B. Traven – Lettre à Solidaridad Obrera (1938)

Salud !

Je vous salue ainsi que tous les ouvriers, les ouvrières, les paysans et soldats républicains, vous tous qui combattez héroïquement en Espagne contre la Bête fasciste. Je salue les grands hommes et femmes que l’Espagne a suscités dans ces temps de lutte et dont la vie écrit dans l’ombre une nouvelle histoire de l’humanité.
Votre lettre, camarade Herrera, est la première que je reçois de votre pays.
Votre invitation – et j’en remercie tous les camarades de la Solidaridad Internacional Antifascista – est le plus grand honneur qui m’ait été conféré jusqu’à présent. Je ne suis malheureusement pas à même d’accepter cet honneur, pour des raisons que vous ignorez certainement quand vous m’avez fait cette offre.
Ma connaissance de la langue allemande est très limitée, plus encore que celle de la langue espagnole qui, comme vous pourrez en juger par les fautes de cette lettre, est amplement limitée. J’ai fait savoir par plusieurs revues allemandes que je n’étais allemand ni d’origine, ni de race ou de sang. Je n’ai séjourné qu’une fois en Allemagne, avant la guerre de 14, et je ne connais pas assez le pays et la langue pour pouvoir juger de l’œuvre littéraire des écrivains allemands.
Je suis natif d’Amérique du Nord et ma langue maternelle est l’anglais. Pour juger des œuvres littéraires anglaises il y a en Angleterre des hommes plus talentueux et célèbres que moi, et qui n’ont pas les désavantages que ma collaboration apporterait, étant donné l’éloignement géographique qui nous sépare.
Recevez néanmoins, camarades, mes plus ardents remerciements pour votre invitation.
Si l’on m’offrait un voyage en Allemagne, tous frais payés et reçu dans le luxe, en garantissant ma sécurité et avec un beau paquet de dollars, soyez assurés que je refuserais l’offre. Tant j’ai peu d’envie de voir le pays dans l’état d’esclavage où il se trouve aujourd’hui réduit ; et j’en dis autant à l’égard de l’« empire » italien. Un « empire » qui s’en va en morceaux.
Si en revanche le gouvernement espagnol (l’Espagne n’a qu’un gouvernement) m’honorerait d’un passeport et prenait mes frais en charge, j’accepterais avec grand plaisir, tant j’aimerais connaître, et voir ce pays dans sa glorieuse lutte. Mais non, camarades, je n’irais pas. Je prendrais l’argent pour acheter ici de l’ouate, du lait condensé, du café et des cigarettes et vous les envoyer aussitôt. Car tout comme je sais que j’aimerais visiter l’Espagne, je sais aussi que vous avez besoin de ces choses, pour gagner plus rapidement la guerre, alors que ma présence n’est pas nécessaire, ni pour gagner la guerre, ni pour vous abreuver de bons conseils. Vous savez très bien ce dont vous avez besoin et ce que vous voulez. Vous n’avez pas besoin d’écrivains, même issus des rangs des travailleurs révolutionnaires, pour vous dire comment améliorer votre situation. Vous avez eu trop de donneurs de conseils, plus que vous n’en nécessitiez. Si, au lieu des millions de mots qu’ils vous ont envoyés, pour chaque million vous aviez eu un avion trimoteur et pour chaque centaine une mitrailleuse avec suffisamment de munitions, vous auriez déjà gagné la guerre depuis un an. Camarades, tous mot inutile est une cartouche perdue pour vous.
J’aimerais bien vous aider d’une manière ou d’une autre. Quoique mes œuvres soient traduites en dix-sept langues, je n’ai ni maison ni argent et je ne possède qu’un minimum de vêtements indispensables. Si je vous parle de ma situation personnelle c’est uniquement parce que je regrette infiniment de ne pouvoir vous aider comme le fait le pape vis-à-vis du Pancho de Salamanque, qui en bave d’admiration.
J’ai pourtant quelque chose que je mets avec joie à votre disposition. J’ai ma bibliothèque. Elle n’est ni grande ni luxueuse. Mais à quoi me servirait-elle si elle peut être utile aux camarades espagnols en guerre ? Il y a dans cette bibliothèque des revues en anglais et en espagnol. Si mes livres et brochures vous intéressent, écrivez-moi et je vous les enverrai. Je me charge des frais d’envoi. Communiquez-moi l’adresse.
Revues et livres sont utiles pour les hôpitaux, les tranchées, les camps et les écoles où l’on forme les nouveaux officiers.
Tout ce que je possède est à vous. Je n’ai pas besoin de vous dire que je souhaite votre victoire de tout cœur, car je sais que les ouvriers, les paysans et les soldats républicains remporteront la victoire définitive, même si les envahisseurs allemands et italiens envoient encore cinquante mille malheureux esclaves promis à l’abattoir, afin de récupérer les millions de marks et de lires qu’ils ont déjà perdus dans la péninsule.
Vous gagnerez, je pense, avant décembre. Mais votre lutte peut aussi durer plus longtemps. Un an, deux ans. Qui sait ? Ce n’est pas ce qui importe : aussi longtemps qu’elle soit à venir, la victoire sera vôtre.
Vous vaincrez davantage par vos idées de raison et de progrès que par vos armes. La République de 1931 n’était que du papier, elle ne pouvait donc pas survivre. En revanche, la République née pendant la guerre sera une république issue du sang du peuple, de souffrances indicibles, de victimes surhumaines, édifiée sur un héroïsme qui n’a pas son pareil dans l’histoire de l’humanité.
C’est pour ces raisons que la république qui prendra la suite de ce combat sera durable, car ses fondations seront si solides qu’elle ne pourra plus être l’objet d’agression de la part des ennemis du progrès, de la civilisation et de l’humanité.
Voilà ce que je voulais vous dire, camarades espagnols, en vous remerciant de vos égards.

Salud !

B. Traven

[Pendant la guerre d’Espagne, la SIA – Solidaridad Internacional Antifascista – s’adressa à l’auteur du Vaisseau des morts dans l’espoir de le voir collaborer à la section allemande de la revue Timon qui s’éditait à Barcelone. La réponse, signée « B. Traven », au « camarade Herrera » parut le 22 mai 1938 dans le quotidien Solidaridad Obrera]

B. Traven, Dans l’Etat le plus libre du monde, Paris, L’Insomniaque, 1994, pp. 81-83.