Willy Huhn. Notice biographique (Christian Riechers, 1981)

Willy Huhn (1909-1970)

La notice biographique que l’on va lire est tirée d’une présentation établie par C[hristian] Riechers*.

Né à Metz en 1909 (l’Alsace-Lorraine est alors allemande), dans une famille de magistrats, W. Huhn suit celle-ci à Berlin en 1919. En 1926 il devient employé de librairie et, en 1929, à la mort de son père, il rompt avec l’ambiance conservatrice de son milieu familial. Il entre dans le Zentralverband der Angestellten (Union centrale des employés), de tendance social-démocrate de gauche, puis adhère en 1930 au Jungsozialistische Vereinigung Gross-Berlin (Association des Jeunes Socialistes du Grand-Berlin). Il devient ainsi, automatiquement, et à l’encontre de ses convictions politiques, membre du SPD {Sozialdemokratische Partei Deutschlands, Parti social-démocrate d’Allemagne). En 1931, la direction du SPD dissout l’Association et Huhn entre au Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands (SAPD, Parti Ouvrier Socialiste Allemand). Il y reste jusqu’en 1933. Ce parti que l’on pourrait comparer au PSU français des années 60, est le lieu de discussions passionnées. A cette époque, celle du premier plan quinquennal en Russie, l’évaluation politique de la situation dans ce pays à une incidence directe sur l’élaboration d’une nouvelle stratégie révolutionnaire en Allemagne qui soit tout aussi distincte de l’orientation social-démocrate traditionnelle que de la tendance ouvertement stalinienne. Finalement, W. Huhn rejoint un groupe de semi-clandestins, les Rote Kämpfer (les Combattants Rouges), dont les fondateurs appartenaient au Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands (Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne) au début des années 20, puis au SPD. Ils défendaient dans la SAPD les idées du communisme des conseils, contre les positions bolchevisantes prises par d’anciens membres de l’opposition de droite du parti communiste allemand (KPD-O) et par d’anciens social-démocrates centristes de gauche. Sorti du SAPD, Huhn reste membre des Rote Kämpfer et est emprisonné pour de courtes périodes, en 1933 et 1934, par les nazis, à cause de son activité illégale. Mais le groupe clandestin qui l’entoure finit par renoncer à toute activité conspiratrice, estimant ne pas s’être suffisamment préparé au temps de la légalité pour s’exposer aux persécutions nazies. Le travail de clarification théorique passe au premier plan.
Dans un manuscrit daté de 1939-1940 et intitulé Bilan de dix années (19294939), Huhn parle de l’année 1932 comme de celle où il s’est « dégagé des catégories de l’ancien mouvement ouvrier ». Dans d’autres manuscrits, comme dans ses œuvres publiées (toutes ses archives se trouvent à l’Institut d’Histoire d’Amsterdam), on trouve nombre d’indications sur ses contacts avec des intellectuels émigrés de la gauche menchevique (ce qui l’incite à se pencher sur la situation russe), sur sa fascination éphémère pour l’austro-marxisme, sur ses discussions avec Hugo Urbahn, Heinrich Brandler, Fritz Sternberg, Max Seydewitz, contre qui il défendait le communisme des conseils. Ainsi se trouve retracé le cours d’une maturation politique et théorique rapide, étayée cependant par de solides connaissances scientifiques.
Redevenu employé de commerce à partir de 1935 après quatre ans de chômage, Huhn avait pu mettre à l’abri son importante bibliothèque (dont l’intégralité se trouve aujourd’hui à l’Institut Otto Suhr de l’Université Libre de Berlin). Ceci lui permit de poursuivre des études dont il envisageait d’achever la partie économique vers 1936. Dans Bilan de dix années, il décrit ainsi son travail :
Critique historique de la social-démocratie, du socialisme d’Etat, de l’économie de guerre, du bolchevisme;
La nécessité historique du national-socialisme allemand;
L’économie de guerre en tant que problème économique;
Critique historique du naturalisme.
Face au nazisme, il reste dans l’expectative, car, en 1939 par exemple, il n’attend « aucune modification rapide de la situation », mais il laisse ouverte la question de savoir « si la guerre ne jouera pas une fois encore son rôle ordinaire d’accélérateur du processus historique ». (On note une idée analogue chez le Trotsky de 39-40, qui espérait un soulèvement après la guerre, par analogie avec 1918-19).
En 1939, il s’exprimait ainsi sur l’impérialisme : « Celui qui ne combat pas l’impérialisme en général, mais seulement l’expansion de tel ou tel Etat, apparu ou trop tôt ou trop tard, ne contribue qu’à la propagande des empires les plus anciens et les mieux équipés. On en arrive ainsi très facilement à soutenir un impérialisme, lorsqu’on se contente d’en combatte un autre ».
Cette position n’est pas celle d’un individu isolé, on la retrouve en fait chez de nombreux marxistes internationalistes de diverses origines et de divers pays.
Cette façon de se situer à équidistance des divers impérialismes de 1939, sera aussi celle de l’époque de la guerre froide. Ainsi Huhn, en 1950-52, devient rédacteur en chef de la revue Pro und Contra qui porte en sous-titre : « Ni l’Est, ni l’Ouedt : Pour un seul monde socialiste ».
Mais pour l’instant nous sommes en 1945. Il devient directeur jusqu’à fin décembre 1946, de la Volkshochschule (Ecole populaire supérieure, équivalent d’une école de formation permanente) de Berlin-Prenzlauer Berg, dans le secteur russe, puis de janvier 47 à février 48, de celle de Gera, en Thuringe, toujours dans le secteur d’occupation russe.
En 1948-50, il est chargé de cours à l’Institut August Bebel du SPD, à Berlin Ouest et il est aussi professeur, de fin 48 à l’été 50, de « Théorie socialiste et histoire du mouvement ouvrier » à l’Ecole Supérieure de Politique, toujours à Berlin-Ouest. C’est une période où Huhn qui a passé son baccalauréat à Gera en 1947, peut, en dépit de ses accrochages constants avec le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié d’Allemagne, venu de la fusion forcée du SPD et du Parti Communiste en Allemagne de l’Est. Actuellement au pouvoir dans ce pays), puis avec le SPD, travailler d’une façon qui corresponde à ses talents et à ses goûts pédagogiques.
Redevenu chômeur, Huhn se consacre à Pro und Contra. Il y publie une série d’articles intitulés : la victoire de la contre-révolution en janvier 1919, qui retrace l’histoire véridique du SPD. Il fait aussitôt l’objet d’une procédure d’exclusion de ce parti. Celle-ci aboutit en 1953 et elle est confirmée en dernière instance par le Bureau. Pourtant il conserve des liens avec le mouvement ouvrier traditionnel par le biais de l’association touristique Naturfreunde (les Amis de la Nature) et des Freidenker (Libres Penseurs), mais il est privé par son exclusion de tout accès à une audience plus vaste que lui assureraient des conférences ou des publications dans la presse syndicale. A partir de 1953, il publie des articles dans de petites revues ou des bulletins les plus souvent socialistes de gauche qui n’ont qu’une diffusion restreinte comme Funken, Wiso-Korrespondenz, Die andere Zeitung, Aufklärung, Von unten auf, Dinge der Zeit, Schwarz auf Weiss, Neue Politik, etc. La plupart de ses manuscrits circulent sous forme de copies destinées à des camarades et amis qui savent encore quelque chose des discussions politiques approfondies qui agitaient l’aile révolutionnaire du mouvement ouvrier allemand d’avant 1933.
En 1960, un oukase du SPD condamne les membres du SDS (Sozialistischer Studentenbund, Union des étudiants socialistes allemands) à se séparer, d’ailleurs à leur corps défendant, du parti. Quelques rares camarades se rapprochent alors de W. Huhn. Selon le témoignage de C. Riechers, ces camarades admirent chez Huhn les connaissances encyclopédiques des mouvements ouvriers allemand, russe, juif, et ses facultés de théoriser qui les accompagnent, ainsi que la clarification qui en résulte. La plupart du temps, ils ignorent sa femme Lisa, pourtant une personnalité politique qui prend part aux discussions en toute connaissance da cause. C’est son travail d’employée dans une administration locale qui a permis au couple de survivre et à Huhn, de santé délicate, de poursuivre son travail scientifique. Car Huhn, exclu du SPD, se voit frappé de fait d’une interdiction d’enseigner dans les Volkshochschulen de Berlin Ouest. Ces jeunes camarades seront même déçus, car ils espèrent en secret que W. Huhn se soit reconnu comme le grand théoricien des conseils ouvriers révolutionnaires, que rejoindraient en grand nombre étudiants, stagiaires et jeunes ouvriers. Mais W. Huhn décourage ces tentatives par ses conversations. Il met en pièces trop impitoyablement les légendes des représentants essoufflés du vieux mouvement ouvrier pour y opposer un mythe des conseils ouvriers révolutionnaires. « Lorsque des jeunes comme nous parlaient de résistance prolétarienne », dit Riechers, « il rappelait les expériences terribles de son groupe sous le règne nazi, même en dehors des camps ». Il citait les témoignages sur les Kapos à Buchenwald et à Dora, et évoquait simplement la difficulté à survivre en des temps difficiles. Si les jeunes parlaient de l’antisémitisme, Huhn soulignait aussitôt le parallèle remarquable entre racisme et sionisme dans leur développement et, bien avant 1967, il évoquait la lutte de classes en Palestine depuis le début du XXe siècle et les conséquences effroyables sur les populations arabes autochtones de l’appropriation des terres par l’Etat d’Israël. De tels propos pouvaient choquer, mais les jeunes camarades pouvaient estimer être au moins en accord sur un point avec lui : celui de l’opposition à l’armement nucléaire. Sans doute était-il lui aussi contre [le projet de] doter l’Allemagne de telles armes, mais il ajoutait que, s’étant plongé dans la littérature scientifique, il en était arrivé à la conclusion qu’il y avait des raisons tant écologiques qu’économiques pour s’opposer tout autant aux applications « pacifiques » de l’atome (applications à laquelle les jeunes antimilitaristes donnaient plus ou moins secrètement leur accord).
Au total, [il n’y a] aucune certitude venue de l’ancien mouvement ouvrier contre laquelle, comme dit Riechers, Huhn n’ait exercé « la méthode du doute ». Pas de croyance naïve dans le progrès ou la victoire de l’esprit pacifique. Jusqu’à sa mort, le 17 février 1970, il restera fidèle à cette ligne de conduite, en dépit du danger d’isolement et de voir s’éloigner des camarades par ailleurs proches de lui.

Willy Huhn, Trotsky, le Staline manqué, Paris, Spartacus, 1981, pp. 115-118.

* et non « Riecherts », comme il est faussement indiqué dans la brochure originale.

Textes de W. Huhn
Sein und Schein. Eine marxistische Studie über das Verhältnis von Realität und Ideologie
Der Etatismus der Sozialdemokratie
Trotzki der gescheiterte Stalin

En français :
W. Huhn : Contrôle ouvrier et bureaucratie en Russie: Kollontaï et Trotsky