Julius Dickmann – La loi fondamentale de l’évolution des sociétés (1933)

Notre collaborateur Julius Dickmann, de Vienne, a publié récemment une étude critique de la conception marxiste des forces motrices du développement social. On en lira ci-dessous des extraits, en attendant une traduction intégrale. Nous donnerons, dans la partie bibliographique, un compte-rendu de cette « Contribution à une auto-critique du marxisme ».

Comme on le sait, c’est une des thèses directrices de la conception matérialiste de l’histoire que la transformation de la structure des sociétés trouve sa cause dernière et décisive dans le fait même que de nouvelles forces productives sont employées déjà au sein de la société ancienne où elles s’étaient constituées et que, par leur épanouissement, elles entrent en contradiction avec les rapports sociaux y établis, jusqu’à ce que, en fin de compte, l’antagonisme, s’amplifiant, soit résolu au cours d’un processus révolutionnaire qui brise les formes périmées de la propriété et donne naissance à d’autres formes correspondant aux nouvelles forces productives.

Marx et Engels aboutirent à cette conception par leur étude de la révolution bourgeoise en Europe occidentale. Dans cette étude, ils subirent toutefois, pour une certaine part, une illusion d’optique. Certes, il est vrai que la forme moderne de production l’emporta, dans ces révolutions, sur les obstacles du vieil ordre social de la féodalité; mais la constitution de nouvelles forces productives ne donna point le branle au mode de production capitaliste ; elle fut bien davantage, le résultat d’une évolution capitaliste antérieure qui s’accomplit sans doute dès le début à rencontre de l’économie corporative et féodale, mais qui, à l’origine, n’en différait point dans la technique. Ce fut précisément Marx qui mit une grande insistance à signaler – mais seulement dans un ouvrage de pleine maturité, longtemps après la première formulation de la conception matérialiste de l’histoire – que les origines du capitalisme remontent jusqu’au système des jurandes, de l’industrie à domicile. Cette forme de production, déjà fort répandue au XIIIe siècle en Italie, qui s’installa, à peu de temps de là en Allemagne et en Europe occidentale, le plus souvent en dehors des corporations et sans cesse en lutte contre celles-ci, était, à dire vrai, l’étape originelle du capitalisme. Elle reposait déjà sur la production de plus-value, car à l’époque où l’artisanat corporatif jouissait encore de la prépondérance, la valeur des produits de l’industrie à domicile était déterminée naturellement par le temps de travail socialement nécessaire dans l’artisanat ; l’intermédiaire ne pouvait pas vendre plus cher les produits de l’industrie à domicile que l’artisan indépendant les siens ; il ne pouvait, dès lors, réaliser un bénéfice que par cela qu’il ne donnait pas au producteur la pleine valeur de ses produits. Comment cela était-il possible en un temps où le producteur restait encore en possession de ses moyens de production, c’est une question particulière. Une autre question, plus importante nous intéresse ici : cette forme de production avait encore la même assise technique que l’artisanat individuel des corporations. Quelle était alors la cause de sa naissance ? Il ne peut pas encore être question pourtant d’une transformation des forces productives. Celles-ci ne sont mises en application que graduellement, après que le système capitaliste des intermédiaires, sur la base de l’ancienne technique, s’est pour ainsi dire imposé par plusieurs siècles de luttes contre les corporations, dans une grande partie de l’Europe. Dès lors, la formation de nouvelles forces productives ne peut nous expliquer que l’évolution du capitalisme au delà de cette étape originelle, non son origine proprement dite. La grande percée du capitalisme ne se produisit certes que sous l’impulsion de la grande révolution technique des XVIIIe et XIXe siècles, mais la première étape de son développement n’a même rien à voir avec cette révolution technique. C’est comme si l’on voulait dater la conception d’un être humain du jour où il est mis au monde ; en fait, sa naissance remonte pourtant bien plus avant ; et le chapitre le plus intéressant et décisif de tout ce processus d’évolution est justement cette « préhistoire. »

Si l’on serre la question de plus près, l’attention se pose encore sur une particularité digne de remarque. On voit communément la cause de la régression du vieil artisanat dans la supériorité technique de l’industrie capitaliste, ce qui reste vrai dans la mesure où le déclassement complet et général de l’atelier de l’artisan s’est opéré grâce à la force de la vapeur, au rendement des acquisitions techniques de la grande industrie. Mais la décadence de la production artisanale ne date pas du moment où a surgi la concurrence de cette technique supérieure. La preuve est même facile à établir à l’aide de faits pris dans l’histoire de l’économie, que le recul de l’artisanat moyennageux se manifeste dès les XIVe et XVe siècles, par l’exclusivisme croissant des corporations, quand l’évolution du capitalisme n’était qu’à peine à ses débuts et qu’il ne lui était dès lors pas encore possible d’exercer une influence notable. Alors qu’on tend généralement à imputer la décadence des formes de production du moyen âge à des raisons extérieures, notamment à l’épanouissement du capitalisme, une analyse plus pénétrante de la situation des choses va démontrer le contraire : le capitalisme n’est apparu que parce que la production féodale et corporative tombait en décadence pour des raisons internes. Il fut la conséquence et non la cause de cette décadence inévitable.

Toutefois, avant de nous livrer à cette investigation, il faut en élargir le domaine car il appert bientôt, pour peu qu’on le considère, que le problème dont il s’agit n’est pas seulement valable pour le passage au capitalisme, mais pour toutes les transformations sociales du mode de production. Car, comment les choses se présentèrent-elles lors du passage du système de l’économie antique au système de l’économie féodale ? Il ne peut pas y être question de la constitution de nouvelles forces productives jouant le rôle de l’élément moteur dans le bouleversement intervenu. Pour la technique, la société féodale présente sous maint rapport une régression, vis-à-vis de la société antique. Et néanmoins, personne ne contestera qu’elle représentait un progrès pour la société et pour l’économie. Mais ce progrès à quoi était-il dû ? Cette transformation sociale, qui n’était fondée sur aucun changement ni dans la production ni dans la technique, était-elle déterminée objectivement par d’autres facteurs ? Quelle était la nature de ces facteurs ?

Comme on le sait, l’époque des migrations des peuples marque la césure extérieure entre la société antique et la société féodale. Cette circonstance tend à induire facilement à l’erreur de dire que les barbares en s’installant sur les décombres de l’empire romain, tirèrent les institutions féodales de leur propre fonds ou qu’ils les apportèrent avec eux, déjà toutes prêtes, en quelque sorte. Mais en fait, le germe de l’ordre féodal s’était développé déjà au sein de la société antique tout comme le système du travail à domicile pour les intermédiaires était apparu au dedans de la société du moyen âge comme embryon du capitalisme. Ce fut le colonat (1) romain qui, bien avant les invasions des barbares, se répandit dans la plupart des provinces de l’empire en décadence, comme forme prépondérante de production et qui révéla déjà les traits constitutifs de l’administration féodale. Pourquoi l’économie fondée sur l’esclavage fut-elle refoulée par le colonat dans les dernières périodes d’évolution du monde antique ? Sous quelle impulsion cette transformation s’opéra-t-elle ?

Dans tous, les cas, elle ne vint point du progrès technique ni d’une modification dans le système des forces productives. L’épanouissement de celles-ci joue bien le rôle essentiel au cours de l’histoire de l’humanité, mais son rapport avec la forme de production n’est pas si simple, son action économique n’est pas toujours si positive que Marx et Engels ne l’ont supposé. Il y a là une imprécision théorique qui porte préjudice à la valeur intrinsèque de la méthode marxiste. Nous allons essayer de remédier à cette imprécision.

* * *

Pour considérer, si possible, le contenu des choses à l’état pur, sans trop d’accessoires historiques et pour atteindre à une formulation générale de nos conclusions, force nous est d’aborder l’investigation aux premiers stades de l’humanité. Figurons-nous une peuplade de chasseurs dont le domaine de migration est limité, soit par des obstacles d’ordre naturel, soit par le voisinage d’autres peuplades. Sa vénerie est tout à fait rudimentaire : elle ne consiste principalement que dans la chasse à l’affût où l’on abat les bêtes à coups de javelots, à proche distance, encore dans des battues où on leur tend des pièges. Mais justement, ce genre de chasse, d’une technique si arriérée, exige une connaissance particulière et précise des habitudes de vivre de chaque espèce animale, et une grande expérience de la tactique qui lui est appropriée. Dès lors, dès ce moment, il a fallu que l’on se spécialisât dans la poursuite de bêtes déterminées. De sorte, qu’à des groupes spéciaux de chasseurs fût dévolue la tâche de ne capturer que certaines espèces animales. Tout le produit de la chasse d’une horde fut partagé de cette manière entre une série de compagnonnages de chasse, dits les totems.

Comme l’étendue de l’inventaire en animaux dépend en fin de compte de l’abondance — quasi invariable — des plantes, elle ne subit pas de grandes fluctuations ; et si la technique reste la même quant à la chasse, ce que celle-ci rapporte peut être tenu, par an et en moyenne, pour une quantité stable et assurant à un nombre déterminé de chasseurs et à leurs ménages la subsistance nécessaire.

Mais à présent survient un bouleversement dans la technique. On trouve un projectile plus efficace, qui tue les bêtes à une plus grande distance, et bien plus vite, sans qu’il faille perdre un temps précieux à les épier ; la conséquence en est que le butin quotidien dont la conquête ne requiert plus la moindre spécialisation, augmente dans des proportions considérables. Malgré cela, l’ancienne forme de la division du travail subsiste par habitude ; elle n’est que moins rigide. Il est possible, dès à présent à n’importe qui de chasser une bête à son goût ; mais les totems conservent sous forme de rites, une sorte de droit suprême d’inspection sur le butin, qui ne peut plus être partagé ni consommé à leur insu. L’augmentation rapide du produit de la chasse rend un accroissement de la population possible ; le chiffre de la mortalité baisse ; on ne tue plus de nouveaux-nés ; un certain nombre de ci-devant chasseurs peuvent, grâce à l’excédent des provisions de viande, se consacrer en permanence à d’autres occupations, se spécialiser dans la fabrication d’armes, de poteries, etc., et, de la sorte, le premier effet de ce progrès technique réside dans une extension des possibilités d’existence de notre peuplade chasseresse. La société des chasseurs est à l’âge d’or. Mais par l’application de la nouvelle méthode de chasse, l’équilibre antérieur, (même s’il n’avait qu’une certaine tendance à s’établir), était rompu entre le monde des animaux et la société humaine. Le nombre des bêtes qui entrent en ligne de compte dans le butin ne peut s’accroître ; la progéniture annuelle en est à peu près stable ; et si, à présent, une multitude de bêtes à peine adultes est éliminée toutes les années de ce total, à l’aide des nouvelles armes, il ne peut plus pleinement se reproduire à la longue. Le nombre en va diminuer graduellement, ce qui sera d’abord un stimulant nouveau pour le chasseur en vue d’améliorer encore la vénerie, d’en tirer tout le profit possible, de maintenir, malgré le nombre restreint des bêtes, le produit de la chasse au même niveau. Il aboutit en fin de compte à décimer les animaux dans une proportion telle que le butin est forcément de plus en plus réduit, en dépit de tout ce qu’il s’ingénie à entreprendre pour l’éviter. Si la nouvelle force productive a apporté, dans les débuts de son application, un surcroît de subsistances à cette société primitive, et si elle en a élevé le niveau d’existence, la conséquence dernière de son application inconsidérée est un inévitable rabaissement du train de vie conquis.

Pour préserver ce qui en subsistait encore, pour ralentir tout au moins la décroissance du nombre — si éclairci — des animaux, cette peuplade de chasseurs sera contrainte de limiter, en fait, l’emploi de cette nouvelle force productive, d’élaborer un règlement tel que la chasse ne dégénère pas en pillage. Dans de telles circonstances, la fonction du totémisme est modifiée. C’est une sorte de police de chasse qui lui incombe ; pour prévenir l’extermination de l’animal totémistique, il appartient à chaque totem, de faire en sorte qu’il soit, si possible, épargné et respecté, qu’on ne le chasse que si c’est absolument indispensable. Et pour que les gens du totem n’aient eux-mêmes pas intérêt à en consommer la viande, cet animal est décrété tabou (2).

Ainsi, la société chasseresse se mit de son plein gré dans l’obligation de poser des bornes à l’application inconsidérée de ses nouvelles forces productives. Mais à quoi bon cette restriction volontaire quand ces mêmes animaux, que les chasseurs ménagent dorénavant, restent exposés sans cesse aux bêtes de proie qui se soucient comme d’une chiquenaude de leur préservation et qui ne montrent aucune intelligence des motifs du totémisme ? Si, malgré cela, l’existence des animaux utiles devait être assurée, il fallait que l’on veillât, en outre, à la protection de ces espèces contre les bêtes de proie, ce qui ne fut possible qu’en les isolant, en les internant dans des enclos sous une surveillance permanente. Telle est la conséquence dernière du totémisme (3).

Quoique travesti dans les formes culturelles, le contrôle du nombre de têtes fut le prélude à la réglementation graduelle et systématique de la reproduction des animaux. La privation de subsistances, occasionnée par l’application illimitée d’une force productive fraya le passage à une nouvelle forme d’économie. Et ce ne fut que lorsque le germe de ce mode de production eut pris racine que se développèrent des procédés particuliers pour augmenter le rendement de celui-ci ; ses progrès eurent pour avantage de rendre possible l’abolition des entraves que les totems posaient à la consommation, de sorte que le contenu économique de cette institution se dissipa et que son enveloppe religieuse lui survécut comme le souvenir historique d’une forme d’organisation, auparavant vitale, de l’humanité.

De ce modèle sommaire du mécanisme évolutif des sociétés inférieures et primitives découlent les conclusions suivantes : ce n’est pas l’épanouissement des forces productives qui détermine un changement dans le mode de production et par cela dans l’ordre social, c’est, au contraire, et davantage, le rétrécissement des bases que la nature présente à l’épanouissement des forces productives. L’exploitation sans frein des procédés techniques dont elle dispose conduit d’abord l’humanité à élever grandement le niveau de son existence ; mais elle attaque finalement la base qui lui est propre ; elle scie la branche où elle s’appuie. Dès lors, la société se trouve contrainte, par une réaction consciente ou automatique, de mettre certaines limites à ses moyens de production ; de là, en fin de compte, un déplacement partiel dans les rapports sociaux ; une nouvelle forme de production surgit pour l’utilisation appropriée et économe du matériel de production donné. Et c’est seulement quand cette forme s’est constituée et consolidée que sa pratique éveille le besoin de nouveaux moyens techniques, lui convenant en particulier et dont l’application et le perfectionnement croissants entrent en contradiction avec tes restrictions auparavant fixées, mais, en même temps, la société est en état de renoncer à ces dernières.

Après une longue analyse, approfondie et détaillée de révolution de la société médiévale, l’auteur arrive aux conclusions que voici :

Nous avons pu nous rendre compte, par des exemples pris dans les faits, qu’un conflit entre les forces productives et les rapports de production (comme les rapports de propriété) n’a jamais eu lieu lors, du passage d’un mode donné au mode supérieur de production. La contradiction réelle, engendrant chaque bouleversement économique, ne surgissait chaque fois qu’entre le développement sans frein des forces productives et la limite posée par la nature à l’extension de leur emploi. « La nécessité de mettre la société en état de contrôler une force naturelle, d’en éviter le gaspillage » (4), eut pour effet que de nouveaux rapports de production furent établis qui, à leur tour, entrèrent en contradiction avec l’ancien ordre social, c’est-à-dire avec les institutions bâties sur les rapports de production d’antan, en particulier avec celles du droit. Dans la mesure où les nouveaux rapports de production, en développant les forces productives qui leur correspondent, gagnaient en importance sociale, ils pouvaient, non pas « briser » les vieilles institutions — il n’y avait d’ailleurs pas de raisons à cela —-mais bien les refouler, parce que l’abondance des nouvelles possibilités d’existence en rendait superflu le fonctionnement restrictif, destiné à éviter le gaspillage. Le refoulement des vieilles institutions se consomma évidemment de manière dramatique car leurs redoutes extérieures ne purent en général, dans le domaine de la politique, être enlevées et démolies que par la force ; mais cela ne peut pas induire à des conclusions fausses quant au processus interne de la transformation réalisée.

La principale question dans tout cela est de savoir comment l’institution du droit de propriété se lie à la transformation dans les rapports de production. Puisque Marx, dans la préface de sa Critique de l’Economie politique désigne, sans plus, les rapports de propriété comme « l’expression juridique des rapports de production », puisque, outre cela, il considère à maintes reprises la propriété capitaliste comme un obstacle au développement ultérieur des forces productives et tient l’élimination de cette forme de propriété pour la première condition requise lors du passage au socialisme, il en résulte une contradiction avec sa conception de l’histoire. Car, d’après celle-ci, toute forme juridique, donc aussi l’ordre de propriété, ne constitue que la superstructure idéologique du mode de production, auquel elle s’adapte et dont elle dépend. Cette conception est renversée quand on subordonne le passage du mode socialiste de production à un changement dans les rapports de propriété, donc quand on considère la forme du droit comme le fondement sur lequel doit s’ériger la forme de production de l’avenir ainsi que les rapports de production qui lui seront propres. Marx parvint à cette fausse conclusion par la constatation que les conditions purement techniques pour le passage au socialisme se réalisent déjà au sein de la société capitaliste. Mais la superstructure idéologique, l’ordre juridique en particulier, ne se trouve pas en un état de dépendance directe vis à vis des forces productives, mais seulement du mode de production et des rapports de production. Ce n’est que lorsque ceux-ci ont pris un caractère socialiste que les institutions du droit se trouvent en mesure de s’y conformer c’est-à-dire, qu’elles peuvent devenir leur expression juridique. La transformation du droit de propriété, même si elle était effectivement indispensable pour le passage du socialisme, ne surviendrait dès lors qu’au terme de la révolution économique, non à son début. En général, elle n’est même pas indispensable. Et c’est Marx même qui nous l’enseigne, lui à qui nous devons l’exagération ci-dessus critiquée du rôle de la propriété dans la transformation socialiste. Il est vrai, il n’en a pas apporté la preuve en toute conscience, mais il a certes fourni les éléments qu’il faut à une démonstration pareille.

On connaît les célèbres passages du Capital où Marx définit la propriété capitaliste comme « la première négation de la propriété individuelle fondée sur le travail personnel », d’où surgira « la négation de la négation », l’établissement de la forme socialiste de la propriété. Pour nous représenter par anticipation cette forme, il faut que nous ayons notion de la manière dont cette « première négation » s’est accomplie.

Sous le titre significatif : « Conversion des lois de propriété de la production des marchandises en lois de l’appropriation capitaliste », Marx écrit :
« … Par sa dialectique inéluctable et intrinsèque la loi de l’appropriation ou loi de la propriété privée, basée sur la production et la circulation des marchandises se transforme en son juste contraire… A l’origine (c’est-à-dire lors de la production simple de marchandises par l’artisan) le droit de propriété nous apparaissait comme fondé sur le travail personnel. Du moins, il nous fallait admettre cette hypothèse. En effet, les propriétaires qui se faisaient face avaient tous les mêmes droits : l’un ne pouvait acquérir les marchandises de l’autre qu’en cédant les siennes, et celles-ci ne pouvaient provenir que du travail. Actuellement, la propriété nous apparaît chez le capitaliste comme le droit de s’approprier sans payement le travail d’autrui ou le produit de ce travail, chez l’ouvrier comme l’impossibilité de s’approprier son propre produit. La séparation entre la propriété et le travail devient la conséquence nécessaire d’une loi qui semblait partir de leur identité… A mesure que la production de marchandises, en vertu de ses propres lois se transforme en production capitaliste, les lois de propriété qui régissent la production de marchandises se convertissent en lois de l’appropriation capitaliste » (5).

Que disent ces phrases ? Que point n’est besoin d’un changement de forme dans le droit de propriété pour apporter des changements dans la manière de disposer du produit social du travail. Si les rapports de production se modifient, les lois d’appropriation sous le même droit de propriété qu’auparavant, se changent en leur contraire. En fait, il n’a pas fallu à la naissance du capitalisme, un nouveau principe juridique dans l’ordre de la propriété pour assurer aux capitalistes leur droit à la plus-value. Le même droit de propriété qui garantissait auparavant à l’artisan, dans la production marchande simple, tout le produit de son travail, donne aujourd’hui sous des rapports de production modifiés, la latitude au patronat de s’approprier une part dans le produit du travail d’autrui. Si donc, lors de l’établissement du capitalisme, une révolution juridique dans les rapports de propriété fut superflue, pourquoi serait-elle obligatoire pour le passage au socialisme ? Le droit de propriété du temps de la production marchande simple s’adapta à la production marchande capitaliste non par la modification de ses principes juridiques, mais par la conversion de sa fonction. Et puisque cette « première négation » ne s’est consommée que dans la forme d’une conversion interne, sans que l’enveloppe extérieure du droit de propriété fût altérée, comment peut-on dès lors s’attendre à ce que la « seconde négation » s’effectue d’une autre manière ?

Lors du passage de la production marchande simple à la production capitaliste, le vieil ordre de la propriété n’a aucunement fait obstacle à l’épanouissement gigantesque des forces productives ; Marx même nous explique que les lois de la propriété du temps de la production simple de marchandises s’adaptèrent au capitalisme, qu’il s’opéra une inversion dans leur fonction originelle. Mais à présent, elles sont devenues tout d’un coup un obstacle au développement ultérieur des forces productives, quoique la différence ne soit plus comme alors, d’un stade à l’autre, aussi considérable ; à présent, elles ne peuvent plus s’adapter aux changements intervenus dans la production ni opérer une inversion de fonction ; mais elles doivent être « abolies » contrairement à toute dialectique. Cette conception des choses est-elle logique et conséquente ?

La « première négation » a pris à l’ouvrier le droit de disposer du plein produit de son travail, elle lui a enlevé le droit à une grande part de son produit, et cette intervention, si grosse de conséquences, dans les rapports économiques préétablis a réussi sans qu’aucune mesure quelconque ne fût prise quant à l’ordre juridique de la propriété. Quant à la « seconde négation », qui liquidera la propriété capitaliste, il s’agira, du point de vue juridique, d’une intervention de moindre portée que dans le premier cas, car le socialisme n’a pas pour but de restituer à l’ouvrier le droit au plein produit de son travail, ni de lui rendre le droit à la plus-value, mais seulement de régler à nouveau l’affectation de celle-ci à des fins sociales, de la placer sous le contrôle de la société. Il y importe moins encore que dans la première négation, de créer un nouveau droit de propriété; il ne peut tout au plus s’agir que d’opérer, par une modification des rapports de production, la conversion en son contraire de la fonction économique effective de la propriété existante, de soumettre le capital à des conditions telles qu’il ne puisse plus disposer à volonté du surproduit. Est-il possible de résoudre ce problème économique par des mesures juridiques ?

Certes, il se peut que l’on objecte que l’ordre de la propriété n’en fut pas moins atteint lors de l’établissement des bases de la production capitaliste. Le droit féodal de la propriété du sol fut aboli ; un droit bourgeois de la propriété fut mis à sa place. C’est la vérité même, mais observons le processus de cette transformation d’un peu plus près :
En Angleterre, la révolution bourgeoise n’avait pas enlevé la propriété du sol à la noblesse ; mais elle lui mit la charge d’une grande partie des impositions gouvernementales sur les épaules ; en outre, elle la laissa veiller à l’administration locale de ses comtés, tâche dont elle s’acquitta jusque dans le XIXe siècle, mieux et en tout cas à meilleur compte que la dispendieuse bureaucratie centralisée de France. Seule, la disjonction, par l’affermage, de la direction des entreprises et de la propriété du sol rendit possible une économie agraire rationnelle ; car la rente foncière dépend du prix du blé, et non le prix du blé de la rente foncière ; l’endettement éventuel du propriétaire ne retombait pas sur le fermier ; il était possible à celui-ci de faire ses comptes comme un industriel, à la manière capitaliste ; et le résultat de tout ce système fut que l’économie rurale anglaise du XVIIIe siècle parvint à une grande efflorescence. Elle fut prise en exemple par toute l’Europe ; Quesnay représenta le « fermier » anglais comme un idéal ; il voulait substituer l’économie de celui-ci à l’affermage hybride, sans rendement de l’ancien régime.

Les choses ont pourtant pris une autre tournure. Pour attacher les paysans à la révolution menacée, l’on décida, en France, de leur livrer la terre à titre irrévocable, par l’expropriation de la noblesse. En conséquence toute l’administration de l’État dut être bureaucratisée, et c’est à charge des paysans que la plus grande part des impôts dut être levée. Ils n’avaient certes plus à fournir une rente, comme à l’époque de leur sujétion féodale ; mais, puisqu’il leur fallait, à l’ouverture d’une succession, indemniser ceux des collatéraux qui n’avaient point de part à l’héritage, la dette qu’ils contractèrent se gonfla tant et si bien que les intérêts du capital bancaire vinrent prendre la place de la rente foncière. Or, le taux de l’intérêt ne dépend pas, comme la rente, du prix du blé ; une fois fixé, il représente un facteur stable et absolu du coût de la production, sans égard à l’élévation des prix. Sous la double charge des intérêts et des impôts, une économie rationnelle ne pouvait pas se développer en France, dans les campagnes ; grâce au splendide tonneau des Danaïdes dont la révolution lui fit cadeau, la paysannerie tomba de plus en plus dans la misère. Ce ne furent que les droits croissants de douane sur les produits agricoles qui, augmentant sans cesse, lui permirent de s’élever, aux frais des citadins, à un niveau où les soucis sont supportables.

Mais les effets de ce système pèseront plus encore dans la balance à l’avenir. Alors qu’en Angleterre une réforme agraire s’accomplirait dans le sens du socialisme sans que la masse des paysans y oppose une résistance, ou que la minorité de la noblesse soit en mesure de l’empêcher, le fanatisme de la propriété dont sont imbus les paysans en France, y constitue le plus puissant appui au capitalisme et un obstacle quasi insurmontable sur le chemin du socialisme. Que la France soit à présent le pays le plus conservateur d’Europe, et, de tous les États industriels du monde, le plus éloigné du socialisme, nous le devons à cette forme « radicale » et insensée que prit, au temps de la révolution, la solution de la question agraire. L’expropriation de la noblesse a pu répondre aux intérêts momentanés de la révolution ; du point de vue économique et politique, elle fut l’entreprise la plus réactionnaire dans l’histoire des temps modernes.

Tous les révolutionnaires socialistes se doivent de ne pas prendre un pareil fait à la légère quand ils pensent au chemin à parcourir pour que le socialisme se réalise. Si l’U.R.S.S. a jugé bon de jeter, par des mesures juridiques d’expropriation, les fondements du socialisme (au lieu de suivre la voie envisagée à l’origine par Lénine dans son article : La catastrophe imminente), les intérêts momentanés de la révolution ont pu y trouver leur compte ; mais cette méthode ne donnera pour résultat final qu’un socialisme estropié, incapable de développement, tout comme le radicalisme de 1789 n’a fondé qu’un capitalisme rabougri et arriéré en France. Car une nouvelle économie ne prend pas corps par cela seul que le droit de propriété se modifie ; elle ne peut se fonder que sur un bouleversement dans les rapports fondamentaux de production qui, à son tour, entraîne ipso facto un renversement dans la fonction du droit de propriété. Mais le socialisme ne proviendra pas d’un épanouissement ultérieur des forces productives qu’entrave prétendument la propriété capitaliste ; il résultera nécessairement du rétrécissement des bases actuelles de la production ; et c’est à quoi la société capitaliste est d’autant plus vite acculée qu’elle met à dissiper les ressources de sa production comme de la frénésie (6).

Julius Dickmann (Traduit de l’allemand par Raymond Renaud.)

Notes :

(1) La forme semblable au servage organisée par les codes théodosien et justinien.

(2) La connexion entre le totémisme et la diminution du rendement de la chasse a été indiquée déjà par Karl Kautsky dans un compte-rendu du livre de Szomlo Circulation des biens dans la société primitive (Neue Zeit XXV) sans cependant que Kautsky en eût tiré des conclusions ni reconnu la portée générale de cette idée. Ce fut chez lui une énonciation accidentelle ; sa théorie du progrès social est diamétralement opposée au principe de développement que j’expose ici.

(3) Le culte d’Apis, en Egypte, constitue un témoignage de l’origine totémistique de l’élevage. La répulsion des Hindous pour l’abattage des bêtes à cornes est, elle aussi, de cette provenance.

(4) Marx, Le Capital, tome III, p. 203 (édition Costes) (La traduction du membre de phrase est corrigée). C’est le seul passage où Marx donne à conclure qu’il reconnaissait la privation comme un facteur de développement au moins dans les sociétés primitives. Mais la privation en soi, comme elle y est indiquée par Marx, n’aurait jamais exercé une activité sociale. Ce n’est que lorsqu’elle s’installait après une période d’abondance relative qu’elle éveilla par le contraste, la volonté d’être économe pour sauvegarder le train de rie mis en péril et qu’elle put entraîner ainsi une modification dans les rapports sociaux.

(5) Marx, Le Capital, édition Costes, t. IV, pp. 35-36 Une fois de plus, force est de n’accueillir la traduction du Capital par M. Molitor, que sous réserve. On est tenu de consulter pour ainsi dire chaque fois le texte original pour s’assurer si le texte de la traduction vaut d’être copié sans retouche. On ne recourt que rarement en vain à la comparaison, dès qu’on soupçonne soit une obscurité, soit une incohérence ; cet accident arrive sans faute, au moins une fois par chapitre. Les militants qui ne peuvent lire le Capital que dans cette traduction défectueuse subissent un handicap d’importance. A l’endroit de la dernière phrase de la présente citation, M. Molitor a négligé de traduire quatre pages. Pas moins. Rien d’étonnant que le lecteur non averti, s’il lui faut néanmoins subir tous ces vices de traduction, ne retire dés lors du Capital qu’une déception inoubliable (R. R.).

(6) De quelle manière le rétrécissement des bases de l’actuelle production, basée sur la technique de la sidérurgie, doit apparaître à l’évidence lors du passage du capitalisme au socialisme, j’ai essayé de l’exposer dans un article sur « l’ère du capitalisme finissant » (« Die Wende », Le Tournant, 1927). Je concède en tous cas, que ma démonstration d’alors était insuffisante, mais j’ai l’espoir d’en motiver bientôt la principale thèse par des arguments plus décisifs.

La Critique sociale, n°7, janvier 1933, pp. 16-21.