Archiv für September 2011

La crise actuelle du PCI : bilan et perspectives (1971)

Lettre des camarades de Marseille, publiée dans les « THÈSES DE TRAVAIL, PARUES A L’OCCASION DE LA SCISSION DANS LE PARTI COMMUNISTE INTERNATIONAL », lettre remaniée, probablement de Lucien Laugier.

A lire sur le blog de Jean-Louis Roche : clic-clic

André Prudhommeaux – Eloge de la pudeur (1955)

Si l’on nomme « pudeur » la tendance à cacher aux autres (et à soi-même) certains faits, actes, impulsions ou pensées appartenant à notre « domaine privé », à notre « vie intime », on ne tarde pas à constater que toute pudeur est, au fond, celle de l’âme.
La pudeur s’exprime par la recherche des lieux clos ou isolés, « où l’on se sent chez soi » – par l’usage du vêtement qui nous « protège » des regards et des contacts indésirables en même temps que des intempéries – par la réserve personnelles de langage et d’action observée en ce qui touche aux fragilités animales et aux sentiments profonds de notre vie. Cette dissimulation fait incontestablement partie de « l’art de vivre ». Vivre en conservant son intégrité, sa dignité et son indépendance personnelles ; et, ajoutons-le immédiatement, en respectant celle des autres, voilà la pudeur, vertu essentiellement individualiste.
Elle est en même temps une vertu sociale (altruiste par introjection), en ce sens que nous sommes choqués de voir autrui manquer à la pudeur et que nous nous efforçons de ne pas exercer sur lui un choc affectif de même ordre. Il est choquant, en effet, de voir un être humain étaler avec complaisance les côtés sordides ou repoussants de sa nature, ses prétentions dominatrices, son insignifiance ou sa veulerie, son éréthisme sexuel ou sentimental, son manque de respect pour soi-même et pour autrui. La sympathie, cette sociabilité réflexe, exige que nous réfrénions en nous-mêmes les tendances à l’exhibitionnisme et au voyeurisme, qui toutes deux tendent à violer l’intimité d’autrui, soit en lui imposant la nôtre comme un spectacle indésirable, soit en surprenant ta sienne d’une manière outrageante pour lui et ses proches.
Réflexe de défense en face de celui qui nous traite comme un simple instrument, un objet, une chose au service de ses instincts – la pudeur maintient le caractère distinctif de notre humanité acquise, et de notre unicité individuelle. Elle est un vêtement vivant, un épiderme mental.
On lui reproche d’être une convention, un sentiment factice, un produit de l’éducation et de la tradition, un « préjugé », et l’on souligne, à ce propos, que la pudeur- revêt les formes les puis bizarres et les plus contradictoires selon les milieux, les climats, les croyances, la mode, les circonstances de la vie. A cela, il convient d’abord de répondre que la civilisation au sens le plus large du mot est dans son ensemble un préjugé, un produit de l’éducation et de la tradition, un « artifice » ajouté à la « nature » ; toute la question est de savoir si cet artifice est une acquisition valable ou non. Or, la pudeur – qui se présente à nous sous des aspects infiniment varies – n’est jamais absente de la psychologie humaine, ce qui nous donne à penser qu’elle est sans doute un élément constitutif du « génie » de notre espèce, un apanage proprement humain, qu’il serait vain ou désastreux de prétendre abolir.
Il est vrai que la pudeur est menacée, de nos jours, par bien des ennemis ; raison de plus pour la défendre.
Elle a pour vieille ennemie la religion judéo-chrétienne, qui prétend exposer l’homme, dans sa misérable nudité et son infirmité, aux regards éternellement fixés sur lui d’un Dieu omniscient, omniprésent, inquisiteur et vengeur parfait de nos moindres manquements à la perfection. Elle a pour ennemie l’Eglise, qui prétend, au nom de ce même Dieu, violer le secret des consciences par la main de ses prêtres, les diriger par la confession, la pénitence, l’exhortation, l’endoctrination, la menace de châtiments éternels, l’usage rituel des sacrements, etc., etc.
L’âme humaine n’est guère mieux traitée par la science moderne. Contre elle, la psychiatrie, la toxicologie, la chirurgie du cerveau, les détecteurs du mensonge, l’hypnose, les électrochocs, constituent un arsenal de viol, un bordel-laboratoire, un jardin des supplices, qui ressemble aux légendaires châteaux d’un Sade ou d’un Kafka. Pour forcer l’âme, pour lui arracher son secret, pour la décomposer en éléments homogènes classables, dosables, étiquetables en bocaux, toutes les techniques sont mises à contribution.
Les tests, les questionnaires, les curriculum vitae, la graphologie, etc., autant de « recoupements » que ses employeurs, ses contrôleurs, ses tourmenteurs mettent en œuvre pour dévoiler, déflorer, dévirginiser Psyché. Leur « hygiène » vaut le « salut » des théologiens : elle n’est que le prétexte revêtu par une sadique volonté de puissance pour détruire ce qui s’oppose à sa curiosité d’asservissement.
Et que dire de l’Etat totalitaire, avec sa réduction de toute existence aux catégories de la police politique ? A son service, la vieille théologie et la science moderne rivalisent de zèle. Son idéal c’est la maison de verre, le panopticon de Bentham, la machine à habiter de Jeanneret, où le matériel humain serait en permanence dans l’état lamentable d’ostentation où il se trouve dans les antichambres d’hôpitaux, les amphithéâtres et les conseils de révision. Cet état d’inspection officielle des viandes, avec brain-washing, sonde et spéculum, cette opération sans fin, qui tient à la fois de l’assistance sociale, de la visite sanitaire des prostituées et de l’autocritique bolcheviste – durerait de l’acte génésique à l’autopsie, à travers les mille épisodes de nudisme administratif qui consistent à naître, à enfanter, à vivre et à mourir – « les uns à la vue des autres », comme dit Pascal – dans l’effroyable promiscuité de cris, d’odeurs, de paroles, de gestes, de fonctions, d’haleines et de râles d’un monde concentrationnaire, dont la devise renchérirait sur l’Enfer de Dante :
« Vous qui entrez, laissez toute pudeur ».
De toutes les sociétés – historiques, utopiques ou légendaires – dont la description nous est parvenue, il est aisé de constater que les plus oppressives, les plus inhumaines, sont aussi celles d’où la pudeur est exclue – et avec elle le caractère essentiellement « privé » des rapports entre les sexes. Ce sont aussi les sociétés où l’amour, l’amitié – tous les sentiments exclusifs et véritablement personnels – ont en général le moins de place. A la limite, la « chasteté » et la « promiscuité » pratiquement se confondent (si par chasteté on entend l’indifférence, la froideur, la vie sexuelle réduite à un minimum socialement nécessaire pour les fins de la reproduction). Rien de moins érotique que le nu gymnique des jeunes gens spartiates des deux sexes, vivant en hordes guerrières où les mâles et les femelle, à peine différenciés, mesurent brutalement leurs forces et leurs vertus patriotiques. Impudique dans ses mœurs, entièrement dominée par l’idolâtrie nationale, Lacédémone a moins encore, si c’est possible, la pudeur des âmes que celle des corps. Si brèves que soient les paroles qui composent l’anthologie littéraire du style laconien, on ne peut que souhaiter que ses auteurs aient été moins verbeusement indécents dans l’étalage de leur indifférence à l’égard de tout ce qui n’est pas le salut de la République.
Et de nos jours, c’est en Allemagne hitlérienne, au pays des haras humains instaurés par Himmler pour ses S.S. – ou bien c’est derrière le rideau de fer, dans la patrie des terrassiers stakhanovistes, des mères héroïnes et des miliciennes bottées et casquées que l’on peut retrouver le maximum d’indélicatesse dans les mœurs, de bestialité dans les rapports sexuels, et d’inconscience enfin, dans les propos d’adulation, de mépris, de vantardise et de cruauté, où s’étale la stupidité despotique d’une génération sans pudeur.
La masse, la foule, est sans pudeur ; aussi est-elle incapable, dans ses déchaînements de sexualité, d’aboutir à autre chose que la chiennerie crapuleuse, alors que le couple, qui fuit naturellement la grossièreté des saturnales, accède seul au niveau où la chie en lit fait place à l’amour.
Comment en serait-il autrement ?
Les pudenda (les parties « honteuses » ou « sacrées ») ont le double rôle génésique et excrémentiel que l’on sait. Fonctions alternantes, exclusives l’une de l’autre, et que tendent à confondre la scatologie, la curiosité triviale, l’obscénité. Pour que l’organe masculin ou féminin soit attirant, non point vicieusement comme peut l’être l’instrument souillé d’une évacuation malodorante, mais amoureusement, comme l’objet par excellence du désir, il est nécessaire qu’un courant psychique déjà fortement établi par une courtisation préalable assez intense – conduise « enfin » à la dénudation, au contact et a la vue des suprêmes instruments de volupté, sans qu’une seule pensée s’égare vers les aspects physiologiques inférieurs. Arrivés â un certain degré d’exaltation passionnelle, les amants sans doute pourront impunément négliger la plupart des réserves qu’ils ont naturellement observées au début, puisque « tout est pur aux purs » et qu’Eros triomphant ennoblit toute chair ; mais on ne voit pas comment ce « dépassement de la pudeur » pourrait avoir lieu sans l’obstacle qui lui sert de tremplin – comment la volupté commune pourrait naître autrement que d’une inhibition mutuellement vaincue – ni comment le retour du cycle tension-détente pourrait être préparé autrement que par une nouvelle courtisation supposant au moins une réminiscence de pudeur.
La pudeur est, semble-t-il, la bête noire des pornographes impuissants et des onanistes rancis dans le célibat. On dirait, à les entendre, que c’est elle – la fiancée d’Eros – qui est responsable de leurs frustrations et de leurs délectations moroses. Il n’en est rien.
Je veux bien admettre que la pudeur soit l’adversaire du désir, et que vous preniez le parti du désir. Mais qui peut vivre sans un adversaire ? Psyché sous-entend Eros ; elle est sa partenaire éternelle ; et, sans leur dialogue, l’assouvissement ne serait qu’une morne homosexualité narcissique. On jette à la pudeur l’accusation d’être hypocrite parce qu’elle aspire secrètement à être vaincue, comme le désir lui-même aspire â n’être plus désir, mais contentement et repos. Eh quoi, vous voulez réduire les ambivalences et les ambiguïtés de la vie à la simplicité d’un mécanisme élémentaire ? Voulez-vous arrêter le cycle et le rythme de la durée vivante, pour le remplacer par le battement de l’horloge marquant une simple dimension de l’espace ?
C’est une vérité mille fois redite et pourtant inusable, que la pudeur valorise son objet. Ce qui est abandonné sous l’extrême tension de la passion, après une cristallisation amoureuse réciproque enrichie par l’attente, l’espoir et le désespoir, acquiert une valeur surhumaine : un regard, un contact furtif, un billet, un mot d’aveu nous rendent les rivaux des Dieux. Rien n’a en ce monde d’autre prix que ce qu’il coûte, et l’idée d’une jouissance gratuite, immédiate (sans attente, ni risque, ni aléa, ni secret) est si contradictoire qu’on ne saurait lui attribuer un sens. Oui, la pudeur montre ce qu’elle cache, et le désir ne veut pas toujours ce qu’il veut. La biche en amour s’enfuit ; la nymphe se cache derrière les saules ; l’une et l’autre craignent d’être poursuivies, et craignent de ne pas l’être. La rougeur qui monte aux joues, la main qui ramène une jupe sur un genou un peu trop découvert (autrefois il s’agissait de la cheville) sont-ils des expressions univoques ? Bien naïf ou bien fat qui s’y tromperait tout à fait.
Le rêve d’un plaisir amoureux d’où toute pudeur serait bannie est aussi vain que celui d’un midi éternel, sans nuage ni ombre. Telle qui ne cache rien de son corps est timide en ses gestes, telle en son langage, telle en sa pensée, telle en son cœur.

André Prunier [André Prudhommeaux]

L’Unique, n°93-94, mars-avril 1955.

(repost)

Spiritual Front – Song for the Old Man

Pierre Kropotkine – Le nihilisme (1898)

A cette époque, un formidable mouvement se développait parmi la jeunesse russe cultivée. Le servage était aboli. Mais pendant les deux cent cinquante ans qu’avait duré le servage, il était né toute une série d’habitudes d’esclavage domestique, de mépris extérieur de la personnalité individuelle, de despotisme de la part des pères et d’hypocrite soumission de la part des femmes, des fils et des filles. Au commencement du siècle, le despotisme domestique régnait partout en Europe à un haut degré comme en témoignent les écrits de Thackeray et de Dickens mais nulle part cette tyrannie n’avait pris un développement aussi considérable qu’en Russie. La vie russe tout entière, dans la famille, dans les relations entre les chefs et leurs subordonnés, entre les officiers et les soldats, les patrons et leurs employés, en portait l’empreinte. Tout un monde d’habitudes et de façons de penser, de préjugés et de lâcheté morale, de coutumes engendrées par une vie d’oisiveté, s’était formé peu à peu; même les meilleurs hommes de cette époque payaient un large tribut à ces produits de la période de servage.

La loi n’a pas de prise sur ces choses. Un énergique mouvement social était seul capable de réformer les habitudes et les mœurs et la vie journalière en attaquant le mal dans sa racine; et en Russie ce mouvement cette révolte de l’individu prit un caractère beaucoup plus énergique et plus impétueux dans sa critique de l’état de choses existant que dans tout autre pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique. Tourguénev lui donna le nom de « Nihilisme » dans son célèbre roman, « Pères et Fils », et ce nom fut accepté généralement. Ce mouvement a été souvent mal compris dans l’ouest de l’Europe. Dans la presse, par exemple, on a confondu nihilisme et terrorisme. Les troubles révolutionnaires qui éclatèrent en Russie vers la fin du règne d’Alexandre II et aboutirent à la mort tragique du tsar, sont constamment désignés sous le nom de nihilisme. C’est pourtant une erreur. Confondre le nihilisme avec le terrorisme est une méprise aussi grave que d’identifier un mouvement philosophique comme le stoïcisme ou le positivisme avec un mouvement politique, tel, par exemple, que le républicanisme.

Le terrorisme est né de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l’histoire. Il a vécu et a pris fin. Il peut renaître et disparaître encore. Mais le nihilisme a mis son empreinte sur la vie tout entière des classes cultivées de la Russie et cette empreinte persistera pendant de nombreuses années. C’est le nihilisme qui, dépouillé de ce qu’il y a eu en lui d’exagéré – l’exagération était inévitable dans un mouvement de cette sorte provoqué par la jeunesse – donne encore actuellement à la vie d’une grande partie des classes cultivées de la Russie un certain caractère particulier que nous autres Russes regrettons de ne pas trouver dans la vie de l’Europe Occidentale. C’est le nihilisme aussi qui dans ses manifestations variées donne à un grand nombre de nos écrivains cette sincérité remarquable, cette habitude de « penser tout haut », qui étonne les lecteurs occidentaux.

Tout d’abord, le nihiliste déclarait la guerre à tout ce qu’on peut appeler « les mensonges conventionnels de la société civilisée ». La sincérité absolue était sa marque distinctive et au nom de cette sincérité il renonçait et demandait aux autres de renoncer aux superstitions, aux préjugés, aux habitudes et aux mœurs que leur propre raison ne pouvait justifier. Il refusait de se plier devant toute autre autorité que la raison, et dans l’analyse de chaque institution ou habitude sociale, il se révoltait contre toute sorte de sophisme plus ou moins déguisé. Il rompit, naturellement, avec les superstitions de ses pères, et ses idées philosophiques furent celles du positivisme, de l’agnosticisme, de l’évolutionnisme à la façon de Spencer ou du matérialisme scientifique; et tandis qu’il n’attaquait jamais la foi religieuse simple et sincère, lorsqu’elle est une nécessité psychologique de l’être sensible, il combattait violemment l’hypocrisie qui pousse les gens à se couvrir du masque d’une religion, qu’ils jettent à chaque instant par-dessus bord comme un fardeau inutile.

La vie des peuples civilisés est pleine de ces petits mensonges conventionnels. Quand les gens, qui ne peuvent se supporter, se rencontrent dans la rue, ils prennent un air radieux et sourient de joie; le nihiliste restait froid et ne souriait qu’à ceux qu’il était vraiment heureux de rencontrer. Toutes ces formes de politesse extérieure qui ne sont que pure hypocrisie lui répugnaient et il affectait une certaine rudesse de manières pour protester contre la plate amabilité de ses pères. Il remarquait que ceux-ci affectaient dans leurs paroles un idéalisme sentimental et qu’ils se comportaient en même temps comme de véritables barbares à l’égard de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs serfs; et il se révoltait contre cette sorte de sentimentalisme qui s’accommodait si bien aux conditions d’une vie qui n’avait en soi rien d’idéal.

L’art était soumis avec la même rigueur à cette critique négative. Ces continuels bavardages sur la beauté, l’idéal, l’art pour l’art, l’esthétique, etc., auxquels on se livrait si volontiers, alors que tout objet d’art était payé avec l’argent extorqué à des paysans affamés ou à des ouvriers mal rétribués, et que le soi-disant « Culte de la Beauté » n’était qu’un masque destiné à couvrir la plus vulgaire corruption de mœurs – ne lui inspiraient que du dégoût; et la critique de l’art que l’un des plus grands artistes du siècle, Tolstoï, a formulé depuis d’une manière si saisissante, était exprimée par le nihiliste dans cette affirmation catégorique : « Une paire de bottes vaut beaucoup mieux que toutes vos Madones et que toutes vos discussions raffinées sur Shakespeare ».

Tout mariage sans amour, toute familiarité sans amitié étaient condamnés. La jeune fille nihiliste, contrainte par ses parents de jouer le rôle d’une poupée dans une « maison de poupées », et de faire un mariage d’argent, préférait quitter sa maison et ses toilettes de soie; elle prenait une robe de laine noire très simple, coupait ses cheveux et allait à l’université, pour pouvoir vivre d’une vie indépendante. La femme qui s’apercevait que son mariage n’était plus un mariage, que ni l’amour, ni l’amitié n’unissait plus ceux qui restaient de par la loi époux et femme, aimait mieux briser un lien qui n’avait plus rien de son caractère essentiel; et souvent elle s’en allait avec ses enfants, bravant la pauvreté, préférant l’isolement et la misère à une vie toute conventionnelle qui aurait été une perpétuelle négation de sa propre personnalité.

Le nihiliste portait cet amour de la sincérité jusque dans les plus minces détails de la vie de tous les jours. Il rejetait les formes conventionnelles du langage de la société et exprimait ses opinions simplement et sans fard, et même en apparence avec une certaine affectation de rudesse.

Nous avions coutume à Irkoutsk de nous réunir une fois par semaine au club, et de danser. Je fus pendant quelque temps un hôte assidu de ces soirées, mais peu à peu, ayant à travailler, je cessai d’y aller. Un soir, comme je ne m’y étais pas montré pendant plusieurs semaines de suite, une des dames présentes demanda à un jeune homme de mes amis pourquoi je ne venais plus à leurs réunions. « Il monte maintenant à cheval quand il veut prendre de l’exercice » répondit mon ami un peu rudement. Mais il pourrait venir passer quelques heures avec nous, sans danser, se permit de remarquer une dame. Que viendrait-il faire ici ? répliqua mon ami, le nihiliste. Causer avec vous de mode et de chiffons ? Il en avait assez de ces niaiseries. Mais il fréquente pourtant de temps en temps mademoiselle X, remarqua timidement une des jeunes dames présentes.
En effet, mais mademoiselle X c’est une jeune fille studieuse, répliqua sèchement mon ami, il l’aide à apprendre l’allemand. Je dois ajouter que cette rebuffade évidemment grossière eut pour effet que les jeunes filles d’Irkoustsk se mirent aussitôt à nous assiéger, mon frère, mon ami et moi, de questions sur ce que nous leur conseillions de lire ou d’étudier. Le nihiliste parlait à tous ceux qu’il connaissait avec la même franchise, leur disant que leurs bavardages sur « les pauvres gens » n’étaient que pure hypocrisie, tant qu’ils vivaient du travail mal rétribué de ces gens, qu’ils plaignaient à leur aise tout en bavardant dans leurs salons richement décorés; et avec la même franchise un nihiliste déclarait à un haut fonctionnaire que celui-ci ne se souciait pas le moins du monde du bien-être de ses subordonnés, mais qu’il était simplement un voleur.

Le nihiliste montrait une certaine rudesse quand il reprochait à une femme d’aimer les bavardages futiles et de se montrer fière de ses manières élégantes et de ses toilettes recherchées, ou quand il disait sans ambages à une jeune fille : « Comment n’avez-vous pas honte de dire de pareilles sornettes et de porter un chignon de faux cheveux ? » Il désirait trouver dans la femme une camarade, une personnalité humaine non une poupée ou un mannequin et il se refusait absolument à ces menus témoignages de politesse dont les hommes entourent celles qu’ils aiment tant à considérer comme « le sexe faible ».

Quand une dame entrait dans un salon, un nihiliste ne s’empressait pas de se lever de son siège pour le lui offrir à moins qu’elle ne parût fatiguée et qu’il n’y eût pas d’autre siège dans la pièce. Il se comportait vis-à-vis d’elle comme il l’aurait fait avec un camarade de son propre sexe; mais si une femme lui fût-elle complètement inconnue manifestait le désir d’apprendre quelque chose qu’il savait et qu’elle ignorait, il n’hésitait pas à aller chaque soir à l’autre bout de la ville pour l’aider dans ses études. Tel jeune homme qui n’aurait pas fait un mouvement pour présenter à une dame une tasse de thé, abandonnait à une jeune fille, qui venait à Moscou ou à Pétersbourg pour étudier, la seule leçon particulière qu’il avait pu trouver et qui lui procurait son maigre pain quotidien. Il lui disait simplement : « Il est plus facile à un homme qu’à une femme de trouver du travail. Il n’y a rien de chevaleresque dans mon offre, c’est une simple question d’égalité. »

Les deux grands romanciers russes, Tourguénev et Gontcharov, ont essayé de représenter ce type nouveau dans leurs romans. Gontcharov a fait, dans le Précipice A, une caricature du nihilisme, en prenant un personnage réel, il est vrai, mais qui ne pouvait nullement être pris pour représentant du type nihiliste. Tourguénev était un trop grand artiste et il avait une trop grande admiration pour ce nouveau type, pour se laisser aller à en faire une caricature et pourtant son nihiliste, Bazarov, ne nous satisfit pas. Nous le trouvions trop rude, principalement dans ses relations avec ses vieux parents, et nous lui reprochions surtout de paraître négliger ses devoirs de citoyen. La jeunesse russe ne pouvait se contenter de l’attitude purement négative du héros de Tourguénev. Le nihilisme, en affirmant les droits de l’individu et en condamnant toute hypocrisie, n’était qu’un premier pas vers un type plus élevé d’hommes et de femmes, qui sont également libres et consacrent leur vie à une grande cause. Les nihilistes se reconnaissaient bien mieux dans les hommes et les femmes que Tchernychevsky a mis en scène dans son roman « Que faire ? » inférieur sans doute au point de vue artistique mais qui par ses idées exerça une influence formidable sur la jeunesse russe.

« Amer est le pain fait par des esclaves », a écrit notre poète Nekrasov. La jeune génération refusait positivement de manger ce pain, et de jouir des richesses accumulées dans leurs maisons paternelles par le travail des serfs, que les ouvriers fussent de véritables serfs ou des esclaves salariés du système industriel existant. Toute la Russie apprit avec étonnement, par l’acte d’accusation produit devant le tribunal contre Karakosov et ses amis, que ces jeunes gens, propriétaires de fortunes considérables, vivaient à trois ou à quatre dans la même chambre, ne dépensant pas plus de dix roubles (25 francs) chacun par mois pour leur entretien, et donnant tout leur argent aux coopératives de consommation, aux coopératives de production où ils travaillaient eux-mêmes, et à d’autres institutions analogues.
Cinq ans plus tard, des milliers et des milliers de jeunes gens la meilleure partie de la jeunesse russe imitaient cet exemple. Leur mot d’ordre était « V narod ! » (allez au peuple, soyez le peuple).

Dès 1860, dans presque chaque famille riche une lutte acharnée s’engagea entre les pères, qui voulaient maintenir les anciennes traditions, et les fils et les filles qui défendaient leur droit de disposer de leur vie suivant leur propre idéal. Les jeunes gens quittaient le service militaire, le comptoir, l’atelier et affluaient dans les villes universitaires. Des jeunes filles, issues des familles les plus aristocratiques, accouraient sans un sou à Pétersbourg, à Moscou et à Kiev, avides d’apprendre une profession qui les affranchît du joug domestique, et un jour, peut-être, même du joug du mari. Beaucoup d’entre elles parvenaient à conquérir cette liberté individuelle après des luttes rudes et acharnées. Elles cherchaient alors à l’utiliser, non pour leur satisfaction personnelle, mais pour apprendre au peuple la science qui les avait émancipées.

Dans chaque ville russe, dans chaque quartier de Pétersbourg, des petits groupes de jeunes gens se constituaient pour se former et s’instruire mutuellement. Les œuvres des philosophes, les écrits des économistes, les recherches de la jeune école historique russe étaient lus dans ces cercles, et ces lettres étaient suivies de discussions interminables. Le but de toutes ces lectures et de toutes ces discussions était d’aboutir à la solution de cette grande question qui dominait toutes les autres comment les jeunes pourraient-ils devenir utiles aux masses ? Peu à peu ils en venaient à cette idée que le seul moyen était de s’établir parmi les gens du peuple et de vivre de leur vie. Des jeunes gens allaient alors se fixer dans les villages comme médecins, aide-médecins, instituteurs, scribes, et même comme agriculteurs, forgerons, bûcherons, etc. et ils essayaient de vivre là en contact intime avec les paysans. Des jeunes filles passaient leurs examens d’institutrice, apprenaient le métier de sages-femmes et de gardes-malades et se rendaient par centaines dans les villages, se dévouant corps et âme à la partie la plus pauvre de la population. Ils y allaient sans même avoir un idéal quelconque de reconstitution sociale et la moindre pensée révolutionnaire mais purement et simplement pour enseigner à lire à la masse des paysans, pour les instruire, leur prêter leur assistance médicale ou les aider d’une façon ou d’une autre à sortir de leurs ténèbres et de leur misère, et en même temps, apprendre de ces masses ce qui était leur idéal populaire d’une vie sociale meilleure.

A mon retour de la Suisse, je trouvai ce mouvement en plein essor.

(P. Kropotkine, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, 1898, pp. 303-310.)

Howard Kimeldorf – Reds or Rackets? The Making of Radical and Conservative Unions on the Waterfront (1988)

Howard Kimeldorf: Reds or Rackets? The Making of Radical and Conservative Unions on the Waterfront, Berkeley etc. 1988 (The Regents of the University of California)

In the fall of 1985, as President Ronald Reagan was preparing for his first summit meeting with Soviet leader Mikhail Gorbachev, questions were raised from many quarters about whether the president, with his lack of diplomatic experience, was really the best person to carry out such an important mission. Coming to the president’s defense, an aide replied that Reagan had been „dealing with communism“ for almost four decades. He then went on to relate one of Reagan’s favorite anecdotes, about the time he took a cruise ship to Hawaii, and West Coast longshoremen, denouncing him as „that anti-communist,“ refused to handle his baggage. That incident occurred nearly forty years ago. In 1988, radical longshoremen on the Pacific are still at it, refusing to handle military cargo destined for South Africa, Chile, and El Salvador, three of President Reagan’s most loyal client states.
Longshoremen on the East Coast, particularly in New York, are committed to political action, too. But instead of targeting anticommunists, they have an equally long history of opposing leftist political initiatives here and pro-communist regimes abroad, beginning with their Cold War boycott of Soviet and Chinese shipping and continuing today in their refusal to load vessels bound for Vietnam and the Soviet Union. Had Reagan been sailing to Europe instead of Hawaii forty years ago, New York’s conservative longshoremen would have been standing in line for the privilege of handling his bags.
This book attempts to explain how two groups of workers who have so much in common — they are based in the same industry, confront many of the same shipping lines, and belong to the same occupation — came to embrace such different political orientations. It is, to be sure, an intriguing problem, this contrast between West Coast and East Coast longshoremen. From the moment I encountered it, I was hooked…

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