Henri Chazé – Le crime des bagnes nazis : le peuple allemand est-il coresponsable ? (1945)

J’ai été interné pendant dix-huit mois à Fresnes par les autorités allemandes, puis déporté pendant deux ans au camp de concentration d’Oranienburg (commando Heinkel). J’ai eu la chance de survivre, et même de revenir sans maladie grave, alors que la plupart de mes camarades rescapés ont dû entrer en sana, ce qui me permet, après quelques mois de repos, de reprendre la vie normale.
J’ai connu, jusqu’à l’hallucination, la lancinante torture de la faim dans une cellule de Fresnes, l’affolante existence de l’être vivant qui ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni fumer, ni chanter, ni même siffler, et qui reste toujours effroyablement seul avec lui-même. J’ai connu ensuite l’intolérable promiscuité du camp de concentration, les coups, les vexations et les brimades, la vie infernale de troupeau, les treize heures de travail quotidien, les pénibles alertes de nuit pendant lesquelles nous grelottions sous les sapins du camp, et encore la faim, la faim qui peu à peu nous réduisait à l’état de squelettes, de « musulmans » comme nous disions, et puis le froid, le froid toujours, dans l’atelier, dans les dortoirs, dehors sur la place d’appel. Enfin pour finir, l’évacuation forcée, cette marche de plus de 200 kilomètres, sans presque manger, avec l’horrible vision, tout au long de la route, des cadavres de camarades descendus par les SS parce que ne pouvant plus avancer, des cadavres de ceux qui, les nuits, mouraient d’épuisement et de froid aux étapes, avec l’angoissante impression que j’étais aussi à bout de forces et que mon tour pouvait venir.
Tout cela, et bien d’autres souffrances morales et physiques, je l’ai éprouvé comme tous les rescapés des Kz. Je ne veux point pleurer sur ces souffrances. Militant révolutionnaire, j’ai toujours été conscient des risques inhérents à la lutte à laquelle j’avais entrepris de participer. Je n’ai donc pas à me plaindre.
Cependant, il n’y avait pas que des militants révolutionnaires dans le camp ou en prison, nous n’étions même qu’une minorité. Aussi ai-je davantage souffert des souffrances de ceux qui n’étaient pas moralement prêts à subir tant de tourments. Certes, il est dur d’être frappé sans pouvoir riposter, mais il est encore plus pénible de voir frapper un autre sans pouvoir se jeter sur le lâche agresseur. Sans aucun doute, les interminables dimanches de Fresnes furent sombres, mais plus douloureux encore étaient les longs sanglots, les crises de désespoir, les manifestations de demi-démence des camarades des cellules voisines. Je me demande maintenant comment j’ai pu vaincre la contagion de ces défaillances collectives et affronter le danger des punitions pour crier aux plus déprimés quelques phrases apaisantes et réconfortantes.
Puis-je comparer ma misère à celle des pauvres gosses polonais et ukrainiens du « Block des Jeunes » de notre Kz ? Il y eut, fin 1944, jusqu’à des bambins de huit à neuf ans dans ce block ! Et tous ceux qui avaient plus de treize ans travaillaient avec nous à l’atelier, ces pauvres « Lehrling », proies faciles des capos pédérastes, nous les voyions lentement se dépraver sous nos yeux, périr lentement de faim et de fatigue, et nous pouvions leur donner si peu !
Oh ! oui, les camps de concentration sont une telle atrocité qu’il y a lieu de poser la question : qui sont les responsables ? Bien entendu, les dirigeants nazis d’abord, leurs exécutants SS ensuite, et enfin tout le parti national-socialiste. Mais, tant en prison qu’au camp, je me suis parfois demandé si les soldats de la Wehrmacht qui nous gardaient à Fresnes, si les ouvriers civils allemands qui nous commandaient à l’atelier, chez Heinkel, si le peuple allemand dans son ensemble n’était pas coresponsable des crimes nazis.
Je savais, bien avant la guerre, ce qu’était le régime d’oppression national-socialiste, mais je n’ai compris sa force, sa réelle puissance qu’en Allemagne. Ce n’est que là-bas que j’ai pu me rendre compte comment un peuple pouvait être terrorisé pour une grande partie, embrigadé et dévoyé pour une autre partie, notamment la jeunesse. Aussi à la question : le peuple allemand est-il coresponsable des crimes nazis ? Je réponds tranquillement : NON.
D’ailleurs, il faut élargir le débat si l’on veut juger avec un maximum d’objectivité. Nous qui avons vu chaque matin les ouvriers berlinois entrer à l’usine les yeux encore pleins des visions d’horreur de la nuit, nous qui avons recueilli leurs impressions d’épouvante, nous ne pouvons oublier combien criminels étaient ces bombardements des populations civiles. Mais peut-on rendre coresponsables de ces crimes les peuples américain et anglais ?
Nous qui avons été brutalisés et affamés au camp par des chefs de block, des « Stubendienst » et des « Vorarbeiter » polonais, qui avons été victimes de la servilité de la majorité des Polonais devant les chefs de l’atelier, nous n’avons pas partagé, comme malheureusement beaucoup trop d’entre nous, la haine qui leur faisait désigner les Polonais comme nos ennemis n° 1. Pourquoi ? Parce que nous avons essayé de comprendre les raisons de cette attitude des Polonais, déjà avilis par deux années de Kz, et d’autre part, habitués chez eux à avoir le pas sur des minorités raciales ou nationales (Juifs, Ukrainiens, Allemands, Lituaniens).
Nous qui, hélas ! peu nombreux, même parmi les militants révolutionnaires, avons conservé notre dignité d’hommes, pouvions-nous, par exemple, condamner ceux qui n’ont pas su garder cette dignité dans la grande détresse où nous étions plongés ? Nous avons vu, en effet, la plupart de nos camarades concentrer tout ce qui leur restait d’énergie sur un seul objectif : vivre, vivre à tout prix. La faim provoquait chez eux une réaction de défense individualiste, celle du loup parmi les loups. Nous avons vu ces camarades s’humilier, nous les avons vus n’être plus qu’un tube digestif, et quoique nous les ayons vus si lamentables, si déchus, il ne nous est jamais venu à l’idée de les rendre coresponsables de leur déchéance.
J’ai fait la guerre de 1939-1940. En septembre 1939, nous prenions position devant la ligne Maginot, dans cette Lorraine française si chère au cœur de tous les chauvins. Ce fut un pillage éhonté, crapuleux. Quoique personnellement je n’aie jamais voulu participer à cette saloperie, pouvais-je rendre les paysans et ouvriers français sous le glorieux uniforme militaire, coresponsables de ce que nos officiers appelaient « récupération » pour eux et pillage pour nous ? Non. Pourquoi ? Parce que j’ai essayé de voir plus loin que la réalité immédiate.
Peut-on considérer tous les Français comme coresponsables des ignobles camps de concentration d’Argelès, de Gurs, du Vernet, etc. qui existaient depuis février 1939 et où notre gouvernement avait parqué les réfugiés de la guerre civile espagnole ? Peut-on estimer que le peuple russe est coresponsable des isolateurs et des camps sibériens où des centaines de milliers de travailleurs sont morts ou subissent encore des traitements assez semblables à ceux que nous avons connus dans les Kz allemands ? Nous qui avons vécu dans les camps avec une grande majorité de Russes voleurs et brutaux, nous n’avons jamais voulu les considérer comme représentants d’un peuple inférieur pour lequel seul convient un régime autoritaire, ainsi que le faisaient la plupart d’entre nous, y compris des camarades communistes.
Non, gardons-nous des raisonnements à courte vue ou des entraînements sentimentaux non réfléchis.
En ce qui concerne les crimes nazis, il faut se rappeler que si Hitler a pu prendre le pouvoir, c’est parce qu’il était l’homme des Krupp et autres magnats allemands, parce que sa démagogie nationaliste et sociale a pu tromper une partie de la population qui souffrait du marasme économique issu des conséquences du traité de Versailles et de la crise mondiale, parce qu’Hitler fut soutenu par les capitalistes étrangers, français compris, qui voyaient en lui l’homme capable de mater le prolétariat allemand et européen, parce que les dirigeants des organisations ouvrières, politiques et syndicales, trahirent les travailleurs qui avaient confiance en eux pour diriger leur lutte contre la peste brune. Dans ces conditions, peut-on rendre responsable le peuple allemand en général ? Évidemment, non. Peut-on considérer comme responsables les centaines de milliers de militants allemands, syndicalistes, communistes, socialistes ou simplement démocrates, exterminés dans les camps avant que nous y venions ? Comment pourrait-on oser salir leur mémoire par une telle accusation ? Comment condamner ceux qui ont résisté à cet enfer ? D’ailleurs, dans le camp nous avons sympathisé avec ceux qui sont restés dignes, tous ne s’étant heureusement pas avilis pour sauver leur peau en devenant chefs de block, « Vorarbeiter » et autres variétés de « capos ». Et les ouvriers qui luttaient clandestinement contre la dictature nazie ? Dans notre Halle 2, chez Heinkel, ils étaient une vingtaine d’organisés sur environ 200 ouvriers civils allemands, et plus du double de non-organisés, peut-être moins courageux, mais parmi lesquels néanmoins nous avons trouvé de bons camarades lorsque, après un long contact, ils nous ont mieux connus. Tous ceux-là, sont-ils responsables ? Les camarades de la Kolonne 8 de notre atelier se souviendront longtemps du camarade Paul W…*, je dis camarade car je ne saurais l’appeler autrement, qui, dès les premiers jours de notre arrivée au camp, s’efforça de prendre contact avec les militants qu’il chercha à déceler parmi nous. S’il nous a « assisté » comme ses camarades dans d’autres Kolonne du Halle le firent pour d’autres détenus, ce n’est pas par pitié comme certains sympathisants nazis, mais par solidarité. La miche de pain qu’il apportait au moins une fois par semaine pour tous les détenus de son établi, français, polonais et russes, la part de son casse-croûte quotidien qu’il nous laissait, les journaux français et allemands qu’il fourrait dans nos poches ou dans notre tiroir, tout cela au risque de venir nous rejoindre au camp, devrions-nous l’oublier ? Et cependant, lui savait, car il ne nous l’a pas caché à nous, militants, que la plupart d’entre les détenus de son établi n’aspiraient qu’à pouvoir le pendre parce qu’Allemand, sitôt la guerre finie. Un jour, il s’aventura même à déclarer à quelques jeunes bourgeois chauvins qu’il n’aimait pas les patriotes de quelque pays qu’ils soient.
Et ce bon petit vieux riveteur de notre Kolonne 8, déplacé ensuite à la Kolonne 2, faudrait-il oublier qu’il nous apporta les premiers fruits de son jardin, et bien d’autres menues choses ? Il était bien peureux cependant, mais lui aussi se risquait à nous apporter des journaux. Et toujours dans notre Kolonne 8, ce vieil artisan mobilisé à l’usine, qui intervint plusieurs fois auprès de nos « Vorarbeiter » pour défendre des camarades, qui, également, laissait une part de son maigre casse-croûte, qui, quoique non-membre de l’organisation anti-nazie, confia à certains d’entre nous sa haine du nazisme, serait-il responsable des crimes qui l’indignaient ? Et, à l’autre bout de la Kolonne, ce brave fou de L…, qui fut si chic avec nous et avec qui je m’entretenais en toute fraternité, et ce jeune de la Kolonne 6, qui se fit prendre à passer une lettre d’un détenu et attrapa six mois de prison, et tous ceux des presses, des machines, qui tant qu’ils eurent la soupe à minuit apportaient de pleines gamelles aux détenus qui travaillaient avec eux, tous ceux-là sont-ils responsables ? Et F…, qui, lorsqu’il fut en confiance, voulut m’expliquer comment Hitler put triompher grâce à la division ouvrière, qui avec beaucoup d’amertume me rappela ce vote où les communistes s’allièrent aux nazis pour renverser le gouvernement socialiste de Berlin, puis-je le confondre avec les vrais responsables ? Nos camarades des rouleuses devraient-ils oublier les nombreux services que leur rendit le discret Albert ? Quoique intéressés pécuniairement à notre rendement, combien furent-ils ceux qui nous poussèrent au boulot ? Bien peu, seulement les cheffaillons nazis planqués à l’usine, les membres du parti et quelques sympathisants, et cependant tous étaient sermonnés périodiquement par les dirigeants nazis de l’usine, par ceux du Front du travail, et par les contremaitres et chefs d’équipe, tous membres du parti. Combien de fois les ouvriers civils allemands ne nous ont-ils pas mis en garde contre tel ou tel ouvrier nazi plus ou moins mouchard ! Et pourtant, eux qui devaient craindre toujours, se méfier constamment, qui savaient que parmi nous il y avait des « marché noir », des lumpen-prolétaires du Vieux-Port, des maquereaux, de jeunes aristocrates pour qui tout ouvrier, même français, appartient à la racaille, ces ouvriers allemands nous ont secourus. Tous ceux-là, qui, de tant de manières, nous rendirent notre calvaire un peu moins dur ; faudrait-il donc maintenant les mépriser ?
Non. Les responsables des crimes nazis, ce sont les capitalistes allemands, les capitalistes des autres pays qui leur ont facilité la tâche d’écrasement du prolétariat allemand, ce sont les troupes de choc SS et SA, ce sont les membres du parti nazi, mais tout de même pas leurs victimes, pas les travailleurs allemands, pas tout le peuple allemand, en général. D’ailleurs, si les travailleurs d’Allemagne avaient été consentants à l’égard de la politique hitlérienne, comment se justifierait la suppression de toute liberté, et l’établissement d’un tel régime de terreur ? Pourquoi cet immense appareil de répression ? Pourquoi ce contrôle étroit des réactions des masses par le moyen d’organisations pseudo-syndicales ?
Ceux qui propagent la thèse de la responsabilité du peuple allemand sont ceux qui oublient les réalités sociales, involontairement pour les pauvres bougres, mais consciemment pour les autres. Cette thèse est celle de nos maîtres, de nos exploiteurs capitalistes qui veulent réduire à merci le prolétariat allemand.
L’application de mesures répressives « contre le peuple allemand » n’exclut certes pas le châtiment sévère des criminels de guerre les plus compromis, rivaux malchanceux de nos maîtres, elles peuvent même gêner les classes dirigeantes de l’Allemagne, mais dans l’ensemble, elles ne toucheront pas à leurs intérêts essentiels. Par contre, elles vont frapper inexorablement les travailleurs dans leurs besoins vitaux. Ce sont les catégories sociales les plus vulnérables qui vont encore une fois payer. Ne voit-on pas déjà les occupants faire appel aux anciens cadres pour reconstituer l’armature politique et économique des territoires soumis à leur contrôle ? Comment en serait-il autrement, d’ailleurs, puisque ce sont les États capitalistes qui se proposent de régénérer l’Allemagne ?
On a beaucoup parlé de libérer le peuple allemand de l’oppression nazie. Maintenant, on l’oublie sciemment. Et l’on accuse les victimes de cette oppression au même titre que les bourreaux.
Non, les travailleurs allemands qui ont déjà payé les frais de la première grande guerre par une misère effroyable qui dura longtemps encore après la fin de l’inflation de 1923, qui ont connu la démoralisation d’un immense chômage chronique, qui, depuis 1933, ont eu des centaines de milliers de leurs camarades exterminés par les SS, et dont plusieurs millions sont morts sur les fronts ou sous les bombes ; non, ce ne sont pas eux qui doivent encore payer.
Ce n’est pas aux travailleurs de payer les frais d’une guerre dans laquelle ils ont été entraînés. Mais s’ils ne veulent pas être contraints de régler quand même la note, une seule issue leur est offerte : abattre et détruire à tout jamais le régime qui engendre les guerres, qui est à la base de leur exploitation, de leurs misères et de toutes leurs souffrances.

(Franche-Comté Libération, octobre-novembre 1945)

De Henri Chazé (1904-1984, Gaston Davoust de son vrai nom), on lira la courte mais suggestive autobio­gra­phie qu’il rédigea vers 1980 : Militantisme et responsabilité.

On a déjà évoqué Chazé ici.

La Bataille socialiste (qui d’autre !) a mis en ligne de nombreux documents le concernant.