ancien direc­teur de la Banque de rés­erve de New York). Cette équipe a orga­nisé les sau­ve­ta­ges colos­saux des ban­ques qui s’écr­oulaient et des ins­ti­tu­tions immo­bi­lières en garan­tis­sant à 100 % des mil­liards de dol­lars de prêts pour­ris, tout en ne fai­sant rien, ou très peu, pour les tra­vailleurs, sans parler des sans-abri et d’une popu­la­tion en voie de mar­gi­na­li­sa­tion.

La « réf­orme » orwel­lienne de la santé par Obama (elle aussi ­dénoncée comme « socia­liste ») a été pra­ti­que­ment rédigée par les gran­des com­pa­gnies privées d’assu­rance-santé qui domi­nent le système de santé amé­ricain rét­rog­rade.

En déc­embre 2010, Obama a pro­longé le ver­se­ment des allo­ca­tions de chômage en « pas­sant un marché » avec le Congrès qui a aussi reconduit les abat­te­ments d’impôts consen­tis aux riches par Bush et qui avaient coûté au gou­ver­ne­ment fédéral une perte de revenu fiscal de 200 mil­liards de dol­lars par an chaque année depuis 2001, cepen­dant que les guer­res en Irak et en Afghanistan ont coûté 1,5 mil­liard de dol­lars, sinon plus. Son admi­nis­tra­tion a super­visé plus d’expul­sions d’immi­grants illégaux que pen­dant toutes les années Bush, frap­pant le plus dure­ment les Latino-Américains mar­gi­naux arrivés dans le pays avant 2007 lors du boom immo­bi­lier pour tra­vailler dans le bâtiment, et qui ont perdu leur tra­vail quand ce sec­teur s’est effon­dré.

En juin et juillet, à l’occa­sion de la comédie qui se jouait à Wash­ington au sujet du déficit fédéral amé­ricain, la mino­rité de droite radi­cale (Tea Party), grâce à son énorme influence à la Chambre basse du Congrès, a cou­vert un nou­veau virage à droite d’Obama en pré­vision de coupes impor­tan­tes dans les « droits sociaux » – autre expres­sion bourrée d’idéo­logie pour désigner les soins médicaux pour les pau­vres et les per­son­nes âgées et le système de sécurité sociale des retraités. Tout ceci pour illus­trer le rôle his­to­ri­que du Parti démoc­rate, qui est de mettre en place des poli­ti­ques qui se heur­te­raient à une forte oppo­si­tion si elles émanaient des Républicains.

LE BON ET LE MÉCHANT

On a dit que le système amé­ricain était com­posé d’un parti de droite et d’un parti d’extrême droite. Depuis les années 1880 au moins, les deux partis domi­nants jouent la comédie du bon et du méchant. La moitié la plus pauvre de la popu­la­tion ne vote pas et la poli­ti­que ins­ti­tu­tion­nelle n’est plus qu’un jeu de pure forme qui nour­rit la pas­si­vité et le cynisme de tous. C’est un des éléments du contexte qui expli­que des phénomènes aussi bizar­res que le Tea Party actuel. Lorsque les gens se ras­sem­blent pour pro­tes­ter, le popu­lisme de droite, et plus rare aujourd’hui, celui de gauche (la rév­olte du « petit ») sont les pre­mières sou­pa­pes de sécurité du système.

Le Tea Party a émergé en tant que force à l’aile droite du Parti répub­licain dès 2009 et il exprime, mieux que les autres regrou­pe­ments poli­ti­ques orga­nisés, la rage popu­liste de droite qui fait partie du pay­sage poli­ti­que amé­ricain depuis la fin de la déc­ennie 1970 de manière inter­mit­tente. A ma connais­sance, il n’y a pas d’équi­valent nota­ble de l’idéo­logie du Tea Party en Europe. Il représ­ente « une frac­tion en déclin de la démog­raphie » : des Blancs âgés, de la classe « moyenne » ou « moyenne-supéri­eure », qui s’ima­gi­nent que les pro­blèmes de l’Amérique peu­vent être résolus grâce au strict équi­libre du budget à tous les niveaux du gou­ver­ne­ment, et donc grâce à un « mini­mum d’Etat » super­vi­sant un « libre marché » sans entra­ves.

Une telle éco­nomie n’a jamais existé, même avant 1914 lors­que l’Etat ne représ­entait qu’une part réd­uite du « PIB », mais jouait tout de même un rôle cen­tral dans la poli­ti­que tari­faire, l’éviction des Indiens en faveur de l’expan­sion de l’éco­nomie escla­va­giste du Sud, ainsi que dans l’appro­pria­tion des terres pour la cons­truc­tion des che­mins de fer et des canaux. Bien entendu, le contenu concret de cette illu­sion du Tea Party ren­for­ce­rait beau­coup un Etat répr­essif et le main­tien de l’empire amé­ricain (en déclin) par des moyens mili­tai­res, tout en rava­geant ce qui demeure des aspects « sociaux » de l’Etat, que la droite radi­cale amé­ric­aine asso­cie au New Deal « socia­liste » des années 1930 et à la « Bonne Société » de Lyndon Johnson dans les années 1960.

Sa base sociale, blan­che dans son écras­ante majo­rité, révèle le pro­gramme véri­tab­lement racial bien que sous-entendu (en grande partie) de per­son­nes que les ten­dan­ces démog­rap­hiques (la popu­la­tion blan­che serait mino­ri­taire en 2050), et un pré­sident noir, effraient. La véri­table fonc­tion du Tea Party dans la poli­ti­que amé­ric­aine est de per­met­tre au « centre » (Obama et consorts) de virer de plus en plus à droite, per­met­tant ainsi au « centre » d’appa­raître comme une alter­na­tive ration­nelle et sensée aux « fon­da­men­ta­lis­tes du marché ».

Il est impor­tant de signa­ler que la convic­tion quasi uni­ver­selle qu’une élite, ban­quiers ou régu­lateurs de l’Etat, est « res­pon­sa­ble » de la crise, éto­uffe toute ana­lyse séri­euse de la « crise de la valeur » sous-jacente, dont les ban­ques, le crédit pour la consom­ma­tion, les bulles immo­bi­lières ou la régu­lation des Etats ne sont que des épiphénomènes.

En novem­bre 2010, la rage popu­liste de droite à l’encontre des mesu­res « socia­lis­tes » d’Obama (le sau­ve­tage des ban­ques, la « réf­orme » de la santé, les fai­bles ten­ta­ti­ves, sym­bo­li­ques sur­tout, de régu­lation de la finance par les Etats) a considé­rab­lement avan­tagé les Républicains dans les deux cham­bres du Congrès en éli­minant une majo­rité démoc­rate à la Chambre (basse) des représ­entants et en s’empa­rant pres­que du Sénat. Une bonne partie de la base d’Obama de 2008, déçue (ou dégoûtée) par son action en faveur du grand capi­tal sans trop s’en cacher, est restée chez elle. (Il ne faut pas nég­liger la rage popu­liste de droite contre la peau noire d’Obama, qui s’exprime rare­ment publi­que­ment.)

« RÉCESSION » ET RÉSISTANCE FEUTRÉE

Depuis l’automne 2008, le taux de chômage aux Etats-Unis a atteint 9,1 %, et il est très vrai­sem­bla­ble­ment plus proche de 15 %, ces chif­fres étant cons­tam­ment « révisés » en excluant qui­conque tra­vaille une heure par mois ainsi que les mil­lions de per­son­nes qui ont renoncé à l’idée de trou­ver du tra­vail. Des cen­tai­nes de mil­liers de gens ont perdu leur loge­ment après avoir perdu leur tra­vail, par­ti­cu­liè­rement dans les ancien­nes régions du « boom », comme Central Valley en Californie, Las Vegas ou la Floride ; des mil­lions d’autres sont titu­lai­res de prêts « noyés » (plus élevés que la valeur réelle de leur bien). Les mai­sons vides s’accu­mu­lent depuis des années et les prix de l’immo­bi­lier conti­nuent à bais­ser. Au moment où j’écris – fin août 2011 – les Bourses mon­dia­les sont for­te­ment secouées et ces chif­fres pour­raient deve­nir caducs dans quel­ques jours.

Pour en reve­nir à l’écr­ou­lement du sec­teur immo­bi­lier, on est frappé par l’absence pres­que totale de rés­ist­ance col­lec­tive face aux sai­sies (4) et aux évictions (5). Cela contraste for­te­ment avec le début des années 1930 lors­que, par exem­ple, dans la ville de New York, des mil­liers de gens se ras­sem­blaient pour protéger les voi­sins menacés d’expul­sion (6), ou bien dans les zones rura­les où des fer­miers, sou­vent armés, ten­taient de protéger leurs terres contre la saisie par les ban­ques. Un cama­rade, dans l’une des villes les plus éco­no­miq­uement dévastées (Baltimore, Maryland), qui déc­line tout autant que Détroit depuis les années 1970, relate que la grande majo­rité des expulsés et vic­ti­mes d’une saisie ont sim­ple­ment « honte » de leur situa­tion, la cachent à leurs voi­sins et par­tent la nuit sans faire de bruit.

ATTAQUES CONTRE L’ASSURANCE-SANTÉ ET LES RETRAITES

Depuis 2007-2008, la lutte des clas­ses ouverte s’est en grande partie déplacée du lieu de tra­vail vers une confron­ta­tion avec l’Etat en faillite, à tous les niveaux (fédéral, rég­ional et muni­ci­pa­lités). Mais ce dép­la­cement avait été préparé par la déf­aite antéri­eure des tra­vailleurs dans pres­que tous les sec­teurs indus­triels, dont la pre­mière fut celle des tra­vailleurs de l’auto­mo­bile. On pou­vait dia­bo­li­ser les tra­vailleurs du sec­teur public et leurs ser­vi­ces après des déc­ennies de pro­pa­gande en faveur de la pri­va­ti­sa­tion en les accu­sant d’être des para­si­tes sur­payés et pri­vilégiés parce qu’ils étaient les der­niers à béné­ficier d’un emploi rela­ti­ve­ment stable et de pres­ta­tions socia­les.

La confron­ta­tion au sujet du coût de l’assu­rance-santé est pres­que une cons­tante, en raison du « système » rét­rog­rade d’assu­rance-santé privé en vigueur en Amérique.

Les Etats-Unis sont le seul des pays capi­ta­lis­tes « avancés » à n’avoir pas d’assu­rance-santé uni­ver­selle. En 2009, 50 mil­lions de per­son­nes n’en avaient pas. Les coûts de cette assu­rance s’élèvent à 15 % du « PIB » et on pense qu’ils s’élè­veront à 20 % d’ici 2020. Le Canada, qui a une assu­rance-santé uni­ver­selle, dép­ense 10 %. On estime que la dis­pa­ri­tion des assu­reurs-santé privés (HMO, Health Management Organizations, entre­pri­ses qui gèrent l’assu­rance-santé) et de leurs coûts admi­nis­tra­tifs, éli­mi­nerait 20 % à 30 % des coûts de l’assu­rance-santé. D’autres coûts s’y super­po­sent en raison de la rela­tion étr­oite qui unit les gran­des entre­pri­ses phar­ma­ceu­ti­ques (« Big Pharma ») et la classe poli­ti­que (par exem­ple, la loi fédé­rale inter­dit aux Etats d’ache­ter des médi­caments géné­riques moins chers au Canada). En majo­rité, les Américains pen­chent pour un système uni­ver­sel à « un seul payeur », mais les partis poli­ti­ques domi­nants et les média ont litté­ra­lement bloqué la dis­cus­sion sur la pos­si­bi­lité de choi­sir.

Même avant que la crise n’ait atteint son point culmi­nant, bon nombre des grèves qui ont eu lieu avaient l’assu­rance-santé pour thème cen­tral (7). (Pour beau­coup de gens, les famil­les en par­ti­cu­lier, la cou­ver­ture-santé liée à un emploi dans le privé est aussi impor­tante, sinon plus, que le salaire lui-même.) Parce que la crise a considé­rab­lement réduit les reve­nus fis­caux des Etats et des muni­ci­pa­lités, il est devenu de plus en plus dif­fi­cile de payer l’assu­rance-santé et les pen­sions des retraités du sec­teur public. A tous les niveaux, les hommes poli­ti­ques, les déma­gogues et les grou­pes d’experts se lamen­tent sur « les coûts expo­nen­tiels de l’assu­rance-santé », mais font taire toute dis­cus­sion séri­euse sur leur véri­table ori­gine : la ges­tion de l’assu­rance-santé par les com­pa­gnies d’assu­rance privées et les prix outra­geu­se­ment élevés que pra­ti­quent les gran­des firmes phar­ma­ceu­ti­ques.

A partir de 2014, cha­cune des 50 mil­lions de per­son­nes qui n’ont actuel­le­ment pas d’assu­rance-santé seront pas­si­bles d’une grosse amende si elles ne sous­cri­vent pas une assu­rance privée ; les tarifs en vigueur pour une per­sonne sont d’envi­ron 500 dol­lars par mois, plus de 1 000 dol­lars pour une famille. (Au moment où j’écris, un tri­bu­nal a jugé que ce point de la « réf­orme de l’assu­rance-santé » était anti­cons­ti­tu­tion­nel, mais le gou­ver­ne­ment Obama fera appel de ce juge­ment auprès d’un tri­bu­nal supérieur.)

Aussi bien dans le sec­teur public que dans le sec­teur privé, on ne peut pas dis­so­cier la crise de l’assu­rance-santé de celle des retrai­tes. Depuis les années 1990, des employeurs de plus en plus nom­breux ont cessé de verser des pen­sions incluant des « pres­ta­tions socia­les définies » pour coti­ser au « 401 K », système dans lequel l’employeur et l’employé ver­sent de l’argent à un fonds qui est ensuite investi… en bourse, et cela impli­que (bien entendu) la rému­nération du cour­tier. Des études ont dém­ontré que 401 K ne laisse aux retraités que 10 % à 33 % de ce que leur ver­sait l’ancien système (et qui à son apogée ne concer­nait qu’un tiers de la main-d’œuvre).

S’ajou­tant aux futu­res atta­ques du Congrès contre Medicare et la sécurité sociale, cette ten­dance suggère un appau­vris­se­ment très rapide des per­son­nes âgées. Cette crise épuise les bud­gets des admi­nis­tra­tions des Etats et des muni­ci­pa­lités et ils ne peu­vent plus payer les pen­sions du sec­teur public. (Par exem­ple, en novem­bre 2009, les employés des trans­ports de Philadelphie ont décl­enché une grève de six jours pour obte­nir une aug­men­ta­tion des pres­ta­tions liées à leurs retrai­tes.)

LA DERNIÈRE « FORTERESSE OUVRIÈRE » DE L’INDUSTRIE : LA DÉFAITE DE L’UAW

Après des déc­ennies d’agres­sions contre la classe ouvrière, une vic­toire déci­sive a pour ainsi dire marqué la fin d’une époque lors­que le syn­di­cat United Auto Workers (UAW) a accepté en 2007 un contrat à deux vites­ses dans les sociétés auto­mo­bi­les GM, Ford et Chrysler, les « Trois Grands » ; ce contrat a été rati­fié en toute hâte malgré l’oppo­si­tion géné­ralisée de la base. Dès lors, les embau­ches chez les « Trois Grands » se sont négociées à 14 dol­lars de l’heure contre 27 pour les ouvriers embau­chés pré­céd­emment. Depuis la seconde guerre mon­diale, le contrat UAW était un accord « modèle » pour de nom­breux autres sec­teurs indus­triels, et au cours des trois années qui ont suivi cette rati­fi­ca­tion, la pro­por­tion de contrats à deux vites­ses est passée de 2 % à 12 % aux Etats-Unis.

En 2009, au milieu de la crise finan­cière, GM et Chrysler ont tous deux fait faillite et ont été repris par le gou­ver­ne­ment amé­ricain. Cette faillite n’était qu’une stratégie pour restruc­tu­rer leurs obli­ga­tions débit­rices, et en pre­mier lieu à l’égard de leurs retraités. Quelques semai­nes plus tard, une fois les deux entre­pri­ses sor­ties d’affaire, l’UAW est devenu un de leurs action­nai­res impor­tants. Grâce à la procé­dure de faillite, les sociétés s’étaient libérées d’une dette de 50 mil­liards de dol­lars envers le fonds d’assu­rance-santé pour les retraités de l’auto­mo­bile. Un nou­veau fonds, VEBA (Voluntary Employee Beneficiary Association, contri­bu­tion volon­taire des sala­riés à un Fonds pour leurs pres­ta­tions), sera géré par l’UAW et basé exclu­si­ve­ment sur la valeur des actions de GM et de Chrysler sur le marché. Une chute des actions ou une nou­velle faillite de l’un ou de l’autre lais­sera deux mil­lions de retraités UAW et leurs dép­endants sans assu­rance-santé et leurs pen­sions seront réd­uites ou prises en charge par le gou­ver­ne­ment amé­ricain après ­réd­uction.

ATTAQUES CONTRE LES SALARIÉS DU SERVICE PUBLIC : LE WISCONSIN

Ayant abattu le syn­di­cat qui avait servi de modèle pour les accords sala­riaux dans l’indus­trie amé­ric­aine pen­dant soixante ans (dans les entre­pri­ses amé­ric­aines des Trois Grands, le nombre total d’emplois déc­line depuis des déc­ennies bien que des grou­pes auto­mo­bi­les étr­angers inves­tis­sent lour­de­ment dans des sites non syn­di­ca­lisés dans le Sud), le capi­tal a inten­si­fié son offen­sive en 2011 en s’atta­quant aux employés du ser­vice public et à leurs ser­vi­ces, comme on a pu le cons­ta­ter très clai­re­ment dans l’Etat du Wisconsin, mais on trouve des évo­lutions simi­lai­res dans l’Ohio, l’Indiana, l’Illinois, la Californie, le Connecticut, le New Jersey, l’Etat de New York et la ville de New York. Au Wisconsin, Scott Walker, un gou­ver­neur répub­licain réc­emment élu, a essayé d’abolir la négoc­iation col­lec­tive, décl­enchant ainsi la mobi­li­sa­tion ouvrière la plus impor­tante (et la plus sou­te­nue) de l’après-2008.

Lors des élections de novem­bre 2010, Scott Walker et le Parti répub­licain ont repris le gou­ver­ne­ment de l’Etat du Wisconsin dans le cadre des succès écrasants rem­portés par les Républicains. (Il est apparu plus tard que Walker avait des liens étroits avec les frères Koch, mil­liar­dai­res d’extrême droite, qui considéraient visi­ble­ment le Wisconsin comme une expéri­ence straté­gique et tac­ti­que à expor­ter ailleurs.) Une fois au pou­voir, ils ont accordé de sub­stan­tiels allè­gements d’impôts aux riches et aux gran­des entre­pri­ses, et on ensuite publié un budget de l’Etat en déficit, que ces allè­gements avaient encore aggravé. Walker a pro­posé une série de lois en vue de réd­uctions dras­ti­ques des ser­vi­ces sociaux, per­met­tant au gou­ver­ne­ment de l’Etat de pri­va­ti­ser à volonté, et abo­lis­sant le droit de négoc­iation col­lec­tive pour les sala­riés du ser­vice public (8).

Dans tout l’Etat, la réaction imméd­iate a été une série de grèves dans les écoles et un « congé de mala­die sur place » des ensei­gnants qui était en fait une grève sau­vage. A Madison, l’immeu­ble du Capitole de l’Etat a été occupé par des mil­liers de per­son­nes pen­dant plu­sieurs semai­nes, et des mani­fes­ta­tions de masse ont eu lieu chaque week-end jusqu’au 12 mars ; ce jour-là 125 000 tra­vailleurs se sont ras­sem­blés (les pan­car­tes et les slo­gans du mou­ve­ment fai­saient clai­re­ment écho à l’occu­pa­tion de la place Tahrir au Caire, mais contrai­re­ment à ce qui s’est passé en Egypte, le mou­ve­ment du Wisconsin n’a pas réussi à ren­ver­ser Walker).

Le pro­blème de base révélé par ce mou­ve­ment était la capa­cité du Parti démoc­rate et des syn­di­cats à le contrôler et à désam­orcer une émotion réelle dans le but d’orga­ni­ser une grève géné­rale dans tout l’Etat. Cette mét­hode a été main­tes fois repro­duite dans d’autres Etats, bien que nulle part la rés­ist­ance à des coupes simi­lai­res n’ait atteint la pro­fon­deur de celle du Wisconsin. Il existe un lien étroit entre les Démocrates et les syn­di­cats car ces der­niers contri­buent lar­ge­ment à ali­men­ter les fonds de cam­pa­gne du parti, qui pro­vien­nent des coti­sa­tions des adhérents. C’est ainsi qu’en Californie, dans l’Etat de New York, au Minnesota et au Connecticut, les gou­ver­neurs démoc­rates, élus grâce au solide sou­tien finan­cier des syn­di­cats, ont fait passer des réd­uctions budgét­aires des ser­vi­ces publics sem­bla­bles à celles de Walker, mais ont main­tenu les appa­ren­ces d’une négoc­iation col­lec­tive. Dans d’autres Etats contrôlés par les Républicains, les rés­ultats ont été plus hétérogènes, et il est arrivé à ces gou­ver­ne­ments d’éviter un conflit total à cause du conflit au Wisconsin.

Au Wisconsin pro­pre­ment dit, après l’apogée de la mobi­li­sa­tion de masse en mars, les Démocrates et les syn­di­cats ont cana­lisé le mou­ve­ment en vue d’élections en ten­tant de convo­quer divers hommes poli­ti­ques Républicains à une élection et d’élire des Démocrates, mas­quant tota­le­ment le fait que les Démocrates qui avaient perdu le pou­voir en novem­bre 2010 avaient déjà imposé une bonne dose d’austérité et prévoyaient d’en impo­ser encore plus (9).

Bref, les Démocrates et les syn­di­cats ont bien joué leur rôle de contrôle social de la rés­ist­ance à cette agres­sion, dans tout le pays (10).

LUTTES ET DÉFAITES DE MOINDRE AMPLEUR

Aux Etats-Unis d’autres luttes de moin­dre ampleur ont aussi abouti à des déf­aites tota­les ou par­tiel­les. A Chicago en novem­bre 2008, les ouvriers de l’usine Republic Doors & Windows (portes et fenêtres) s’aperçurent que des machi­nes dis­pa­rais­saient pen­dant la nuit, signe mani­feste d’une fer­me­ture immi­nente. Le 2 déc­embre 2008, la direc­tion de l’entre­prise annonça qu’elle fer­me­rait dans les trois jours. Le 5 déc­embre, jour prévu de la fer­me­ture, 240 ouvriers, prin­ci­pa­le­ment Noirs et Latinos (adhérents de l’UE, United Electrical Workers, syn­di­cat jouis­sant d’une répu­tation un peu plus mili­tante que d’autres) occupèrent l’usine et exigèrent des indem­nités de licen­cie­ment ainsi qu’une assu­rance-santé. Le 10 déc­embre, ils acceptèrent des indem­nités de licen­cie­ment d’envi­ron 7 000 dol­lars chacun et deux mois d’assu­rance-santé. La direc­tion accu­sait la Bank of America de lui avoir coupé les crédits mais venait d’ache­ter une usine de fenêtres sans syn­di­cats dans l’Etat voisin de l’Iowa. Les ouvriers ins­tallèrent un piquet de grève devant la banque et d’autres tra­vailleurs les ravi­taillèrent, apportèrent des cou­ver­tu­res et des sacs de cou­chage pen­dant l’occu­pa­tion (11).

Même si les ouvriers avaient effec­ti­ve­ment gagné quel­que chose, ils avaient néanmoins perdu leur tra­vail, petite réalité négligée par la publi­cité tapa­geuse faite autour de cette lutte par une bonne partie de la gauche « pro­gres­siste ».

Dans l’entre­prise de bis­cui­te­rie Stella d’Oro à New York, la lutte se ter­mina encore plus mal pour les tra­vailleurs. Le 13 août 2008, 135 ouvriers du syn­di­cat des bou­lan­gers-pâtis­siers cla­quèrent la porte pen­dant la négoc­iation de leurs contrats. Stella d’Oro, au départ une entre­prise fami­liale chez qui de nom­breux ouvriers tra­vaillaient depuis des déc­ennies, avait été reprise par une société d’inves­tis­se­ment qui exi­geait une réd­uction des salai­res de 28 %, la fin des indem­nités pour les heures sup­plém­ent­aires du samedi et une contri­bu­tion des ouvriers de 20 % au plan d’assu­rance-santé. Le syn­di­cat voulut adop­ter une stratégie légal­iste, ne fai­sant rien pour empêcher les jaunes de pénétrer dans l’usine et les trans­por­teurs de livrer la farine, ou pour étendre la grève à d’autres unités. En mai 2009, les ouvriers pro­posèrent de repren­dre le tra­vail sans contrats et furent déboutés. Le syn­di­cat les per­suada qu’ils pou­vaient espérer un arbi­trage favo­ra­ble du National Labor Relations Board, orga­nisme de « méd­iation » du gou­ver­ne­ment amé­ricain. La grève se pour­sui­vit jusqu’à fin juin 2009 ; le NLRB arbi­tra bel et bien contre « les pra­ti­ques injus­tes envers les tra­vailleurs » de la société d’inves­tis­se­ment puisqu’elle refu­sait de négocier avec le syn­di­cat. Début juillet, le jour où les ouvriers revin­rent au tra­vail, la direc­tion annonça qu’elle fer­mait l’usine et le fit.

Fin jan­vier 2010 à Boron en Californie, 500 mineurs embau­chés par Rio Tinto (troi­sième com­pa­gnie minière du monde) furent lock-outés après avoir refusé un contrat qui aurait sup­primé leurs pen­sions, réduit leurs salai­res et intro­duit la « flexi­bi­lité » des tra­vailleurs – le tout jus­ti­fié par les néc­essités de la « compé­tition mon­diale ».

A la mi-mai, la bran­che locale de l’ILWU (Syndicat inter­na­tio­nal des dockers) rati­fia un nou­veau contrat accepté à 3 contre 1 par les tra­vailleurs. Ce nou­veau contrat incluait une aug­men­ta­tion de salaire de 2,5 % par an ; pour les nou­vel­les embau­ches, les pen­sions versées par l’entre­prise seront (comme on l’a vu plus haut) rem­placées par un plan 401K avec une contri­bu­tion de 4 % de l’entre­prise ; les congés de mala­die indem­nisés passèrent de 14 à 10 jours par an.

Dans ce cas encore, l’ILWU avait dirigé la grève sur une base légal­iste et pure­ment locale. L’enca­dre­ment et les jaunes, protégés par un fort effec­tif de police, purent tra­vailler pen­dant toute la durée de la grève, malgré les efforts des tra­vailleurs de Boron pour les en empêcher. On ne cher­cha jamais à mobi­li­ser le sou­tien des tra­vailleurs de la région. Le syn­di­cat pré­féra lancer des appels impuis­sants lors de l’assem­blée des action­nai­res de Rio Tinto et orga­nisa des ras­sem­ble­ments de natio­na­lis­tes amé­ricains devant le Consulat bri­tan­ni­que.

Comme dans le cas de Republic, le syn­di­cat et les milieux de gauche « pro­gres­sis­tes » pro­clamèrent leur vic­toire.

En août (2011), dans le nord-est des Etats-Unis, 45 000 tra­vailleurs des téléc­om­mu­ni­cations se sont mis en grève contre Verizon, orga­nisés dans le CWA (Communication Workers of America) et l’IBEW (International Brotherhood of Electrical Workers). Verizon vou­lait « ­ajus­ter » leur contrat pour dimi­nuer les pen­sions, chan­ger les règles de tra­vail et aug­men­ter leur contri­bu­tion à l’assu­rance-santé en invo­quant le déclin du télép­hone fixe et la pro­gres­sion du télép­hone mobile et de l’Internet. Encore une fois, l’assu­rance-santé était au centre des pré­oc­cu­pations.

La grève fut « sus­pen­due » au bout de deux semai­nes et les sala­riés repri­rent le tra­vail sans contrat, la négoc­iation conti­nua sans actions sur le lieu de tra­vail ; le CWA prétend que la grève a fait preuve de sa « dét­er­mi­nation ».

ATTAQUES CONTRE L’ENSEIGNEMENT PUBLIC ET MOBILISATION DES ÉTUDIANTS

L’édu­cation est un autre sec­teur de la repro­duc­tion sociale dans lequel l’austérité imposée par l’Etat a décl­enché une mobi­li­sa­tion de masse. Laissons de côté pour le moment la nature de l’ensei­gne­ment à tous les niveaux comme vaste système de nor­ma­li­sa­tion, conçu pour main­te­nir les dis­tinc­tions de classe et la hiér­archie et pour pré­parer les gens au tra­vail et à la dis­ci­pline sociale néc­ess­aire dans des dizai­nes de mil­lions d’emplois (finance, assu­rance, immo­bi­lier, par exem­ple) qui n’exis­tent que parce que notre société est capi­ta­liste. Une société com­mu­niste révo­luti­on­nera l’ensei­gne­ment et le « tra­vail » à tel point qu’on ne les reconnaîtra plus. Quoi qu’il en soit, au-des­sous des écoles d’élite (majo­ri­tai­re­ment privées et où il faut débo­urser envi­ron 40 000 dol­lars par an), les écoles et les cen­tres uni­ver­si­tai­res d’Etat « en par­paings » res­tent pour les jeunes de la classe ouvrière, à la suite de la dés­ind­ustr­ia­li­sation, le prin­ci­pal moyen d’accéder à des emplois plus intér­essants que chez McDonald’s (12).

En Californie où, jusque dans les années 1970, l’ensei­gne­ment public était pres­que gra­tuit, les frais d’ins­crip­tion s’élèvent à des mil­liers de dol­lars par an quel que soit l’établ­is­sement (« state col­lege » ou « com­mu­nity col­lege »). La plu­part des étudiants doi­vent tra­vailler au moins à temps par­tiel pour y rester et aussi accu­mu­ler des dettes, qui peu­vent s’élever à 100 000 dol­lars au moment où ils obtien­nent leur diplôme, lorsqu’ils sous­cri­vent un emprunt pour leurs études.

Dans l’ensei­gne­ment élém­ent­aire et secondaire, avec les réd­uctions de budget et les com­pres­sions de per­son­nel, entamées en 1978 en partie à cause de la « rév­olte contre les impôts » de la droite popu­liste et qui se pour­sui­vent, la qua­lité de l’ensei­gne­ment public en Californie s’est régul­ièrement dégradée, et du pre­mier rang cet Etat est passé au der­nier, au même niveau que le Mississippi et la Louisiane. Les écoles doi­vent comp­ter avec un nombre d’élèves par classe en cons­tante aug­men­ta­tion, un matériel inadéquat (livres, etc.), des atta­ques contre les syn­di­cats ensei­gnants et le taux de finan­ce­ment par élève le plus bas des Etats-Unis. S’y ajou­tent les taux d’incarcé­ration qui mon­tent en flèche (parmi les plus élevés des Etats-Unis) ; depuis les années 1990, tout le monde sait qu’en Californie il y a plus de Noirs en prison qu’à l’uni­ver­sité. Les admi­nis­tra­tions Bush et Obama ont toutes deux tenté de rés­oudre ce pro­blème à long terme en impo­sant une orga­ni­sa­tion des pro­gram­mes sco­lai­res de plus en plus éto­uff­ante, ne lais­sant plus aux ensei­gnants que la pos­si­bi­lité de pré­parer leurs élèves à des tests de per­for­mance stan­dar­disés à tous les niveaux (il est bien connu que les élèves amé­ricains obtien­nent les plus mau­vais scores dans les études com­pa­ra­ti­ves inter­na­tio­na­les pour les lycées).

Voilà pour­quoi en automne 2009, les étudiants des campus de Los Angeles et Berkeley de University of California (UC) se sont mobi­lisés contre une hausse sup­plém­ent­aire des frais d’ins­crip­tion, et à Berkeley des mil­liers d’entre eux se sont heurtés à la police. Ce fut le pré­lude à une mobi­li­sa­tion natio­nale, le 4 mars 2010, pour laquelle la Californie était encore à l’avant-garde. Cette fois le mou­ve­ment s’étendit, au-delà de l’UC rela­ti­ve­ment élit­iste, aux peti­tes uni­ver­sités d’Etat et aux lycées, ensei­gnants et étudiants des­cen­di­rent dans la rue. A Oakland en Californie, des cen­tai­nes d’étudiants blo­quèrent une auto­route impor­tante pen­dant plu­sieurs heures.

Les actions cali­for­nien­nes furent les plus impor­tan­tes parmi toutes les mobi­li­sa­tions qui eurent lieu dans plus de vingt Etats le 4 mars, mais aucune d’entre elles ne réussit à faire annu­ler les mesu­res d’austérité.

GRÈVES DANS LES PRISONS DE GÉORGIE ET DE CALIFORNIE

Toutes les ten­dan­ces de la repro­duc­tion sociale sous ten­sion – du chômage de masse aux syn­di­cats des ser­vi­ces publics de la police et des gar­diens de prison (13), au par­cage des jeunes Noirs et Latinos dans le système pénit­enti­aire – en arrivèrent à leur point cri­ti­que lors de la grève de déc­embre 2010 dans la prison de Géorgie et d’une impor­tante rév­olte pénit­enti­aire en Californie en juillet de cette année (14).

La grève de Géorgie com­mença le 9 déc­embre ; plu­sieurs mil­liers de pri­son­niers noirs, blancs et lati­nos y par­ti­cipèrent dans sept pri­sons de l’Etat. Les grèves étaient coor­données au moyen des télép­hones por­ta­bles.

L’exi­gence prin­ci­pale était un salaire pour le tra­vail effec­tué en prison. Les autres reven­di­ca­tions concer­naient un meilleur accès à l’édu­cation, de meilleu­res condi­tions de vie, y com­pris une meilleure ali­men­ta­tion, l’accès aux soins médicaux, et le droit de rece­voir les famil­les et de leur télép­honer. Au départ, la grève devait durer une journée, mais les pri­son­niers décidèrent de la pour­sui­vre quand les gar­diens y réa­girent avec vio­lence et les matra­quèrent. Les gar­diens détr­ui­sirent les objets per­son­nels des détenus, coupèrent le chauf­fage et l’eau chaude et mirent cer­tains pri­son­niers à l’iso­le­ment. Les auto­rités de l’Etat tentèrent de mini­mi­ser l’étendue de la grève et les média domi­nants cessèrent de la cou­vrir au bout de quel­ques jours. La grève dura six jours sans solu­tion appa­rente hormis la pro­messe de l’Etat « d’enquêter ». En jan­vier, sept gar­diens furent sus­pen­dus pour vio­len­ces sur des pri­son­niers.

Depuis des années, la Californie est à « l’avant-garde » des Etats-Unis pour la cons­truc­tion de pri­sons de haute sécurité (Supermax). Un des établ­is­sements les plus connus se trouve à Pelican Bay. Pendant les trois pre­mières semai­nes de juillet, les pri­son­niers des cel­lu­les d’iso­le­ment en béton du SHU (unité de haute sécurité) de Pelican Bay firent une grève de la faim, exi­geant que ces­sent les puni­tions col­lec­ti­ves, la sup­pres­sion des « mou­chards » (15) mis en place par les auto­rités pénit­enti­aires, des contacts humains, des coups de télép­hone heb­do­ma­dai­res, l’accès à la lumière du jour et une meilleure ali­men­ta­tion. La grève s’étendit à treize pri­sons et 6 600 pri­son­niers. Les détenus des SHU sont enfermés dans des cel­lu­les sans fenêtres éclairées par des néons 22 h 30 par jour.

La grève prit fin le 21 juillet quand les auto­rités pénit­enti­aires acceptèrent d’auto­ri­ser les détenus des SHU à posséder des calen­driers muraux, des bon­nets de laine l’hiver (les cel­lu­les ne sont pas chauffées) et pro­mi­rent de « revoir » l’ins­ti­tu­tion du « mou­char­dage ».

Les condi­tions de vie dans les pri­sons ­ca­li­for­nien­nes (sur­peu­plées à 200 % de leur capa­cité) sont si rév­olt­antes que la très réacti­onn­aire Cour suprême des Etats-Unis les a déclarées en vio­la­tion de l’amen­de­ment à la cons­ti­tu­tion amé­ric­aine concer­nant les « puni­tions cruel­les et hors du commun ».

CONCLUSION

La réaction offi­cielle à la crise de l’après-2007-2008 n’est autre qu’une ten­ta­tive de res­tau­ra­tion du statu quo antérieur du capi­ta­lisme en sou­te­nant des mil­liards de dettes ban­cai­res et immo­bi­lières. Les entre­pri­ses ont aussi accu­mulé des mil­liards, mais elles ne les inves­tis­sent pas ; en même temps, elles se sont atta­quées au salaire global en taillant dans les salai­res, l’assu­rance-santé, les pen­sions, les crédits pour l’édu­cation et en sai­sis­sant les loge­ments. L’infra­struc­ture amé­ric­aine est en train de s’écr­ouler et on estime à 2,3 mil­liards de dol­lars le coût des besoins en répa­rations et en rem­pla­ce­ments.

Les « indi­ca­teurs sociaux » (16) du « pays le plus riche du monde » mon­trent que la société est encore plus pola­risée qu’avant la dépr­ession des années 1930. Depuis la vague de grèves ouvrières de 1966-1973, les tra­vailleurs amé­ricains ont subi des déc­ennies de régr­ession, per­dant une lutte déf­en­sive après l’autre. Au cours de ce « long atter­ris­sage forcé », et par­ti­cu­liè­rement depuis la crise de 2007-2008, toute la struc­ture de la société amé­ric­aine d’après- guerre s’est déf­aite. Dans ce contexte, le sen­ti­ment de colère est général dans la classe ouvrière mais n’a pas encore trouvé une forme de lutte adéq­uate. La ques­tion qui se pose est de savoir quand et com­ment ce pro­ces­sus s’inver­sera.

Loren Goldner

29 août 2011.

NOTES

(1) L’accrois­se­ment de la popu­la­tion carcé­rale depuis 1970 reflète pres­que exac­te­ment le nombre d’emplois indus­triels perdus au cours de la même pér­iode. Les Etats-Unis déti­ennent 25 % de la popu­la­tion carcé­rale mon­diale.

(2) La police et les gar­diens de prison anti-classe ouvrière représ­entent un fort pour­cen­tage des syn­di­qués du sec­teur public.

(3) En sep­tem­bre 2010, des mem­bres de l’orga­ni­sa­tion Freedom Road (marxiste-lénin­iste), active dans le mou­ve­ment amé­ricain conte la guerre, ont subi des des­cen­tes du FBI dans plu­sieurs villes, avec saisie d’une bonne partie de leur équi­pement élect­ro­nique. Ils ont été accusés d’avoir des contacts avec des grou­pes « ter­ro­ris­tes » tels que les FARC (Colombie), le FPLP (Palestine) et le Hezbollah (Liban). Il est main­te­nant tout à fait pos­si­ble que le fait d’écrire un arti­cle au sujet d’une de ces « orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes étrangères »puisse cons­ti­tuer un « sou­tien au ter­ro­risme » en vertu de la loi de sécurité intéri­eure amé­ric­aine.

(4) Action d’une banque ou d’une agence de prêt quand un pro­priét­aire ne peut pas rem­bour­ser son prêt.

(5) Il y a éviction lorsqu’un pro­priét­aire défaillant ou un loca­taire qui ne paye pas son loyer est expulsé par la police.

(6) A propos des années 1930, voir un arti­cle très intér­essant : http://www.eco­no­mic­po­pu­list.org/con….

Pour un récit de la rés­ist­ance depuis 2007, voir l’arti­cle d’Henri Simon dans paru d’abord dans Echanges n° 130 (automne 2009), « La crise aux Etats-Unis, conséqu­ences socia­les, restruc­tu­ra­tions et mesu­res d’adap­ta­tion », tra­duit en anglais dans Insurgent Notes n°1.

(7) David Himmelstein a publié depuis 2000 plu­sieurs études sur les coûts du système de santé privé aux Etats-unis et au Canada. La situa­tion n’a fait qu’empi­rer au cours des dix der­nières années.

(8) Pour les détails de la lutte, en février-mars de cette année, voir deux arti­cles de Loren Goldner sur le site de Break Their Haughty Power et la lettre « Plus sur Madison » dans Insurgent Notesn°4 (août 2011). Et, en français : « Que s’est-il passé dans l’Etat du Wisconsin ? » (H. S.) et « Une visite à Madison » (L. G.) dans Echanges n° 136 (prin­temps 2011).

(9) Début août, ces cam­pa­gnes de réél­ection n’ont pas réussi à balayer la majo­rité Républicaine à la Chambre haute du Wisconsin malgré une mobi­li­sa­tion mas­sive et des dép­enses impor­tan­tes.

(10) Les syn­di­cats amé­ricains ont versé 450 mil­lions de dol­lars pour la cam­pa­gne d’Obama en 2008. Une des gran­des réc­omp­enses qu’ils en escomp­taient était la Loi pour le Libre Choix du Salarié qui aurait aplani un cer­tain nombre d’obs­ta­cles à la syn­di­ca­li­sa­tion érigés depuis les années 1970. Bien qu’Obama se soit déclaré favo­ra­ble à cette loi, elle a été oubliée au cours des mois qui ont suivi ces élections.

(11) Voir Republic Windows and Doors : une hiron­delle (grève à Chicago) ne fait pas le prin­temps, Echanges n° 127 (hiver 2008-2009).

(12) Chaque Etat possède son uni­ver­sité (« state col­lege »). Certaines sont réputées et pres­ti­gieu­ses et très élit­istes. D’autres sont plus modes­tes selon les Etats et les moyens finan­ciers dont elles dis­po­sent dans leur envi­ron­ne­ment social. Un « com­mu­nity col­lege » est un établ­is­sement uni­ver­si­taire de 1re et 2e années et aussi un centre d’ensei­gne­ment tech­ni­que et tech­no­lo­gi­que. (Note du tra­duc­teur.)

(13) Sur la rela­tion entre l’édu­cation, les gar­diens de prison et les syn­di­cats des sala­riés du ser­vice public, voir John Garvey, « From Iron Mines to Iron Bars » (Des mines de fer aux barres de fer), dans Insurgent Notes n°1. A la Prison cen­trale de Corcoran en Californie, les gar­diens orga­ni­saient des com­bats de gla­dia­teurs entre les détenus. Lorsqu’une vidéo en tém­oigna, le mou­ve­ment syn­di­cal cali­for­nien arrêta l’enquête car les gar­diens étaient adhérents à la ­AF­SCME (American Federal State County and Municipal Employees).

(14) L’infor­ma­tion sui­vante concer­nant la grève de la faim et les condi­tions de dét­ention dans les pri­sons cali­for­nien­nes pro­vient du jour­nal trots­kyste Workers Vanguard (5 août 2011). Pour une vue d’ensem­ble des pri­sons et de l’appli­ca­tion de la loi aux Etats-Unis, voir le livre de Christian Parenti, Lockdown America : Police and Prisons in the Age of Crisis (1999).

(15) Les « mou­chards » sont des pri­son­niers chargés de donner des ren­sei­gne­ments sur leurs codé­tenus aux gar­diens et à l’enca­dre­ment de la prison.

(16) Par exem­ple, les Etats-Unis sont au 42e rang mon­dial pour l’espér­ance de vie, der­rière un cer­tain nombre de pays en voie de dével­op­pement, et ils ont le taux de mor­ta­lité infan­tile le plus élevé de tous les pays « capi­ta­lis­tes avancés ».

Charles Jacquier – André prudhommeaux

PRUDHOMMEAUX André, Léon dit CELLO Jean , dit PRUNIER André.

Né le 15 octobre 1902 à Guise (Aisne) ; mort le 13 novembre 1968 à Versailles (Yvelines). Militant communiste ultra-gauche puis libertaire. Poète, écrivain et traducteur.

André Prudhommeaux naquit au Familistère de Guise fondé par J.-B. Godin. Sa mère, née Marie Dollet était la nièce de la seconde épouse de Godin et son père Jules Prunier (voir Dict., t. 15) avait été amené, par son mariage, à s’occuper de la gérance du Familistère. Historien du mouvement social, auteur d’une thèse sur « Icarie et son fondateur Étienne Cabet » (Paris, 1907), il avait été sa vie durant un militant pacifiste et coopérateur actif.

André Prudhommeaux passa son enfance à Guise, Nîmes, Sens puis Versailles. Après ses études secondaires, il entra à l’École d’agriculture de Grignon (Seine-et-Oise) puis fut étudiant à la faculté des sciences de Paris. Adhérent à l’alliance défensive des étudiants antifascistes qui tentaient de briser la domination des Camelots du Roy au quartier Latin, il fréquenta les jeunes militants de la revue communisante Clarté à laquelle il collabora à plusieurs reprises en 1927.

En 1926-1927, il était préparateur-auxiliaire au laboratoire de recherches et d’analyses du ministère de l’Agriculture, avant d’être renvoyé de son poste de micrographe-chimiste pour son action politique. Il était en effet membre du groupe oppositionnel d’Albert Treint, le Redressement communiste, avec lequel il rompit publiquement le 1er décembre 1928 lors d’une réunion avec des militants de Contre le courant. Il venait de se marier à l’automne 1928 avec Dora Ris (née le 8 novembre 1907 à Lindau, Suisse), dite Dori, et ouvrit au 67 boulevard de Belleville (Paris, XIe arr.) une Librairie ouvrière pourvue d’une documentation sur les questions révolutionnaires. Elle devint un centre de rencontre et de débat pour les communistes oppositionnels proches de la gauche italienne. Avec un groupe de camarades italiens venus du bordiguisme tel Michelangelo Pappalardi, il participa avec son ami Jean Dautry (voir ce nom) à l’Ouvrier communiste (août 1929-mai 1930), organe des groupes ouvriers communistes, qui prit la suite d’un éphémère Réveil communiste, organe du Groupe d’avant-garde communiste.

Ce groupe entreprenait « la critique radicale du léninisme comme méthode de domination d’une caste politicienne sur les tendances spontanées du prolétariat révolutionnaire d’Occident » comme le proclamait un éditorial de l’Ouvrier communiste (n° 9/10, mai 1930). Le GOC condamnait radicalement la stratégie léniniste de nécessité d’un parti bolchevique, l’alliance avec les sociaux-démocrates et certaines couches de la bourgeoisie, l’utilisation du Parlement et des syndicats. Ces réflexions étaient inspirés des thèses du communiste hollandais Hermann Gorter dont Prudhommeaux traduisit la Réponse à Lénine éditée par la Librairie ouvrière en juillet 1930. Le groupe était en liaison avec les mouvements allemands et hollandais se réclamant du communisme des conseils ainsi qu’avec la revue littéraire die Aktion de Franz Pfemfert.

Pendant l’été 1930, André et Dori Prudhommeaux firent un voyage en Allemagne afin d’y rencontrer des militants du Kommunistische Arbeiter Partei et de l’Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands et d’y rechercher des documents sur les mouvements révolutionnaires issus du spartakisme. Cette enquête aboutit, dans un premier temps, à la publication de trois numéros d’un nouveau périodique intitulé Spartacus (mai-juillet 1931) dans lequel Prudhommeaux se livrait à une étude approfondie de la révolution allemande et des conséquences idéologiques et tactiques à tirer de cette première tentative révolutionnaire dans un pays capitaliste avancé. Il publia notamment les derniers articles de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht ainsi qu’une traduction du Manifeste des ouvriers et marins de Cronstadt, texte qui exerça une influence importante dans son orientation ultérieure vers l’anarchisme. Après son retour à Paris et la fermeture de sa librairie, André Prudhommeaux exerça les professions de laveur de vitre et de chauffeur, avant d’être appelé en 1931 à la tête de l’imprimerie coopérative « La Laborieuse » à Nîmes (Gard). Sous une forme plus aboutie, André et Dori Prudhommeaux publièrent la brochure Spartacus et la commune de Berlin 1918-1919 (Masses, n°15/16, 1934) grâce à R. Lefeuvre. Un ultime voyage en Allemagne en 1934 fut rapidement interrompu par leur arrestation et une courte incarcération à la prison de Dortmund.

Il fit ses adieux « au marxisme, même spontanéiste et sans parti » dans l’unique numéro du journal le Soviet. Plus tard, il revint sur cet épisode dans Ce qu’il faut dire (n° 33, septembre 1946). En septembre 1932, avec J. Dautry, il fit paraître un nouveau bulletin bimensuel la Correspondance internationale ouvrière inspirée par « une vue non-systématique, non-doctrinaire du mouvement prolétarien et de la révolte sociale sous toutes ses formes » qu’il publia jusqu’en mai 1933. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il livra ses réflexions sur les origines et les responsabilités de la tragédie allemande dans une série d’articles du Libertaire (n° 390 à 392, 17 mars-31 mars 1933) : « L’ordre règne en Allemagne : bilan de douze ans de «bolchevisation» du prolétariat allemand », mais sa défense passionnée de l’incendiaire présumé du Reichstag, Marinus Van der Lubbe (aujourd’hui réhabilité), signifia son désaccord avec l’hebdomadaire anarchiste qui considérait Van der Lubbe comme « un agent d’Hitler ». Prudhommeaux poursuivit sa défense dans la Revue anarchiste de F. Fortin et le Semeur de A. Barbé ainsi que dans le Bulletin spécial de correspondance édité par la section française du Comité international Van der Lubbe. Il entreprit d’ailleurs un voyage en Hollande afin de recueillir le témoignage de camarades de lutte de Van der Lubbe et fut extrêmement impressionné par la confiance absolue en Van der Lubbe qu’exprimaient des militants expérimentés comme Jan Appel et Anton Pannekoek. Ce fut par le biais de cette campagne que Prudhommeaux s’engagea complètement dans le militantisme anarchiste comme en témoigne sa participation au congrès de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire à Orléans les 14-16 juillet 1933 en tant que représentant du groupe anarchiste de Nîmes et de la Fédération du Gard.

Désormais Prudhommeaux allait s’exprimer dans Terre libre dont le 1er numéro parut dans l’Éveil social comme organe mensuel de l’Alliance libre des anarchistes du Midi. En juillet 1934, Terre libre prit la succession de l’Éveil et compta plusieurs éditions régionales. En juin 1935, le journal fut sous-titré organe fédéraliste libertaire. Enfin en février 1937, il devint le journal de la Fédération anarchiste de langue française, créée l’année précédente les 15-16 août à Toulouse après une scission de l’Union anarchiste. Terre libre édita également des cahiers sous forme de brochures mensuelles qui publièrent notamment l’article de S. Weil : « Sur le tas, souvenirs d’une exploitée » (n° 7, 15 juillet 1936).

Prudhommeaux fut, avec Voline, un des principaux animateurs de cette nouvelle organisation. Fidèle à la tradition de solidarité avec les révolutionnaires persécutés en URSS., Terre libre publia régulièrement des informations sur la répression stalinienne tandis que Prudhommeaux signait en 1935 un appel à l’opinion révolutionnaire mondiale pour les déportés russes avec Sébastien Faure, Robert Louzon, Jacques Mesnil et Magdeleine Paz (le Libertaire, 15 mai 1935). Mais à partir de 1936, les événements espagnols allaient être placés au premier rang par Prudhommeaux et ses amis.

En 1936, il se trouvait à Barcelone où il tenta de publier du 22 août au 3 septembre les premiers numéros de l’Espagne antifasciste, bloqués et saisis à la frontière française, tandis que J. Dautry était chargé des émissions françaises à Radio CNT-FAI. En octobre, il rentra à Nîmes, l’Espagne antifasciste étant désormais publiée à Paris sous l’égide de la FAF et de la CGT-SR jusqu’en janvier 1937. L’Espagne nouvelle lui succéda en avril 1937 et jusqu’en juillet 1939. Rédacteur-gérant, Prudhommeaux fit alterner sa parution avec celle de Terre libre, considérant les deux publications comme complémentaires. Selon Jean Maitron, il fut, « avec Voline, un de ceux qui exprimèrent avec le plus de force le courant contestataire au sein du mouvement anarchiste français », en opposition à la politique de ministérialisme et de concessions de la direction de la CNT-FAI. Devant l’accumulation des défaites et la montée des périls, Prudhommeaux écrivait : « Le recul est trop général depuis juillet 1936 pour nous laisser une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre propre cause » et il ajoutait : « Quant à nous faire crever la peau pour le capitalisme, trop des nôtres sont déjà tombés en Espagne et ailleurs » (l’Espagne nouvelle, 15 avril 1939).

Dès la déclaration de guerre, il se réfugia en Suisse, chez ses beaux-parents, où sa femme et sa fille vinrent le rejoindre. Toute activité politique lui étant interdite, il se tourna, après maintes difficultés, vers la critique littéraire pour des publications de Suisse romande et la traduction poétique, notamment des Sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange (Éditions des Portes de France) ainsi que d’un recueil de textes d’Alexandre Herzen : La Russie et l’Occident. En mars 1942 parut un choix de ses propres poèmes : Les jours et les fables. Il participa également à une série d’émissions de la Radio de Genève sur les poètes romantiques anglais. Il noua de nombreuses amitiés avec les intellectuels suisses ainsi qu’avec plusieurs réfugiés politiques : Luigi Bertoni, l’éditeur du Réveil anarchiste, Jean-Paul Samson, réfractaire français de la Première Guerre mondiale, qui devait publier la revue Témoins à partir du printemps 1953 et à laquelle Prudhommeaux collabora aux côtés de Fritz Brupbacher, Albert Camus, René Char, Pierre Monatte, Ignazio Silone…

À la fin de 1946, le couple Prudhommeaux et leurs deux filles, Jenny et Michèle, rentrèrent s’installer à Versailles. Prudhommeaux reprit sa place dans le mouvement anarchiste en participant à la rédaction du Libertaire, en réunissant et animant un groupe de jeunes étudiants (le CLE), puis dans divers comités de relations internationales anarchistes.

Après avoir été correcteur, il entra à la revue Preuves « pour y assurer un travail de rewriting, de traduction, de rédaction et de mise en pages ». Il y écrivit régulièrement de 1951 à 1957. Cette participation allait lui être vivement reprochée dans le mouvement anarchiste, sa collaboration au Libertaire lui étant dorénavant refusée. Il appartint au noyau de militants qui les premiers s’opposèrent à la mainmise de la tendance de Georges Fontenis (Organisation pensée-bataille) sur la FA. Ces militants constituèrent le 11 octobre 1952 au Mans l’entente anarchiste dont Prudhommeaux fut l’un des principaux animateurs. Après la disparition de la FA au congrès de mai 1953 au profit de la Fédération communiste libertaire, ils s’efforcèrent de regrouper les différentes familles de pensée anarchiste dans une nouvelle fédération qui reprit le sigle FA au congrès constitutif des 25-27 décembre 1953. Le Monde libertaire, son organe, reparut en octobre 1954. Dans cette nouvelle fédération, Prudhommeaux fut secrétaire aux relations internationales en 1956 et son mandat fut renouvelé au congrès de Nantes en juin 1957. Il représenta la FA au congrès anarchiste international de Londres (25 juillet-1er août 1958). Collaborateur de nombreux périodiques libertaires indépendants comme l’Unique, Contre Courant, Défense de l’homme, Prudhommeaux avait également fondé le journal bimensuel Pages libres en 1956. Au niveau international, il collaborait régulièrement aux revues Freedom (Grande-Bretagne) et Volontà (Italie), Cahiers de Pensée et Action (Belgique), l’Adunata dei Refratteri (USA). Ses travaux de traducteur l’amenèrent à livrer notamment les versions françaises de La Pensée captive de Czeslaw Milosz (Gallimard, 1954) et de La Nouvelle classe de Milovan Djilas (Plon, 1957).

Ce furent les pays de l’Est qui occupèrent le centre de ses préoccupations dans les années cinquante, en particulier la révolution hongroise de 1956 dont il écrivit qu’elle était « une révolution inverse de celle d’octobre 1917. Insurrection universellement individualiste de la société civile contre l’État, des citoyens contre les Pouvoirs, des vérités contre le Dogme, de l’initiative privée contre le Monopole totalitaire, des libres contractants contre le mythe rousseauiste du Contrat social et du peuple souverain ; le tout sans théorie, sans phrases, sans tradition doctrinale d’aucune sorte » (le Contrat social, septembre 1957).

En 1960, il ressentit les premiers symptômes de la maladie de Parkinson qui devait l’emporter huit ans plus tard après de terribles souffrances. Contraint de réduire ses nombreuses activités, il n’en continua pas moins à poursuivre ses travaux de traduction, en particulier des écrits du sociologue américain Riesman. Prudhommeaux fut incinéré le 16 novembre 1968. Hanté toute sa vie par ce qu’il nommait « l’antique querelle entre le réformateur physiocrate(…) et le révolutionnaire apocalyptique », il avait adopté successivement, avec autant de passion, l’une et l’autre attitude. Marginal parmi les marginaux, l’oeuvre multiforme, mais encore dispersée, du « plus libéral des libertaires » reste encore à découvrir.

OEUVRE : Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919 (en collab. avec Dori Prudhommeaux), Masses, juin 1934 [réédition Spartacus, 1977]. — « Catalogne libre 1936-1937 », Cahier de Terre libre, mars 1937 [Repris par Les Humbles, mars 1937]. — « Où va l’Espagne », Les Humbles, février 1938. — L’Effort libertaire, le principe d’autonomie, Spartacus, 1978 [textes présentés par R. Pagès].

SOURCES : Journaux cités. — Le Monde libertaire, n°146, décembre 1968 [nécrologie de M. Laisant]. — La Révolution prolétarienne, décembre 1968. — La Rue, n°4, 1969. — H. Dubief, « Un homme : Jean Dautry (1902-1968) », Annales historiques de la révolution française, n°193, 1968. — Contre le courant, 15 décembre 1928. — Jocelyne Blancheteau, André Prudhommeaux, un militant anarchiste (1902-1968), M. M., Nanterre, 1972. — J. Maitron, Histoire du mouvement anarchiste…, op. cit. — J. Rabaut, Tout est possible ! Les gauchistes français 1929-1944, Denoël, 1974. — Bulletin du CIRA, n° 23/25, 1985.

C. Jacquier

Ernst Drahn – Johann Most. Eine bio-bibliographie (1925)

Berlin, R.L. Prager, 1925.

État et Capital : L’énigme russe – De la révolution contre le capital à l’État de la contre-révolution (Conférence, 2011)

Enregistrements de la première session du cycle de conférences-débats « État et Capital » organisé par le collectif Smolny le samedi 3 décembre à Toulouse.

« Les décistes et les oppositions de gauche au sein du Parti communiste russe »
par Jean-Jacques Marie, animateur du Centre d’étude et de recherches sur les mouvements trotskystes et révolutionnaires internationaux.

« Genèse et destruction de la classe ouvrière »
par Jean-Paul Depretto, spécialiste de l’histoire sociale à l’Université Toulouse le Mirail.

« Les communistes de gauche contre le capitalisme d’État (1918) »
par Éric Sevault, membre du collectif Smolny, à l’occasion de la parution de l’intégrale des articles de la revue Kommunist (Moscou, 1918).

Discussion

2ème session

(Via AnarSonore)