Archiv für Juni 2011

Hola Ghost – Spanish Moon

Grandizo y Martinez, Manuel Fernandez, dit Munis

GRANDIZO Y MARTINEZ Manuel Fernandez, dit MUNIS
Né le 18 avril 1912 à Torréon (Mexique), mort le 4 février 1989 à Paris ; de nationalité espagnole, joua un rôle international dans l’Opposition de gauche trotskiste, en Espagne, au Mexique et en France, de 1934 à 1948 ; animateur d’un groupe ultragauche (Fomento Obrero Revolucionario), depuis les années cinquante jusqu’à sa mort, en France comme en Espagne.

Manuel Fernandez Grandizo y Martinez, plus connu sous le nom de Grandizo Munis, appartenait à une famille politisée. À l’âge de deux ans il quitta le Mexique pour l’Estrémadure espagnole, où il resta jusqu’en 1923, date à laquelle il retourna au Mexique. Très jeune, dès 1927-1928, il contribua à la fondation clandestine de l’opposition trotskiste. Mais arrêté pour participation à un meeting, il dut retourner en Espagne en 1928. Il intervint activement dans les grèves des ouvriers agricoles de Llerena. Il fut l’un des fondateurs de l’opposition communiste de gauche. Il collabora à la presse de la Izquierda comunista (trotskiste) espagnole, qui publia La Antorcha (la Torche), El Soviet, Comunismo.

En 1932 et 1933, il était membre du groupe Lacroix. Début 1934, alors qu’il accomplit son service militaire, il fut nommé représentant de la gauche communiste à l’Alliance ouvrière (Alianza Obrera) de Madrid. Il fut jeté en prison au moment de l’insurrection ouvrière d’octobre 34. Partisan de la politique de Trotsky d’entrisme dans les Jeunesses socialistes, il suivit la tendance dite de Fersen et Esteban Bilbao. Mais cette politique échoua complètement lorsque fut décidée la fusion des jeunesses socialistes et communistes.

Au début de 1936, Munis était au Mexique. Dès l’annonce des événements révolutionnaires de juillet, il s’embarqua par le premier bateau chargé d’armes pour l’Espagne, qui arriva à Cartagena à la fin d’octobre. Avec ses camarades, il participa aux combats des milices sur le front de Madrid, celles des socialistes. En novembre, Munis avec ses camarades fonda une nouvelle organisation : la Section bolchevik-léniniste d’Espagne. Il y avait, malgré le petit nombre de partisans de Trotsky, deux groupes trotskistes : El Soviet et La Voz leninista. C’est à ce second groupe qu’appartint Munis, qui publia son Boletin. À ce groupe militaient Jaime Fernandez Cid, Hans Freund (Moulin), Benjamin Péret, les Italiens Adolfo Carlini et Lionello Guido, ainsi que le poète surréaliste cubain Juan Brea.

À partir d’avril 1937, le Boletin du groupe de Munis prit le nom de Voz leninista et critiqua la CNT et le POUM pour leur collaboration avec le gouvernement républicain. Il proposa la formation d’un Front ouvrier révolutionnaire pour prendre le pouvoir, accomplir la révolution et gagner la guerre contre les forces nazi-fascistes. Lors des événements de mai 37, le groupe de Munis et Péret fut seul avec Los amigos de Durruti (les amis de Durutti) à lancer des tracts proposant la continuation de la lutte contre le gouvernement républicain socialo-stalinien.

La chute du gouvernement Caballero, la main-mise totale de l’appareil stalinien signifèrent la mise hors-la-loi non seulement du POUM mais aussi des trotskistes. Au moment où étaient assassinés Andres Nin, Camilo Berneri, Kurt Landau, des militants du groupe de Munis tombaient victimes de la même répression : Hans Freund, l’ex-secrétaire de Trotski Erwin Wolf, et Carrasco, un ami personnel de Munis. Munis avec la majorité de ses camarades fut emprisonné en février 1938. Ils étaient accusés dans la tradition des procès de Moscou de sabotage et d’espionnage au profit de Franco, et de tentative d’assassinat de Negrin, Prieto, la Pasionaria, Diaz, etc. Munis et ses amis étaient accusés en outre d’assassinat sur la personne du capitaine russe Narvich, agent du NKVD infiltré dans le POUM. Munis fut jugé avec ses compagnons à huis clos par un tribunal semi-militaire, et au début sans avocat. Le procureur exigea la peine de mort contre Munis, Carlini et Jaime Fernandez. Les pressions internationales, la volonté des autorités de dissocier ce procès de celui du POUM, retardèrent le jugement jusqu’au 26 janvier 1939.

Jaime Fernandez fut interné dans un camp de travail dont il réussit à s’échapper en octobre 1938 grâce à une erreur bureaucratique. Munis fut incarcéré dans la forteresse de Montjuic, dans le quartier des condamnés à mort, et réussit à s’évader au dernier moment, alors qu’un ordre avait été donné d’exécuter tous les prisonniers politiques révolutionnaires avant la chute de Madrid. Carlini, clandestin dans la Barcelone tombée aux mains des franquistes, réussit à passer en France où il fut interné dans un camp de concentration. Réfugié en France avec le flot de réfugiés, Munis publia son témoignage dans La lutte ouvrière (trotskiste) des 24 février et 3 mars 1939. À la fin de l’année, Munis s’embarqua pour le Mexique. Il devint ami de Trotsky et de Natalia Sedova. Trotsky lui confia la direction de la section mexicaine. En mai 1940, il prit un rôle actif dans la « conférence d’alarme de la IVe Internationale ».

Lorsque Trotsky fut assassiné, il prit la parole lors des funérailles, et se chargea de représenter la partie civile contre Ramon Mercader. Il affronta les parlementaires staliniens qui accusaient Munis comme Victor Serge, Gorkin et Marceau Pivert, d’être des agents de la Gestapo, et leur demanda de renoncer à leur immunité pour s’affronter à lui devant un tribunal.

À partir de 1941, avec Benjamin Péret, exilé lui aussi au Mexique, et Natalia Sedova, il se livra à une critique du Socialist workers party (SWP) aux États-Unis qu’il accusait d’être tombé dans l’antifascisme pour mieux soutenir un « camp impérialiste », celui des démocraties en guerre. Le groupe trotskiste espagnol de Munis critiqua aussi avec vigueur les groupes français et anglais, appuyés par la direction de la IVe Internationale, qui étaient favorables à une participation dans les mouvements de résistance nationalistes. Munis et ses amis dénoncèrent la qualification de l’URSS comme « État ouvrier dégénéré », qui était en fait selon eux un système capitaliste d’Etat et impérialiste. Leur mot d’ordre était la transformation de « la guerre impérialiste en guerre civile » sur tous les fronts.

Bien que minoritaires, Munis et ses amis rencontrèrent quelque écho dans des sections de la IVe Internationale : le Partito operaio comunista (POC) de Romeo Mangano en Italie ; en France la tendance de Pennetier et Gallienne du Parti communiste internationaliste ; la majorité des sections anglaise et grecque. Le groupe espagnol de Munis au Mexique édita deux numéros de 19 de julio (« Le 19 Juillet »), et à partir de février 1943 la revue théorique Contra la corriente. En mars 1945 lui succèda une nouvelle publication : Revolucion. La direction de ces publications qui dénoncaient le stalinisme et l’Etat russe était assumée conjointement par Munis et Péret (sous le pseudonyme de Péralta).

À partir de juin 1947, Munis -avec Péret et Natalia Sedova- commencèrent leur rupture avec la IVe Internationale. Furent publiés des textes importants : « Lettre ouverte au parti communiste internationaliste, section française de la IVe Internationale » ; « la Quatrième Internationale en danger », en vue du IIe congrès mondial de celle-ci. En 1948, alors que Munis et Péret étaient établis en France, ce fut la rupture alors que la IVe internationale proclamait la « défense inconditionnelle de l’URSS » et son caractère d’« État ouvrier dégénéré ». À l’hiver 1948, Munis fut cofondateur avec Benjamin Péret, Jaime Fernandez, Paco Gomez, Sania Gontarbert, Sophie Moen, Edgar Petsch, Agustin Rodriguez et Maximilien Rubel (voir ces noms) de l’Union ouvrière internationale. Le groupe, qui comportait aussi un petit noyau de militants vietnamiens, comptait une cinquantaine de militants tant à Paris qu’en province. Il publia un bulletin ronéotypé, La bataille internationale.

Simultanément, Munis avec ses amis espagnols fondait le Grupo comunista internacionalista de Espana, qui avait des ramifications à Barcelone et diffusait la littérature du groupe en pleine clandestinité. En mars 1951, le groupe diffusa des appels révolutionnaires contre le franquisme et le stalinisme lors d’une grève spontanée des traminots de Barcelone. Munis, très actif lors de la grève, fut emprisonné en même temps que ses camarades. Il resta en prison jusqu’en 1958. Munis reprit aussitôt son activité politique en France avec Benjamin Péret et Jaime Fernandez. Se constitua alors en 1958 le Fomento obrero revolucionario (FOR – Ferment ouvrier révolutionnaire) auquel Munis contribua jusqu’à sa mort par le biais des revues Alarma et Alarme. En 1960, le gouvernement français expulsa Munis du territoire comme menaçant l’ordre public. Il se réfugia à Milan et entra en étroit contact avec le Parti communiste internationaliste d’Onorato Damen, ancien dirigeant du parti communiste italien au début des années 20 et ancien compagnon de Bordiga. Les thèses de Munis furent défendues par le groupe italien Azione comunista. C’est à Milan que Munis rédigea -secondé par la plume de Péret- deux de ses ouvrages théoriques qui eurent une profonde influence sur « l’ultragauche » : Les syndicats contre la classe ouvrière et Pour un second Manifeste communiste (1961). En 1962 Munis fut à nouveau autorisé à séjourner en France. Il s’occupa de mettre en place le groupe espagnol, se lançant dans une activité de révolutionnaire professionnel. Il écrivit une histoire de la révolution en Espagne : Jalones de derrota, promeses de victoria. Après 1968, le groupe Alarme de Munis joua un petit rôle dans la réorganisation du courant ultragauche en France à l’occasion de conférences internationales.

Poursuivant une oeuvre théorique sur la question de l’Etat, Munis mourut à Paris le 4 février 1989.

ŒUVRE : Textes choisis de Munis et de son courant, de 1936 à 1950, in Agustin Guillamon, Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, Madrid, 1996. — El Socialist Workers Party y la guerra imperialista, Editorial Revolucion, Mexico, 1945. — Los revolucionarios ante Rusia y el estalinismo mundial, editorial Revolucion, Mexico, 1946 – Jalones de derrota, promesa de victoria, Editorial Revolucion, Mexico, 1948. — Grupo Comunista Internacionalista : Explicacion llamamiento a los militantes, grupos y sectiones de la IV Internacional, Paris, septembre 1949. — Textes de Munis dans sa revue Alarma, primera y segunda serie, 1958-1976, et Fomento obrero revolucionario, réédition à Barcelone, sans date. — Pour un second manifeste communiste (édition bilingue, français et espagnol), Eric Losfeld, Paris, 1965. — Munis et Péret, Les syndicats contre la révolution, Eric Losfeld, « le Terrain vague », Paris, 1968. — Fomento Obrero Revolucionario : Llamamentio y exhorto a la nueva generacion, FOR, Paris, 1966. — Trayectoria quebrada de Révolution internationale, Alarma, 1974. — Parti-Etat, stalinisme, révolution, Spartacus, Paris, 1975. — Analisis de un vacio. Cincuenta anos después del trotskismo, supplément à Alarma n° 15, Barcelona, 1983.
SOURCES : F. Bonamusa, Andreu Nin y el movimieno comunista en Espana (1930-1937), Anagrama, Barcelona, 1977 – Pierre Broué, Léon Trosky. La revolucion espanola (1930-1940), Fontanella, Barcelona, 1977. – Pierre Broué, Staline et la révolution. Le cas espagnol, Fayard, Paris, 1993. – Andrew Durgan, Dissident Comunism in Catalonia 1930-1936, thèse de doctorat, Londres, 1989. – Pelai Pages, El movimiento trotskista en Espana (1930-1935), Peninsula, Barcelona, 1977. – Agustin Guillamon, « Los bordiguistas en la guerra civil espanola », Balance n° 1, novembre 1993 – Agustin Guillamon, « G. Munis, un révolutionnaire méconnu », in Cahiers Léon Trotsky, no 50, mai 1993. – Agustin Guillamon, « Relaciones y correspondencia entre Nin y Ambrogi, 1930-1931 », Balance, mars 1994, Barcelona. – Agustin Guillamon, La Agrupacion de Los Amigos de Durruti (1937-1939), Barcelona, mai 1995. – Guy Prevan ed., Benjamin Péret, Oeuvres complètes tome 5, Textes politiques, Librairie José Corti, Paris, 1989 – Ngo Van, « 1954-1996 : une amitié, une lutte », in Maximilien Rubel… Combats pour Marx, « les amis de Maximilien Rubel », L’Insomniaque Editeur, Paris, 1997. – Archives de la IVe Internationale, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, cote Fo rés. 552 et 553, dossiers Mexique (1942-1947).

Agustin Guillamon (révisée par Philippe Bourrinet)

DBMOF

Quelques textes importants du F.O.R (format *.doc)

Julius Dickmann – A propos d’une théorie de l’esclavage (1933)

La Critique Sociale a publié (n° 7) un compte rendu de Raymond Queneau sur le livre de Lefebvre des Noëttes : L’attelage (Picard, éd.). Le contenu de ce livre est à remarquer avant tout par le fait que l’auteur, évidemment de tendance bourgeoise, et qui ne se réfère pas au marxisme, qui n’a peut-être même jamais entendu parler de la doctrine de Marx, a en apparence apporté une contribution involontaire à la conception matérialiste de l’histoire, dans la mesure où il tente de montrer que l’origine de l’esclavage antique se trouve dans une technique défectueuse de l’attelage des bêtes de trait, de sorte que seule l’amélioration de cette technique au début du moyen âge aurait rendu possible la suppression de l’esclavage. En apparence, cette thèse — bien que l’auteur lui-même ne s’en doute vraisemblablement pas — confirme la conception marxiste selon laquelle l’introduction de nouvelles forces productives modifie l’organisation sociale de la production. Cependant, cette thèse concernant le rôle de l’attelage dans les origines de l’esclavage est en réalité tout à fait dénuée de fondement ; et dans l’intérêt même de l’enrichissement de la doctrine marxiste, il me paraît nécessaire de repousser très résolument la théorie superficielle de notre marxiste malgré lui.

M. Lefebvre de Noëttes s’est voué à l’étude de la technique ancienne des transports et il a mis au jour des résultats d’un grand intérêt. S’il s’était limité à ces recherches, nous lui serions redevables d’une contribution à l’histoire de la civilisation dont l’appréciation aurait été affaire de spécialistes. Mais l’ambition de M. L. des N. visait plus haut. Il voulait établir une relation entre les résultats tirés par lui de l’histoire de la technique et la naissance et le déclin de grandes formations historiques de la société humaine. Par là, il entreprenait d’expliquer l’histoire d’une manière matérialiste. Mais pour apporter réellement quelque chose de sérieux sur ce terrain, une simple concordance de dates ne suffit pas. Avant tout, il est nécessaire d’avoir une méthode précise et éprouvée, ainsi qu’une claire délimitation d“es concepts.

Notre auteur découvre que le passage à la forme moderne de l’attelage a en lieu au siècle même où se place la disparition des derniers restes de l’esclavage en Europe. Et cette maigre constatation, ce caprice du hasard lui paraît suffisant pour étayer une théorie vraiment curieuse de l’origine et de la décadence de l’esclavage.

Nous reconnaissons que l’attelage antique, tel qu’il fut utilisé d’après L. des N. en Égypte comme en Assyrie, en Grèce comme à Rome, était tout à fait insuffisant ; pour vaincre les conditions du transport à cette époque, il fallait un énorme emploi de force humaine de travail. Mais il ne s’ensuit pas du tout que cette force humaine devait précisément être utilisée sous forme d’esclavage. Pourquoi pas sur les bases du servage ou des rapports libres du salariat ? Il existait cependant à Rome un prolétariat innombrable. M. L. des N. a été manifestement empêché par son étude intensive de l’histoire de la technique de s’informer des éléments de l’histoire économique. Qu’il lui soit donc révélé qu’en Égypte et en Assyrie, pays auxquels il se réfère pour établir sa théorie de l’attelage, l’esclavage n’était nullement la base générale de la production, laquelle reposait surtout sur la corvée de paysans économiquement indépendants. L’esclavage a été un rapport de production tout à fait particulier, il ne s’est étendu qu’à un cercle déterminé de pays appartenant à ce que l’on nomme la civilisation maritime de la Méditerranée. L’emploi insouciant d’une telle appellation pour des formes d’exploitation humaine entièrement différentes constitue une confusion de notions aussi abusives que, par exemple, le fait d’intituler capitalisme la propriété foncière du moyen âge.

Quelles sont les caractéristiques particulières de l’esclavage ? D’abord, les hommes soumis étaient arrachés à leur milieu natal et arbitrairement transportés en pays étranger. Ensuite, ce qui est encore plus important, ils ne pouvaient fonder leur propre foyer ni par suite se multiplier naturellement, si bien que leur nombre ne pouvait s’accroître et se maintenir que par des guerres continuelles et des rapts constants. Il est de même scientifiquement inexact de parler de l’esclavage des nègres en Amérique au XVIIIe et au XIXe siècles. Il n’y eut esclavage qu’à l’origine : sur le nouveau sol, les nègres purent se multiplier naturellement ; il se forma là une espèce de servage, totalement différent de l’esclavage proprement dit.
Mais est-il véritablement nécessaire de faire de si subtiles distinctions ? Certainement. Car sans tenir soigneusement compte des caractères propres de l’esclavage, nous ne pouvons pas expliquer le développement de la civilisation antique, son expansion et son déclin.

Quelles relations y a-t-il entre ces attributs spécifiques de l’esclavage et l’attelage antique ? Quelle influence a pu exercer son insuffisance sur la forme de l’exploitation de la force humaine de travail ? Aucune. Cela ressort notoirement du fait que l’esclavage dans l’Empire romain commença à décroître rapidement à partir du IIIe siècle après J.-C. ; à l’époque de la décadence de Rome, il avait cédé la place depuis longtemps à un nouveau rapport de production, le colonat; si bien qu’à partir de cette époque, l’esclavage ne subsistait plus qu’éparpillé çà et là et à titre de survivance, alors que l’attelage moderne ne fut trouvé qu’au Xe siècle et, d’après les données mêmes de L. des N., ne fut généralement employé qu’au XIIe siècle. L. des N. semble se rendre compte que ces faits s’accordent mal avec sa théorie, aussi s’efforce-t-il de la corroborer, mais avec une argumentation embarrassée.

Après la chute de Rome, on passa de la construction en pierre à la construction en bois, ce qui allégea les conditions de transport ; plus tard, les nombreuses expéditions de Charlemagne ranimèrent passagèrement l’esclavage… Un argument détruit l’autre ! Si le passage à la construction en bois réduisit la quantité de force de travail nécessaire au transport, alors il n’y avait sous Charlemagne aucune raison pour que l’esclavage revive. Il se peut que l’esclavage ait été un phénomène transitoire accompagnant les guerres de Charlemagne ; mais que celui-ci ait entrepris ses guerres en raison de l’insuffisance de l’attelage et pour introduire de nouveau l’esclavage, cela L. des N. ne le soutiendra certainement pas. Pourquoi fait-il alors si grand cas de ce phénomène éphémère et sans signification ? Parce qu’il a besoin de combler de quelque manière le vide qui va du IIIe au Xe siècle. Solidement enfoncé dans un dogme, il ne remarque pas que même en tenant compte de cette dernière vague d’esclavage sous Charlemagne, la disparition définitive de l’esclavage avait précédé la découverte de l’attelage moderne, si bien que, de ses propres prémisses, on tire le contraire de sa thèse. Ce n’est pas la découverte de l’attelage moderne qui a ôté à l’esclavage son caractère indispensable, c’est bien plutôt le déclin de l’esclavage, causé par d’autres raisons, qui aurait rendu indispensable une adaptation de l’attelage (1).

N’est-il pas remarquable que ces mêmes Romains qui, dans tant de domaines épineux de la technique, ont accompli de brillants travaux, « aient été mis en défaut » juste à ce propos et se soient contentés de l’antique forme orientale au lieu de lui faire subir les quelques améliorations simples apportées plus tard par de gauches artisans de l’inculte Xe siècle ? Pourquoi la technique romaine ne resta-t-elle arriérée que précisément dans ce domaine ? Je ne vois qu’une raison possible : l’amélioration de l’attelage était pour les Romains superflue. La technique ne cherche pas la résolution de problèmes arbitraires, ses tâches lui sont généralement imposées par les conditions concrètes de la production. Si, dans l’antiquité, on n’a pas trouvé une forme améliorée de l’attelage, c’est uniquement parce que l’on n’en sentait aucunement le besoin.

Et cela s’explique de la façon la plus simple. A l’époque florissante de la société antique, il y avait une telle profusion d’esclaves qu’il ne serait venu à l’idée de personne de se casser la tête pour faciliter par une forme mieux adaptée de l’attelage le transport des fardeaux. Pour les Romains, la difficulté des transports résidait dans la question des routes, et comme précisément ils les construisirent d’une manière tout à fait remarquable, ils n’avaient pas à se soucier de la forme de l’attelage. A cela s’ajoute le fait que, dans le sud, l’usage des mulets était très généralement répandu, et que l’on chargeait directement les fardeaux sur leur dos. Ce sont les mulets et non les esclaves qui, en règle générale, transportaient les fardeaux ; les esclaves étaient principalement utilisés à la construction des routes ; et mieux les routes furent aménagées grâce au travail des esclaves, moins on eut de raisons de s’intéresser à l’attelage. Ainsi, loin d’être causé par l’état arriéré de l’attelage, l’esclavage constituait au contraire la cause pour laquelle l’attelage demeurait arriéré.
Lors de la chute dans la barbarie des débuts du moyen âge, le transport perdit sa raison d’être antérieure. Avec l’avènement de la nouvelle culture médiévale, la question des transports se posa de nouveau, mais la situation était alors fondamentalement différente. Il ne fallait pas encore songer à la construction de véritables routes ; les serfs et les vassaux étaient trop peu nombreux pour assurer même les déboisements et les défrichements nécessaires. Le nombre de chevaux disponibles pour le transport fut considérablement réduit par la nécessité de mettre sur pied, à partir du Xe siècle, de nombreuses armées de chevaliers. C’est cela, me semble-t-il, qui donna la véritable impulsion à la recherche d’une amélioration de l’attelage. Car il ne restait rien d’autre à faire qu’à élever, par l’amélioration de la forme de l’attelage, le rendement des chevaux devenus si rares.

L’histoire de l’attelage de L. des N. ne nous a, en vérité, pas expliqué l’esclavage, mais elle confirme les thèses développées dans Les lois fondamentales du développement social, que le véritable moteur du développement social n’est que le manque, l’amoindrissement de force productive qui suit une période de superflu.

Julius Dickmann

(1) J’ai exposé dans un ouvrage sur Les lois fondamentales du développement social pourquoi les Romains durent cesser leurs rapts d’esclaves.

La Critique sociale, n°10, novembre 1933, pp. 199-200.

Loukanikos, the riot dog is back!

Rebel dog

Delta motorcycle police try to kill riot police dog Loukanikos

(via Serge Q.)

Julius Dickmann – La véritable limite de la production capitaliste (1933)

Selon une conception largement répandue, et que Marx et Engels ont soutenue d’une manière particulièrement catégorique, les forces de production modernes, forces sur lesquelles repose le développement de la société capitaliste, sont capables par elles-mêmes, contrairement aux forces de production de l’antiquité et du moyen âge féodal et corporatif, de s’élargir d’une manière pratiquement illimitée; et leur croissance ne serait actuellement entravée que par le régime économique établi par la propriété privée des moyens de production. Le capitalisme, qui a développé ces forces productives dans sa période ascendante, serait à présent devenu un obstacle à leur extension progressive ; ou, comme Marx l’a exprimé dans une célèbre formule du Capital : « La véritable limite de la production capitaliste est le capital lui-même… Les limites entre lesquelles peut se mouvoir la reproduction et la mise en valeur du capital, qui repose sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs, ces limites entrent constamment en contradiction avec des méthodes de production, qui… conduisent à un élargissement illimité de la production, au développement inconditionné des forces productives du travail collectif. »

Au premier abord, cette manière de voir semble très persuasive. On pense aux gigantesques sources d’énergie et de matières premières qui gisent encore inutilisées dans de lointaines régions ou même plus près de nous; on tient compte des merveilles sans cesse renouvelées de la technique ; on admire le génie inventif et créateur de l’humanité, qui est sans aucun doute illimité. Comment peut-on, alors qu’est prouvée d’une manière aussi éclatante la possibilité d’utiliser, à l’échelle mondiale, nos conditions de vie naturelles, se représenter qu’il puisse exister réellement une limite objective assignée par la nature à cette « extension indéfinie », limite que nous aurions vraisemblablement atteinte ? Mais si l’on entend dire que tel ou tel plan techniquement réalisable n’est pas exécuté parce qu’il ne paraît pas devoir procurer un profit, on est alors amené tout naturellement à se plaindre du régime établi, c’est-à-dire du capitalisme ; ce serait lui qui ferait obstacle à l’extension illimitée de nos possibilités d’existence, parce qu’il ne se laisse conduire que par l’attrait du profit au lieu d’avoir égard à un intérêt social que l’on ne définit pas d’une manière plus précise…

Cette conception, si répandue, si enracinée qu’elle soit, ne peut pourtant résister à un examen plus attentif. D’abord, il faut se rappeler que le profit constitue, comme chacun sait, une partie intégrante de la valeur ; et s’il est exact que la valeur exprime la quantité de travail qui est incorporée à un produit, le fait qu’une entreprise techniquement réalisable ne donne pas de perspectives de profit signifierait que la valeur-travail du produit créée par cette entreprise serait moindre que la somme des valeurs ou des quantités de travail nécessaires à la production. Une telle entreprise doit donc être écartée dans n’importe quel ordre social. On doit considérer chaque entreprise du point de vue de la reproduction sociale; c’est-à-dire qu’il faut se demander si l’entreprise est capable de restituer sans cesse au moins l’équivalent des éléments du processus de production dont elle est issue ; sans quoi elle prendrait à la société plus de produits qu’elle ne lui en rendrait ! Ainsi ce que l’on considère aujourd’hui comme non profitable serait rejeté sous un régime socialiste comme non productif ; car le produit réalisé par le travail ne constituerait au meilleur des cas que l’équivalent des moyens d’existence représentés par les salaires actuels. La forme de la société ne changerait absolument rien au jugement porté sur l’utilité d’une semblable entreprise (1).

C’est précisément parce que l’on néglige le point de vue de la reproduction que l’on se trompe complètement dans l’appréciation des possibilités de croissance des forces productives. Si l’on annonce, par exemple, une nouvelle invention dans l’industrie textile, invention qui permette de réduire le travail d’un tiers dans cette branche de l’industrie, on est aussitôt porté à estimer la portée économique de cette invention à la mesure de son efficacité technique. Par malheur, on néglige seulement le fait que cette réduction éventuelle du temps de travail dans une branche déterminée de l’industrie serait, au préalable, compensée et plus que compensée, dans l’ensemble de la société, par un accroissement du travail. Car les nouvelles machines sont, en règle générale, plus compliquées et plus vastes que les anciennes ; la production de ces machines exige plus de travail ; elle rend nécessaires en général des investissements nouveaux et plus importants, investissements qui ne sont possibles — dans une économie socialiste aussi bien que dans une économie capitaliste — que si une partie plus grande du travail productif total est soustraite à la production des objets de consommation immédiate. Que la nouvelle invention se répande très rapidement, et cela peut signifier une perte pour la reproduction sociale ; à savoir si la quantité de travail incorporée aux moyens de production des entreprises qui fabriquaient l’ancien outillage, et qui sont devenues sans valeur, dépasse la quantité de travail épargnée à la société par les machines nouvelles pour le temps pendant lequel les vieux investissements et les vieux moyens de production auraient pu être utilisés. Plus on part d’une technique avancée, autrement dit plus les investissements consacrés à la production des machines de l’ancien type sont importants, et plus il faut de temps, bien entendu, avant que le fonctionnement plus économique du nouvel outillage puisse, une fois compensée la perte causée par l’introduction de cet outillage, être considéré comme un gain pour l’ensemble de la production. Et si, dans l’intervalle, on fait une nouvelle invention qui remplace le type de machine nouvellement introduit par un autre encore plus productif, alors la première invention n’arrive même jamais à jouer son rôle en épargnant du travail pour l’ensemble de la société.

Le résultat général d’un progrès technique qui procéderait de la sorte, d’un « développement inconditionné des forces productives » tel que celui que Marx regrette de voir entravé par le capitalisme, ce résultat peut donc dans certaines conditions signifier une diminution de la reproduction sociale. C’est précisément dans une économie socialiste qu’il faudra accueillir les inventions nouvelles en tenant compte de l’ensemble de la reproduction, et avec bien plus de prudence que dans le système capitaliste, où chaque entrepreneur juge seulement d’après les succès économiques de son entreprise ou de sa branche d’industrie particulière.

Ces remarques seront en tous cas bonnes à rafraîchir quelque peu l’enthousiasme que l’on éprouve en général pour le progrès technique. Nous voyons que ce progrès ne signifie pas par lui-même un progrès économique et ne conduit pas nécessairement à une extension de nos possibilités d’existence. Bien au contraire ! Ce qui caractérise le régime capitaliste dans sa phase actuelle, ce n’est en aucune manière les entraves qu’il mettrait, par son existence même, au développement des forces productives ; c’est bien plutôt le fait qu’en élargissant les forces productives d’une manière irréfléchie, sans tenir compte des conditions de leur reproduction permanente, il a effectivement amoindri les conditions d’existence du genre humain.

Qu’on évite l’erreur de croire que les entreprises créées, les mines ouvertes dans la dernière période d’essor du capitalisme, dans la campagne manquée pour la rationalisation, pourront subsister malgré la crise dans leur structure matérielle et pourront être, comme il semblerait, entièrement exploitées pourvu que nous en transférions la propriété à une « société » ambiguë et établissions un plan qui permette de tout utiliser. Si nous pouvions demain établir une économie socialiste planée, les chefs de cette économie seraient tout aussi incapables que les chefs actuels de l’économie capitaliste de faire fonctionner à plein rendement et de reproduire l’appareil de production démesuré légué par le capitalisme. Nous en apprendrons bientôt la raison.

Bien que la thèse des possibilités indéfinies d’extension des forces productives modernes soit surtout due à Marx, c’est aussi Marx, à qui nous sommes, en revanche, redevables de la méthode grâce à laquelle nous pouvons nous libérer de cette erreur et percer à jour l’inconsistance des espérances trompeuses. C’est lui qui nous apprend à ne pas considérer les forces de production en naturalistes, comme un ensemble de sources d’énergie, de matières premières, etc., mais seulement comme des points d’appui matériels pour la coopération productive des groupements humains. Il nous a montré, en outre, que l’accroissement des forces productives conduit à une augmentation continue du capital constant par rapport au capital variable ; ou, pour exprimer abstraitement la chose par rapport à la société, conduit à une participation croissante du travail passé dans le processus de la production, relativement au travail vivant ; et cette utilisation croissante du travail passé exige que l’on renonce dans une proportion croissante à la consommation immédiate des fruits du travail présent. Si nous possédons solidement ces notions, le caractère illimité des ressources naturelles dont nous disposons et de leur utilisation purement technique ne nous fera pas illusion, et nous verrons combien limitée est en fait l’utilisation socialement productive d’une ressource naturelle quelconque. Il faut seulement tirer les conséquences concrètes qui découlent des notions abstraites du marxisme.

Considérons la reproduction sociale à trois degrés différents de composition organique du capital, avec des différences correspondantes dans la répartition du produit social. Le taux de la plus-value est d’abord de 100%, puis s’accroît, tandis que la moitié de la plus-value doit être toujours consacrée à l’accumulation. Nous appellerons taux d’élargissement de la reproduction le rapport de la plus-value nouvellement accumulée à l’ensemble du capital déjà investi, et nous déterminerons ce taux pour chaque degré. On a alors :
Premier degré : 20 c + 40 v + 40 pl = 100.
On a une accumulation de 20 pl ; le taux d’élargissement de la reproduction est 20/60, c’est-à-dire plus de 33 % ;
Deuxième degré : 50 c + 20 v + 30 pl = 100. On a une accumulation de 15 pl ; le taux d’élargissement de la reproduction est 15/70, c’est-à-dire moins de 22 % ;
Troisième degré : 70 c + 10 v + 20 pl = 100. On a une accumulation de 10 pl ; le taux d’élargissement de la reproduction est 10/80, c’est-à-dire 12% %.
Dans l’ensemble, lorsque la composition organique du capital s’élève, lorsque, par suite, la productivité du travail social croît, la source qui doit fournir les moyens d’un développement plus large des forces productives va sans cesse en s’épuisant. La masse de la plus-value, considérée absolument, s’accroît bien, mais elle ne suffit pas à rendre possible un accroissement uniforme du capital. Si l’on suppose que la totalité de la plus-value accumulée soit transformée en capital constant (parce qu’une quantité plus grande de travailleurs pourra, grâce à l’abaissement du coût de la vie, être entretenue avec la même quantité de capital variable), en ce cas l’accumulation permet, dans la première phase, de doubler le capital constant; dans la seconde, de l’augmenter seulement d’environ un tiers, et dans la troisième seulement d’un septième.
Certes, le même processus rendra moins coûteuse la production des éléments du capital constant ; mais l’efficacité des nouvelles inventions propres à économiser le travail ne joue d’abord que par l’intermédiaire du travail vivant, et ce n’est qu’après un long détour qu’elle atteint la reproduction du capital constant ; de sorte que cette efficacité apparaît d’une manière sans cesse plus faible, dans la mesure même où la part du travail vivant dans l’ensemble du produit diminue. Si la production consistait simplement en une dépense de travail vivant, la portée économique de chaque invention propre à économiser du travail, c’est-à-dire l’économie qu’elle permettrait de réaliser au cours de la reproduction sociale, serait exactement égale à la quantité relative de travail épargné. Mais comme, en fait, dans la production, la valeur des moyens nécessaires à la production passe également dans le nouveau produit, autrement dit comme il faut tenir compte du travail passé qui permet la réalisation du produit, la portée économique de chaque invention de ce genre est toujours plus faible que sa portée technique ; et la différence devient sans cesse plus grande à mesure que croît la part relative du capital constant dans la valeur du produit.

Afin de rendre cette relation évidente, évaluons l’efficacité d’une innovation technique pour chacun des trois degrés de la composition du capital que nous avons pris en exemple ; nous supposerons toujours que l’innovation technique diminue de moitié le temps de travail, et ne demande en revanche, à chaque fois, qu’un accroissement du capital constant de 10 unités. (C’est là la supposition la plus favorable possible au progrès technique ; car, en réalité, cet accroissement du capital constant devient, lui aussi, relativement de plus en plus important à mesure une la composition organique du capital s’élève). Nous obtenons alors :
Premier degré : 30 c + 20 v + 20 pl = 70. L’efficacité économique d’une invention qui économise 50 % du travail se mesure encore, au degré le plus bas, par 30 %. Le produit est devenu meilleur marché au cours de cette phase et cela peut, par la suite, avoir immédiatement un effet considérable sur la production du capital constant ;
Deuxième degré : 60 c + 10 v + 15 pl = 85. L’efficacité économique se mesure encore par 15 %, pour la même diminution du travail. L’effet de l’invention sur la reproduction du capital constant sera à présent considérablement plus faible ;
Troisième degré : 80 c + 5 v + 10 pl = 95. L’efficacité économique ne se mesure plus que par 5 %, toujours pour la même diminution du travail. Pour la reproduction du capital constant, pour la diminution de la dépense sociale nécessaire au renouvellement de ce capital, l’introduction du nouveau procédé technique demeurera à peu près sans effet.
Plus on part d’une haute composition organique du capital et d’une production mécanisée, plus faible est la portée économique d’une invention nouvelle, plus étroite la marge nécessaire à l’introduction et à l’utilisation productive de cette découverte.

Après ce premier aperçu préalable, il y a lieu de considérer avec beaucoup de scepticisme la possibilité d’un accroissement continu de la productivité du travail. Car il est clair que le socialisme non plus ne pourrait absolument rien changer à ces réalités. Dans le rapport entre le capital constant et le capital variable s’expriment seulement les relations « éternelles » et indépendantes des formes historiques de l’économie qui existent entre le travail passé et le travail vivant. Si le premier croit régulièrement par rapport au second, il se produit, même dans un système de production socialiste, une diminution correspondante des sources qui permettent le développement de nouvelles forces productives ; et la possibilité d’une réduction de la dépense en travail pour la reproduction des forces productives anciennes diminue de la même manière.

Mais le premier tableau de ce développement, tableau que nous venons de présenter, est encore trop optimiste; car l’on n’a pas encore tenu compte du fait que le capital constant se divise en deux parties différentes, à savoir le capital circulant et le capital fixe. Cette dernière partie du capital n’entre dans le processus de la création de la valeur que par parcelles, à mesure que s’usent ses éléments matériels ; mais dans le processus de production, il faut faire entrer en ligne de compte son volume total; de sorte que le taux de l’élargissement de la reproduction doit être rapporté à la masse totale du capital qui fonctionne. Comme il est notoire que la masse du capital fixe augmente à pas de géant avec le progrès technique, la courbe du taux d’élargissement de la reproduction descend en réalité bien plus rapidement que notre premier calcul ne le laissait supposer. D’autant plus important est le fait que, face à cette faible croissance, un autre facteur a nécessairement pour effet de diminuer de plus en plus l’étendue de la reproduction.

Nous savons que la capacité de production du capital ne dépend pas seulement de sa masse absolue, mais aussi de la durée de la rotation. Une rotation accélérée a le même effet sur la production qu’un accroissement correspondant du capital ; une rotation plus lente au contraire équivaut quant à ses conséquences à une réduction du capital productif. La reproduction ininterrompue à une échelle de plus en plus élevée signifie, étant donné l’accroissement rapide de la partie fixe du capital par rapport à l’ensemble du capital social, un accroissement continuel de la durée moyenne de la rotation, ce qui équivaut, quant aux conséquences, à une diminution de la masse du capital. Cette masse peut bien augmenter absolument parlant grâce à l’accumulation de la plus-value ; mais comme l’accroissement qui vient de cette source devient sans cesse de moins en moins considérable, alors que la capacité de production du capital existant diminue progressivement à cause du ralentissement de la rotation, un moment doit arriver où la diminution de la productivité du capital total l’emportera sur l’accroissement apporté à la masse du capital par l’accumulation. Du conflit entre ces deux tendances résultera alors un rétrécissement de la reproduction sociale.

Si l’on considère la disproportion croissante entre l’ampleur du capital en fonction, et surtout de sa partie fixe, et la masse accumulable de plus-value, prise habituellement comme source principale de l’accumulation, on ne pourra que se demander avec étonnement : comment la production capitaliste à ses débuts a-t-elle pu se développer aussi rapidement, presque en progression géométrique ? Voici la réponse : une seconde base existait pour cet élargissement de la production, source bien plus abondante parce qu’accumulée au cours des siècles précédents ; nous voulons parler de la quantité gigantesque de capitaux maintenue, parce qu’indispensable, dans le processus de circulation, avant la grande révolution technique, et libérée par les forces productives modernes à mesure que celles-ci furent utilisées. Ainsi rendus disponibles pour être immobilisés sous forme de capital fixe, ces capitaux permirent tout d’abord une utilisation élargie des nouvelles forces productives, puis, conséquence plus lointaine, une libération encore plus étendue du capital en circulation. Il sembla ainsi que l’extension en spirale de la production capitaliste dût se continuer indéfiniment.
A la naissance du capitalisme, le commerce mondial était extrêmement arriéré et la rotation du capital-marchandise durait très longtemps, à cause de la lenteur des transports. Le voyage à la voile d’Angleterre en Amérique du Nord demandait des mois ; un navire qui transportait le coton de Liverpool à Shanghai, avant l’ouverture du canal de Suez, n’était de retour à son port d’attache que quelque deux années plus tard. Dans ces conditions, chaque entreprise devait avoir partout de vastes entrepôts pour y stocker des produits de toutes sortes, afin de pouvoir satisfaire d’une manière régulière sa clientèle lointaine ; d’un autre côté, il lui fallait aussi conserver dans des entrepôts un choix considérable des matières premières et des instruments nécessaires à sa production, afin de pouvoir produire d’une manière ininterrompue. A cela venait s’ajouter la nécessité de payer des salaires qui, absolument parlant, étaient assez élevés à l’époque ; or les salaires constituaient, avant l’âge de la machine, la plus grosse part des frais de l’entreprise et devaient être versés bien des mois à l’avance, pour ne revenir qu’après un long espace de temps entre les mains de l’entrepreneur sous forme d’argent liquide. On peut imaginer ainsi quelles quantités formidables de capital étaient alors engagées dans la circulation; en comparaison, le capital fixe investi dans un faible outillage et dans de petits ateliers apparaît comme négligeable ; de plus, la durée pendant laquelle ce capital restait en fonction était souvent courte en comparaison de la durée de la rotation du capital circulant. Quand, par la construction des chemins de fer, par l’utilisation des bateaux à vapeur, par le percement du canal de Suez, percement qui vint raccourcir les trajets maritimes vers l’Orient, le trafic mondial eut subi une révolution impossible à prévoir, quand les transports cessèrent de durer de longs mois pour ne prendre que quelques semaines ou quelques jours, alors des masses formidables de capital circulant, accumulées depuis des siècles dans le commerce mondial, furent libérées à un rythme accéléré ; le stockage put être considérablement réduit ; les salaires avancés purent être récupérés à bref délai ; et les conséquences de cette accélération de la rotation furent les mêmes que si la masse absolue du capital social s’était accrue.

Ainsi, on eut immédiatement une large base pour l’utilisation des moyens techniques nouvellement inventés, aussi bien dans la production que dans les transports ; et comme ce processus, une fois commencé, allait en s’accélérant, on put réaliser un élargissement considérable de la section de la reproduction qui comporte le renouvellement des moyens de production, sans retrancher sur les capitaux nécessaires au développement de la section des moyens de consommation. se trouve l’explication du développement extraordinairement rapide des forces productives sous le régime capitaliste, forces que le capitalisme a pu accroître à ce moment-là d’une manière démesurée sans restreindre la consommation. Si la production grossit à la manière d’une avalanche, ce ne fut donc pas l’œuvre directe des forces productives modernes — car la croissance de ces forces conduit à la diminution de la plus-value accumulable ! — mais les nouvelles forces productives ont cependant rendu indirectement possible l’élargissement rapide de la reproduction ; en effet, dans la mesure où on les utilisait, de larges masses de capital commercial, accumulées bien avant l’apparition de ces forces nouvelles et sans leur participation, furent libérées et mobilisées pour être mises en valeur dans le processus de production ; et de plus la diminution du temps de rotation permit d’utiliser ce capital d’une manière bien plus intense qu’on ne faisait auparavant. Si l’on admet que l’expansion capitaliste et l’augmentation de la productivité reposent sur cette base particulière, on verra tout de suite clairement que cette expansion et cette augmentation ne peuvent se poursuivre indéfiniment, même si on tient les possibilités techniques pour illimitées.

Le passage de la diligence au chemin de fer, du bateau à voiles au bateau à vapeur, a abrégé la durée des transports de semaines et même de mois entiers; une amélioration ultérieure des transports ne peut plus réaliser, après cette première révolution, qu’une économie de quelques jours ou de quelques heures, et cela quand même elle semblerait avoir une très grande portée technique. L’influence d’une telle découverte sur la durée de la rotation du capital circulant ne pourrait être à présent qu’insignifiante, et serait encore diminuée par le fait que chaque nouveau type de locomotive ou de bateau à vapeur exige généralement un investissement beaucoup plus considérable de capital fixe, et augmente d’autant la durée de la rotation du capital social total. A un degré déterminé du développement des moyens de transport, le ralentissement l’emporte sur l’accélération ; la source principale qui fournissait des capitaux pour l’élargissement des forces productives finit par disparaître ; et en même temps apparaît, dans le trafic mondial en révolution, une tendance nouvelle qui, elle, conduit directement au ralentissement de la rotation des marchandises.

A mesure que s’accroissent, dans une entreprise, les forces productives, croît aussi nécessairement le rayon d’influence que possède l’entreprise du point de vue des débouchés ; le marché va en se ramifiant sans cesse ; la durée de la rotation des produits, durée que la nouvelle technique des transports avait d’abord diminuée d’une manière radicale, s’allonge peu à peu pour des raisons d’ordre économique. L’industrialisation continuelle des pays arriérés conduit, même quand elle ne s’accompagne pas de mesures protectionnistes, à des difficultés croissantes sur le terrain des débouchés et de la répartition; et la seule solution à ces difficultés, aussi bien dans le régime capitaliste que dans une économie collectiviste, c’est une spécialisation toujours plus exclusive des entreprises dans la fabrication de produits déterminés, et cela dans le sens d’une division internationale du travail. Ainsi, le rayon d’influence des entreprises sur le marché doit à plus forte raison s’étendre considérablement pour l’écoulement de leurs produits spéciaux. Cela signifie des frais croissants de circulation, que ces frais servent à entretenir des agents commerciaux ou les bureaucrates de l’économie planée. De toutes manières, ces frais constituent un facteur qui agit à rencontre de l’action qu’exerce le développement de la productivité dans l’entreprise, développement dont il constitue pourtant la dernière conséquence ; car ce facteur agit d’une manière toujours plus intense dans le sens de la hausse des prix ; et, une fois qu’il s’est fait jour, il devient lui-même la cause d’un renchérissement nouveau, parce que l’élévation des prix de vente pour une capacité d’achat invariable rend la vente plus difficile et la rotation plus longue. On se souvient encore de la vague de hausse qui a couvert le marché mondial, au cours de la décade ayant précédé la guerre, lorsque le commerce était encore relativement très libre. Elle ne peut être expliquée comme phénomène général que par le ralentissement graduel de la rotation du capital total, ralentissement dont nous avons expliqué ici les causes spécifiques.

Ainsi, si le développement des nouvelles forces productives a commencé par amener, dans sa première phase, un élargissement inouï des possibilités d’existence de l’humanité, la progression continue de cette expansion devait elle-même, à un moment déterminé, provoquer une réaction ; et cette réaction s’est répercutée finalement sur la base naturelle qui conditionne en dernière analyse cette croissance gigantesque des forces productives. Une force productive repose toujours sur l’exploitation sociale de facteurs naturels. Elle peut, dans des limites déterminées, croître ou diminuer sans qu’aient varié les conditions naturelles, et pour des causes purement sociales. Mais, comme la coopération humaine seule rend un facteur naturel utilisable pour la société, une diminution du rendement de cette coopération conduit à un rétrécissement de la base naturelle sur laquelle cette coopération est fondée ; ce rétrécissement conduit alors à une nouvelle diminution du rendement social et ainsi de suite. Cette action réciproque des facteurs naturels et sociaux des forces productives modernes devait bientôt se produire, quand le développement de l’efficacité économique de ces forces se fut trouvé arrêté pour les raisons exposées plus haut.

Le fer et la houille ont formé la nouvelle base naturelle sur laquelle le capitalisme moderne, issu du processus de réduction de la production féodale corporative, allait poursuivre son essor sans exemple. L’exploitation des gisements de fer et de houille ne s’est instituée sur une grande échelle que vers la fin du XVIIIe siècle ; elle avait pu se développer au début par des moyens très simples ; elle n’exigeait alors que peu de capitaux et procurait néanmoins un profit rémunérateur, grâce à la richesse des provisions originelles. Mais peu à peu on dut s’enfoncer davantage dans la terre, creuser des puits plus profonds, créer des installations plus perfectionnées, prendre de coûteuses dispositions contre l’eau souterraine, ce qui nécessita de gros investissements de capital fixe ; la production du minerai exigeait aussi des quantités croissantes de capital. Ainsi, dans cette partie de l’industrie dite « industrie lourde », apparut pour la première fois et d’une façon très aiguë la contradiction entre le besoin rapidement croissant de capital et l’épuisement non moins rapide de la source d’où le capital tirait sa propre croissance, à savoir l’accumulation de la plus-value produite grâce à lui ; et cela même dans l’hypothèse d’un taux de profit « moyen ».

Ce n’est que par l’afflux constant du capital des autres branches de production que l’industrie lourde put se développer ; elle devait attirer ce capital par l’appât d’un profit supérieur, d’autant qu’il s’agissait d’investissements à plus long terme que dans la plupart des autres branches de la production. En ce qui concerne les mines, il faut ajouter un facteur décisif : l’exploitation de chaque installation, quand elle se faisait par une progression uniforme, et sans transformation des conditions techniques, devenait, par une nécessité naturelle, de moins en moins productive, cette tendance ne pouvant être surmontée que par la création continuelle de nouvelles installations plus perfectionnées, c’est-à-dire par l’investissement d’une masse toujours croissante de capital fixe, avec la perspective certaine d’une diminution rapide dans la productivité de ce capital. Ce n’est que par la garantie d’une rente-monopole largement supérieure au profit moyen que l’industrie lourde put s’épanouir ; si elle ne s’était développée à une échelle constamment croissante grâce à ce moyen de la hausse des prix, un renchérissement des produits miniers indispensables eut été de toute façon inévitable, par suite de la décroissance du revenu. L’extension de la reproduction sociale se heurtait ainsi, dans tous les cas, à une limite issue de la nature même de sa base. La constitution des trusts et des cartels n’a donc pas suscité la tendance à la hausse continuelle des matières premières de l’industrie, elle lui a seulement fourni une expression particulière.

Bien plus, pendant la première phase de leur existence, les monopoles ont jusqu’à un certain point contrecarré la tendance à la hausse et à la reproduction rétrécie, aidant ainsi le capitalisme à dépasser encore pour quelques décades le point mort de son développement productif, point atteint dès les années 70 du siècle précédent. En organisant, notamment grâce à la hausse des prix intérieurs, l’exportation à vil prix de leurs produits vers les pays arriérés, les monopoles purent provoquer une diminution importante du temps de rotation de leur capital fixe, par suite augmenter la productivité du capital à l’intérieur et étendre artificiellement la base de production dans ces pays arriérés. Mais la seule conséquence en fut une industrialisation rapide de tous ces pays, dont la production, grâce aux ressources naturelles non encore utilisées, chassa les marchandises des vieux pays industriels et leur disputa même les marchés étrangers. Une nouvelle organisation de la production mondiale dans l’esprit libre-échangiste d’une division internationale du travail n’est maintenant plus concevable ; car la perte inévitable d’une quantité gigantesque du capital déjà investi, la renonciation à des forces productives qui existent actuellement, encore que leur rendement soit destiné à diminuer sans cesse, ne peuvent au début être contrebalancées par les avantages futurs d’une telle répartition grandiose de la production. Cette répartition exigerait même de nouveaux investissements de capital d’une importance formidable, et ce capital n’est plus disponible sous une forme liquide. La société devient ainsi prisonnière de son propre appareil producteur, démesurément et trop unilatéralement développé, parce qu’elle a poussé à ses ultimes conséquences le principe d’économie du travail humain et du remplacement du travail vivant par le travail mort. Elle peut maintenant satisfaire ses besoins de consommation avec une dépense de travail minime; mais dans la mesure où elle obtient cette économie de travail, elle doit utiliser une quantité croissante du travail épargné pour produire les moyens qui lui permettent une telle économie ; elle doit étendre toujours davantage la section des moyens de production, d’abord sans porter préjudice à la section des moyens de consommation, mais ensuite toujours davantage aux dépens de cette dernière, soit par le retrait de grosses quantités de capital pour l’industrie lourde, soit par l’échange de marchandises de valeurs par trop inégales entre les deux sections, inégalité due à la réalisation d’une rente-monopole dans la section des moyens de production. C’est ainsi que tout le cycle de circulation de cette machine de production gigantesque a été considérablement rallongé, jusqu’à ce que la perte de temps due à une certaine stagnation dans l’utilisation du travail mort l’emportât sur l’économie de temps obtenue dans l’emploi du travail vivant. Maintenant, ce système de forces productives se rétrécit sous l’action de causes internes et, en dernière analyse, naturelles ; et c’est pour cela qu’il conduit à la ruine sa propre expression sociale et historique, le capitalisme moderne. Ce n’est pas le caractère capitaliste des forces productives actuelles, mais bien leur principe fondamental, à savoir le principe de l’économie du travail vivant, qui forme la limite propre arrêtant leur croissance dans la direction suivie jusqu’à maintenant. Et si nous voulons dépasser le capitalisme et chercher une nouvelle voie pour le progrès social, il faut avant tout se délivrer du principe dont l’application constitue actuellement une barrière pour le développement de la société.

Julius Dickmann

Note

(1) Marx indique à ce sujet que le domaine d’utilisation de la machine est aujourd’hui très étroitement limité du fait que le capital ne payant pas l’équivalent intégral du travail consommé, mais seulement la valeur bien plus petite de la force de travail utilisé, c’est-à-dire le salaire, l’emploi de la machine n’apparaît avantageux que s’il coûte une somme inférieure au faible montant du salaire de l’ouvrier chassé par la machine.
En régime socialiste, ces limites d’utilisation de la machine s’élargiraient beaucoup, car elles seraient alors déterminées par la totalité du travail remplacé. (Capital, livre I, chap. 13.)
Malheureusement, Marx n’aperçoit pas que, dans ce cas, l’économie de travail — envisagée pour l’ensemble de la production — tomberait à néant.
De plus, l’approche de cette limite « socialiste » d’utilisation ferait sombrer la plus-value (étant donné que la dépense causée par les nouvelles machines serait très supérieure à la quantité de travail « nécessaire » auparavant à la reproduction de la force de travail remplacée) au point de rendre impossible l’accumulation nécessaire à un emploi constamment élargi des machines.

La Critique sociale, n°9, septembre 1933, pp. 108-113.