Pierre Kropotkine – Le nihilisme (1898)

A cette époque, un formidable mouvement se développait parmi la jeunesse russe cultivée. Le servage était aboli. Mais pendant les deux cent cinquante ans qu’avait duré le servage, il était né toute une série d’habitudes d’esclavage domestique, de mépris extérieur de la personnalité individuelle, de despotisme de la part des pères et d’hypocrite soumission de la part des femmes, des fils et des filles. Au commencement du siècle, le despotisme domestique régnait partout en Europe à un haut degré comme en témoignent les écrits de Thackeray et de Dickens mais nulle part cette tyrannie n’avait pris un développement aussi considérable qu’en Russie. La vie russe tout entière, dans la famille, dans les relations entre les chefs et leurs subordonnés, entre les officiers et les soldats, les patrons et leurs employés, en portait l’empreinte. Tout un monde d’habitudes et de façons de penser, de préjugés et de lâcheté morale, de coutumes engendrées par une vie d’oisiveté, s’était formé peu à peu; même les meilleurs hommes de cette époque payaient un large tribut à ces produits de la période de servage.

La loi n’a pas de prise sur ces choses. Un énergique mouvement social était seul capable de réformer les habitudes et les mœurs et la vie journalière en attaquant le mal dans sa racine; et en Russie ce mouvement cette révolte de l’individu prit un caractère beaucoup plus énergique et plus impétueux dans sa critique de l’état de choses existant que dans tout autre pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique. Tourguénev lui donna le nom de « Nihilisme » dans son célèbre roman, « Pères et Fils », et ce nom fut accepté généralement. Ce mouvement a été souvent mal compris dans l’ouest de l’Europe. Dans la presse, par exemple, on a confondu nihilisme et terrorisme. Les troubles révolutionnaires qui éclatèrent en Russie vers la fin du règne d’Alexandre II et aboutirent à la mort tragique du tsar, sont constamment désignés sous le nom de nihilisme. C’est pourtant une erreur. Confondre le nihilisme avec le terrorisme est une méprise aussi grave que d’identifier un mouvement philosophique comme le stoïcisme ou le positivisme avec un mouvement politique, tel, par exemple, que le républicanisme.

Le terrorisme est né de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l’histoire. Il a vécu et a pris fin. Il peut renaître et disparaître encore. Mais le nihilisme a mis son empreinte sur la vie tout entière des classes cultivées de la Russie et cette empreinte persistera pendant de nombreuses années. C’est le nihilisme qui, dépouillé de ce qu’il y a eu en lui d’exagéré – l’exagération était inévitable dans un mouvement de cette sorte provoqué par la jeunesse – donne encore actuellement à la vie d’une grande partie des classes cultivées de la Russie un certain caractère particulier que nous autres Russes regrettons de ne pas trouver dans la vie de l’Europe Occidentale. C’est le nihilisme aussi qui dans ses manifestations variées donne à un grand nombre de nos écrivains cette sincérité remarquable, cette habitude de « penser tout haut », qui étonne les lecteurs occidentaux.

Tout d’abord, le nihiliste déclarait la guerre à tout ce qu’on peut appeler « les mensonges conventionnels de la société civilisée ». La sincérité absolue était sa marque distinctive et au nom de cette sincérité il renonçait et demandait aux autres de renoncer aux superstitions, aux préjugés, aux habitudes et aux mœurs que leur propre raison ne pouvait justifier. Il refusait de se plier devant toute autre autorité que la raison, et dans l’analyse de chaque institution ou habitude sociale, il se révoltait contre toute sorte de sophisme plus ou moins déguisé. Il rompit, naturellement, avec les superstitions de ses pères, et ses idées philosophiques furent celles du positivisme, de l’agnosticisme, de l’évolutionnisme à la façon de Spencer ou du matérialisme scientifique; et tandis qu’il n’attaquait jamais la foi religieuse simple et sincère, lorsqu’elle est une nécessité psychologique de l’être sensible, il combattait violemment l’hypocrisie qui pousse les gens à se couvrir du masque d’une religion, qu’ils jettent à chaque instant par-dessus bord comme un fardeau inutile.

La vie des peuples civilisés est pleine de ces petits mensonges conventionnels. Quand les gens, qui ne peuvent se supporter, se rencontrent dans la rue, ils prennent un air radieux et sourient de joie; le nihiliste restait froid et ne souriait qu’à ceux qu’il était vraiment heureux de rencontrer. Toutes ces formes de politesse extérieure qui ne sont que pure hypocrisie lui répugnaient et il affectait une certaine rudesse de manières pour protester contre la plate amabilité de ses pères. Il remarquait que ceux-ci affectaient dans leurs paroles un idéalisme sentimental et qu’ils se comportaient en même temps comme de véritables barbares à l’égard de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs serfs; et il se révoltait contre cette sorte de sentimentalisme qui s’accommodait si bien aux conditions d’une vie qui n’avait en soi rien d’idéal.

L’art était soumis avec la même rigueur à cette critique négative. Ces continuels bavardages sur la beauté, l’idéal, l’art pour l’art, l’esthétique, etc., auxquels on se livrait si volontiers, alors que tout objet d’art était payé avec l’argent extorqué à des paysans affamés ou à des ouvriers mal rétribués, et que le soi-disant « Culte de la Beauté » n’était qu’un masque destiné à couvrir la plus vulgaire corruption de mœurs – ne lui inspiraient que du dégoût; et la critique de l’art que l’un des plus grands artistes du siècle, Tolstoï, a formulé depuis d’une manière si saisissante, était exprimée par le nihiliste dans cette affirmation catégorique : « Une paire de bottes vaut beaucoup mieux que toutes vos Madones et que toutes vos discussions raffinées sur Shakespeare ».

Tout mariage sans amour, toute familiarité sans amitié étaient condamnés. La jeune fille nihiliste, contrainte par ses parents de jouer le rôle d’une poupée dans une « maison de poupées », et de faire un mariage d’argent, préférait quitter sa maison et ses toilettes de soie; elle prenait une robe de laine noire très simple, coupait ses cheveux et allait à l’université, pour pouvoir vivre d’une vie indépendante. La femme qui s’apercevait que son mariage n’était plus un mariage, que ni l’amour, ni l’amitié n’unissait plus ceux qui restaient de par la loi époux et femme, aimait mieux briser un lien qui n’avait plus rien de son caractère essentiel; et souvent elle s’en allait avec ses enfants, bravant la pauvreté, préférant l’isolement et la misère à une vie toute conventionnelle qui aurait été une perpétuelle négation de sa propre personnalité.

Le nihiliste portait cet amour de la sincérité jusque dans les plus minces détails de la vie de tous les jours. Il rejetait les formes conventionnelles du langage de la société et exprimait ses opinions simplement et sans fard, et même en apparence avec une certaine affectation de rudesse.

Nous avions coutume à Irkoutsk de nous réunir une fois par semaine au club, et de danser. Je fus pendant quelque temps un hôte assidu de ces soirées, mais peu à peu, ayant à travailler, je cessai d’y aller. Un soir, comme je ne m’y étais pas montré pendant plusieurs semaines de suite, une des dames présentes demanda à un jeune homme de mes amis pourquoi je ne venais plus à leurs réunions. « Il monte maintenant à cheval quand il veut prendre de l’exercice » répondit mon ami un peu rudement. Mais il pourrait venir passer quelques heures avec nous, sans danser, se permit de remarquer une dame. Que viendrait-il faire ici ? répliqua mon ami, le nihiliste. Causer avec vous de mode et de chiffons ? Il en avait assez de ces niaiseries. Mais il fréquente pourtant de temps en temps mademoiselle X, remarqua timidement une des jeunes dames présentes.
En effet, mais mademoiselle X c’est une jeune fille studieuse, répliqua sèchement mon ami, il l’aide à apprendre l’allemand. Je dois ajouter que cette rebuffade évidemment grossière eut pour effet que les jeunes filles d’Irkoustsk se mirent aussitôt à nous assiéger, mon frère, mon ami et moi, de questions sur ce que nous leur conseillions de lire ou d’étudier. Le nihiliste parlait à tous ceux qu’il connaissait avec la même franchise, leur disant que leurs bavardages sur « les pauvres gens » n’étaient que pure hypocrisie, tant qu’ils vivaient du travail mal rétribué de ces gens, qu’ils plaignaient à leur aise tout en bavardant dans leurs salons richement décorés; et avec la même franchise un nihiliste déclarait à un haut fonctionnaire que celui-ci ne se souciait pas le moins du monde du bien-être de ses subordonnés, mais qu’il était simplement un voleur.

Le nihiliste montrait une certaine rudesse quand il reprochait à une femme d’aimer les bavardages futiles et de se montrer fière de ses manières élégantes et de ses toilettes recherchées, ou quand il disait sans ambages à une jeune fille : « Comment n’avez-vous pas honte de dire de pareilles sornettes et de porter un chignon de faux cheveux ? » Il désirait trouver dans la femme une camarade, une personnalité humaine non une poupée ou un mannequin et il se refusait absolument à ces menus témoignages de politesse dont les hommes entourent celles qu’ils aiment tant à considérer comme « le sexe faible ».

Quand une dame entrait dans un salon, un nihiliste ne s’empressait pas de se lever de son siège pour le lui offrir à moins qu’elle ne parût fatiguée et qu’il n’y eût pas d’autre siège dans la pièce. Il se comportait vis-à-vis d’elle comme il l’aurait fait avec un camarade de son propre sexe; mais si une femme lui fût-elle complètement inconnue manifestait le désir d’apprendre quelque chose qu’il savait et qu’elle ignorait, il n’hésitait pas à aller chaque soir à l’autre bout de la ville pour l’aider dans ses études. Tel jeune homme qui n’aurait pas fait un mouvement pour présenter à une dame une tasse de thé, abandonnait à une jeune fille, qui venait à Moscou ou à Pétersbourg pour étudier, la seule leçon particulière qu’il avait pu trouver et qui lui procurait son maigre pain quotidien. Il lui disait simplement : « Il est plus facile à un homme qu’à une femme de trouver du travail. Il n’y a rien de chevaleresque dans mon offre, c’est une simple question d’égalité. »

Les deux grands romanciers russes, Tourguénev et Gontcharov, ont essayé de représenter ce type nouveau dans leurs romans. Gontcharov a fait, dans le Précipice A, une caricature du nihilisme, en prenant un personnage réel, il est vrai, mais qui ne pouvait nullement être pris pour représentant du type nihiliste. Tourguénev était un trop grand artiste et il avait une trop grande admiration pour ce nouveau type, pour se laisser aller à en faire une caricature et pourtant son nihiliste, Bazarov, ne nous satisfit pas. Nous le trouvions trop rude, principalement dans ses relations avec ses vieux parents, et nous lui reprochions surtout de paraître négliger ses devoirs de citoyen. La jeunesse russe ne pouvait se contenter de l’attitude purement négative du héros de Tourguénev. Le nihilisme, en affirmant les droits de l’individu et en condamnant toute hypocrisie, n’était qu’un premier pas vers un type plus élevé d’hommes et de femmes, qui sont également libres et consacrent leur vie à une grande cause. Les nihilistes se reconnaissaient bien mieux dans les hommes et les femmes que Tchernychevsky a mis en scène dans son roman « Que faire ? » inférieur sans doute au point de vue artistique mais qui par ses idées exerça une influence formidable sur la jeunesse russe.

« Amer est le pain fait par des esclaves », a écrit notre poète Nekrasov. La jeune génération refusait positivement de manger ce pain, et de jouir des richesses accumulées dans leurs maisons paternelles par le travail des serfs, que les ouvriers fussent de véritables serfs ou des esclaves salariés du système industriel existant. Toute la Russie apprit avec étonnement, par l’acte d’accusation produit devant le tribunal contre Karakosov et ses amis, que ces jeunes gens, propriétaires de fortunes considérables, vivaient à trois ou à quatre dans la même chambre, ne dépensant pas plus de dix roubles (25 francs) chacun par mois pour leur entretien, et donnant tout leur argent aux coopératives de consommation, aux coopératives de production où ils travaillaient eux-mêmes, et à d’autres institutions analogues.
Cinq ans plus tard, des milliers et des milliers de jeunes gens la meilleure partie de la jeunesse russe imitaient cet exemple. Leur mot d’ordre était « V narod ! » (allez au peuple, soyez le peuple).

Dès 1860, dans presque chaque famille riche une lutte acharnée s’engagea entre les pères, qui voulaient maintenir les anciennes traditions, et les fils et les filles qui défendaient leur droit de disposer de leur vie suivant leur propre idéal. Les jeunes gens quittaient le service militaire, le comptoir, l’atelier et affluaient dans les villes universitaires. Des jeunes filles, issues des familles les plus aristocratiques, accouraient sans un sou à Pétersbourg, à Moscou et à Kiev, avides d’apprendre une profession qui les affranchît du joug domestique, et un jour, peut-être, même du joug du mari. Beaucoup d’entre elles parvenaient à conquérir cette liberté individuelle après des luttes rudes et acharnées. Elles cherchaient alors à l’utiliser, non pour leur satisfaction personnelle, mais pour apprendre au peuple la science qui les avait émancipées.

Dans chaque ville russe, dans chaque quartier de Pétersbourg, des petits groupes de jeunes gens se constituaient pour se former et s’instruire mutuellement. Les œuvres des philosophes, les écrits des économistes, les recherches de la jeune école historique russe étaient lus dans ces cercles, et ces lettres étaient suivies de discussions interminables. Le but de toutes ces lectures et de toutes ces discussions était d’aboutir à la solution de cette grande question qui dominait toutes les autres comment les jeunes pourraient-ils devenir utiles aux masses ? Peu à peu ils en venaient à cette idée que le seul moyen était de s’établir parmi les gens du peuple et de vivre de leur vie. Des jeunes gens allaient alors se fixer dans les villages comme médecins, aide-médecins, instituteurs, scribes, et même comme agriculteurs, forgerons, bûcherons, etc. et ils essayaient de vivre là en contact intime avec les paysans. Des jeunes filles passaient leurs examens d’institutrice, apprenaient le métier de sages-femmes et de gardes-malades et se rendaient par centaines dans les villages, se dévouant corps et âme à la partie la plus pauvre de la population. Ils y allaient sans même avoir un idéal quelconque de reconstitution sociale et la moindre pensée révolutionnaire mais purement et simplement pour enseigner à lire à la masse des paysans, pour les instruire, leur prêter leur assistance médicale ou les aider d’une façon ou d’une autre à sortir de leurs ténèbres et de leur misère, et en même temps, apprendre de ces masses ce qui était leur idéal populaire d’une vie sociale meilleure.

A mon retour de la Suisse, je trouvai ce mouvement en plein essor.

(P. Kropotkine, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, 1898, pp. 303-310.)


2 Antworten auf „Pierre Kropotkine – Le nihilisme (1898)“


  1. 1 JcA 26. September 2011 um 11:29 Uhr

    Nous sommes loin de Cioran qui assimilait le nihilisme à la fin de l‘espoir…Et pour quelqu‘un qui avait eu l’inconvénient d‘être né…il a vécu longtemps pour un désespéré…
    Tourguénev aurait sans doute ‚débunqué‘ Cioran…

  1. 1 Spéciale dédicace Khalid Naciri « Ibn Kafka's obiter dicta – divagations d'un juriste marocain en liberté surveillée Pingback am 27. September 2011 um 7:07 Uhr
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