Julius Dickmann – A propos d’une théorie de l’esclavage (1933)

La Critique Sociale a publié (n° 7) un compte rendu de Raymond Queneau sur le livre de Lefebvre des Noëttes : L’attelage (Picard, éd.). Le contenu de ce livre est à remarquer avant tout par le fait que l’auteur, évidemment de tendance bourgeoise, et qui ne se réfère pas au marxisme, qui n’a peut-être même jamais entendu parler de la doctrine de Marx, a en apparence apporté une contribution involontaire à la conception matérialiste de l’histoire, dans la mesure où il tente de montrer que l’origine de l’esclavage antique se trouve dans une technique défectueuse de l’attelage des bêtes de trait, de sorte que seule l’amélioration de cette technique au début du moyen âge aurait rendu possible la suppression de l’esclavage. En apparence, cette thèse — bien que l’auteur lui-même ne s’en doute vraisemblablement pas — confirme la conception marxiste selon laquelle l’introduction de nouvelles forces productives modifie l’organisation sociale de la production. Cependant, cette thèse concernant le rôle de l’attelage dans les origines de l’esclavage est en réalité tout à fait dénuée de fondement ; et dans l’intérêt même de l’enrichissement de la doctrine marxiste, il me paraît nécessaire de repousser très résolument la théorie superficielle de notre marxiste malgré lui.

M. Lefebvre de Noëttes s’est voué à l’étude de la technique ancienne des transports et il a mis au jour des résultats d’un grand intérêt. S’il s’était limité à ces recherches, nous lui serions redevables d’une contribution à l’histoire de la civilisation dont l’appréciation aurait été affaire de spécialistes. Mais l’ambition de M. L. des N. visait plus haut. Il voulait établir une relation entre les résultats tirés par lui de l’histoire de la technique et la naissance et le déclin de grandes formations historiques de la société humaine. Par là, il entreprenait d’expliquer l’histoire d’une manière matérialiste. Mais pour apporter réellement quelque chose de sérieux sur ce terrain, une simple concordance de dates ne suffit pas. Avant tout, il est nécessaire d’avoir une méthode précise et éprouvée, ainsi qu’une claire délimitation d“es concepts.

Notre auteur découvre que le passage à la forme moderne de l’attelage a en lieu au siècle même où se place la disparition des derniers restes de l’esclavage en Europe. Et cette maigre constatation, ce caprice du hasard lui paraît suffisant pour étayer une théorie vraiment curieuse de l’origine et de la décadence de l’esclavage.

Nous reconnaissons que l’attelage antique, tel qu’il fut utilisé d’après L. des N. en Égypte comme en Assyrie, en Grèce comme à Rome, était tout à fait insuffisant ; pour vaincre les conditions du transport à cette époque, il fallait un énorme emploi de force humaine de travail. Mais il ne s’ensuit pas du tout que cette force humaine devait précisément être utilisée sous forme d’esclavage. Pourquoi pas sur les bases du servage ou des rapports libres du salariat ? Il existait cependant à Rome un prolétariat innombrable. M. L. des N. a été manifestement empêché par son étude intensive de l’histoire de la technique de s’informer des éléments de l’histoire économique. Qu’il lui soit donc révélé qu’en Égypte et en Assyrie, pays auxquels il se réfère pour établir sa théorie de l’attelage, l’esclavage n’était nullement la base générale de la production, laquelle reposait surtout sur la corvée de paysans économiquement indépendants. L’esclavage a été un rapport de production tout à fait particulier, il ne s’est étendu qu’à un cercle déterminé de pays appartenant à ce que l’on nomme la civilisation maritime de la Méditerranée. L’emploi insouciant d’une telle appellation pour des formes d’exploitation humaine entièrement différentes constitue une confusion de notions aussi abusives que, par exemple, le fait d’intituler capitalisme la propriété foncière du moyen âge.

Quelles sont les caractéristiques particulières de l’esclavage ? D’abord, les hommes soumis étaient arrachés à leur milieu natal et arbitrairement transportés en pays étranger. Ensuite, ce qui est encore plus important, ils ne pouvaient fonder leur propre foyer ni par suite se multiplier naturellement, si bien que leur nombre ne pouvait s’accroître et se maintenir que par des guerres continuelles et des rapts constants. Il est de même scientifiquement inexact de parler de l’esclavage des nègres en Amérique au XVIIIe et au XIXe siècles. Il n’y eut esclavage qu’à l’origine : sur le nouveau sol, les nègres purent se multiplier naturellement ; il se forma là une espèce de servage, totalement différent de l’esclavage proprement dit.
Mais est-il véritablement nécessaire de faire de si subtiles distinctions ? Certainement. Car sans tenir soigneusement compte des caractères propres de l’esclavage, nous ne pouvons pas expliquer le développement de la civilisation antique, son expansion et son déclin.

Quelles relations y a-t-il entre ces attributs spécifiques de l’esclavage et l’attelage antique ? Quelle influence a pu exercer son insuffisance sur la forme de l’exploitation de la force humaine de travail ? Aucune. Cela ressort notoirement du fait que l’esclavage dans l’Empire romain commença à décroître rapidement à partir du IIIe siècle après J.-C. ; à l’époque de la décadence de Rome, il avait cédé la place depuis longtemps à un nouveau rapport de production, le colonat; si bien qu’à partir de cette époque, l’esclavage ne subsistait plus qu’éparpillé çà et là et à titre de survivance, alors que l’attelage moderne ne fut trouvé qu’au Xe siècle et, d’après les données mêmes de L. des N., ne fut généralement employé qu’au XIIe siècle. L. des N. semble se rendre compte que ces faits s’accordent mal avec sa théorie, aussi s’efforce-t-il de la corroborer, mais avec une argumentation embarrassée.

Après la chute de Rome, on passa de la construction en pierre à la construction en bois, ce qui allégea les conditions de transport ; plus tard, les nombreuses expéditions de Charlemagne ranimèrent passagèrement l’esclavage… Un argument détruit l’autre ! Si le passage à la construction en bois réduisit la quantité de force de travail nécessaire au transport, alors il n’y avait sous Charlemagne aucune raison pour que l’esclavage revive. Il se peut que l’esclavage ait été un phénomène transitoire accompagnant les guerres de Charlemagne ; mais que celui-ci ait entrepris ses guerres en raison de l’insuffisance de l’attelage et pour introduire de nouveau l’esclavage, cela L. des N. ne le soutiendra certainement pas. Pourquoi fait-il alors si grand cas de ce phénomène éphémère et sans signification ? Parce qu’il a besoin de combler de quelque manière le vide qui va du IIIe au Xe siècle. Solidement enfoncé dans un dogme, il ne remarque pas que même en tenant compte de cette dernière vague d’esclavage sous Charlemagne, la disparition définitive de l’esclavage avait précédé la découverte de l’attelage moderne, si bien que, de ses propres prémisses, on tire le contraire de sa thèse. Ce n’est pas la découverte de l’attelage moderne qui a ôté à l’esclavage son caractère indispensable, c’est bien plutôt le déclin de l’esclavage, causé par d’autres raisons, qui aurait rendu indispensable une adaptation de l’attelage (1).

N’est-il pas remarquable que ces mêmes Romains qui, dans tant de domaines épineux de la technique, ont accompli de brillants travaux, « aient été mis en défaut » juste à ce propos et se soient contentés de l’antique forme orientale au lieu de lui faire subir les quelques améliorations simples apportées plus tard par de gauches artisans de l’inculte Xe siècle ? Pourquoi la technique romaine ne resta-t-elle arriérée que précisément dans ce domaine ? Je ne vois qu’une raison possible : l’amélioration de l’attelage était pour les Romains superflue. La technique ne cherche pas la résolution de problèmes arbitraires, ses tâches lui sont généralement imposées par les conditions concrètes de la production. Si, dans l’antiquité, on n’a pas trouvé une forme améliorée de l’attelage, c’est uniquement parce que l’on n’en sentait aucunement le besoin.

Et cela s’explique de la façon la plus simple. A l’époque florissante de la société antique, il y avait une telle profusion d’esclaves qu’il ne serait venu à l’idée de personne de se casser la tête pour faciliter par une forme mieux adaptée de l’attelage le transport des fardeaux. Pour les Romains, la difficulté des transports résidait dans la question des routes, et comme précisément ils les construisirent d’une manière tout à fait remarquable, ils n’avaient pas à se soucier de la forme de l’attelage. A cela s’ajoute le fait que, dans le sud, l’usage des mulets était très généralement répandu, et que l’on chargeait directement les fardeaux sur leur dos. Ce sont les mulets et non les esclaves qui, en règle générale, transportaient les fardeaux ; les esclaves étaient principalement utilisés à la construction des routes ; et mieux les routes furent aménagées grâce au travail des esclaves, moins on eut de raisons de s’intéresser à l’attelage. Ainsi, loin d’être causé par l’état arriéré de l’attelage, l’esclavage constituait au contraire la cause pour laquelle l’attelage demeurait arriéré.
Lors de la chute dans la barbarie des débuts du moyen âge, le transport perdit sa raison d’être antérieure. Avec l’avènement de la nouvelle culture médiévale, la question des transports se posa de nouveau, mais la situation était alors fondamentalement différente. Il ne fallait pas encore songer à la construction de véritables routes ; les serfs et les vassaux étaient trop peu nombreux pour assurer même les déboisements et les défrichements nécessaires. Le nombre de chevaux disponibles pour le transport fut considérablement réduit par la nécessité de mettre sur pied, à partir du Xe siècle, de nombreuses armées de chevaliers. C’est cela, me semble-t-il, qui donna la véritable impulsion à la recherche d’une amélioration de l’attelage. Car il ne restait rien d’autre à faire qu’à élever, par l’amélioration de la forme de l’attelage, le rendement des chevaux devenus si rares.

L’histoire de l’attelage de L. des N. ne nous a, en vérité, pas expliqué l’esclavage, mais elle confirme les thèses développées dans Les lois fondamentales du développement social, que le véritable moteur du développement social n’est que le manque, l’amoindrissement de force productive qui suit une période de superflu.

Julius Dickmann

(1) J’ai exposé dans un ouvrage sur Les lois fondamentales du développement social pourquoi les Romains durent cesser leurs rapts d’esclaves.

La Critique sociale, n°10, novembre 1933, pp. 199-200.