André Prudhommeaux – Le socialisme (1949)

Le socialisme

La génération qui florissait entre 1880 et 1910 était tout entière tournée vers l’avenir. Du moins, elle nous apparaît telle, à travers la littérature sociale de cette époque. Ce fut une génération dominée par l’idée de la certitude scientifique — de l’accumulation automatique des connaissances et des richesses — du progrès constant des techniques et du progrès non moins constant des structures sociales ; une génération sûre de l’avènement prochain du socialisme et de la paix, et confiante dans la force des travailleurs pour assurer le règne de la justice dans le monde.
Heureuse époque ! Époque féconde de la pensée ouvrière que celle des Pelloutier et des Parsons, des Most et des Malatesta, des Lorenzo et des Landauer !
Les moissons s’annonçaient si belles, quand tomba l’orage d’août 1914 !
Faisons le bilan d’un siècle perdu.

La pensée socialiste, sous la Sainte Alliance et le système Metternich, passe par l’étape des systèmes critico-utopiques de Godwin, Owen, Fourier, etc. Au lendemain des sanglantes défaites de 1848, cette même pensée prend l’aspect tragique et polémique qu’exige la barricade : son mythe central est alors une guerre de classe où la revanche à prendre l’emporte en urgence sur la justice à fonder ; Blanqui éclipse Proudhon. Celui-ci reparaîtra avec les débuts de la grande internationale des travailleurs, les sociétés de résistance, les fédérations, la grève générale (1), l’élaboration par les sections d’une éthique ouvrière et socialiste.
Mais l’enthousiasme des pionniers est bientôt assombri par la guerre de 70-71 ; la Commune, écrasée ; l’Association ouvrière déchirée en deux tendances. Tant de sang et de fiel ne sont pas pour encourager beaucoup l’optimisme des hors-la-loi qui survivent aux années terribles et aux années funestes ; mais le temps est un guérisseur patient des « grandes espérances » éternellement blessées, éternellement enracinées dans le cœur des peuples.
De 1871 à 1886, quinze années suffiront pour la promotion des jeunes, sur un sol trempé du sang des martyrs.

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Après les amnisties indispensables ; lorsque le retour de la prospérité et de la paix eut cicatrisé les plaies ; lorsque l’organisation ouvrière eut obtenu droit de cité dans la plupart des pays du monde et que l’on vit se multiplier, comme jamais auparavant, syndicats, coopératives, universités populaires, groupes d’études, maisons du peuple, salles de réunions et bibliothèques — il apparut enfin que les temps étaient mûrs et que les jours du capitalisme étaient comptés.
Comme on ne prévoyait guère — même dans les rangs anarchistes — que la déchéance de l’argent pût donner lieu à un rétablissement des formes directes de domination de l’homme sur l’homme ; comme tout paraissait exclure, aux yeux des sociologues, le remplacement antiéconomique du patron par le scribe, et du travail mercenaire par le travail forcé ; comme on n’entrevoyait guère, dans un monde encore largement ouvert sur l’espace libre, la hiérarchisation impitoyable des victimes sur les victimes, qui est le propre de tout univers concentrationnaire ; comme, bien au contraire, la vie politique quotidienne montrait le recul apparent de l’autorité — du militarisme, de l’étatisme, de l’oppression et de l’exploitation sous toutes leurs formes — en faveur des forces les plus neuves et les plus libres de la « société moderne », il devenait de jour en jour plus évident pour tous que la « vieille société » portait déjà « dans sa coquille » un monde de bonheur et de justice, dont l’éclosion était proche.

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Ce monde, les marxistes en général se contentaient de le prévoir en termes vagues, et d’assurer qu’il serait le prolongement « dialectique » du monde actuel ; ils subordonnaient en cela toute vision de l’avenir aux efforts et aux nécessités tactiques immédiates (2). Mais la vision n’en était pas moins « dans l’air » — ou plutôt, elle était présente et sensible au cœur de chaque militant ouvrier. Elle répondait à « l’idée générale » de la révolution et à la « justice selon la révolution » (semence proudhonienne qui était alors, à peu de chose près, partout vivante et commune à toutes les écoles). Elle existait à l’état diffus dans les masses universelles — étrangères à toute idée de doctrine et de fraction. Elle était le germe d’une éthique de producteurs, d’une morale du travail, d’un style de vie de l’homme qui crée et qui souffre et c’est à cette réalité intérieure, seule base solide du mouvement socialiste, que faisaient allusion, jusque dans leurs calculs tactiques de révolutionnaires à la Machiavel, les politiques spéculant sur le « prolétariat », sur « l’ouvrier honnête », sur la « conscience », la « solidarité », la « spontanéité » des masses travailleuses.
La vision socialiste était la réalité première que nul ne pouvait se vanter d’avoir créée, et que chacun pouvait interpréter à sa guise.

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Entre collectivistes de diverses tendances, on se disputait ferme sur la question des moyens, sur l’usage de la violence individuelle, sur celui du bulletin de vote, sur l’indépendance ou la subordination des syndicats, mais on était à peu près d’accord sur le style de vie qui convenait à un camarade dans l’organisation ouvrière, sur l’essence de la mentalité socialiste, et sur les traits fondamentaux de la « cité future ». Ce que devait engendrer la « révolution sociale », au terme d’une transformation immédiate ou d’une transition plus nuancée, c’était un monde sans privilèges ni misères, sans frontières ni armées, sans égoïsme et sans violences individuels ou collectifs.
Ce monde était conçu comme une fédération de producteurs ; il devait réunir paysans et ouvriers, intellectuels et manuels en une seule fraternité, par l’intégration générale du travail productif, de l’éducation et des loisirs. Enfin, l’on ne devait maintenir aucun vestige ni rétablir aucun germe des funestes distinctions de rang social, de caste, de race, de nationalité, de religion, de magistrature ou de sacerdoce, qui avaient fait le malheur du vieux monde. Telle était « l’utopie » socialiste.
Utopie nécessaire, trésor aujourd’hui perdu !
C’est à partir de cette « utopie » socialiste, de ce tableau implicite des « valeurs » socialistes, de cette idée plus ou moins cohérente — des « structures » socialistes, que chaque ouvrier européen se disposait à juger de ce qui lui serait proposé par le programme et par la pratique des diverses écoles ; les « critères » du socialisme existaient alors dans les têtes du peuple, sinon dans les textes ou dans les faits. Et c’est à ces critères que devait se soumettre, au moins en apparence, quiconque voudrait passer pour socialiste — fut-il Lénine, Noske ou Mussolini ! C’est à cette échelle que seraient mesurées (ou imaginées) sur place ou à distance, les « réalisations » socialistes en n’importe quelles circonstances, et dans n’importe quel pays.
Grâce à l’existence de ce mythe « la cité future », grâce à la sensibilité morale qu’il impliquait de la part du plus simple des militants, le mot « socialiste » avait un sens.
Qui le lui avait donné ?
Tout le monde et personne. Les rêveurs d’avant 48, les combattants des barricades de classe, les expérimentateurs de « collectivités » avant la lettre, les organisateurs de sociétés de résistance, les « Internationaux », les « Communards », les « Nihilistes » russes, les « Anarchistes » espagnols et italiens, les coopérateurs, les syndicalistes, les « propagandistes par le fait ? Toujours est-il que ce sens idéal existait. Absent de tous les dictionnaires. Présent dans quelques documents-clés, dans quelques livres-miroirs, — et par-dessus tout DANS L’ŒUVRE DE KROPOTKINE.
Car c’est là le grand mérite du vieux libertaire russe. Non pas d’avoir « découvert » que le monde moderne, la philosophie moderne, la science moderne, et même la technique industrielle moderne, voguaient à pleines voiles vers l’Anarchie. Mais d’avoir exprimé mieux que personne (plus simplement, concrètement et « utopiquement » que personne) ce que tout le monde, consciemment ou non, entendait et devait entendre par socialisme. D’avoir rédigé (avec quelque excès de minutie ou, quelque excès d’optimiste négligence, peu importe) les cahiers de revendications morales, civiques, économiques, culturelles et techniques du Socialisme.

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Aujourd’hui le socialisme c’est n’importe quoi (un barrage géant, un plan financier, une statistique ou une police, un portrait de chef, un défilé, un tracteur à chenilles, une porcherie modèle, une matraque perfectionnée). Ah ! l’on peut bien sourire de ces hommes naïfs de la génération 1880-1910, qui voulurent que le socialisme fut quelque chose d’humain, de populairement concevable, de simplement destiné à ce que l’homme a de meilleur !
Mais si l’on veut rendre un sens à ce qui s’est usé entre les mains de Lénine, Noske, Mussolini, Staline, Péron, Bénès, Salazar, Attlee, Blum, Bidault, Gaspari, Tito, Dimitroff, Kemal Pacha, etc. — au point de n’avoir plus ni métal ni effigie — il faut RELIRE KROPOTKINE, et « retrouver la drachme perdue » !
Chamfort a dit quelque part (et c’était en plein XVIIIe siècle) : « La société est à recommencer comme Bacon recommença la science. »
C’est là une bonne formule du socialisme : le besoin et la volonté de recommencer la société. Mais aujourd’hui, le Socialisme lui-même s’est perdu ; le Socialisme lui-même est à recommencer.

André PRUNIER.

(1) La grève générale en cas de guerre fut votée par un congrès de l’Internationale, sur proposition de Charles Longuet, et malgré l’opposition des marxistes.

(2) Le seul ouvrage d’un « marxiste » décrivant la société future est, à notre connaissance, le gros livre de Bebel intitulé « La Femme et le Socialisme » — anticipation qui n’a au fond, rien de marxiste.

Source : Défense de l’homme, n°5, février 1949, p. 6-8.